CONCLUSION
Tous nbs jurisconsultes se sont plus ou moins occupés de la lé^isklion du jeu. Quek|ues uns^ comme MM. Troplong et Durauton, en ont fait i*objet d'une étude approfondie. La jurisprudence actuelle^ dont la principale expression se. trouve dans Pariicle 410 du Code pénal, texte de la loi répressive, a été précédée de noiabreux arrêtés, ordonnances et règlements, dont on peut dire que toutes les épot^ues nous ont laissé des vestiges. En France, je l'ai déjà montré, i( y 1^ eu de tout temps des lois pour punir les jeux de hasard. On y a recouru plus ou moins fréquemment, elles ont été appliquées avec plus ou moins de sévé^
rite, mais elles n'ont jamais complètement disparu de nos Codes. Certaines époques ont présenté cette circonstance caractéristique d'un roi et d'une cour se livrant au jeu avec passion en regard d'un ensemble do lois pleines de menaces pour le joueur. Ce n'est pas ici le lieu de faire une revue, même sommaire, des pièces, pour ainsi dire innombrables, dont se compose cet arsenal: l'espace me manquerait et je suis arrivé à la fin de la tâche que j'ai entreprise. Ce serait cependant un travail plein d'intérêt, l'histoire de tout un côté de notre civilisation et de nos mœurs. Le législateur, en effet, ne s'est pas seulement préoccupé de la nécessité de mettre un frein à la fureur du jeu. Il a successivement touché à tout : aux rapports des joueurs entre eux, aux questions de bonne foi, d'âge et de lucidité d'esprit, à la nature des dettes, à l'importance relative des sommes perdues,' aux différents instruments de jeu et principalement au7 cartes, etc. C'est ainsi que nous voyons l'ordonnance de Moulins, l'endue en 1565, sous le roi Charles IX , accorder aux mineurs l'action en répétition des sommes perdues au jeu; celle de 1628, rendue sous Louis XIII, déclarer nulles, de nul effet et déchargées de toutes obligations civiles et naturelles, « toutes dettes contractées pour le jeu et toutes obligations et promesses faites pour le jeu ; » des arrêts de tribunaux décider que les effets de commerce souscrits en payement d'une dette de jeu sont nuls, même quand ils ont été faits à l'ordre d'un tiers; des règlements
administratifi^Dombreux soumettre la fabrication, le commerce et Tiisage des cartes à une surveillance des plus rigoureuses et punir les délinquants de l'amende et même de la prison ; des ordonnances et arrêtés spéciaux s'occuper de la réglementation intérieure des maison de jeu^ etc. Malgré ces efforts, ces menaces et ces rigueurs, le jeu a survécu aux siècles; les législateurs se sont succédé; les arrêts des parlements contre le jeu et les joueurs ont remplacé les édits royaux; les ordonnances et décrets se sont greffés à leur tour sur les arrêts; mais le jeu n'a pas été tué : il est resté dans nos mœurs comme certains poisons restent dans le sang, et nous le retrouvons aujourd'hui en face de la loi, prête à punir ses écarts et ses excès.
La loi dit (article 410 du Gode pénal, déjà cité) : a Ceux qui auront tenu une maison de jeux de hasard et qui auront admis le public, soit librement, soit sur la présentation des intéressés ou affiliés, les banquiers de cette maison, tous administrateurs, préposés ou agents de ces établissements, seront punis d'un emprisonnement de deux mois au moins et de six mois au plus, et d'une amende de cent francs à six mille francs. Les coupables pourront être, de plus, à compter du jour où ils auront subi leur peine, interdits pendant cinq ans au moins, et dix ans au plus, des droits mentionnée en l'article 42 du présent Code. r> Cest en vertu de cet article que sont instruites et
îlk I.ES FAUCHEURS DE NUIT
jugées la plupart des affaires de jeâ portées ^yant la justice.
Faut-il concltnre de Timpuissance bien constatée de la loi à tue*r le vice, que la loi est inutîlè? Quelquesuns l'ont prétendu, et ils ont, en cela, ^it preuve d'ignorance ou de folie. Que demain l'articliè contre les teneurs de jeux soit rayé de nofe'e Codé pénal , et dans huit jôtfrs les tripots pullulerotft dân^ Paris; tjhaquè qùariiel', chaque rue aura le s!e<>. Voyez les conséquences! la passion du jet», le passé le dit aussi éloquemment que le présent , n'est pas un mal social qui se puisse guérir-; mais on peut le limiter, M Ton doit incessamment le coaibattre p»r un remède énergique. Le 'Paris joueur, quelqtie laid et ^ngeroux qu'il soit, ne forme pas, du reste, comme on pourrait le ôroire, où centre unique et sans rival dans notre monde civilisé. Il a son pendant à Londres, et là, si j'en croîs une «nquôte ordonnée par l'autorité, le mal serait incomparablement plus grand que chez fious. Les résultats de l'enquête ont. prouvé, en eflfet, qu'il existe ^ix-huit tripots dans ie seul West-End, ouverts toute la nuit aux joueurs des quartiers aristocratiques. Ces établissements, <iit le rapport, sont montés avec beaucoup d'élégance, on y ^rt gratis des soupers splendides et les vins les plus fins. Les portes sont bardées de fer, de manière qu'on puisse détruire les- instruments de jeu tandis que la poKce cherche à pénétrer dans la maison. Chacun de ces tripcns a dik^^mpk^s, banquiers, oroapiers, grooms.
garçons et bonrets. Ceux-ci sont divisés en deux catégories. Les premiers reçoivent un salaire et doivent constamment être à la table de jeu ; les autres sont des hommes de grande iiabileté, qui ont appris à manier les dés avec un art extrême, et reçoivent une part sur tout ce qu'ils gagnent pour la maison. On a compté que deux cents personnes vivaient à Londres de ce honteux métier.
Si* tous ces détails sont exacts, et je répète quMls résultent d'une enquête administrative rendue publique par les journaux de Londres, on voit que nous sommes de beaucoup distancés par nos alliés et amis. Ils ont pourtant, eux aussi, tout un arsenal de lois contre le Jeu et les joueurs; quelques-unes sont même d'une sévérité outrée, puisque, dans certains cas, elles peuvent conduire le coupable jusqu'à la potence. Mais en Angleterre la sévérité de la loi a toujours pour contre-poids l' exaspération de la liberté, qui trop souvent protège le crime en paralysant ceux qui ont pour mission de le découvrir, et fait de la loi une lettre morte. L'habileté proverbiale de la police anglaise ne peut rien contre des droits séculaires que John Bull conserve avec amour et qu'il sait, au besoin, défendre du poing. A Londres, c'est quelquefois une grosse alTaire pour des agents que de pénétrer dans une maison et d'y opérer une perquisition, même quand un crime y a été commis, même quand cette maison est notoirement connue pour un lieu dangereux. A Paris^ sans que le respect de la liberté
individuelle en soit plus compromis, rien n'entrave Taction de la police; elle peut, quand il y a urgence, agir avec la rapidité de la foudre. Aussi inspire^ t-elle,môme de loin, une crainte salutaire qui est déjà un premier bienfait. Ce n*est qu'en tremblant qu'un teneur de jeux ou une malheureuse à bout de ressources ouvre un tripot dans Paris (j'ai montré leurs terreurs), et ce n'est pas sans une vague inquiétude que les joueurs s'y rendent. Au moindre bruit l'assistance croit voir le tricorne du sergent de ville et récharpe du commissaire. On sait que l'œil vous voit en attendant que la main vous saisisse, et l'on ne vit plus que de peurs. Aussi quelle piteuse mine font les prévenus devant la justice ! Ck)mme ils sont anéantis 1 Il ne se passe guère de semaine sans que le Droit et la Gazette des Tribunaux n'enregistrent quelque triste épisode de jeu venant se dénouer devant la police correctionnelle» C'est toujours à peu près le même spectacle. J'ai sous les yeux quelques-uns de ces récits pris au hasard : on pourrait les croire calqués les uns sur les autres. Une femme ouvre un tripot, — neuf fois sur dix c'est une femme, — la police est avertie, un mandat est décerné, un des commissaires aux délégations judiciaires fait une descente dans la maison et surprend les joueurs; il les interroge tous, il arrête la maîtresse du lieu, et saisit les enjeux et le mobilier. Dans l'interrogatoire ont successivement figuré des femmes jeunes et des femmes vieilles, deux ou trois des charmants visages que l'on ren-
contre à Mabille, et d'affreuses têtes qui furent peutêtre belles il y a quarante ans) des hommes de toutes les professions et de toutes les conditions, des jeunes gens encore imberbes conduits au jeu par quelque mauvais génie sous la forme d'une belle fille de vingt ans, et de vieux praticiens que le magistrat reconnafi au premier coup d'œil et qu'il interpelle par leurs noms. Quand la prévenue en est à sa première faute et paraît se repentir sincèrement, le tribunal se montre indulgent; mais le plus souvent il a affaire à d'incorrigibles pécheresses, qui ont plusieurs fois déjà comparu en justice, et, dans ce cas, il applique la loi dans toute sa sévérité : amende, prison et maintien de la confiscation des meubles garnissant le logement où le jeu s'est tenu. Inutile de dire que les juges se laissent rarement attendrir quand ils ont affaire à des hommes.
La police et la loi font donc tout ce qu'elles peuvent, et leur action, qui se manifeste librement, est souverainement bonne. C'est la digue qui s^oppose au torrent. Dans une ville comme Paris, où affluent incessamment des milliers d'étrangers, le péril serait immense si cette double action se trouvait suspendue, même momentanément. Non-seulement les tripots se multiplieraient à l'infini, comme je le disais tout à l'heure , mais chacune de ces maisons serait un repaire où se passeraient journellement des scènes odieuses et sanglantes. Quels crimes la soif de l'or n'inspire*t-elle pas! Lisez les journaux de San-
Francisco, où la passion du jeu n'est contenue par aucun frrin, et vous verrez avec quelle facilité une main de joueur peut quelquefois devenir une main d'assassin.
A Paris, la surveillance de l'autorité^ en matière de jeu^ ne s'étend pas seulement, sur les maisons clandestines et sur les établissements plus ou moins déguisés sous le nom de cercles. Les véritables cercles sont aussi l'objet de son attention. Là, trop souvent, des sommes considérables sont perdues, le règlement intérieur est oublié. Quand l'abus se répèle et prend les proportions d'un danger, une haute sollicitude intervient et rappelle à la modération par de sages conseils. C'est ainsi qu'en 4857, M. Billault, ministre de rintérieur^ adressa aux gérants des grands établissements dont je parle une circulaire destinée à leur signaler le danger et à les arrêter dans une voie mauvaise.
Le j§u étant reconnu un mal incurable, une plaie sociale dont on peut, par des efforts constants, limiter les ravages, mais qu'il est impossible de guérir, l'idée de rétablir l'ancienne Ferme ou de créer quelque chose d'analogue a pu trouver, même parmi les moralistes et les éisonomistes les plus sérieux, d'assez nombreux partisans. Je n'ai pas à me prononcer ici sur cette grave proposition, qui a été éloquemment plaidée et vigoureusement combattue à différentes reprises. Môme après tout ce qu'on a dit pour et contre, mon esprit conserve ses incertitudes au sujet des questions
qui suivent : Uouverture d'un certain uombre d'établissements patentés et surveillés par l'autorité auraitelle nécessairement pour conséquence rexUncti£)n de toutes les maisons de jeu clandestines? Au point de vue de la saine morale, ne vaut-il pas mieux désavouer le mal, le nier pour ainsi dire, tout en le châtiant, que de lui accorder droit de cité en le reconnaissant officiellement? Avec les maisons de jeu, oh chacun serait libre d'entrer, que tout Paris connaîtrait, dont la porte toujours ouverte, solliciterait incessamment le passant, les sinistres résultant 4u jeu seraient-^ils moins nombreux?
Ceux qui jugent le moyen imnaoral et impuissaut affirment qu'on ne ferait que développer le mal sans obtenir aucune compensation heureuse. Suivant eux, la société habituelle des maisons de jeu clandestines n*est pas celle des établissements connus. Ils disent aussi que beaucoup de |2pens qui ne jouent pas, soit parce qu'ils ignorent oU Ton peut jouer, soit parce qu'il leur répugnerait d'aller dans certaines réunions douteuses, joueraient certainement si des établissements du genre de ceux qui existaient autrefois étaieiit ouverts dairs Paris, et ils en donnent pour preuve cette particularité que des milliers de Parisiens, qui ne songent pas à jouer pendant dix mois de l'année^ se montrent joueurs passionnés, en été, àCiadej^^ Hombourg ou à Spa.
Le grand argument des partisans des jeux publics, indépendamment des conditions de sécurité résultant
de la surveillance, est un argutnenl financier. « Nous allons, tous les ans, disent-ils, porter des sommes considérables en Allemagne, qui resteraient chez nous si Frascati et le Cent-Treize existaient encore. Bien plus! rétranger viendrait jouera Paris et c'est lui qui nous apporterait ses millions. » A combien d'autres questions celle-ci ne touche-t-elle pas 1 Je m'arrôle sans même essayer de poser le problème*
Et maintenant, que faut-il conclure de l'existence de ce vice et de rinefficacilé des moyens employés? Sommes-nous réellement, comme quelques écrivains l'ont prétendu, des Parisiens de la décadence ? Le corps social est-il en décomposition? Sentons-nous déjà le cadavre, et nous— les honnêtes et les purs I —n'avons-nous plus qu'à nous couvrir la tête de cendres, et à pleurer toutes nos larmes en attendant les futurs décrets de Dieu? Telle n'est pas mon idée. Je trouve que le thème de la décadence est déjà bien usé. Il me faut d'autres signes que ceux-ci pour reconnaître la chute. Je la vois surtout dans l'absence des forces vives d'une époque. Tant qu'une société produit de grandes et utiles choses, elle n'est pas en décadence : la décadence commence là où finit la production. Les périodes les plus brillantes et les plus glorieuses de notre histoire n'ont pas toujours été les plus puressousle rapport des mœurs: le siècle de Louis XIV le dit assez haut ! Dépouillons-nous donc d'un préjugé qui nous rend injustes. Notre siècle à nous, même après celui que
je viens de citer, sera jugé grand et glorieux dans l'avenir parce qu'il aura été fécond : le sillon est creusé et la semence est en terre. Où voyez-vous la d^dence? Est-elle dans l'activité inouïe que déploient les hommes? dans les idées nouvelles qui sont comme les révélations d'un monde inconnu ? dans ces découvertes prodigieuses, véritables conquêtes de la terre sur le ciel : la vapeur, l'électricité, forces incalculables, qui font déjà des merveilles en attendant qu'elles fassent des miracles?
Non ! je vois devant moi un berceau et non pas un cercueil, un enfant qui bégaye au seuil d'une autre vie et non pas un cadavre. C'est se montrer bien ignorant que de parler de décadence à une époque comme la nôtre! Consultez la science, pénétrez dans le laboratoire du savant» dans le cabinet du philosophe et du penseur; demandez à la physique, à la chimie, à l'astronomie, à la physiologie, aux sciences naturelles, où elles en sont aujourd'hui et où elles en étaient à la fin du siècle dernier, et vous serez effrayé de l'immensité de l'œuvre de l'homme. C'est là qu'est notre grandeur aujourd'hui, comme à d'autres époques elle a été dans la gloire des lettres ou dans celle des armes. Si nous ne sommes pas à la fois grands par les mœurs, les arts, la littérature et la science, c'est que la perfection, qui n'est pas donnée à l'individu, n'est pas non plus donnée à la société. La loi divine est une. Le même phénomène que nous voyous tous les jours s'accomplir dans le monde physique,
iTaeeomptît aussi dans le monde ittoral : la plante vit de la plante qiri «si roofte, et ridée naît de ridée tombée. Ge qui est pour noos nn signe de décomposition et mie nienaee, est peot-étre, dans les décrets de M Profidesce, on vnfiî nécessaire et on fomi^ fiScoocL
fW.
NriPé 1- hnp. de la librairie NooveUc, A. Boardilliat, I5i çae Orc4|^