LES TEMOIGNAGES AUTHENTIQUES
Maintenant, mon Reverend Pere, que la suite de votre Let (re m amene a examiner sur quels temoignages authentiques peut s appuyer la souverainete spirituelle du Pape, source d ou decoule logiquement son infaillibilite doctrinale, ne me condamnez pas a ce travail d eplucher des textes, qui me forcerait d ecrire un volume pour repondre a quelques-unes de vos pages.
C est la verite que nous cherchons, allons done ou elle se trouve. Laissons de cote ces Jausses decretales, ces
jalsifications, ces alterations que je vous livre ; jetons tout cela au feu, comme y consentait le venerable Pie VI, et demandons-nous si la croyance a la supreme autorite du Pape dans 1 Eglise et a son infaillibilite doctrinale s appuie sur des docu ments authentiques, certains, irrefragables.
Mille documents faux ne peuvent detruire Tautorite d un seul document vrai. Dans la question qui nous occupe, comme les fraudes ont com mence au ix e siecle, c est dans les siecles precedents et dans des documents authentiques qu il faut etudier la tra dition et cherclier les traces de la croyance que vous combattez.
Or, mon Pere, je trouve qu il suffit d ouvrir 1 Evangile, de le lire sans parti pris pour y trouver la souverainete spirituelle de saint Pierre et de ses successeurs, souverainete spirituelle,
dont 1 infaillibilite doctrinale est le corollaire logique.
Si torn les catholicjueSy en principe, si presque tous les catholiques, en theorie , croient a 1 infaillibilite du Pape, enseignant ex cathedra, ce n est pas a cause des fausses decrctales, qu ils ne connaissent guere , c est a cause des paroles de FEvangile.
D abord, en tout, dans toutes les circonstances, Pierre est le premier, Pierre est nomme le premier, Pierre parle le premier; il est done incontes table qu il a la primaute parmi les Apotres. Ici, du reste, nous sommes d accord; car, parlant de la primaute du Saint-Siege, vous dites,mon Reverend Pere (page 07) : C est ce que je veux, car c est ce que nous croyons tons,
Mais voyons s il n y a rien de plus que cette primaute, qui serait toute d honneur et qui ne serait pas de juridiction, qui, en un mot, ne serait pas
la souverainete spirituelle qu on attribue au Pape.
Les textes de 1 Evangile sont connus ; il n est besoin que de les rappe-
ler.
Saint Pierre vient de confesser la divinite de Jesus-Christ, et Jesus-Christ, qui a change son nom en celui de Ce phas, qui veut dire pierre ou rocker, lui dit : Tu es Pierre, et sur cette pierre je batirai mon Eglise, et les portes de 1 enfer ne prevaudront pas centre elle. Et je te donnerai les clefs du royaume des cieux ; et tout ce que tu lieras sur la terre sera aussi lie dans le ciel, et tout ce que tu delieras sur la terre sera aussi delie clans le ciel. Tu es Petrus, et super hanc petram sedificabo Ecclesiam meam, et portse inferi non prsevalebunt adversus earn, Et tibi dabo claves regni ccelomm. El quodcumque ligaveris super terram, erit ligatum el in ccelis, et quodcumque
solver is super terrain, erit soluttimet in coelis (i).
Pierre est le fondement sur lequel repose 1 Eglise, ce fondement est ine~ branlable; les portes, c est-a-dire les puissances de 1 enfer ne pourront prevaloir contre 1 Eglise ainsi etablie; a Pierre sont remises les clefs, a Pierre le pouvoir de Her et de delier. Si les apotres ont aussi ce pouvoir de Her et de delier, ils I ont en commun avec Pierre; Pierre I a d une facon toute speciale, et c est a lui seulement qu il est dit: Sur toi je bdtirai rnon Eglise, tu es la pierre fondamentale.
Dans une autre circonstance, a la veille de sa Passion, parlant devant ses apotres, Jesus-Christ dit encore :
Simon, Simon, voici que Satan a demande a \ous cribler comme on crible le froment; mais j ai prie pour toi
(i) Aiatth. XVI, -18,10.
afin que ta foi ne defaille point ; lors clone que tu auras ete converti, affermis tes f re res. Simon, Simon , ecce Satanas expetivit vos lit cribraret sicut triticum. Ego autem rogavi pro te ut non deficiat fides tua; et tu aliquando cotu ersiis confmna fratres tuos (i).
Voila bien la preuve de 1 infaillibilite dans la foi, et la charge pour Pierre de confirmer ses freres dans la foi. C est quelque chose deplus qu mne simple prerogative d honneur.
Enfin, apres sa resurrection, devant plusieurs de ses disciples, Jesus clit a Simon Pierre : Simon, fils de Jean, m aimes-tu plus que ceux-ci? Pierre repondit : Oui, Seigneur, vous savez que je vous aime. Pais mes agneaux, lui dit Jesus. Et il lui dit de nouveau : Simon, filsde Jean, m aimes-tu? Pierre repondit : a Oui,
(i) Luc. XXII, 31, 32.
Seigneur, voussavez que je vous aime.
L 3 ais mes agneaux, lui dit Jesus. Et il lui ditune troisieme fois : a Simon, fils a de Jean, m aimes-tu? Et Pierre fut contriste de ce qu il lui demandait une troisieme fois : M aimes-tu? Etil lui dit:
Seigneur, vous savez tout, vous savez que je vous aime. Et Jesus lui dit :
Pais mesbrebis. Pasce a%nos meos...
Pasce oves meas (i).
Voila bien cette fois la juridiction universelle, la charge pastorale dans toute son etendue. Pierre est charge
de tout le troupeau, des brebis aussi bien que des agneaux, c est-a-dire de tous, eveques et fideles; et c est ainsi qu on Ta toujours entendu dans 1 Eglise. Et cela convenait a I unite que Jesus-Christ voulait etablir : il fallait non-seulement un premier, primus, mais un chef ayant la puissance, prin-
({} Joan. XXI, lo, 16,17.
ceps, pour que Funite fiit con serve e dans la foi, una fides. En voyant les temoignages des conciles oecumeniques, nous ne pourrons pas penser autrement.
11 y a une derniere parole de Jesus- Christ , dite a tous les apotres en meme temps qu a saint Pierre , et qui acheve de donner la constitution de 1 Eglise.
Les onze apotres (Judas s etait pendu) apercoivent le Sauveur apres sa resur rection : il s approche d eux et leur dit : Toute puissance m a ete donnee dans le ciel et sur la terre. Allez done, et instruisez toutes les nations, baptisant au nom du Pere, et du Fils, et du Saint-Esprit, et enseignant aux hommes a garder tout ce que je vous ai ordonne. Et voici que je suis avec vous jusqu a la fin du monde. Data est mihi omnis pot est as in ccelo et in ter r a. E an tes ergo docete omnes gentes , bapti-
zantes eos in nomine Patrfs, et Filii, et Spirit us Sancti, docenles eos servare omnia quxcumque mandavi vobis. Et ecce vobis cum sum omnibus diebus usque ad consummalionem S8sculi(\).
Ainsi Jesus est toujours avec son Eglise , qui est chargee d enseigner la foi et de baptiser les nations ; 1 Eglise est infaillible, et elle a a sa tete un chef infaillible, eleve au-dessus des agneaux et des brebis. Yoila ce qu on apprend par la seule lecture de 1 Evangile. Et, quand on ouvre les Actes des Apotres, on retrouve les memes choses. Dans le cenacle, c est Pierre qui parle le premier au milieu de ses freres, et qui propose d elire un nouvel apotre. On agit conformement a sa parole. Le jour de la descente du Saint-Esprit , c est encore lui qui, debout a la tete des onze apotres , stans cum undecim ,
(i) Mutth. XVIII, 18, lil, m
adresse publiquement la parole aux Juifs et qui fait la premiere predication publique de 1 Evangile ; c est lui que Paul vient visiter apres sa conversion ; enfin, quand le premier Concile s assemble a Jerusalem pour decider s il faudra imposer la circoncision aux nouveaux convertis, une grande dis cussion s elevant, Pierre prend la pa role, et dit : Mes freres, vous savez qu il y a longtemps que Dieu m a choisi d entre nous, afm que les gentils entendissent par ma bouche la parole de 1 Evangile et qu ils crussent : vos scitis quoniam ab antiquis diebus Deus in nobis e/egif, per os meum auflire gentes verb urn Evangeliit et cre dere ( i ) .
Et Pierre declare que la circonci sion ne doit pas etre imposee. Tons se
is imdtitudo. Lorsque,
(1) Act. XV, 7.
un peu plus tard, saint Jacques prend la parole, c est pour approuver les pa roles de Pierre , dont Tavis devient celui de tous , de sorte que le concile se separe en envoy ant aux fideles leur unanime decision , en employant ces mots sublimes dans leur simplicite : II a plu au Saint-Esprit et a nous, visum est Spiritui sancto et nobis (i).
II est impossible, en lisant 1 Ecriture sainte, de refuser a Pierre Tinfaillibilite , la primaute et la principaute. Aussi ne discute-t-on guere ladessus ; mais ce que Pierre possedait, ses successeurs le possedent-ils ? Et quels sont ses successeurs ?
L nistoire repond que les succes seurs de saint Pierre sont les eveques de Rome, les Papes; la raison repond que Jesus-Christ, fondant une Eglise qui devait durer jusqu a la fin du
(1) Act. XV, 28-
monde , a laquelle il promettait son
sum omnibus die bus usque ad consummationem s&culi , ne pouvait vouloir qu elle fut constitute , apres la mort de Pierre, autrement qu elle ne Fetait de son vivant ; enfin la tradition repond par la voix des Peres, des Conciles et de la crovance universelle.
tr
Vous, mon Pere, vous ne voyez aucun temoignage dans les cinq premiers siecles. ou vous rejetez comme apocryphes ou comme insuffisants ceux qu on a Fhabitude d alleguer.
Vous triomphez surtout de ce que saint Irenee , qui vivait a la fin du se cond siecle, et qui represente a la fois la tradition de TOrient et de 1 Occident, n a pas ecrit ces paroles que lui prete saint Liguori : // est necessaire que tous dependent de fEgtise romaine comme de leur source et de leur tete.
Or, dites -vous (page 35), saint Irenee
n a jamais ecrit ces paroles, ni leur complet equivalent. Ni leur complet equivalent : nous allons le voir.
Ici, mon Reverend Pere, vous citez tout au long le passage de saint Irenee contra htereses (pages 35-3g), et vous faites fort bien ; mais vous ne voulez y voir que la prirnaute (page 49) > non la principaute, la souverainete, ce qui fait que vous vous elevez centre le breviaire romain , qui ne donne que le passage principal , s arretant juste, selon vous, au point qui modifie la pensee de saint Irenee dans le sens exciusif de la principaute. Vous en voulez beaucoup an breviaire romain, mon Pere ; vous ne devriez pas trop en parler, car il vient de vous attirer du R.
P. dom Gueranger, le savant abbe de Solesme, une lecon qui n augmentera pas votre renommee d erudit ( i ).
(1) V. la Revue du Maude catholique du 10 fe-
vner.
Voyons done ce que flit saint Irenee :
S adressantaux heretiques, il lesrenvoie a la tradition apostolique,conservee dans les Eglises fondees par les apotres, et, pour plus de clarte, il les renvoie specialement a la tres-grande et tres-ancienne Eglise , connue de tous, maximse, et antiquissimae, et om nibus cognitse, qui fut fondee e^t constituee a Rome par les tres-glorieux apotres Pierre et Paul. Et il ajoute :
Adhanc enim EC clesiam propter potiorem principalitatem necesse est omnem corwenire Ecclesiatn , hoc est eos qui sunt undique fideles , in qua semper his qui sunt undique conservata est B est ab apos tolls traditio, etc.
Vous traduisez, mon Pere : C est dans cette figlise , a cause de son eminente primaute 7 que vient se reunir necessairement toute 1 Eglise , c est-adire les fideles qui sont en tous lieux,
et c est a elle que tous ceux qui sont en tous lieux maintiennent toujours la tradition qui leur vient des apotres.
Etes-vous bien sur, mon Pere, que votre traduction soit exacte ? Potiorem principaHtatem n indique pas seulement line primaute eminente, mais une prin cipaute, \*n principal eleve audessus des autres. En disant qu a cause de 1 eminente primaute , toute 1 Eglise vient. se reunir necessaire/nent, rendez-vous la force du necesse est convenire ad hanc? II est necessaire que toute 1 Eglise se reunisse a cellela, dit saint Irenee ; il n en dit pas an tan t des autres Eglises f on dees par les autres apotres. Et quelle est cette Eglise qui doit, de necessite, se reunir a celle de Rome? Ce sont tous les fideles, les fideles de toutes les parties de la terre , c est-a-dire ceux qui croient, c est-a-dire encore que la foi
cle toute la terre doit etre , necesse est corwenire, la foi de FEglise de Rome.
Le convenire ad Romanam Ecclesiam est d ailleurs une traduction de mot a mot du grec, qui signifie, non que les fideles doivent se rendre a Rome, mais s accorder avec Rome pour la foi, <yu(/,- Satveiv TCpo$ TWV P<()[ai(av exx. XviGrtotv, quod sienificat , dit le calviniste Saumaise,
convenire et concordare in rebus fidei et doclrina cum Romana Ecclesia, etre d accord avec l dise romaine
dans les choses de la foi et dans la doctrine. Cela results evidemment du contexte, et du but que se propose saint Irenee , qui est de montrer aux heretiques qu il y a un moyen sur de connaitre la vraie foi. N est-ce pas dire que la vraie foi se conserve touiours dans 1 Eglise romaine?
Fenelon, que vous ne rangez pas dans Ve cole d erreur , mon Pere, tire de ce passage de saint Irenee des
consequences importantes(i) : i Saint Irenee, ecrit-il, ne disait pas qu il faut se reunir a cette Eglise pour le cas ou elle n errerait pas dans la foi, il dil absolument qu il faut que tons les fideles s y reunissent ; 2 si cette Eglise pouvait definir quelque chose d errone dans la foi, les fideles ne pourraient s y reunir, et saint Irenee dit necesse esl ; 3 ce necesse est vient de la potior principalitas, signe qui n est pas transitoire, mais de tous les temps :
or, si TEglise romaine pouvait faillir , il y en aurait une autre a laquelle il faudrait se reunir, il y en aurait une autre qui serait douee de la potior principalitas, ce qui n est pas ; de sorte, vous dirai-je en passant, nion Pere, qu ici la printout^ , que vous
(1) De Summi Pontifids auctoritate, cap. x.
M. 1 abbe Gratry connait ce Traite, puisqu il en cite un passage, sur lequel nous reviendrons un pen plus loin.
admettez,emportevmtablementla/;/7/j~ cipautd, la souverainete^ V infaiilibilile ; 4 on doit se reunir a cette Eglise, parce que en elle s est to uj ours conservee Ja tradition apostolique, raison de se reunir qui existera toujours , parce qu il sera toujours necessaire de se reunir a cette Eglise pour conserver 1 unite ; 5 il serait absurde de dire que ce centre d unite pourrait defaillir pendant quelque temps et ressusciter ensuite, car, pendant la defaillance, il ne serait pas necessaire de s y reu nir, il serait meme necessaire de s en eloigner ; or saint Irenee ne pose pas cette restriction.
Ainsi raison ne Fenelon, qui n est pas le premier venu , et qui ne passe pas pour un esprit emporte, et voila ce qu il voit dans le texte de saint Irenee. Vous, mon Pere, essayant d attenuer le temoignage de saint Irenee par celui de Tertullien, par celui de saint Augustin,
par celuidu pape Pelage P r , quin infirment pas celui de saint Irenee, puisqu ils ne disent rien de contraire, vous resumez ainsi la question (page 45) :
L autorite est dans les apotres et dans les Eglises fondees par eux. Mais Tautorite principale se trouve dans les Eglises apostollques proprement dites, celies ou ont vecu les apotres. Mais , parmi les Eglises apostoliques, voici la tres-ancienne et tres-grande Eglise romaine, fondee par saint Pierre et saint Paul. Ecoutez-la.
Je conclus de ce que vous dites qu il faut ecouter 1 figlise romaine, qui est la plus principale , si vous me permettez ce mot pour rendre dans votre sens le potior principalitas . Dire qu ii faut ecouter 1 Eglise romaine, n est-ce pas dire qu il faut rejeter ce qui est dit de contraire a son enseignement ? D apres vous-meme, mon Pere, je suis oblige d etre romain.
Mais on pent ecouter aussi les autres Eglises apostoliques proprement elites : c est vrai, et il est certain que 1 enseignement des apotres ne differe pas de celui de Pierre ; mais cm sont les autres Eglises apostoliques? S il y en a encore, de deux choses Tune : ou elles parlent comme FEglise romaine , ou elles parlent autrement; si elles parlent comme elle, pas de difficultes, la foi reste une; si elles parlent autrement, laquelle devrai-je ecou ter? Sans doute, et vous le dites vousmeme, mon Pere : c est 1 Eglise ro maine.
Et c est ainsi que la primaute vous conduit vous-meme a la souverainete spirituelle, car la souverainete spirituelle est bien celle qui a le droit de commander a [ intelligence et a la con science.
Vous vous debattez en vain, mon Pere, en disant : Mais pourquoi
faut-il Tec-outer ? Farce que la succes sion de ses eveques, comme pour les autres Eglises apostoliques, est une gardienne fidele, perpetuelle et certaine de la tradition divine, traditionis fidei perpetua, certissima custode. Ces derniers mots ne sont point de saint Irenee, mais resument sa doctrine sur 1 autorite des Eglises apostoliques. Or le breviaire les applique a 1 Eglise romaine seule (pages 45 et 46)
Encore ce malhetireux breviaire !
Mais, mon Pere, expliquez-nous done comment il se fait que les autres Eglises apostoliques n ont pas ete les gardiennes fideles, perpetuelles et certaines de la tradition divine ? comment il se fait qu on ne les connait plus, que la succession des eveques s est interrompue, ou que Theresie s y est implantee, tandis que 1 Eglise romaine est toujours restee avec la succession certaine de ses eveques, et la gar-
dierme fidele, perpetuelle, certaine de la tradition divine ? Ne serait-ce pas parce qu elle est 1 Eglise de Pierre, dont la foi ne doit pas defaillir, et parce qu elle a cette potiorem principalitatem qui la constitue le centre indefectible de Funite ? Le breviaire romain, qui ne dit pas atitre chose, est-il done si coupable de ne reproduire du texte de saint Irenee que ce qui constitue le fond meme de sa pensee ?
Je ne m arreterai pas a une idee du Janus allemand, que vous indiquez vaguement, en faisant entendre que ce qui conservait la tradition divine dans 1 Eglise de Rome, c etait le concours des fideles venant a Rome de toutes les parties de 1 empire et exercant ainsi uneespecede controle incessant.
Ce concours n a pas empeche Cons tantinople de faillir, et vous ne pre tender pas que Rome a failli, ou n a
plus ete la gardienne fidele de la tra dition divine apres qu elle eut cesse d etre la capitale du monde. Laissons done cela.
Je ne veux pas multiplier les temoignages. II me suffit de vous en indiquer d authentiques dans les cinq pre miers siecles pour repondre aux difficultes que vous tirez des fausses decretales du neuvieme siecle, et des inventions du treizieme. Ces temoignages sont de diverses sortes : il y a les appels, qui montrent que de toutes les parties du monde chretien on recourait a Rome ; il y a les actes de juridiction exerces en Orient par les Pontifes de Rome ; il y a les canons des conciles, du concile de Sardique, par exemple, qui est de la fin du quatrieme siecle ; il y a les temoignages des Peres et des conciles, etc. Mais je ne veux pas prolonger inutilement cette discussion : un temoignage de
saint Angus tin, et le temoignage de trois ou quatre conciles, suffiront a renverser totalement votre these.
Mais je vous vois sourire au nom de saint Augustin. Vais-jedonc lui preter cet adage : Roma locuta est, causa finita est, Rome a parle, la cause est finie., dont vous dites avec une douce ironie (page 67) : Yoici 1 objection, c est que saint Augustin n a jamais dit cela ?
C est une objection en effet ; mais, si le grand eveque d Hippone a dit 1 equivalent, et si Ton n a fait, comme cela arrive si souvent lorsqu on cite de memoire, que concentrer en un mot energique les paroles du saint docteur, 1 objection ne perdra-t-elle pas beaucoup de sa force ? Or, mon Reverend Pere, c*est vous-meme qui me fournissez cette solution de 1 objection. Yoici le texte, dites- vous (page 57) : Deja dans cette cause
deux conciles out envove leurs
actes an Siege apostolique et les rescrits en sont rcvenus. La cause est jugee. Jam e.nim de hac causa duo concilia miss a sunt ad Sedcm dpostolicam; inde efiam rescripta venerunt. Causa finila est.
Je vous le demande, mon Pere :
pourquoi les actes de ces conciles envoyes a Rome ? Est-ce seulement pour faire honneur a 1 eveque de Rome? Et comment se fait-il que saint Augustin dit que la cause est finie quand les rescrits de Rome sont venus ? Est-ce que cela ne signifle pas queRomeprononceen dernier ressort ?
Et le juge en dernier ressort n est-il pas le juge supreme ?
Sans doute saint Augustin ne parle pas de la souverainete spirituelle du Pape avec la meme vigueur dans les termes que Ton emploierait maintenant; vous savez bien, mon Pere, que
le langage theologique s est precise a mesure que les erreurs ont attaque quelque point de la croyance de 1 Kglise. Sans doute saint Augustin dit qu on peut affirmer en toute confiance ce qui a ete confirme par le consentement de toute 1 Eglise (page 58) , et Tecole romaine le dit aussi ; sans doute il dit que saint Cyprien , dans sa dis pute avec le Pape (i), auraitcede, si la verite sur la question avail ete mise en lumiere et declaree par un Concile universel (page 5g) , et vous savez bien que 1 ecole romaine ne rejette pas 1 autorit^ des Conciles universels , la conduite de Pie IX le prouve bien, et vous ne devez pas ignorer que saint Augus tin a felicite saint Cyprien d avoir lave sa iaute dans le martyre ; vous ne devez pas ignorer, enfin, que c etait saint
(1) Je n entre pas dans 1 examen de cette ques tion : je la prends telle qu on 1 accepte communement.
no
Cyprien qui avait tort, et quece fut la decision du Pape qui triompha.
Et puis, mon Reverend Pere, est-ce que saint Augustin n a dit que ce que vous citez de lui? Dans sa lettre 190 a Optat, saint Augustin ecrit : D lnnocent et de Zosime on a des lettres recentes, et nous avons eu soin d envoyer a votre saintete,, de peur qu elles ne lui soient pas parvenues, tant celles qui, emanees de ce siege (de Rome), etaient specialement destinees aux eveques d Afrique , que celles qui etaient adressees universellement a tous les eveques. De quibus (Innocentio et Zosimo) exempla recentium litter arum, sive fjuse, specialiter ad Afros , sive qude universaliter ad omnes episcopos de memorata sede manarunt, ne forte ad vestram sanctitatem nondum pervenerintj mitti curavimus. Et dans sa lettre 21 5 a Valentin, le grand eveque
ecrit encore : Nous vous avons envoye. .. le rescrit (de Zosime) adresse a tous les eveques de 1 univers. Ejus a (Zosimi) rescriptum ad universes
totius or bis episcopos mis sum
misirnus vobis.
Nous sommes au v e siecle, mon Pere; saint Augustin n est pas le premier venu, et c estlui qui nous apprend que 1 eveque de Rome adressait des lettres, des rescrits, a tous les eveques de 1 univers, et qui a dit, apres un de ees rescrits : causa finita est. Avouez qu au v e siecle , avant les fausses decretales , 1 eveque de Rome avait une autre po sition que celle d une primaute d honneur.
Mais vous avez le malheur d en revenir toujours a ce paralogisme , que , parceque des auteursultramontains ont fait des citations tronquees ou inexactes, en suivant avec trop de confiance des documents suspects , il n y a au-
cune autorite serieuse qui appuie la croyauce universelle de 1 Eglise. C ost ce que vons failes encore avec le docteur Weninger, que je n ai pas a defendre (page 62) , mais dont le beau livre a q^ebien autrespreuves en faveur de I infaillibilite pontificale que celles que vous trouvez en defaut. C est ce que vous faites aussi (page 66) avec la Sum me desConcilesde M. 1 abbe Guyot, qui, rapportant le jugement prononce par le VI e Concile dans 1 affaire du monothelisme, passe la phrase relative au pape Honorius. JetrouvequeM. 1 abbe (iuyot aurait mieux fait de dormer cette phrase, en 1 accompagnant d une note ; mais je comprends le motif qui 1 a fait agir : dormant une petite Somme des Conciles , il a cru qu il n avait pas a reproduire les decisions conciliaires qui n ont pas ete confirmees par le Sou verain-Pon life, et qui, par conse quent, n ont pas force de loi. Or vous
devez savoir maintenant , mon Pere , qu aucun Pape n a confirme 1 anatheme porte centre Honorius comme heretique. M. 1 abbe Guyot, dont le livre a paru en 1 868 , ne s attendait pas au retentissement que votre premie re lettre de 1870 donnerait a cette affaire. Je Je repete, tout en excusant M. 1 abbe Guyot, j estime qu il eut mieux fait de rapporter la phrase devenue fameuse.
Mais y avait-il la de quoi s ecrier qu une telle ecole ferait perdre la foi aux faibles , qu on est pris de vertige a la vue des amas d erreurs qu on ne cesse de construire sur le fondement des fourberies antiques, dont elle (Yecole cferreur) maintient toutes les con sequences , comme si la fourberie n etait pas demontree (page 70) ?
CITATION DE FENELON.
Vous etes vif, mon Pere, tres-vif.
Dans la meme page dont je viens de citer une phrase, vous dites encore :
Je demande a tous ceux qui s occupent de ces questions, de se defier des textes qu ailegue Vecole (ferreur que je combats, que 1 eveque d Orleans a si bien nommee par son nom rornanisme insense, que Fe et nelon a si bien decrite, et dont il dit, avec une profonde verite, qu il la redoute plus pour 1 Eglise que toutes les sectes heretiques.
A la page Go, vous aviez deja dit ? en
parlant des faux textes mis en circu lation par 1 ignorance et par 1 audace de cette ecole derreurs, que je combats (bis), Fenelon la connaissait bien : Rien de sage ne leur plait, disait-il. Toute mesure leur est en mepris. Rien d enorme et d extra vagant qui ne les charme. Rien d excessif qu ils n aient 1 audace de soutenir. Je les redoute plus pour 1 Eglise que les sectes des heretiques. Et vous citez en note ce la tin : Sobrii sapere nolunt. Temperata quaeque aspernantur. Nihil est abnorme ac deviwn quod illis non arrideat ; nihil est arduum quod tueri non audeant. Hos sane plus quarn hozreticorum sectas Ecclesise metuo.
Certes, le trait est dur, surtout du doux Fenelon ; il est etonnant de la part d un eveque qui estimait si haut 1 autorite du Souverain-Pontife, qui a donne un exemple si eclatant de sou-
mission lorsque le Saint-Siege, pris pour j uge supreme par le galtican Bossuet, 1 eut condamne, et qui a ecrit un traite pour prouver aux gallicans que, d apres leurs principes memes, ils doivent admettre I infaillibilite du Pontife parlant ex cathedra.
Ce traite est intitule : DeSumrni Po/itificis aiicloritate ; c est a ce traite que vous renvoyez pour la citation que vous venez de faire. J ai voulu recevoir le coup de Fenelon liri-meme, et j ai lu, en effet, ce qui suit en tete du traite :
Ea, quam amplector sententia, ita in medio posita est, ut non desperem transalpiaos vestros nostrosque cisalpinos doctores, eo temper amento conciliari posse; neque tamen spero criticos in earn sententiain descensuros esse : Sobrie sapere nolunt; temperata quoeque aspernantur. Nihil est abnorme ac de^ium quod illis non arrideat. Nihil est arduum , quod tueri non audeant. Hos sane plus quam heereticorum sectas Ecclesiee inetuo; siquidem catholico nomine personati, intra septa Ecclesiae impune grassantur. Hos saepenuuiero audivi dieentes, Romam gentilis imperil caput in
causa fuisse, cur Roman! Pontifices christianae reipublicee primatum affectaverint., et credulum vulgus superstitioso cultu accepisse^ quasi Christi institutunx, ambitiosam hanc tanti fastigii invasion em. Hos ad meliorem frugem revocare quivis alius speret; certe non ego. Eos tantum hie compellare sat erit, qui^ pacis et unitatis amantes, fatentur apostolicam seclem ex institutione Chrisii seternum Ecclesia3 catholicse fore fundamentum, caput atque centrum.
J ai mis entre guillemets ce qui appartient a votre citation. Je trad iris, en ecrivant en italiques ce qui est de votre traduction :
Le sentiment que j embrasse est tellement place a egale distance des extremes, que je ne desespere pas de pouvoir concilier par ce tempera ment vos docteurs ultramontains et nos docteurs cisalpins. Je n espere pas cependant que les CRITIQUES adoptent ce sentiment. Rien de sage ne leur plait. To ule rues tire leur est en mepris.
tiien d enorme et if extravagant qui ne les charme. Rien clexcessif quits
it aient Faudace de soulenir. Je les redoute plus pour P^glise que les sectes des here tiques ; car, masques du nom de catholiques , ils ravagent impunement la bergerie de 1 Eglise. Je leur ai souvent entendu dire que c est parce que Rome etait la capitale de 1 empire paien que les Pontifes remains out affecte la primaute dans la republique chretienne, et que le credule vulgaire a superstitieusement accepte, comme une institution de Jesus-Christ, 1 ambitieuse invasion d une si haute elevation. D autres peuvent esperer de les ramener a de meilleurs sentiments ; moi, je ne 1 espere pas. 11 me suffira de m adresser ici a ceux qui, aimant la paix et 1 unite, reconnaissent que le Siege apostolique doit etre, d apres 1 institution de Je sus-Christ, Feternel fondement, la tete et io centre de FEglise catholique.
Voila ce que ditFenelon, mon Pere :
est-cedonc ce qu ilvous convient d appeler Vecole derreur, ou ce que vous croy ez etreYecole de verite, qui est atteiiit par le blame energique de Fenelon ? Estce nous, ultramontains, ou plutot catholiques remains, est-ce nous qui sommes ces critiques accusant les Papes d avoir usurpe la primaute en abusant le vulgaire et en profitant de ce que Rome etait la capitale de 1 empire ? Ne sont-ce pas plutot les jansenistes, que Fenelon avait sans doute en vue, les jansenistes, a qui Febronius a fait echo au dix-huitieme siecle, a qui Janus vient de faire echo en Allemagne , a qui vous , mon Pere, vous venez de preter 1 eclat de votre plume passionnee et fort peu pacifique ? Est-ce nous qui refusons de croire que la primaute du Pape est d institution divine? Est-ce nous qui refusons de regarder le Siege apostolique comme 1 eternel fondement, la tete et le centre de 1 Eglise catholique, nous qui avons
la douleur de vouscombattre parce que vous attaquez ces glorieux privileges de TEglise romaine, en n admettant plus qu une primaute d honneur la ou il y a une primaute de juridiction , c esta-dire une souverainete spirituelle, une indefectibilite,uneinfaillibilitequipeut seule meriter a ce Siege d etre le fondement eternel d un edifice bati par Jesus-Christ?
Est-ce nous, encore une fois, que Fenelon pouvait avoir en vue ; n est-ce pas plutot vous, mon Pere, et surtout ceux qui vous poussent?
Car cela devient de plus en plus evident: c est sur des citations qui vous sont fournies que vous travaillez, mon Pere. Vous,, si loyal, vous, si ami de la verite, vous, si intelligent, comment auriez-vous pu croire que Feneion lancait contre les defenseurs de I infaillibilite pontificate le trait que vous avez ramasse, si vous aviez lu vous-meme
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tout le passage? Comment auriez-vous meme pense a tourner centre vos adversaires un passage qui retombe a plomb sur vos amis? Comment auriezvous consent! a faire croire au public qui lit vos lettres avec tant d avidite, que c est a nous, non aux votres, que s adressent les paroles de Fenelon ?
Avouez, mon Pere, que les falsificateurs, que les mutilateurs ne sont pas tous de notre cote ; avouez que si queiques-uns d entre nous out pu etre trompes par des textes qu on repete depuis des siecles en ayant le tort, mais bien pardonnable , de ne pas recourir aux sources , il y a , parmi ceux qui fournissent les materiaux de vos lettres des hommes qui mutilent tres-sciemment les textes, et qui savent arreter les ci tations precisement au point ou elles setournent centre eux.
Voussavez, mon Pere, combien vous avez ete mal servi dans la question du
breviaire remain ; vous voyez combien on vous a desservi dans la citation de Fenelon .
Le doux archeveque de Cambrai desesperait de ramener les critiques ennemis du Saint-Siege ; ceites, nous avons meilleur espoir quand il s agit de vous,, parce que nous savons que vous etes trompe. Voyez, mon Pere, voyez les cboses par vous-meme, et vous reviendrez a nous, vous reviendrez a la verite , vous rejouirez tous ceux qui vous aiment veri tablemen t, tous ceux qui, admirateurs de votre beau talent, voudraient le voir consacre a la defense de la verite catholique , et non se faire un instrument funeste pour porter le trouble dans les ames et pour ebranler la foi des faibles.