I. Dépôt de la secrétairerie d'Etat
Il6 LES FAUSSES NOUVELLES DE LA GRANDE GUERRE
Pour un temps, les fausses nouvelles deviennent rares. Tout est à l'allégresse, et pour alimenter la chronique des bavards, il n'y a guère que de menus épisodes.
En novembre, à Paris, ils en sont réduits à exagérer avec malveillance les rapports tendus existant entre Bonaparte et ses anciens compagnons d'armes : Lannes, Moreau, Augereau. On parle de scènes violentes avec ces officiers de l'armée dTtalie et du Rhin. On prête même à Moreau des rêves et un génie politique qu'il n"a pas. Ce sont là des broutilles qui ne parviennent point à émouvoir l'opinion.
De même, en janvier 1802, on hausse les épaules lorsqu'une autre niaise rumeur se répand : Sieyès aurait, paraît-il, le projet de proposer au Sénat la nomination d'un Grand Electeur qui prendrait le pas sur le Premier Consul. Certains allaient jusqu'à affirmer qu'il songeait à un prince de la maison d'Orléans.
En mai, peu de temps avant que le Maître ne reçût l'hommage du Consulat à vie, on'raconte, au Tribunat. au Sénat, qu'il n'en demande pas tant et que son seul désir se borne à un témoignage public, comme une statue ou un monument. Il faut convenir que cette fausse nouvelle ne rencontre que peu de crédit.
Consul à vie, Bonaparte s'applique, parmi d'autres objets proposés à son activité, à résoudre le problème particulièrement ardu désigné dans l'histoire sous le nom de « sécularisation ». Il ne s'agissait de rien moins que de rétablir l'ordre dans le monde, et de bâtir les assises de la paix générale.
Et tout d'abord d' « ajuster » les intérêts anglais et français, origines de tant de contestations. Un agent français est choisi pour aller à Londres étudier cette vaste question près du ministre Addington. Il est précédé d'une fausse nouvelle assez amu-
santé. Son nom est Coquebert. Toute l'Angleterre se trompe sur l'orthographe et se figure qu'un descendant du grand Colbert a été choisi pour la préparation du traité de commerce : on admire l'esprit d'à-propos du Premier Consul. Cependant tout n'est pas que sourire outre-Manche. Des pamphlétaires britanniques, en ce même mois d'août 1802, et des calomniateurs français mêlés à cette troupe de médisants, publient chez nos voisins des brochures abominables qui répandent dans l'opinion sur Bonaparte, sa femme et toute sa famille, des récits où leur sont prêtés tous les vices. Ces bas récits traversent l'eau, sont lus à Paris, mais leurs traits sont trop envenimés, la diffamation est trop visible : la fausse nouvelle fait long feu. On s'intéressait bien plutôt à ces bruits dont les salons parisiens faisaient sujet de conversation et suivants lesquels Elisa, sœur de Bonaparte, intriguait avec des gens de lettres vieux st3'le et ennemis de la Révolution — tels que Morellet. Suard, La Harpe — pour que fût reconstituée l'Académie française, sous sa forme d'avant 1789. Le Premier Consul coupa, en famille, les ailes de ce canard.
Chef de l'Etat français, Bonaparte essayait des accommodements avec l'ennemi héréditaire, mais en dépit des pourparlers persévérants, l'x^ngleterre et son roi Georges avaient fini par voir clair. En février 1803. le bandeau était tombé qui cachait les projets des Français. On s'était laissé berner par l'illusion, soigneusement entretenue, que les préparatifs navals de la France ne tendaient qu'à des expéditions coloniales. « But apparent » dit le roi en son message du 8 mars. C'était être ou très clairvoyant ou très imprudent. Nous n'étions en aucune façon prêts, à ce moment, pour risquer quoi que ce fût d'utile contre la Grande-Bretagne. Bonaparte le fit bien savoir. « Comment a-t-on pu croire, dit-il violemment à lord Withworth, que la France armait?
Il8 LES FAUSSES NOUVELLES DE LA GRANDE GUERRE
Il n'y a pas un vaisseau dans nos ports. Tous ceux qui sont capables de servir ont été expédiés à Saint- Domingue ». Pourtant, en septembre de la même année, on se battait sur l'eau. Chez nous, les nouvellistes avaient proclamé d'avance la faillite de nos petits bateaux à fond plat. Ils firent merveille au combat devant Wimereux, Tant et si bien que l'Angleterre, dès lors, eut une peur terrible de l'invasion. Toutes les classes de la nation la croyaient à peu près certaine. De ce temps commencèrent une série d'alarmes. Il n'était pas une semaine que les bavards n'annonçassent la traversée du Détroit par nos troupes pour la semaine prochaine. Aussi bâtissait-on des fortifications de campagne autour de Londres, et allumait-on des feux le long des côtes, pour signaler l'arrivée des Français.
De telles inquiétudes auraient dû réjouir tous nos concitoyens. Mais les porteurs de racontars, grossissant démesurément quelques incidents, n hésitaient pas à affirmer, dans Paris et les départements, que les Jacobins — il en restait — étaient exaspérés, que de « nombreux généraux peu satisfaits d'avoir fait d'un égal un maître » sonofeaient à renverser le Premier Consul, qu'enfin les royalistes auraient raison du tyran et songeaient plus que jamais à ramener un Bourbon.
Au fond de tous ces propos excessifs, il 3^ avait une parcelle de vérité : la conspiration de Georges Cadoudal. Lorsqu'on février 1804. Moreau, Pichegru furent arrêtés, la fausse nouvelle de leur absolue innocence trouva le chemin de bien des oreilles complaisantes. Beaucoup de gens étaient convaincus de l'existence du complot. Il fallut les aveux des coupables pour ramener l'opinion. Jusqu'alors, on n'avait cru qu'à des fables maladroites et à d'odieuses inventions. On fut même longtemps à admettre que les deux Polignac et de Rivière fussent, dans l'affaire, autre chose que des imprudents.
Les discoureurs durent se taire pourtant, lorsque Georges fut arrêté rue de Buci.
Mais Bonaparte lui-même, qui savait si bien les répandre pour soutenir ses projets, n'était pas à l'abri des fausses nouvelles. Il en fut victime le jour où — mars 1804, — il crut à un faux rapport, aux termes duquel le général Duinoiirie^ complotait à Ettenheim. aux côtés du duc d'Enghien. Il ne s'agissait que d'un marquis de Thumery — similitude de noms résultant de la défectueuse prononciation allemande. Le Bourbon d'Enghien fut arrêté et fusillé à Vincennes, et cette confusion ne compta pas pour peu dans l'inexorable décision de Bonaparte.
Mensonge encore, celui du roi de Prusse — moins de trente jours après, — alors qu'il faisait une solennelle déclaration de neutralité au moment même où il se liait avec la Russie. Le Premier Consul y prête foi, mais pour peu d'instants. Dès avril, démasquant la Russie, et pour se disculper de la mort du duc d'Enghien, il ment politiquement à son tour, en accusant l'empereur Alexandre d'avoir été complice dans l'assassinat de Paul I" son frère .
Ce sont là de fausses nouvelles de haute sphère qui énervant les esprits et préparant de grandes luttes, provoqueront de stupéfiantes victoires avant d'irréparables malheurs.
Entre temps. Pichegru, qui craint le procès de conspiration où il est impliqué, se pend dans sa cellule. Ce sont assurément les sicaires du Premier Consul qui l'ont tué : il 5^ a beaucoup de gens pour propager cette rumeur. Il en est d'autres, en mai, pour lui prêter le projet — qu'il n'a pas encore^ — de reconstituer l'Empire d'Occident. Propos de prophètes, assurément, mais fausses nouvelles à ne considérer que le moment où ils furent articulés.
Le sacre et ses solennités éteignent dans leur splendide éclat ces feux follets qui courent à ras terre.
Le 2 décembre 1804, Napoléon-Bonaparte se couronne de ses mains Empereur des Français.