CHAPITRE IV
La diplomatie européenne trouva en cet énorme événement une occasion nouvelle dinterpréter les pensées secrètes du nouveau César. Certaines versions sont des anticipations de la vérité, d'autres sont des erreurs sans fondement. On devine bien lorsque l'on dit que Napoléon veut donner la couronne de Hollande à l'un de ses frères, et Naples à un autre de ses parents, lorsque l'on assure qu'il va annexer Gènes, Mais on se trompe quant à la Suisse, de laquelle on dit qu'elle sera française dans deux mois. On s'égare encore en prévoyant que le cardinal Fesch ne tardera pas à être pape. On voit juste en pensant qu'un prince Bonaparte régnera un jour en Espagne.
En attendant, le Maître nourrit toujours son projet de descente en Angleterre. En mars 1805, il ouvre les écluses aux faux bruits. La nouvelle d'une expédition dans l'Inde est répandue en tous nos ports. On embarque même des troupes. Il faut donner le change aux Anglais. Les flottes vont aller jusqu'à la Martinique et revenir en surprise, toutes voiles dehors. L'Empereur, au moment de frapper le coup définitif, s'en ira ostensiblement en Italie, reviendra comme la foudre à Boulogne et essayera de passer le détroit. Et cela au moment où l'Angleterre commençait à ne plus croire à la réalisation du projet français...
Mais, tandis que Napoléon dissimule ainsi ses vastes ambitiojis maritimes, la troisième coalition se noue en Europe. Il faudra bientôt, non plus se battre à Douvres, mais sur le Danube. D'ailleurs, les Anglais, à force de prêter à leur grand adversaire les intentions les plus absurdes, étaient arrivés à deviner pour partie sa combinaison secrète. Maintenant ils se tenaient sur leurs gardes et armaient frénétiquement.
C'était au tour des Autrichiens de blesser la vérité par une accumulation de nouvelles fausses. Invités à s'expliquer sur leurs rassemblements de troupes dans la Basse-Autriche, en Tyrol, en Frioul, sur TAdige, sur les ponts jetés un peu partout, sur leurs travaux de campagne autour de Venise, ils nient et ne s'expliquent pas que la France s'étonne. Napoléon, quoi qu'il en soit, s'estime assez renseigné par l'évidence et cherche le moyen d'intervenir à coup sûr.
Nous vivons là, — et de plus en plus — dans la (( haute fausse nouvelle diplomatique ». Loin des papotages de carrefours et des petits potins de jardins publics, nous vo3"ons entrer en jeu l'art machiavélique des combinaisons de cabinets, toute la politique occulte des chefs de peuple et, au premier rang, l'astuce savante, géniale, de celui qui bientôt sera le triomphateur d'Austerlitz.
Il hâtait les préparatifs, mais cachait ses intentions véritables en prolongeant sa présence à Boulogne jusqu'au dernier moment, et en ouvrant chaque jour plusieurs fois la volière aux rumeurs inexactes. Il fallait abuser l'ennemi et fondre sur lui soudainement. L'Europe entière croyait à la traversée vers l'Angleterre, que déjà il avait élaboré tout le plan qui devait lui donner Ulm en moins de trois semaines.
Il part enfin. Tout se déclanche. Mais les faux rapports d'espions ne jouent que déplus belle. Qua-
rante mille Français passent le Rhin à Strasbourg î L'ennemi est instruitde la route qu'ils suivront. Au moins le croit-il. Soudain, ils font un crochet, disparaissent. On les retrouve quand il est trop tard pour parer à leur manœuvre enveloppante. Le général Mack, autrichien bénévole, avale toutes les couleuvres. Il se réconforte de ses premières alarmes quand il apprend qu'un détachement d'Anglais débarqué à Boulogne va contraindre à rentrer en France Napoléon engagé sur le Rhin. Il est tout transporté de joie en recueillant la nouvelle que les Russes et l'archiduc Charles viennent à son aide par la route de Munich. Tout est racontar. Les «bavards » de l'Empereur ont bien fait leur métier. Peu de jours après. Ulm est à nous. Mais notre flotte est écrasée à Trafalgar. L'empereur ne veut pas que la France porte le deuil de ses navires alors qu'il lui tend les lauriers de Bavière. Les journaux reçoivent l'ordre de mentir, au sujet de la bataille navale, et de ne parler que d'un « combat imprudent » compliqué d une fâcheuse tempête.
D'ailleurs, Austerlitz va tout faire oublier de ce gros déboire. Il est temps. Le billet commence à perdre.
Le public, ému par des exagérations colportées de bouche en bouche, réalise aux Banques et reprend son argent contre le papier déprécié. Malveillants et agioteurs nourrissent habilement ces inquiétudes.
Murât et Lannes sont pourtant aux portes de Vienne. Il ne leur reste qu'à passer les ponts que gardent les Autrichiens.
Que suffit-il pour cela? Une fausse nouvelle. On dit à l'ennemi que l'armistice est signé. Il apaise ses canons. On franchit le fleuve : le tour est joué.
Russes et Autrichiens rugissent de colère, trop tard. Mais un espoir leur reste. L'armée française ne peut avoir accompli cette formidable randonnée,
depuis Boulogne jusqu'au cœur de l'Autriche, et en un temps si bref, sans être rompue de fatigue. On sait, par des rapports sûrs, qu'elle est réduite de moitié, qu'elle murmure, qu' « elle en a assez ». Les rapporteurs sont envoyés par Napoléon. On les croit comme l'évangile! Huit jours après, c'est le 2 décembre, et le soleil d'Austerlitz!
Un instant, les espions austro-russes trompent Murât à son tour. Il poursuit l'ennemi dans une direction où cet ennemi n'est pas. C'est dans le même moment qu'à Paris, de même qu'après Marengo, s'abat la terrible fausse nouvelle : « Nous avons été battus sans recours, à Austerlitz ! Nous y avons perdu 27.000 hommes et toute notre artillerie » .
Même erreur à Londres. Les Français ont le front sombre, les Anglais dansent de joie. Un courrier encore, et tout change de face. Londres s'inquiète : on assure que Napoléon remonte de l'Est à toute allure et qu'il va se venger de Trafalgar en poussant ses bateaux sur Douvres. Il n'en est rien. L'Empereur revient, auréolé de gloire. On se rabat sur des mesquineries, en attendant mieux. On reprend, pour en rire avec lui, cette imputation scandaleuse de Louis, frère du héros et qui, gonflé d'orgueil, « se prétend sacrifié à un office infâme, celui de couvrir, en l'épousant, les faiblesses d'Hortense de Beauharnais pour Napoléon ». C'est une odieuse calomnie; les émigrés en jouent et la publient en mille pamphlets.
Napoléon hausse les épaules : il a d'autres préoccupations. C'est l'heure de la Confédération du Rhin.
Ses projets, inévitablement, prêtent encore aux interprétations les plus folles : cela ne fait, entre autres, aucun doute, qu'il va se réconcilier avec la Russie, en reconstituant le royaume de Pologne au profit du grand-duc Constantin. Les faits exacts
LES FAUSSES NOUVELLES SOUS L EMPIRE 12'y
étaient défigurés et servaient de bases aux hypothèses les plus stupides. Ces versions naissaient dans les endroits les plus officiels, ainsi que dans les bureaux mêmes de M. de Talleyrand, où l'on contait qu'un royaume allait être constitué en Westphalie, pour Murât, avec adjonction de Munster, d'Osnabruck et de l'Ost-Frise. Jamais Napoléon n'avait eu l'idée de ce projet.
Ces bavardages s'ajoutèrent-ils aux raisons que crut avoir la Prusse de déclarer la guerre à la France ? Le fait est bien possible. Elle commit cette grande imprudence qui lui valut la journée diéna. Ce n'était point ce qu'elle eût rêvé. Elle était partie aux combats, ivre de faux raisonnements. La majorité des Prussiens s'était grisée aux accents des beaux parleurs, des verseurs de certitude. « Les élèves du glorieux Frédéric, les fameux soldats du Nord prendraient comme au filet les soldats de l'Empereur de la Révolution!... ».
Napoléon, quant à lui, voyait venir, confiant en son étoile. Mais divers rapports erronés l'avaient abusé sur l'étendue des projets ennemis. Il restait convaincu — et il se trompait — quel' « amorçage » fait par la seule Prusse dissimulait une coalition infiniment plus vaste. Défiant, il prend ses dispositions en conséquence. Il réorganise minutieusement ses armées, engage la campagne. En octobre 1806, fidèle à ses tactiques de dissimulation, il fait le nécessaire, à coups d'espions, pour persuader les Prussiens d'un sien projet — qu'il se gardera bien de réaliser. Il en prépare secrètement un autre. L'ennemi l'attend, d'après ce qu'il a appris, sur les routes de Fulde, d'Eisenach et de Weimar, Il sait bien aussi que si les armées du roi de Hollande ont suivi certain chemin, c'est que l'Empereur veut attaquer par la Westphalie. La ruse du grand stratège devait, en un clin d'œil, démentir toutes ces apparences si habilement
créées pour illusionner l'esprit des généraux prussiens
Quelques esprits clairvo3^ants, à Berlin, discernaient pourtant la folie dune guerre contre le maître du monde. Animé des meilleures intentions, un M., de Gentz, pamphlétaire violent contre la France, essaya d'éclairer 1 opinion. Bientôt découragé, il prit le parti contraire de la stimuler par des mensonges, annonça « de source authentique » que les Russes s'ébranlaient sur TElbe, que Télecteur de Hesse lutterait aux côtés de la Prusse avec 30.000 de ses sujets, et que sous peu, pour écraser le monstre, Prusse et Angleterre se réconcilieraient. De Gentz était le dernier à croire ces nouvelles fabriquées.
La seule façon de tenir tète à la France eût été de se reculer vers l'arri ère-Prusse et d'oro-aniser la guerre défensive, et pied à pied. L'offensive était une démence. Cela s'imposait au point que l'Empereur pensait devoir aller chercher les Prussiens jusqu'au fond de leurs terres lointaines. Quand on lui dit qu'ils s'avançaient au-devant de lui, il ne voulut prêter foi au renseignement et le tint pour un mensonge. Rien n'était pourtant plus authentique. Pour tromper l'imprudent adversaire, il fait exécuter de robustes travaux protecteurs en des points où il n'a nullement l'intention d'attarder ses pas. C'est ce que l'on pourrait qualifier « la fausse nouvelle la pioche à la main ». Pressant son action, le souverain agissait promptement, de telle manière que l'armée prussienne était presque réduite à néant. Blùcher, à Weissensee, n'en put sauver qu'une moindre partie, en arguant artificieusement, près de Murât, du fait qu'un armistice venait d'être signé. C'était la revanche des ponts de Vienne> où la même déclaration, encore peu de mois auparavant, nous avait, on s'en souvient, livré les passages. Mais le procédé réussit peu à Blûcher. Le lendemain, le « coup de l'armistice » fit long feu près de Soult qui battit
l'ennemi en attendant les preuves de la suspension d'armes.
L'Autriche, dans le même temps, ne mentait pas moins. Elle réunissait 60 ooo hommes en Bohême et formait des magasins en Galicie. Questionnée sur ces actes, elle répondait avec le sourire viennois, et n'avouait que des mesures de protection pour sa sûreté personnelle. Napoléon traduisit : « Ces gens pensent tomber sur les flancs de mon armée ». Il prit ostensiblement ses précautions.
Les prodromes de la bataille d"L3'lau présentèrent un chaos d'informations contradictoires. Tout autre que le César français s'y fût perdu : pays boisé, mouvements incessants de l'ennemi, manœuvres inexplicables des Russes, climat hostile, tout embrouillait le formidable jeu de cartes. Le choc de Pultusk fut cependant pour nous une victoire (décembre). Le général Benningsen, battu, adressa à son souverain, d'une plume cynique, la nouvelle qu'il avait vaincu les Français ! Bulletin fallacieux dont l'histoire a fait justice...
Ainsi fut, en janvier 1807. interprétée avec une joie excessive et sur de spécieux rapports la bataille d'Eylau. On fut transporté d'allégresse à Vienne en sachant que nous y avions été inférieurs (?). La satisfaction ne tomba qu'à peine lorsque le sage M. de Lucchesini arriva et remit la vérité à sa place. « L'armée française, dit-il. n'est ni démoralisée, ni privée de ressources, comme on le prétend : elle vit bien, s'accommode du climat humide et froid de la Pologne. Elle a une foi aveug'le en le génie et la fortune de son chef».
Ce n'était point qu'en Autriche qu'on présumait l'épuisement de nos grognards. Paris était depuis quelques semaines atteint pour le moins de la maladie du doute. Les malveillants corrompaient l'opinion en exagérant à outrance le récit des épreuves ph5^siques que devaient supporter les soldats, en
une terre si ingrate. La rumeur se fit assez générale pour que le ministre Fouché crut opportun d'en avertir TEmpereur. Ce zèle lui valut une réponse énergique qui apaisa les cœurs :
« 11 est vrai, disait Napoléon, que les magasins de Varsovie n'étaient pas grandement approvisionnés, et l'impossibilité d'3^ réunir en peu de temps une grande quantité de grains, a rendu les vivres rares ; mais il est aussi absurde de penser qu'on puisse manquerde blé, devin, de viande, de pommes de terre en Pologne, qu'il l'était de dire qu'on en manquait en Egypte ».
La victoire, du reste, devait répondre aux anxieux. Les fuyards, les lâches, la valetaille de l'armée, après Eylau, s'étaient joints aux blessés retardataires pour répandre dans les campagnes polonaises le misérable bruit que nos effectifs ne « tenaient plus que par un miracle ». La nouvelle avait franchi les distances, et une seconde fois (mars 1807), elle revenait battre aux portes de Paris. De son propre camp, l'Empereur la sentait sourdre et se répandre. De jeunes auditeurs envoyés de la capitale pour apporter au quartier général le travail des divers ministères, peu accoutumés au spectacle qui frappaient leurs yeux, ou bien encore, des officiers mécontents, émus plus que de coutume des horreurs des récents combats, dépêchaient vers la France des lamentations exagérées. Napoléon écrivit à M. Maret : « Concertez-vous avec M. Daru pour faire partir d'ici les auditeurs qui sont inutiles, qui perdent leur temps et qui, peu habitués aux événements de la guerre, n'écrivent à Paris que des bêtises. Je veux qu'à l'avenir le travail soit porté par des officiers d'état-major ».
Et à Fouché : « Mes officiers. savent ce qui se passe dans mon armée, comme les oisifs qui se promènent dans le jardin des Tuileries savent ce qui se délibère dans le cabinet. D'ailleurs,
V exagération plait à Vesbrit humain... Les peintures rembrunies qu'on vous a tracées de notre situation ont pour auteurs des bavards de Paris., qui sont des têtes à tableaux. Jamais la position de la France n'a été ni plus grande ni plus belle. Quant à Eylau, j'ai dit et redit que le Bulletin avait exagéré les pertes : et qu'est-ce que deux ou trois mille hommes tués dans une grande bataille? Quand je ramènerai mon armée en France et sur le Rhin, on verra qu'il n'en manque pas beaucoup à l'appel. Lors de notre expédition d'Egypte, les correspondances de l'armée, interceptées par le cabinet britannique, furent imprimées, et amenèrent l'expédition des Anglais, qui était folle, qui devait échouer, qui réussit parce qu'il était dans V ordre du destin qu'elle réussît. Alors aussi, on disait que nous manquions de tout en Eg\^pte, la plus riche contrée de l'univers; on disait que l'armée était détruite, et j'en ai ramené à Toulon les huit neuvièmes!... Les Russes s'attribuent la victoire :, c'est ainsi qu'ils ont fait après Pultusk, après Austerlitz. Ils ont au contraire été poursuivis l'épée dans les reins presque sous le canon de Kœnigsberg. Ils ont eu quinze ou seize généraux tués. Leur perte a été immense. Nous en avons fait une véritable boucherie ». (Lettre du 13 avril 1807).
Un mois plus tôt, l'Empereur avait déjà écrit à l'archichancelier Cambacérès, à la suite de la publication de divers fragments de lettres écrites par le major général Berthier, et oîi il était question des dangers courus par Napoléon : « On publie que je commayide mes avant-postes... ce sont là des b'Hises. Je vous avais prié de ne laisser insérer que les bulletins dans le Moniteur . S'il en arrive autrement, vous m'empêcherez de rien écrire, et alors vous en aurez plus d'inquiétudes... Berthier écrit au milieu d'un champ de bataille, fatigué, et ne
s'attend pas que ses lettres seront imprimées ». (Osterode, 5 mars).
Ainsi l'illustre capitaine n'avait-il pas seulement à faire la guerre aux Russes, mais encore aux ouvriers de la panique, en sa capitale triste et déserte. Maint détracteur travaillait à y ternir sa gloire et ces canards de Paris répondaient, plus dangereux et moins innocents, aux cris de ces cygnes sauvages qui, cachés dans les marais de Braunsberg, firent croire à la division Dupont, en juin, que les cantonnements allaient être attaqués par une troupe soigneusement faufilée. Il fut plus facile à nos soldats de manger les cygnes étrangers qu'à l'Empereur d'étrangler les ragots des mécontents ^françai s, sitôt sortis de l'œuf.
Mais le magnifique coup de théâtre de Tilsitt produisit l'effet qu'on en pouvait attendre. Ce fut la fin des inquiétudes, la défaite des nouvellistes fourbes et médisants.
De même que le peuple à demi sauvage des campagnes voisines du Niémen, pressé sur les deux rivages, salua le fameux « Radeau de l'Entrevue » comme l'arche de la paix définitive, de même le baiser fraternel de Napoléon et d'Alexandre provoqua-t-il en France une explosion de bonheur profond et unanime. Quand le canon des Invalides annonça le retour du vainqueur à Saint-Cloud, bien osé eût été qui se fût avisé de troubler, de la moindre insinuation dubitative, la joie de la nation.
Seul, en prodiguant l'éloge à pleine bouche, fut, sans le vouloir, sinistre prophète, M. de Fontanes, président du Corps législatif, lorsque le 16 août 1807, il répondit au triomphateur : « Nos yeux ont vu les plus grandes choses. Quelques années ont suffi pour renouveler la face du monde. Un homme a parcouru l'Europe en ôtant et en donnant des diadèmes. Il déplace, il resserre, il étend à son choix les frontières des empires, tout est entraîné par son ascen-
dant. Eh bien ! cet homme couvert de tant de gloire nous promet plus encore : paisible et désarmé, il prouvera que cette force invincible qui renverse en courant les trônes et les empires, est aiL-dessous de cette sagesse vraiment royale, qui les conserve parla paix, les enrichit par V agriculture et Vindustrie, les décore par les chefs-d'œuvre des arts, et les fonde éternellement sur le double appui de la morale et des lois ».
Fausse nouvelle d'optimiste ! On pouvait croire à la paix durable : M. de Fontanes se faisait le porteparole du peuple. Napoléon, en cet instant même, envisageait un avenir moins apaisé. Les affaires d'Espagne allaient avant peu altérer la somptueuse quiétude de cette « période de Fontainebleau » où Ton pouvait voir, au seul jugé des apparences, Torigine d'un long temps de sérénité.
On vécut toutefois quelques mois sans que les faux bruits redevinssent à la mode. Qu'en était-il besoin ? Tout n"allait-il pas au mieux des désirs? Les difficultés naissantes avec Charles IV, l'envoi des troupes dans la Péninsule ne présageaient rien qui donnât grande licence aux jeux de l'imagination. Les pessimistes devaient, par force, se taire; les optimistes, c'était, autant dire tout le monde, un optimisme installé, écririons-nous aujourd'hui, qui se laissait vivre dans la béatitude du présent le plus rassurant.
Les Espagnols n'avaient certes pas les mêmes motifs de vivre en confiance. Malgré les subtiles réponses de 1' « allié » Napoléon, bien des esprits avisés, derrière les P^^rénées, flairaient la catastrophe. Que voulait l'Empereur des Français? Pourquoi tant de ses soldats en Espagne, sinon pour y renverser un trône encore ? Ces alarmés étaient alors considérés, de Irun à Madrid, comme des fâcheux, et le moment n'était pas venu où l'on attacherait crédit à leurs avertissements. Le grand Napoléon
n'avait de projets que sur le Portugal. Telle était l'opinion du plus grand nombre, tra los montes. La Cour seule et le Prince de la Paix — Tinfàme amant de la reine, — devinaient déjà un peu de la vérité.
Ce ne fut pas sans raisons qu'en novembre, cette Cour prit le parti de préparer son départ pour Cadix. La décision ne suffit pourtant pas encore à éclairer le peuple sur l'exacte proportion du péril. Un peu plus tard seulement, il commença à discerner qu'en France, on songeait à renverser les derniers Bourbons d'Europe. Autant qu'il l'avait pu, notre ministre, M. de Beauharnais — à qui d'ailleurs le projet souriait personnellement — avait entretenu la version que Napoléon destinait une princesse de sa propre maison au prince des Asturies.
Cette « farce politique » devait égarer, pour grande partie, la crédulité espagnole jusque peu avant le voyage vers Bayonne. Les paroles royales n'appuyaient-elles pas la vraisemblable version : « Mes chers sujets, ne vous alarmez ni sur l'arrivée des troupes de mon magnanime allié l'Empereur des Français, entrées en Espagne pour repousser un débarquement de l'ennemi sur nos côtes, ni sur mes prétendus projets de départ. Non, il n'est pas vrai que je veuille m'éloigner de mon bien-aimé peuple. Je veux rester, vivre parmi vous, comptant sur votre dévouement, si j'en avais besoin contre un ennemi, quel qu'il fût. Espagnols, calmez-vous donc ! »
Le calme fut bref. Le 2 mai 1808, l'imprudence de Murât, qui se supposait maître de Madrid, déchaîna la bataille dans les rues entre Français et Madrilènes. L'insurrection fut domptée et la violence de la répression terrifia. Cette fois encore, l'exagération « chère à l'esprit humain » grossit le nombre des morts et de$ blessés. La fausse nouvelle
porta dans les campagnes castillanes d'énormes chiffres de victimes.
Mais, de ce jour, Napoléon posa le masque. Le roi, la reine et le faible prince héritier, circonvenus, il n'avait plus, après la sinistre comédie bayonnaise, qu'à envoyer son frère Joseph ramasser une couronne tombée sur la Puerta del wSol. Longtemps aveugle, TEspagne vit clair. Et, après avoir été trop confiante en des fables, elle se hâta d'en inventer. La crédulité populaire accepta l'hypothèse que les principaux personnages du royaume allaient être enlevés par ordre de Napoléon, et que l'armée espagnole elle-même serait arrachée de la Péninsule pour aller mourir en quelque lointaine contrée, à la volonté du tyran. Quant à la population ibérique, elle serait avant peu décimée par la conscription. Déjà, disait-on sérieusement, des menottes étaient fabriquées en très grand nombre, pour faciliter la capture de malheureux conscrits espagnols, s'ils prétendaient se soustraire à la résolution du moderne Attila. Les arsenaux du Ferrol contenaient des milliers et des milliers de ces instrumenis de contrainte.
Rien de ces rumeurs n'était justifié, mais il fallait se dépêcher de dire des sottises en espagnol puisque les nouvellistes bien informés prétendaient que, bientôt, il serait interdit de parler castillan et que la langue française serait imposée à tout le monde !
Dès juin, en une sorte de coup de foudre, l'Espagne apprenait le sac de Cordoue. La haine contre l'envahisseur prit alors des proportions formidables. Les racontars prêtaient à nos soldats des crimes sans nombre : massacres des femmes, enfants et vieillards, viols des vierges, profanation des saints lieux. Les plus faux récits, en l'espèce, car le pillage avait été peu considérable et le massacre inexistant. Madrid rusrissait comme toute l'An-
dalousie, comme la Catalogne et la Galice, mais on se réjouissait en commentant la fausse nouvelle que les insurgés avaient coupé aux Français les routes du retour. Ces bruits furent tels qu'ils trouvèrent un instant crédit en France et près de Napoléon. Par une précaution jamais démentie, l'Empereur taisait le plus possible des événements d'Espagne : on n'en connaissait que peudechoses, sinon que l'établissement du roi Joseph présentait des difficultés. Mais on ne doutait pas que le Maître génial ne réussît bientôt à dominer ce semblant d'obstacle. Cet optimisme régnait au moment même où nous étions contraints de capituler à Baylen !
En deux mois, les renseignements filtrant enfin, le doute fit d'étonnants progrès : on avait compris que l'Empire était moins fort, moins invincible, et la finance, subtil baromètre, répondit à la quiétude feinte par les journaux officiels : les fonds publics baissèrent sensiblement.
La magnifique entrevue d'Erfûrt (27 septembre 1808), devait toutefois remonter les esprits et les cours. Bien que l'impératrice douairière de Russie eût répandu autour d'elle la folle nouvelle que Napoléon attirait Alexandre pour s'emparer de sa personne et l'emprisonner comme il avait fait des souverains d'Espagne, le jeune Empereur échangea avec son «grand ami » le baiser fraternel. Etait-ce la paix européenne? On le crut, mais l'Espagne restait en feu... Les rapports d'Etatmajor, dont la gravité se multipliait à chaque courrier, arrivaient si amplifiés à Paris que la vérité y était méconnaissable^ DanslaPéninsulemême, nos diverses armées étaient si mal liées Tune à l'autre que les menteurs avaient beau jeu pour répandre des informations erronées, d'un état-major à l'autre. C'est ainsi qu'en novembre, Ney crut, pen-