CHAPITRE III
Nous sommes au lendemain du i8 brumaire. C'en est fait du Directoire. Le général Bonaparte, encore pour quelque temps flanqué de deux auxiliaires qui partagent avec lui le titre de Consul, voit s'ouvrir devant ses pas une phase prodigieuse de sa gigantesque carrière, une ère de puissance et de gloire dont le terme sera le 18 juin 18 15.
Les patriotes du Midi avaient accueilli avec surprise, voire avec une certaine irritation, la nouvelle du « coup de Saint-Cloud ». Sitôt qu'il fut confirmé, une rumeur se répandit. Puisque les représentants avaient été jetés par la fenêtre, ils allaient, après l'alerte, relever la tête et se réunir à Toulouse en une sorte de Directoire renaissant. Le bruit de cette prétendue décision des membres du Corps Législatif remonta jusqu'à Paris, et avec une suffisante sonorité, pour que Sie3^ès et Roger Ducos en fussent quelque peu alarmés. Mais Bonaparte les tranquillisa. Les fugitifs du Conseil des Cinq-Cents ne feraient pas cette sottise. Il suffirait d'en intimider quelques-uns, et les autres, pour toujours, se tiendraient cois.
La prévision du « soldat heureux » fut bien vite confirmée par les faits.
La jeunesse dorée, disaient d'autres bien rensei-
gnés, provoquerait bientôt de l'agitation. C'était lui croire trop de passion. Elle ne se risqua point en de vaines manifestations.
Ce qui était, avec plus de conviction et plus de vraisemblance, affirmé à chaque coin de rue, c'est que la nouvelle situation politique de la France allait avoir pour heureux effet, et à bref délai, le retour d'une paix ardemment désirée, x^imable illusion ! Le Premier Consul, certes, ne se ferait point faute, dès les premiers temps de son entrée en fonctions, de chercher avec l'Angleterre, avec l'Autriche, avec la Prusse, des terrains de conciliation. Mais la paix de demain n'était, eu vérité, qu'un rêve généreux.
« Et puis, disaient les exaltés — la queue des Jacobins — ne lisez-vous pas dans le jeu de ce soldat à qui la fortune a souri ? Il va concentrer l'autorité dans ses mains et tenir, à la tète du pays, le rôle hideux d'un Cromwell! Quand le temps sera venu, il jettera le masque républicain et — c'est là où la prophétie tournait à la fausse nouvelle — le pouvoir reconstitué, il en fera hommage aux Bourbons, trop heureux alors de devenir le Connétable de Louis XVIII ».
D'autres poussaient les événements au noir et n'accordaient même pas à Bonaparte le loisir de redonner un peu de quiétude à la France fatiguée de révolutions. Selon eux, le règne des trois consuls ne serait qu'éphémère; il reposait sur des principes d'argile, sur un régime financier inexistant, sur un fantôme d'administration. La Vendée, cette fois, allait, d'un pas léger et irrésistible, marcher sur la capitale et y ramener les princes victorieux.
Or. en février 1800, le Premier Consul avait réussi déjà à pacifier l'ennemi intérieur. Comment avait-il opéré, si vite, et si bien? « Le demandezvous ? rétorquaient les nouvellistes. Ne distinguez-
VOUS point qu'il a passé avec eux une secrète convention, et qu'il vient d'accomplir, en cette opération de haute perfidie, un pas de plus vers la restauration du trône en laveur des Capets? »
Les journaux ne se retenaient guère, sinon d'enregistrer des opinions aussi véhémentes, au moins d'insérer des articles bien faits- pour énerver les esprits et y faire éclore les papillons de l'imagination. Bonaparte prit, en mars, un énergique parti. Il coupa l'herbe à la racine. Seules furent autorisées à paraître treize feuilles parisiennes : le Moniteur Universel, le Journal des -Débats, le Bien informé, le Publiciste, VAmi des Lois, la Clef du Cabinet, le Citoyen français, la Galette de France, le Journal des hommes libres, le Journal du soir, le Journal des défenseurs de la Patrie, la Décade philosophique. Au reste, ces organes favorisés étaient prévenus des peines sévères qui les frapperaient dans l'instant si leurs déclarations n'étaient pas rigoureusement orthodoxes. L'ivraie empoisonneuse de l'opinion poussa dès lors beaucoup moins abondante dans le champ du journalisme.
Mais le Premier Consul lui-même, par son seul aspect maladif, par son triste teint, par sa maigreur, par son « air de mauvaise santé » engendrait le potin alarmiste sous ses pas. Des inquiets donnaient pour certain qu'il était très sérieusement atteint et qu'il ne tarderait pas à ployer sous le faix des affaires publiques. Or, une telle hypothèse affligeait chaque jour un plus grand nombre de citoyens car, chaque jour en effet, le vainqueur de Rivoli semblait de plus en plus indispensable au bonheur de la nation.
Et voilà qu'il devait s'occuper de la guerre, après avoir si loyalement offert à l'ennemi les moyens de traiter la paix. C'est alors que le futur Maître se montra admirablement expert en l'inven-
tien et en l'utilisation des fausses nouvelles L'histoire de ce fameux tour de passe-passe mérite d'être dite tout au long. Il s agissait de tromper, avant même d'en venir aux mains, qui 1 on voulait attaquer et défaire. L'imporiant, au début de la campagne, était de dissimuler à l'adversaire la formation d'une forte armée de réserve. Thiers ^ décrit en ces termes cette ruse si habile :
« Si on avait cherché à cacher par le silence de tels préparatifs, on aurait, au contraire, donné l'éveil. Le Premier Consul voulut tromper l'ennemi par le bruit même qu'il allait faire. Il inséra au Moniteur un arrêté des Consuls, portant création dune armée de réserve, qui devait être formée à Dijon, et se composer de 60.000 hommes. Berthier partit en poste pour Dijon, afin d'en commencer l'organisation. On doit se souvenir, en effet, que Berthier était devenu libre par l'entrée de Carnet au Ministère de la guerre Un appel chaleureux fut fait aux anciens volontaires de la Révolution qui. après une ou deux campagnes, étaient revenus dans leurs foj-ers. On les engageait à se rendre à Dijon. On }■ envoya avec beaucoup d'ostentation un peu de matériel et quelques conscrits. De vieu-K officiers, dirigés sur ce point, présentèrent une apparence de cadres pour commencer 1 instruction de ces conscrits. Les journalistes, à qui la mention des affaires militaires n'était permise qu'avec beaucoup de sobriété, eurent carrière sur l'armée qui s'organisait à Dijon, et purent remplir leurs feuilles de détails qui la concernaient. C'en était assez pour attirer là les espions de toute l'Europe, qui ne manquèrent pas, en effet, d'y accourir en grand nombre.
« Si les divisions formées à Nantes, Rennes et Paris avec les troupes tirées de la Vendée; si la division formée à Toulon. Marseille et Avignon, avec les dépôts de l'armée d'Egypte; si l'artillerie préparée à Besançon, Auxonne. Briançon. avec les ressources de ces arsenaux, eussent été réunies à Dijon c'en était fait du secret du Premier Consul ; tout le monde crovait à l'existence de l'armée de réserve. Mais il se garda bien d'en agir ainsi. Ces divisions furent acheminées sur Genève et Lausanne par des routes différentes, de telle manière que l'attention publique ne fût particulièrement attirée sur aucun point. Elles passaient pour des renforts destinés à l'armée du Rhin, laquelle étant répandue depuis Strasbourg
I. Histoire du Consulat et de l'Empire, tome I, édition 1843. p. ly^ et suiv.
jusqu'à Constance, pouvait bien paraître le but vers lequel marchaient ces renforts. Ces préparatifs en matériel, ordonnés dans les arsenaux d'Auxonne et de Besançon, passaient pour un supplément d'artillerie, destiné à la même armée. Ceux qui se faisaient à Briançon étaient censés appartenir aux troupes de Ligurie. Le Premier Consul fit envoyer des eaux-de-vie à Genève : envoi qui n'indiquait pas mieux son but, puisque notre armée d'Allemagne avait sa base d'opérations en Suisse. Il fit fabriquer dans les départements riverains du Rhône, deux millions de rations en biscuit, destinés à nourrir l'armée de réserve au milieu de la stérilité des Alpes. 1.800.000 rations remontèrent secrètement le Rhône vers Genève. 200.000 furent envoyées avec ostentation à Toulouse, pour faire supposer que ces fabrications, inusitées, avaient été faites pour le compte de la marine. Enfin, les divisions en marche, conduites lentement, et sans les fatiguer, vers Genève et Lausanne (elles avaient en effet la moitié de mars et tout avril pour faire le trajet), recevaient pendant la route même ce qui leur manquait en souliers, vêtements, fusils, chevaux. Le Premier Consul ayant arrêté dans son esprit la route qu'elles devaient suivre, et constaté soigneusement la nature de leurs besoins, faisait trouver sur chaque lieu qu'elles avaient à traverser, tantôt une espèce de secours, tantôt une autre, en se gardant bien d'éveiller l'attention par une grande réunion de matières sur un seul point. La correspondance relative à ces préparatifs avait été soustraite aux bureaux de la guerre. Elle était renfermée entre lui et les chefs de corps, et portée par des aides de camps sûrs, qui allaient, venaient en poste, voyaient tout de leurs yeux, faisaient tout directement, armés des ordres irrésistibles du Premier Consul, et ignorant d'ailleurs le plan général auquel ils concouraient,
« Le secret, renfermé entre le Premier Consul, Berthier et deux ou trois généraux du génie et de l'artillerie qu'on avait été forcé d'initier au plan de campagne, était profondément gardé. Aucun d'eux ne Taurait compromis, parce que le secret est un acte d'obéissance qu'obtiennent les gouvernements en proportion de l'ascendant qu'ils exercent. A ce titre, celui du Premier Consul n'avait aucune indiscrétion à craindre. Les espions étrangers accourus à Dijon, n'y voyant que quelques conscrits, quelques volontaires, quelques vieux officiers) se crurent bien fins en découvrant qu'il n'y avait là rien de sérieux, que le Premier Consul évidemment ne faisait tout ce bruit que pour effrayer le baron de Mêlas, pour l'empêcher de pénétrer par les bouches du Rhône, et lui persuader qu'il trouverait dans le Midi de la France une armée de réserve capable de l'arrêter. La chose fut ainsi comprise de tous les gens qui se croyaient bons juges en cette matière et les journaux anglais
se remplirent bientôt de mille et mille railleries. Les dessinateurs de caricatures en firent une sur l'armée de réserve : elle représentait un enfant donnant la main à un invalide à jambe de bois.
« Il n'en fallait pas davantage au Premier Consul ; être raillé était, dans le moment, son unique désir. En attendant ses divisions marchaient ; son matériel se préparait vers les frontières de l'Est, et, dans les premiers jours de mai, une armée improvisée était prête, ou à seconder Moreau, ou à se jeter au delà des Alpes pour y changer la face des événements ».
Et c'était là de la fa tisse nouvelle géniale ' !
I. A cheval sur les événements dont il vient d'être fait état et sur ceux qui précédèrent le i8 Brumaire, prend place l'expédition d'Egypte, avec, puis sans Bonaparte. Il convient ici de ne pas négliger le tissu de fausses nouvelles, qu'envoya au Directoire, en septembre 1799, Poussielgue, porte-plume de Kléber. Ce dernier général, comme beaucoup d'autres, était à ce moment, d'avis de renoncer à l'entreprise d'Orient. Plus tard, il racheta glorieusement cette erreur. Mais, quand il inspira le rapport Poussielgue, il ne se retint pas de déformer la vérité pour jeter le discrédit, à Paris, sur cette conquête de l'Egypte dont il n'allait pas tarder, pourtant à être l'un des immortels héros. Parmi les affirmations inexactes qui furent envoyées au Directoire, relevons : L'armée réduite à 15.000 hommes. Plus de vêtements ni d'armes en nombre suffisant, déficit dans les finances, impossibilité de frapper le pays de contributions nouvelles ; imminence d'une attaque par de puissants effectifs turcs, collaboration procliaine des Russes et des musulmans. Enfin une grave et inexacte accusation contre l'ex-général en chef : Bonaparte en partant aurait emporté 2 millions.
Or c'est Bonaparte, maître de la situation politique, qui ouvrit ces folles dépêches. La vérité était que l'armée comptait 28.500 liommes. Il y avait des provisions de drap, des vivres en abondance. Il restait 11.000 sabres, 15.000 fusils, i-ioo canons au moins, 3 millions de cartouches, 27.000 (( cartouches de canon », 200.000 projectiles divers, i.ioo milliers de poudre. La solde était au courant. Les habitants n'étaient pas disposés au soulèvement. L'ennemi ne ralliait pas des troupes en grand nombre. Bonaparte n'avait pas emporté 2 millions. L'exil et l'ennui avaient inspiré Kléber. Stimulé par le désir de l'évacuation, il avait forgé un roman. Mais les circonstances, avons-nous dit lui permirent de se ressaisir et il avait tout racheté de cette faute avant de succomber soqs le poignard.
— Lorsque Bonaparte s'était embarqué secrètement pour la France, personne, dans l'armée d'Egypte, n'avait d'abord voulu croire à son départ. Même, le général Dugua. commandant à Rosette, fit, de bonne foi, démentir la nouvelle,
— Lorsque, le même jour (juin 1800), moururent, Kléber au Caire, Desaix à Marengo, les agents royalistes et les journaux anglais répandirent le bruit que Bonaparte les avait fait périr parce qu'ils portaient ombrage à son ambition,
Voici venu le temps de Marengo. Un mensonge coûte cher au général ennemi Ott. Il fait annoncer à Masséna qu'il tire le canon pour fêter une victoire remportée sur Suchet, Masséna sort de Gênes, bat les Autrichiens et écrit à Ott qu'il tire à son tour le canon pour célébrer la victoire qu'il vient de remporter contre les fauteurs de fausses nouvelles.
Entre temps, Bonaparte à Paris répand une rumeur inexacte. Tout le monde croit qu'il va quitter la capitale pour quelques jours, à l'occasion d'une revue de troupes. En réalité, il part vers l'Italie. Non sans avoir magnifiquement prophétisé, le doigt sur la carte ^ : « Ce pauvre M. de Mêlas
passera par Turin, se repliera vers Alexandrie
Je passerai le Pô, je le joindrai sur la route de Plaisance, dans les plaines de la Scrivia, et je le battrai, là, là... ». Le Premier Consul, ce disant, posait Tongle sur la bourgade de San Guiliano. Il ne pouvait mieux deviner le destin de sa victoire.
C'est alors qu'il devait utiliser cette fameuse « armée de réserve » clandestinement composée (voir plus haut) et que tous les caricaturistes de Milan, de Vienne et de Londres avaient si complètement habillée de ridicule, en la représentant comme un mythe, comme un fantôme, en la figurant sous les aspects d'un ramassis de vieillards et d'enfants appuyés sur des bâtons, montés sur des ânes et munis, pour toute artillerie, de deux espingoles. Il était temps, plus que temps, de prouver sa réalité. ^Malgré sa vaillance, Masséna mourait de faim dans Gênes. On y espérait une délivrance qui ne venait pas. Certain jour on crut entendre le
I. Au cours de cet ouvrage, il sera consacré un chapitre spécial aux prophéties, pronostics, visions et prévisions en temps de guerre. Nous n'avons pas cru devoir isoler le fait ci-dessus, pas plus que celui dont la future impératrice Joséphine fut l'héroïne et dont il sera parlé dans la suite de ce récit relatif à la période Consulat-Empire.
canon retentir à la Bocchetta. Le général en chef Ini-mème. convaincu de l'approche des Français, se porte aux remparts. Hélas, la nouvelle était fausse : ce n'était que l'orage dans les Apennins '.
Pendant le même temps, Paris devenait la proie des alarmistes. Le Premier Consul était loin, parti depuis de longs jours. Certains le disaient mort, d'autres pour le moins vaincu. Pour le remplacer, on parlait ouvertement de Carnot, de La Fayette. Qui pis est : tout un jour, on vécut dans l'angoisse la plus noire : la bataille était perdue à Marengo. C'était un désastre sans retour. Les courriers l'avaient dit expressément. Le démenti arriva enfin : c'était la victoire éclatante, ^lais, vingt-quatre heures durant, les nouvellistes pessimistes avaient eu leur succès.
De si grandes actions de guerre ne suffisaient pas à calmer, à Paris, les inquiétudes de ceux qui. du reste, avaient d'occultes raisons de les entretenir. Les royalistes fréquentaient chez M'"^ Bonaparte et, jusque dans son salon, peignaient l'avenir sous les plus sombres traits. Tout allait bien. soit. Mais pour combien de temps? Les difficultés intérieures allaient devenir formidables. Le billet de la jeune Banque de France aurait bientôt le triste sort de l'assignat. Les troupes se nourrissaient sur l'étranger, mais qui les alimenterait à leur retour dans le pays? L'antienne finale et attendue était : « Rendeznous les Bourbons" «. Bonaparte, poursuivant son œuvre, souriait de tous ces propos désespérés. Il
I. Fausse nouvelle concernant Masséna et les agents de l'administration en Italie : Le chef, de connivence avec les agents, aurait fait vendre une partie des magasins richement pourvus et laissés en Italie par les Autrichiens (septembre 1800).
3. Voir, au sujet de ces fantaisies, le dossier des volumineuses correspondances adressées à Louis XVIII, dossier déposé aux archives des Affaires étrangères, lors delà Restauration.
savait que les langues ne se délieraient jamais plus qu'il était convenable. Fouché et sa police faisaient bonne garde. Les journaux étaient muselés, et les espions avaient fine oreille. De son côté, le consul Lebrun, qui était loin d'être un aigle, remplissait cependant fort bien l'une de ses fonctions subalternes qui consistait à tenir le Premier Consul au courant de tout ce que pensaient les royalistes. Et Joséphine, bien que légère, n'entendait point parler souvent sans retenir parfois. Elle gardait en l'esprit la prédiction d'une pythonisse : « Vous occuperez la première place du monde, mais pour peu, de temps ». Quoi qu'il advînt d'elle dans lavenir, elle se sentait présentement liée à une prodigieuse destinée. Et elle s'efforçait de la tendrement et passionnément servir.
Décembre 1800. La machine infernale de la rue Saint-Nicaise. Le Premier Consul, par une chance extraordinaire, échappe à la mort. Il y a des victimes, nombreuses, mais point autant que Paris l'assure. Ne dit-on pas que la poudre des meurtriers a fait « sauter tout un quartier de la ville ! » Et l'on ajoute, chacun selon ses personnelles préférences : c Ce sont les royalistes ! ! » — « Ce sont les derniers jacobins! », alors que l'on n'avait encore aucune précision et que Fouché, perplexe, se grattait l'oreille.
Mais la guerre va reprendre. Elle va être portée sur la mer. Les Anglais la rendent nécessaire et inévitable. Le coup qui doit être appliqué manquera son effet si l'on en parle trop. « Méfions-nous des fausses nouvelles », déclare Bonaparte. Et, dès l'instant, ordre rigoureux est donné à tous les journaux de ne rien publier des mouvements que l'on remarque dans nos ports. Le Moniteur seul fait foi. Le ministre de la police générale est prévenu par cette lettre du Premier Consul :
< Je VOUS prie, citoyen ministre, de prévenir par une petite circulaire les rédacteurs des quatorze journaux, de ne rien mettre qui puisse instruire l'ennemi des différents mouvements qui s'opèrent dons nos escadres, à moins que cela ne soit tiré du journal officiel. Paris, le i"^*" ventôse an IX^ ».
Par bonheur, tout s'arrange. La France, l'Europe vont traverser une période de paix que l'on peut croire désormais stable pour de longues années. C'est le temps où le Premier Consul, malgré les prétentions, malgré les ambitions étrangères, sait fermer le temple de Janus. On négocie, on s'entend. Les finances françaises de jour en jour s'améliorent. Pourtant éclate un coup de tonnerre nouveau. Il faut encore se battre en Egypte, capituler au Caire, entendre le bruit de guerre des Espagnols marchant sur le Portugal. Mais Addington a remplacé Pitt au cabinet anglais. Cette fois on peut reprendre le dialogue des accommodements. Non sans menaces : le Premier Consul va jusqu'à faire craindre une descente aux Anglais. Ils cèdent, renoncent à Malte, gros litige, ne réclament plus que la Trinité, précieux cadeau Solution est apportée aux dernières difficultés. On signe des « préliminaires ». La joie éclate à Londres, à Paris. Il semble bien que maintenant le règne des armes soit clos. Traités avec le Portugal, avec Alger, la Bavière, la Russie ; on entame le dialogue avec Rome pour la préparation du Concordat. Fêtes partout ! Et d'autant plus frénétiques que, peu de jours auparavant — octobre 1801, — les alarmistes, de part et d'autre du détroit, avaient répandu le bruit de la rupture des pourparlers. Sur un démenti officiel, les Anglais écrivent partout à la craie, au flanc de leurs voitures, au nu de leurs murailles : Paix avec la France l On est fatigué de se haïr.