I. Notamment suri 'affaire de Balmaseda (novembre
dant trois jours, à Técrasement du maréchal Lannes par les Espagnols,
Chez l'ennemi lui-même, la fausse nouvelle provoquait souvent des désordres et parfois de terribles drames. Dans la garnison de Madrid (novembre i, un « ragot » circule : « les cartouches sont chargées de sable noir ». Une maîtresse du corregidor de ^Madrid, marquis de Peralès, propage Taccusation grave, par esprit de vengeance. Peralès est égorgé.
Janvier 1809 : Saragosse. — La ville se défend àprement. On y pend au coin des rues tous ceux qui promènent des! rumeurs déprimantes. Pour relever le moral, on propage des contes dans, le peuple : Napoléon battu par les Anglais, Soult écrasé en Andalousie, On dit qu'arrive une puissante armée de secours. Ces inventions, chaque jour embellies par les moines vociférants, soutiennent les assiégés pendant quelques semaines.
Mais, entre temps, qu'eût-il fallu dire à la France pour tempérer ses inquiétudes et apaiser son commencement d'irritation PLesdémoralisateurstiraient prétexte de nos infortunes espagnoles, les exagéraient pour déplaire au Maître et ternir sa gloire : nos troupes épuisées, notre argent jeté dans des gouffres, l'Autricheprète à saisirToccasion pour nous attaquer, et, dans un an, la coalition européenne. Ces propos, vrais ou faux, suscitaient la colère dans les familles éprouvées par la guerre, et les curés méridionaux tenaient en chaire un langage équivoque, signalétique d'un nouvel état d'esprit. Paris frondait timidement son empereur et les bavards trouvaient dans l'amertume publique les moyens de dévo3'er de plus en plus l'opinion. C'est en ce temps que pour la première fois le général Malet eut la pensée d'exploiter la plus terrible des fausses nouvelles : la mort de l'Empereur Napoléon. Le projet n'était qu'en germe : son auteur devait essayer de le réa-
liser plus tard. C'est le temps aussi où Ton murmurait discrètement que Fouché et de Talleyrand avaient tout préparé pour le cas où le souverain périrait. En une heure, la couronne impériale serait transmise à Murât. Ces bruits, passant à l'étranger, y entretenaient le sentiment que la France était fatiguée de son prince. Chez tous les peuples conquis, le sentiment de l'indépendance nationale prenait texte de telles rumeurs. En Autriche, c'était opinion courante que Napoléon découronnerait les Habsbourg sitôt abattue l'Espagne. Ce fut une des raisons déterminantes de la guerre que devait ponctuer Wagram. Au cours de cette campagne, la malveillance, dans nos rangs même, fut telle qu'on tint pour certains les reproches sévères adressés à TEmpereur par Lannes agonisant. Le héros cependant n'avait mêlé à ses adieux aucune parole amère. En France, la bataille d'Essling fut considérée comme un désastre. Napoléon écrivit en tous lieux pour redresser l'opinion.
On croyait la Prusse prête à prendre les armes. Le César sermonna ses ministres en ces termes : « Je suis bien peu satisfait de voir les hommes attachés à mon service montrer si peu de caractère et donner eux-mêmes le signal des plus ridicules terreurs. Il ne peut y avoir d'événements sérieux que sur le théâtre où j opère et là je suis présent pour tout dominer ». Les populations n'en restaient pas moins inquiètes et mécontentes. Fouché intimement gémissait sur les maux de l'Empire. Bernadotte promenait dans Paris l'outrance de ses ressentiments. On y colportait sous le manteau, en août 1809, les bulletins mensongers de l'archiduc Charles, niant les succès de l'armée française, et provoquant les plus âpres critiques.
En octobre, à Schœnbrùnn. Staaps tente d'assassiner Napoléon Celui-ci écrit, le 12. au ministre de la police : « J'ai voulu vous informer de cet évé-
LES FAUSSES NOUVELLES SOUS l'EMPIRE I37
nement, afin qu'on ne le fasse pas plus considérable qu'il ne paraît être. J'espère qu'il ne pénétrera pas... Gardez cela pour vous secrètement, si l'on n'en parle pas... Je vous répète et vous comprendrez bien qu'il faut qu'il ne scit aucunement question de ce fait ». Il pressent trop bien comment une telle nouvelle dégénérerait promptement et prendrait des proportions pessimistes.
Rome conquise a ses renseignés. En octobre, les esprits 5' sont des plus tendus : « Le tocsin va sonner, dit-on, sur les places, on va assassiner tous les Français. Ce sera le signal de l'insurrection générale dans toute l'Italie ». On ne parle que de tentatives d'assassinat faites sur la personne de l'Empereur, et providentiellement détournées. On souhaite que bientôt un poignard trouve mieux son chemin. Paris recueille l'assertion et croit fermement que la vie de Napoléon a été plusieurs fois menacée. On amplifie jusqu'à une exagération extrême certains propos qu'on dit émaner du médecin Corvisart : « L'Empereur souffre de douleurs sourdes. Sa santé est très compromise. Il se pourrait qu'il mourût bientôt * ».
On est au plein moment du divorce. Le prince Eugène arrive aux Tuileries le 9 décembre, avec un grand espoir. Il vit sur la fausse nouvelle qu'il va être déclaré héritier de la Couronne. Mais il se voit chargé d'avertir Joséphine sa mère, et de la décider au fatal renoncement. Le coup de théâtre ne surprend point Paris; en vingt-quatre heures, toute la ville a fait son choix : certainement. Napoléon épousera une princesse russe. On dit bien autre chose : on sait que l'Empereur va solennellement réhabiliter la mémoire de Louis XVI, qu'il va écarter les régicides du gouvernement, même les
I. Ces douleurs étaient les prodromes du mal qui l'emporta douze ans plus tard.
exiler, et qu'enfin, comble des combles, il va rappeler Moreau, cet ami des Bourbons, et l'élever à la dignité de maréchal avec le titre de duc de Hohenlinden. Les rapports de police débordent de ces fausses allégations. Pour l'Espagne, on raconte que tout va s'arranger par la reprise de la fameuse idée : le mariage d'une princesse Bonaparte avec Ferdinand VII. Mais veut-on connaître la plus extraordinaire des combinaisons que l'on prête au maître de l'Europe : il va donner un roi aux colonies espagnoles et ce roi ce sera... Louis XVIII (!) trop heureux de se mettre n'importe quel diadème sur la tête.
On voit que les cervelles travaillent, sans chômer, et que les romanciers de carrefours ne manquentpas de ressources. La disgrâce de Fouché est une nouvelle occasion d'inventer des folies parmi lesquelles celle-ci : le ministre aurait été brisé pour avoir refusé de rendre à Napoléon des lettres fort compromettantes
Passons brièvement sur la persistante fausse nouvelle qui, sous tant de formes, et pendant tout le cours de 1810, franchit les Pyrénées et poussa au plus noir l'exposé de nos déplorables opérations en Espagne. Après Torrès-Vedras, Fuentes d'Onoro, c'est, en janvier 181 1, unenouvelle cause d'alarmes: le bruit persistant que (( tout allait casser )> avec la Russie. Napoléon doit mentir pour égarer les craintes delà cour d'Alexandre. Pendant qu'il arme pour la guerre, il explique l'augmentation de la garnison de Dantzig, l'envoi du matériel en Saxe, la conscription en France, par de vagues raisons, par des arguments illusoires qui ne trompent pas longtemps le cabinet de Saint-Pétersbourg.
Sera-ce donc sous peu de mois que sera entreprise la tragique aventure des neiges et des glaces ?
Les prophètes devancent la réalité des faits. Avant que le sort de l'Empire fût à tout jamais
compromis par la plus lourde erreur politique, le peuple de Paris et de France devait entendre cette fausse nouvelle — cent une fois répétée par le canon des Invalides — et selon laquelle le 20 mars 181 1, la puissance impériale se trouvait définitivement assurée de perpétuité par la naissance du roi de Rome. On pût le croire, dans l'allégTesse de l'heure, mais déjà tels esprits clairvoyants n'acceptaient pas l'augure sans scepticisme et nourrissaient à son endroit de secrètes appréhensions.
La rumeur d'une vaste et imminente guerre n'était point absorbée par le joyeux retentissement des salves et les pessimistes, chaque jour un peu plus, contestaient la permanence d'un bonheur si hautement proclamé : la multiplication et Taccélé^ ration des armements ne leur donnaient, cette fois, que trop raison.
A l'étranger, un si brillant éclat ne trompa personne, et Alexandre de Russie moins que quiconque. Il ne voulut pas « aller danser » à l'ambassade de France tandis que 200.000 Français « marchaient vers ses frontières ». Il fit circuler le bruit erroné — de connivence avec Lauriston. notre ministre — qu'il était souffrant et ne pourrait assister à la fête.
Sur un autre point du monde, en Suède, et moins de deux mois après (mai), le mauvais g-énie du mensonge populaire armait de poignards la main d'irréels assassins.
Le futur roi, duc d'Augustenbourg, passe une revue, tombe de cheval ; frappé d'un mal soudain, on le relève mort. La calomnie surgit. Le comte de Fersen a assurément empoisonné le prince chéri du peuple. Et Fersen est égorgé dans la rue. En quelques jours, des candidatures au trône se manifestent. L'une, celle de Bernadotte. prince dePonte- Corvo, est soutenue et bientôt triomphe par les
moyens de la fausse nouvelle. On persuade aux Suédois que l'illustre général a toujours été, au second plan, le véritable inspirateur de Napoléon dans ses plus belles campagnes et ses plus notoires actes politiques. Bernadotte, c'est le seul cerveau de la France. L'Empereur n'est que son reflet sur le trône. Fable absurde qui fait son chemin et assure le succès du prétendant.
Celui qui faillit être le maître du monde et qui entretient encore en lui ce gigantesque rêve, sourit et s'indigne tout ensemble d'une aussi grossière prétention. Et, tout en dissimulant ses fins, il poursuit son œuvre immense. Il grise Paris par des fêtes (juin), s'efforce et réussit presque à lui faire croire que la guerre sera évitée. Mais l'illusoire mise en scène n'abuse pas tout le monde, et tant s'en faut, si l'on écoute les alarmistes, en la circonstance peu coupables d'exagération, qui persistent à proclamer le conflit inévitable et contredisent les bruits pacifiques par lesquels on veut tranquilliser la nation. Napoléon, disposant des journaux français et d'une partie des journaux allemands, peut tenter d'abuser le public, mais peut-il empêcher des centaines d'espions étrangers de rétablir l'exactitude des faits, et même de les déformer par des rapports et des propos péjoratifs ?
Pour réussir dans son dessein d'armer contre la Russie, de ne linquiéter que pour le minimum et de tempérer les inquiétudes de ses peuples, l'Empereur des Français, à ce moment, accumule ruse sur ruse et joue, avec sa maîtrise coutumière, sur le clavier des potins diplomatiques. Tous ses gestes, chacune de ses paroles sont calculés pour faire illusion et embrouiller une trame où il se promet de pousser brusquement son ciseau, quand l'heure sera venue de tailler pour recoudre. Ainsi, parmi d'autres habiletés, conçoit-t-il d'envoyer un M. de Czernicheff à Pétersbourg pour protester auprès
d'Alexandre de ses intentions pacifiques, « pour lui dire ' que lui , Napoléon ne savait pas ce qu'on lui voulait, qu'il n'armait que parce qu'on armait, qu'il ne désirait rien que les conditions de Tilsitt, et que, si au lieu de s'égorger on préférait s'expliquer, il était tout prêt à substituer une négociation à la guerre ».
Cependant les préparatifs précipités des bureaux fournissaient, à Paris, des preuves assez certaines de ce que l'Empereur, aux Tuileries, songeait à un acte plus important qu'une simple démonstration. Quelques mutineries, parmi la jeunesse des écoles irritée contre la loi des nouvelles levées, ne pouvaient que souligner le sentiment que les Français eux-mêmes croyaient la guerre décidée.
La Russie devait donc comprendre et elle comprit. Mais en avril 1812, Napoléon usa d'un subterfuge encore. Il inventa de toutes pièces la nouvelle que les armées russes s'étaient avancées vers la Dwina et le Dnieper et il fit dire à Alexandre, sur la foi de cette assertion inexacte, que force lui était bien de placer à son tour des troupes sur la Vistule. En mai. il arrivait à Mayence. à Bayreuth, à Plauen, à Dresde. Le sort en était jeté. La campagne de Russie était résolue, virtuellement engagée. Et les nouvellistes épiloguaient à qui mieux mieux sur ce capital événement : « Napoléon, disaient-ils, est déterminé à ne point limiter le champ de ses conquêtes au seul territoire slave. Il le traversera en triomphateur pour aller saisir ITnde! »
Une série d'épreuves aussi prochaines que terribles devaient découronner ce vaste rêve, pour peu qu'il eût été fait jamais. En août, dès Smolensk, et avant même, le grand capitaine avait éprouvé les sévérités du destin. Seuls les soldats, entraînés par le goût de l'extraordinaire, croyaient encore « mar-
I. Adolphe Thiers. Histoire du Consulat et de l'Empire. Livre XLIII,
cher à une expédition merveilleuse qui surpasserait toutes celles de l'antiquité ».
L'ennemi, cependant, était moins que sûr de vaincre. Kutusof, battu à la Moskowa, écrivit à son maître un faux récit de l'affaire, déclara que ces combats avaient sauvé Moscou, et qu'il allait en livrer d'autres. Son rapport restera comme un modèle de dissimulation et de mensonge, alors qu'il avait laissé 60.000 morts ou mourants sur le terrain. La population moscovite n'en tremblait pas moins, car on avait répandu des calomnies atroces sur la conduite des envahisseurs.
Les nôtres, lorsqu'ils furent dans la ville sainte, ne tardèrent pas à être assaillis par les nouvellistes alarmistes. La rumeur qui les atterra le plus eût été d'une extrême gravité si elle eût été vraie : « nous étions coupés de nos routes de retour ! » Mais les malheurs s'abattaient sur l'armée. Une angoisse succédait à une autre, heure sur heure. Moscou brûlait. Rostopchine, en partant, accusait nos soldats d'avoir incendié la ville et, sur ses pas, par cette grossière déclaration, attisait contre nous, comme un autre brasier, la haine des populations.
On sait l'épouvantable retour, la démoralisation des armées, celle des peuples qui auraient pu, par une action énergique, atténuer l'étendue du désastre. Mais comment la Pologne eût-elle pris le parti d'agir alors qu'en octobre, un vent de pessimisme injustifié venait de souffler du Nord vers elle et de la convaincre, à tort, que Napoléon l'avait abandonnée et se désintéressait de son sort infortuné ? Comment les soldats de la Grande Armée eussentils pu garder foi en leur étoile alors qu'en novembre, circulait dans leurs rangs le bruit que Napoléon avait perdu toute confiance en ses plus glorieux lieutenants? Comment la France elle-même, à peu près privée de nouvelles, eût-elle su conserver son sangfroid et prendre les décisions qu'eût imposé le dé-
sespoir, alors qu'un général Malet — nous en avons parlé par anticipation — se croyait assez armé parles circonstances pour lancer la nouvelle qu'un boulet venait de renverser le despote?
Fausse nouvelle mémorable! En 1807, en 1809, son auteur avait déjà songé à la réalisation de sa chimère. La police l'avait devancé et mis dans l'impossibilité de nuire Le 22 octobre au soir, en 181 2, l'idée est enfin mûrie : elle semble bonne à cueillir. Malet détenu, s'évade, revêt le costume de général, apprend à deux comparses que Napoléon est mort le 7 octobre à Moscou, que le Sénat réuni vient de voter le rétablissement de la République, exhibe de faux ordres, se prétend appelé au commandement de la force publique dans Paris, fait assembler une cohorte, s'empare de l'état-major de la place, arrêtele ministre de la police, échoue enfin et réintègre une prison d'où il ne sortira que pour être jugé et fusillé.
Cependant, l'armée suit les routes blanches de son calvaire. Par une accumulation de ruses stratégiques — telle l'illusoire démonstration au-dessous de Borizow pour tromper l'ennemi, — Napoléon réalise le prodige de n'être point pris et de ne point voir décimer les effectifs qui lui restent. Mais c'est la Bérézina, le redoublement du froid, le départ de l'Empereur, presque seul, vers la France. Il n'ignore pas qu'un grand nombre des rumeurs contradictoires énervent le pays qu'il rejoint. Il devance la révélation totale de la catastrophe. Déjà il cherche les paroles par lesquelles il s'efforcera de maquiller une part de la tragique vérité. Il traverse l'Allemagne. Là, autour de lui, les sociétés secrètes se stimulent par des récits où sa débâcle, si complète pourtant, est encore exagérée par la fermentation des esprits et l'élan des passions hostiles à une cause à tout jamais perdue. En vain, il essaye de réconforter, à Dresde, le roi de Saxe, de lui dissi-
muler l'ampleur de ses revers. Il laisse derrière lui l'armée des bavards politiques et tout un peuple qui s'enchante d'avoir vu revenir, ployé sous le malheur, le dominateur qui, sous l'entrelacement des plus magnifiques lauriers, était parti vers le Nord terrifié.
Il tait la vérité à Marie-Louise ; il 1' « arrange » pour Cambacérès, Talleyrand, Duroc et Caulaincourt; il l'orne pour la nation entière. M. de Bassano et le concert des flatteurs lui fait écho, mais le peuple a son instinct, et, à la ville comme dans les campagnes, on déchiffre la réalité à travers les voiles dont la revêt Bonaparte. Des racontars prennent leur vol qui ajoutent à l'anxiété publique : des maréchaux ont été faits prisonniers, d'autres sont fous, mourants ou morts. Il y aurait eu, à Mayence ou à Strasbourg, un sanglant combat entre la garde impériale et l'armée. En Italie, on accréditait la prédiction d'une submersion totale de la Péninsule : on assurait que tout le territoire allait être envahi, pour une juste punition du ciel, par l'Adriatique et la Méditerranée. On ajoutait — et ce mensonge eut cours en France, en février 1813, — qu'au cours d'une entrevue, Napoléon avait violenté le pape et l'avait traîné à terre, par ses cheveux blancs!
Néanmoins, l'Empereur, sans perdre une heure, organisait les luttes prochaines. Il faisait dire aux coalisés le nombre imposant de ses effectifs. Mais ces chiffres, n'étaient pas admis, chez l'ennemi, sans incrédulité. Les Allemands publiaient des caricatures représentant des détachements de soldats, qui, après être sortis de Ma5^ence par une porte, y rentraient par l'autre, afin de simuler une suite incessante de troupes passant le Rhin. Ils ne doutèrent cependant plus lorsqu'ils virent arriver l'Empereur porté par un flot humain. Parti en sachant que la nation défiante accueillait moins facilement
que jamais les assertions du gouvernement, il avait écrit au duc de Rovigo des instructions sur la manière de parler des événements militaires et les avait soulignées de ces deux mots : Vérité, simplicité.
Lutzen. — Les Prussiens ont tenu tête à Napoléon ! Ils en perdent la raison et écrivent partout — fausse nouvelle — qu ils ont remporté sur lui une véritable victoire. Vaine forfanterie. En juin, leur « vaincu » est à Dresde. C'est la suspension darmes. Le soldat, de qui ne s'est pas encore détournée la fortune, songe qu'il faut rasséréner l'âme de Paris et de la France. Il fait venir la Comédie française, déployé une sorte de splendeur pacifique, et écrit à Cambacérès : « // est bon qu on croie que nous nous amusons ici ».
La suspension d'armes va prendre fin : on est en juin 181 3. Napoléon songe à se faire accorder un mois de trêve encore, tout en feignant de négocier la paix et pour mieux préparer la guerre. Il obtient la date du lo août. Passé ce jour à minuit, l'ennemi n'admettra plus aucun délai. Le terrible joueur, pourtant, cherche à composer un peu plus avec l'adversaire qu'il veut jouer. M. de Narbonne part pour simuler des négociations à Prague. Il y reçoit de jNL de Bassano une lettre qui lui trace son attitude : « Je vous envoie plus de pouvoirs que de puissance, vous aurez les mains liées, mais les jambes et la bouche libres, pour vous promener et dîner ». Il faut gagner du temps et jouer de la fausse bonne volonté.
Et cependant, le duc de Rovigo, ministre de la police, dénonçait au souverain tout le péril d'une telle dissimulation. Le peuple français, disait il. est las de se battre. Des pamphlets, pour les Bourbons contre l'Empire, circulent dans Paris. Il en exagérait le nombre pour mieux toucher son maître. Vains efforts. On connaît leur peu de poids. En
septembre, le coup de dés était déjà lancé. Il amenait les plus sombres résultats. Octobre, Leipzig, devaient lamentablement décider de la partie. L'invasion allait risquer ses premiers pas sur notre sol. La France désenchantée, multipliait par la plus profonde angoisse les mauvaises nouvelles qui venaient d'Allemagne. Napoléon, rentré dans Paris, vérifia d'un coup d'œil la dépression des esprits. Que faire? Blesser encore la vérité par de fausses déclarations, dire que la paix avait été rendue impossible par l'absurde prétention qu'articulaient les alliés de lui enlever Venise : ce qui n'était point vrai; déléguer la police à travers les rues pour recueillir et contredire les propos les plus fâcheux, défaire dans le sentiment public ce qu'y bâtissaient les racontars tendancieux des royalistes, préjuger le plus réparateur des avenirs, déclarer : « Attendez, attendez!... vous apprendrez sous peu que mes soldats et moi n'avons pas oublié notre métier... on nous a vaincus entre l'Elbe et le Rhin , vaincus en nous trahissant. . . Mais il n'y aura pas de traîtres entre le Rhin et Paris, et vous retrouverez les soldats et le général d'Italie... ; ceux qui auront osé violer notre frontière se repentiront bientôt de V avoir franchie ».
Le génie déjà presque aux abois ne négligea aucun de ces expédients. Il s'employa à faire démentir tels bruits qui n'étaient que trop tondes, nia pour partie les malheurs de la dernière campagne, les souffrances de nos soldats laissés mourants sur les routes de la Saxe et de la Franconie, les affreux ravages du t3^phus sur le Rhin, les calamités non moins aff"reuses de la guerre d'Espagne.
Mais c'était là une tâche presque insurmontable. Le peuple frarcais était trop prévenu. Lorsque le 31 décembre, l'Empereur signa le décret qui prononçait, à CPtie date, l'ajournement du Corps législatif, quelle force iiumaine eût pu empêcher des
sujets méfiants de croire, ainsi qu'il fut dit partout, que Napoléon — assertion non vérifiée par les faits — était en complet désaccord avec les pouvoirs publics, qu'on avait voulu lui imposer la paix, qu'il s'y était refusé, et que le sang allait encore couler? Demi vérité pour l'avenir, calomnie partielle quant au présent.
Entre temps, sur les chemins de la plus tragique histoire, le pas ennemi avait retenti. Après Brienne, et malgré la leçon des combats, le Maître usa une fois de plus, contre le mécontentement intérieur, de l'armée de la fausse nouvelle. Il fit savoir qu'il considérait la situation comme fort améliorée (janvier 1814). Ces assurances ne corrigeaient point la réalité. L'ennemi descendait vers la capitale, par Châlons. Troyes, Auxerre. On parlait, à tort ou à raison, de mouvements séditieux en Vendée. On disait que Murât, propre beau-frère de Napoléon, venait de trahir la patrie et se portait sur les derrières du prince Eugène. On certifiait qu'avant peu de jours (février) la Cour allait se retirer sur la Loire. Les fuyards rentraient dans Paris (armée Macdonald, sur la Marne) et terrorisaient le peuple par des amplifications démesurées.
Napoléon seul gardait son sang-froid. A ses ministres, il intimait l'ordre de réagir contre Tesprit de panique. Il faut le citer à la lettre : « Vous avez peur, et vous communiquez votre peur autour de vous. La situation est grave, mais elle n'en est pas oîi en sont vos alarmes. C'est bien de prier, mais vous priez en gens égarés, et si je suivais votre exemple ici, mes soldats se croiraient perdus. Exécutez autour de Paris les ouvrages que je vous ai prescrits : armez, habillez mes conscrits, faites les tirer à la cible, expédiez-les moi dès qu'ils ont acquis les notions indispensables, arrêtez les fuyards, mettezles dans les corps, réunissez des vivres et de munitions, soyez calmes, ne chaiige:^ pas d'avis à cha-
que idée nouvelle qui jaillit de la fermentation des esprits; ayez mes ordres toujours présents, suivez-les et laissez-moi faire. Je sais bien que quelques cosaques ont paru du côté de Sens, que Macdonald s'est laissé refouler sur la Marne, mais soyez tranquilles, l'ennemi payera cher sa folle témérité. Encore une fois ne vous agitez pas, n'écoute:^ pas tous les donneurs d' avis, ne parle:^ pas au premier venant^ travaillez, taisez-vous et laissez-moi faire... )>.
Pour donner raison à sa doctrine de l'impassibilité, il fait 18,000 prisonniers en février. La confiance renaît un peu. Mais, à la joie d'apprendre que Blùcher est battu, succède tôt la nouvelle que Schwarzenberof va forcer la Seine de Noo-ent à Montereau, et que les cosaques ont paru dans la forêt de Fontainebleau.
Clerofé et ancienne noblesse redoublent d'efforts pour démoraliser le pays. Jamais peut-être plus de mensonges ne furent mis en circulation : « Napoléon est frappé d'aliénation mentale », dit la rumeur vagabonde. El elle ajoute : « Joseph, frère de l'Empereur, est prêt à saisir le pouvoir ; la régence est imminente ».
Comment ne point s'abandonner aux plus folles hypothèses, se rattacher aux plus improbables espoirs? L'ennemi est à Pantin, à Vincennes, à la Villette (mars). Les campagnards, poussant leurs bestiaux, affluent dans Paris, demandant des nouvelles, en apportant, les dénaturant, les centuplant d'importance. On sait que l'intraitable Napoléon, a juré de périr s'il le faut sur les ruines de la capitale et que dans trois jours Paris sera en flammes, comme naguère encore Moscou. Une catastrophe formidable va couronner et découronner tout ensemble une prodigieuse carrière. Un racontar trouve partout crédit : l'Empereur, dans son cabinet, s'est presque battu avec ses maréchaux : stupide version
d'un entretien qui n'a été qu'un vif débat. On se passe de mains en mains un écrit de 31. de Chateaubriand, conçu avec un rare mauvais goût, émaillé de contre-vérités haineuses où tous les vices, tous les crimes sont prêtés au tyran. On redit, dans les groupes innombrables, l'insubordination, tout entière imaginée, d'un officier qui se serait refusé à faire sauter sur l'ordre de Napoléon ' un quartier entier de la ville, en détruisant le dépôt des munitions de Grenelle. Et les maréchaux de qui l'on reparle, n'ont-ils pas résolu, à Fontainebleau, de se débarrasser à tout prix et par tous les moyens de la personne de l'infâme Buonaparte? Trop tard, d'ailleurs, car le monstre vient de s'échapper vers le sud pour aller se mettre à la tète des armées d'Italie, de Catalogne et d'Espagne !
L'Empereur pourtant était resté au château de Fontainebleau. C'est là qu'il reçut la fausse nouvelle, savamment machinée, aux termes de laquelle son beau-père. François II, désapprouvait la précipitation avec laquelle on condamnait la régence de Marie-Louise au profit des Bourbons. A la suite de cet avis mensonger. Napoléon avait redemandé l'acte de son abdication, mais vite détrompé, n'avait pas persisté en cette suprême velléité de résistance.
Tout croulait. Les royalistes arboraient la cocarde blanche. Le maréchal Jourdan. à Rouen, instruit par une missive apocr5'phe venue de Paris, avait ordonné à ses troupes de substituer l'insigne du roi aux trois couleurs de la Révolution...
Plus circonspects, et alors que Napoléon était déjà en route pour l'île d'Elbe, de nombreux détachements de troupes, restés sans renseignements précis, en Flandre, en Hollande, en Westphalie. en Italie, en Dauphiné. en Lang-uedoc. en Espagne,