I. Cet ordre ne fut jamais donné
repoussaient comme incroyable une nouvelle trop réelle, hélas. Ils niaient le rétablissement des Bourbons alors qu'il était déjà un fait accompli. Ils ne pouvaient admettre que Paris eût succombé sans se battre. La défiance régnait dans leurs rangs stupéfaits, indignés. Davoust, dans Hambourg, haussait les épaules en recevant écho des bruits répandus par l'ennemi. Pour lui, Napoléon pouvait avoir subi des revers, mais il n'était point descendu du trône. Aussi envoya-t-il en France le général Delcambre. afin qu'il y recueillît des certitudes, et ne rendit-il point la place à Benningsen.
De même agit le maréchal Soult à Villefranche. Il ne flaira qu'un piège en ce qui était la vérité. Suchet, lui aussi, n'accepta l'évidence qu'après l'avoir controversée plusieurs heures.
Les royalistes, aux Tuileries, exultaient. Tous offraient leurs services. Les plus zélés inventaient des légendes afin d'obtenir des missions, telles que, par exemple, celle de poursuivre, sur les chemins de l'exil, tous les membres de la famille Bonaparte pour leur arracher les énormes richesses qu'ils eTfiportaient. Juouis XVIII, étant rentré dans le palais des rois, le jour vint (4 juin 1814) où il lut, au Palais-Bourbon, le discours relatif à l'octroi de la charte. Ce matin-là, une « effroyable » fausse nouvelle avait failli rendre impossible cet acte solennel. Sur le quai de la Seine, des amas de poudre venaient d'être découverts. Enquête faite, on reconnut qu'il n'était question que des poudres de l'artillerie russe qui chargeait là ses fourgons avant de se remettre en route. Il n'en fallut pas plus pour que le bruit d'un complot ayant pour but de faire sauter la famille royale fit tout le tour de la ville.
Les maréchaux, presque tous, s'ingéniaient à mettre d'accord en eux leur fidélité à leur passé et leurs ambitions de l'avenir. Seul, Marmont, qui avait trahi son souverain, leur paraissait indigne.
On disait, dans le public, que ce maréchal ne survivrait pas longtemps à la faute qui l'avait déshonoré. Paris crut, maintes fois, pendant trois jours, que ce soldat ing'rat avait été tué en duel par Tun de ses glorieux pairs.
Le gouvernement établi, bien vite, reconnut qu'il ne répondait point à l'idéal d'une France excédée pourtant par la tyrannie. Le « bonapartisme » s'agitait, les ex-révolutionnaires se manifestaient de mille manières. Nombre de maladresses justifiaient, pour partie, leur hostilité. Ne prétendait-on pas en novembre — rien de vrai d'ailleurs en ce propos — que douze ou quinze cents chouans des plus audacieux étaient cachés à Paris, et que le roi, exaspéré des menées de l'opposition, était disposé à se laisser emmener, par ces garde-corps, à Compiègne, d'où il reconstituait un gouvernement à son gré, en brisant la charte, en faisant emprisonner ou fusiller les principaux agitateurs, en exilant les autres, en réalisant, somme toute, le rétablissement de 1 ancien régime! La thèse opposée avait cours : on chuchotait que plusieurs milliers d'officiers à demi-solde avaient gagné le consentement de divers régiments de Paris, et que bientôt, un coup de main aurait lieu : la famille royale serait enlevée, égorgée ou déportée, toute la noblesse de France mise aux fers, et alors recommencerait un nouveau règne impérial, avec Napoléon II. Napoléon I" et Murât, aioutait-on, approuvaient ce vaste complot. L'exilé avait emporté des trésors à Porto- Ferrajo et, de là, dirigeait le fil de toutes lés intrigues européennes. Sous quelques semaines, on le verrait se mettre à la tète des armées autrichiennes pour fondre sur les Bourbons de France et d'Espagne! Selon une autre version, il avait dé'à quitté 1 île d'Elbe et était parti commander les armées américaines contre rÂngleterre On pouvait encore choisir parmi ces deux dernières hypothèses : il allait se
mettre à la tête des armées turques contre l'Europe, ou, plus modestement, soulever les troupes napolitaines contre l'Autriche! Contradictions qui naissaient des appétits et des rivalités des partis.
Certaines étaient oubliées après avoir excité la curiosité pendant vingt-quatre heures. D'autres avaient la vie plu's dure. Parmi ces dernières, retenons le projet de renverser les Bourbons par surprise. Cette fausse nouvelle fit trait de poudre, dans tout Paris, et avec une persistance singulière, le mercredi 30 novembre 18 14. Le roi devait se rendre au spectacle de l'Odéon. Mais les Tuileries, tout à coup, frémirent. On savait que des misérables allaient enlever Louis XVIII et sa famille et les précipiter dans la Seine. La police officielle ignorait tout, mais les ro5^alistes ardents étaient sûrs de leur dire. Marmont accourut chez le roi, fit avertir le commandant de la garde nationale. Le roi et les siens arrivèrent au théâtre au milieu d'une escorte armée jusqu'aux dents. Rien ne se produisit et le lendemain toute la ville faisait des gorges chaudes de cette folle alarme.
Ce n'étaient là que de joyeux intermèdes. Ils égayaient la scène politique, de plus en plus obscurcie par ailleurs. Les acquéreurs de biens nationaux n'avaient pas tardé à se joindre aux mécontents : ils craignaient fort qu'on ne les dépossédât. On certifiait, sans preuves, la fable suivante : Berthier, prince deWagram, possesseur de la terre de Grosbois, aurait réuni les titres de ce domaine et les aurait apportés au roi en le suppliant d'en agréer la restitution. Un tel geste et un tel exemple donnaient sérieusement à penser à ceux qui, depuis la Révolution, étaient propriétaires de biens nobles ou de biens d'église.
En février 181 5, à ces causes d'inquiétudes, s'en ajouta une autre qui, périodiquement, renaissait d'elle-même. Le coup de panique du 30 novembre
dernier n'avait pas guéri les Parisiens du goût de voir partout des complots ourdis contre le trône et prêts à se manifester dans les vinot-quatre heures.
Des conspirateurs mettaient donc en ce moment la dernière main à une audacieuse entreprise : leur but était de réunir les troupes attachées au souvenir de TEmpereur déchu, de les amener à Paris, de leur donner pour chefs les officiers à demi-solde qui pullulaient dans la capitale. L'idée, en soi, n'était point une fumée sans feu. Beaucoup de furieux la caressaient, mais elle était aussi éloignée de ses réalisations que les alarmistes la disaient prête à porter conséquence. La police cherchait les « têtes de file » et soit sottise, soit parti pris inspiré parla Cour, désignait ceux qui étaient les plus innocents de toute faute : Cambacérès, désireux unique-, ment de bien manger et d accomplir en chrétien ses devoirs religieux, de Bassano et Lavalette, qui affectaient de se tenir loin de tout, le duc de Rovigo qui ne vivait pas moins dans l'ombre, et la reine HorLense, toute préoccupée, alors et uniquement, de son procès en divorce. Les rapports policiers n'en insistaient pas moins sur la nécessité de mettre ceux-là surtout, dans l'impossibilité de nuire.
Comme il n'est pas de petits moyens, la presse royaliste travaillait à décourager les mécontents en fournissant jour sur jour la preuve que Napoléon, sur son roc méditerranéen, était devenu fou sans aucun recours contre cette misérable déchéance d'un cerveau qui fut grand.
Aux premiers jours de mars, l'Empereur revenu donnait un foudro)"ant démenti à ces fausses nouvelles. Ceux qui l'avaient cru aliéné l'entendaient avec épouvante monter vers la capitale, dans l'acclamation d'un peuple enthousiaste. Aussi bien avant de fuir, mentaient-ils pour se donner du cœur. Selon eux, l'usurpateur, poursuivi, arrêté, avait été
fusillé (lundi 6 mars). Les royalistes, ce disant, se promenaient, radieux, dans les rues, mais bientôt rentraient chez eux pour plier bagage, à toute éventualité. En ressortant, vers le soir, ils affirmaient que le comte d'Artois et plusieurs maréchaux avec une forte armée barreraient la route, sur Lyon, à l'évadé de l'île d'Elbe. Et puis, Ney, fidèle au serment juré, saurait bien contraindre son ancien maître à renoncer à son irréalisable projet.
Ney? On l'endoctrinait, dans le même moment. Des gens de l'entourage de Napoléon, et de bonne foi, lui communiquaient, par lettre, tout un lot de nouvelles inexactes : tout avait été arrangé entre TEmpereur et Vienne, les Bourbons avaient déjà été renversés à Paris, Napoléon allait recevoir de son beau-père des subsides armés, les puissances étaient d'accord pour rétablir l'Empire après avoir reconnu l'inaptitude de Louis XVIII. Tissu de duperies apportées au malheureux Ney, demain complice et bientôt victime.
Dans les régiments de province, et notamment à la Fère, mêmes affirmations erronées : les Bourbons étaient détrônés et prisonniers. Napoléon, avant même de rentrera Paris, rectifiait, à Auxerre, la vérité : « J'ai laissé répandre autour de moi que j'étais d'accord avec les puissances, il n'en est rien. Je ne suis d'accord avec personne, pas même avec ceux qu'on accuse à Paris de conspirer pour ma cause. J'ai vu de Tîle d'Elbe les fautes que l'on commettait et j'ai résolu d'en profiter. Mon entreprise a toutes les apparences d'un acte d'audace extraordinaire, et elle n'est en réalité qu'un acte de raison... ».
Aux Tuileries, il tint à peu près le même langage, en s'adressant à Davoust : « Vous êtes un homme sûr, je puis vous dire tout. Je laisse croire que je suis d'accord avec une au moins des puissances européennes, et que j'ai notamment de
secrètes communications avec mon beau-père, l'empereur d'Autriche. Il n'en est rien : je suis seul, entendez-vous, seul, en face de l'Europe ».
Pour tenir tète, il fallait ne pas perdre un instant, préparer des armes, rendre confiance à l'opinion ifrançaise. Elle souffrait depuis longtemps d'un redoutable mal, l'incrédulité. On prêtait foi aux assertions de l'étranger, dès 1813, et l'on mettait en doute ce que nous appelons aujourd'hui les « communiqués » français. C'est dès 1813 en effet que l'Empereur avait écrit au duc de Rovigo : « On ne nous croit plus, il ne faut donc plus parler en notre nom, et en faisant parler d'autres pour nous il faut dire toute la vérité, car il n'y a plus qu'elle qui puisse nous sauver » .
Cette cruelle expérience amena automatiquement le souverain des Cent Jours à consentir la liberté de la presse. Il avait reconnu, bien tard, que le défaut de contradiction engendre peu à peu le doute , « et qu'un gouvernement peut moins se protéger contre les faux bruits, contre la calomnie échangée de bouche en bouche, qu'il ne le peut contre une presse l'attaquant à la face du ciel. A la vérité, cettesourde défiance du public, qui, dans le régime du silence accueille si volontiers la calomnie, et devient ainsi la punition du pouvoir absolu, opère moins vite que la calomnie audacieuse de la presse libre, mais ce mal lent et sourd qui mine, est au moins aussi funeste, quand il a gagné les masses, que le mal patent de la licence. On peut atteindre ce dernier par la réponse contradictoire. Impossible d'atteindi-e l'autre dans l'ombre où il se cache. Sans compter qu'il arrive un jour, jour bien mal choisi, car c'est celui du malheur, où toutes les barrières venant à tomber à la fois, la passion, longtemps contenue, éclate, verse sur vous l'énorme arriéré de vingt ans d'injures, et vous accable quand il n'y a plus une voix pour vous défendre, plus une oreille
pour vous écouter ! ' » Napoléon « disposant pendant son premier règne de tous les organes de l'opinion, avait vu naître dans le public une telle incrédulité, qu'il ne lui était plus permis de démentir un fait faux, ni d'attester un fait vrai, à ce point que le pouvoir était pour ainsi dire sans voix, et que l'on ajoutait (voir plus haut) plus de foi aux bulletins de l'ennemi qui mentaient, qu'à ceux du gouvernement qui disaient vrai - ». Ainsi fut abolie la censure, le 25 mars 18 15.
L'acte additionnel, élaboré par de Chateaubriand, consenti par l'Empereur, ne plut point. On l'interpréta comme une fausse nouvelle politique, comme une promesse trompeuse. On estima qu'après la première victoire. Napoléon foulerait aux pieds cette œuvre de conciliation et en reviendrait au joug- de fer. Ses ennemis ne cessaient de dire qu'il était si peu confiant en l'amour de son peuple, qu'il redoutait d'être assassiné. On prétendait qu'il ne sortait qu'entouré de soldats.
Calomnie encore: tout le monde et chaque jour pouvait l'approcher aux revues du Carrousel. Ces nouvellistes ne bornaient point à Paris le domaine de leur activité. Ils portaient les fausses notions parmi les habitants des campagnes, malgré les efforts des préfets, assidus à entraver leurs manœuvres dissolvantes.
Le dimanche 14 mai, on fut, dans la capitale, à peu près certain que le César serait poignardé par quelque Brutus soldat. Il devait passer en revue le 10'^ régiment qui, seul, pendant le retour de l'île d'Elbe, avait eu à se reprocher d'avoir tiré sur des Français. Ces coupables ne toléreraient pas le reproche mérité et abattraient à leurs pieds celui qui le leur adresserait II n'en fut rien pourtant.
1. A. Thiers, op. cit. L'acte additionnel. Livre LVIIL z. Idem.
LES FAUSSES NOUVELLES SOUS L EMPIRE is;
Napoléon ne ménagea pas le blâme et ne s'entendit répondre que par des protestations de fidélité.
Cependant, l'armement était intensivement préparé. En mai, et avec le plus rigoureux secret, l'Empereur fixait le départ de l'armée Gérard, de celle du comte de Lobau. Toutes précautions étaient prises pour donner à ces mises en route d'autres significations que la véritable. La France, avec de l'unité, de l'unanimité dans les résolutions, vaincrait-elle encore et achèterait-elle la paix par un suprême effort ? Beaucoup l'espéraient, le voulaient : un homme souriait cyniquement et cet homme était Fouché. A cette même heure, son esprit inventif lui dictait les rumeurs truquées avec lesquelles il empoisonnait la confiance de ceux qui en avaient le plus impérieux besoin : il disait avoir reçu de Vienne des assurances aux termes desquelles tout pouvait être sauvé : la seule abdication de Napoléon I'^'" désarmerait la coalition qui accepterait le Roi de Rome. L'Empereur savait que son ministre de la police le trahissait, mais il avait présentement d'autres soucis... Jusqu'à la veille du Champ de Mai, l'intrigant duc d'Otrante poursuivit donc sa coupable politique du mensonge. Son rêve était de se débarrasser de Napoléon, d'obtenir la régence pour Marie-Louise et d'être le véritable maître de la France, par-dessus la tête de cette femme. Quand on l'invitait à prouver que les alliés souscriraient au projet de l'abdication avec réserve des droits de Napoléon II, il répondait en termes ambigus qu'il avait « de fortes raisons » de le penser, etlaissait supposer des connivences sur lesquelles il ne croyait pouvoir s'expliquer encore. On apprécie dans quelle mesure un tel fiel distillé pouvait corrompre les esprits, autour du plus habile et du plus dissimulateur des hommes.
Seule l'armée restait inaccessible aux effets du poison. Elle criait : « Vive l'Empereur » avec une
sorte de furie militaire. Napoléon n'avait jamais disposé d'hommes plus dévoués et plus impatients de combattre. Par malheur, les cadres n'inspiraient pas une égale confiance aux soldats. On répandait dans les rangs l'opinion que les maréchaux, et même beaucoup de généraux et d'officiers de moindre grade, souhaitaient secrètement le retour des Bourbons. Une part de vérité résidait en cette allégation, mais elle était fâcheusement grossie de bouche en bouche et ne contribuait pas peu à égarer les consciences . On prétendait que, quotidiennement, certains grands chefs envoyaient des rapports à Gand où s'était retiré le roi. Et les bivouacs étaient des clubs où les nouvellistes développaient sans mesure le thème de la trahison des amis de la Restauration. L'avant-veille de la bataille de Waterloo, la défiance était telle qu'un grenadier sortit des rangs, marcha droit vers l'Empereur et lui dit : « Sire, défiez-vous de Soult, il vous trahit. — Tienstoi en repos, répondit Napoléon, je te réponds de lui — Soit », repartit l'homme en regagnant sa place ; mais il ne paraissait pas convaincu.
La campagne venait de commencer — la dernière des campagnes impériales, — et elle s'inaugurait par une brillante opération, tendant et semblant devoir réussir à séparer les Prussiens et les Anglais. On sait ce qu'il en fut. L'erreur de Ney aux Quatrebras, vingt-quatre heures avant la mêlée suprême, l'incompréhension obstinée de Grouchy, la collaboration fatale des fausses nouvelles et des nouvelles incomprises. Le génie du souverain ne peut faire face à tant de circonstances accumulées. En plein combat, il est contraint de mentir à ses soldats. Lorsque les Prussiens arrivent (Grouchy ? c'était Blùcher !) il envoyé Labédoyère galoper au milieu des rangs et dire que les inquiétants coups de feu que l'on entend sont tirés par des Français. Bientôt la nuit tombe. L'armée, anxieuse de ne plus voir
LES FAUSSES NOUVELLES SOUS L EMPIRE l'^<)'
Napoléon, invente des fables désolées. « Il est blessé, disent les uns, il est tué, disent les autres ». A quoi bon se battre encore ? On fuit le champ de défaite. A quelques lieues de là, Grouchy piétine : il n'a pas encore compris ! Il ne comprendra que le lendemain, quand tout sera irrémédiablement perdu...
Paris avait eu son heure d'illusion. Succès sur les Alpes, grande victoire à Lign}''. La fortune des armes nous revenait donc ! C'était le i8 juin, à l'heure même où, en réalité, tout croulait. Le 19, les « gens à nouvelles » n'osent point parler : leur verve est tarie. Le 20, les rumeurs se font pessimistes : le désastre filtre dans l'opinion. Peu d'heures encore, il sera indubitable. Tout Paris croit à l'imminence d'une révolution. Napoléon vaincu devra descendre du trône. Mais tous ceux qui tiennent pour lui quand même ne vont-ils pas s'opposer aux partisans de la paix à tout prix ? Fouché s'agite et prophétise que l'Empereur va « reparaître comme un furieux », dissoudre les Chambres, fermer Paris et s'y défendre sur un monceau de ruines. Son premier geste sera de faire sauter la poudrière de Grenelle deuxième édition d'un mensonge). Les Chambres, trompées, méditent sur les moyens d'imposer l'abdication. Des officiers, nombreux, reviennent de Belgique. Ils disent ce qu'ils ont vu et souffert. Ils exagèrent, en des récits où la stricte vérité eût été suffisamment lamentable. La voix publique multiplie encore ce que peut avoir d'outré le langage de ces désespérés.
L'assemblée délibère. Les mensonges de Fouché y enchevêtrent encore des débats extraordinairement touffus: le fourbe persiste à jurer que, de source sûre, il sait que Vienne et les monarques de l'alliance accepteraient une régence de Marie-Louise. Cet homme connaît pourtant la vérité entière.
l6o LES FAUSSES NOUVELLES DE LA GRANDE GUERRE
Dans la rue, les royalistes sèment l'angoisse à leur gré : les événements n'avancent pas assez vite. Ils disent que Napoléon va se mettre à la tète dune armée de fédérés, et par un hardi coup de main, balayer tous les obstacles intérieurs en rouvrant l'ère des guerres civiles.
... Tout s'achève par le départ vers l'Atlantique, le Bellérophon^ et la proue d'un navire-prison orientée vers le tombeau de Sainte-Hélène.
Ici se borne notre étude. Hudson Lowe ajoutera aux fausses nouvelles, en 1816, en prétendant que le général Bonaparte « regorge d'argent » alors qu'il n'avait apporté avec lui que 550,000 francs d'or. En France, des pamphlétaires accuseront, — dans de basses brochures —celui qui s'éteint sous le soleil des tropiques : à les entendre, il aurait assassiné Kléber en Egypte, à Marengo, brûlé la cervelle de Desaix, étranglé Pichegru dans son cachot, fait autrefois achever par le poison les pestiférés de Jaffa.
Le César moderne, sur son roc, dédaigne ces infamies. Il meurt le 5 mai 1821. La nouvelle de sa fin, pendant de longues années, laissera incrédules des milliers de Français. Plus d'un quart de siècle encore, ses vieux soldats nièrent la vérité, et dirent : « Il reviendra. Il n'est pas mort. C'est une fausse nouvelle ». Ils ne cédèrent que lorsque le cercueil de l'Empereur reparut « sur les rives de la Seine ».