‹ Les fausses nouvelles de la grande guerre (volume 2)Chapitre 15 sur 46 · I. Annales politiques et littéraires^ n» i · texte numérisé non relu

I. Annales politiques et littéraires^ n» i

ment remettre sur le pied de guerre une affaire qui, selon l'expression de Bismarck, « se perdait dans les sables » ? Le génie du futur chancelier s'y employa sans retard. Après avoir interrogé Moltke et Roon sur l'état de 1 armée, déjà trop prête hélas, il s'assit à part, prit un cra3'on et corrigea la dépèche, dont il ne subsista plus que deux paragraphes combinés de telle sorte que le roi de Prusse paraissait avoir voulu se dérober par un refus insolent à une demande insolite formulée par l'ambassadeur de France. Ainsi les deux pays, trompés par la perfidie calculée du même faux, se croiraient également humiliés, lun par la demande, l'autre par le refus, et seraient poussés à la guerre. Roon et Moltke exultèrent. La fausse dépêche fut publiée, d'après les soins de Bismarck, dans la Ga^^ette de l'Allemagne du Nord^ et communiquée aux Etats allemands du Sud. Elle produisit la surexcitation des esprits que Bismarck en avait attendue ».

Et la guerre ne put être évitée...

De nouveaux mensonges aggravèrent soudain la situation outre-Rhin, Voici Thistorique du « mensonge Bray-Steinburg » :

Le même jour où se produisait l'incident d'Ems (13 juillet), la Chambre bavaroise discutait le budget de la guerre et s'opposait à l'allocation d'un crédit supplémentaire de 25 millions de florins que réclamait le ministre de la guerre, général von Franck. Le 18 juillet, c'est-à-dire le jour de la déclaration de guerre — mais avant que celle-ci fût encore connue à Munich, — le gouvernement bavarois déposait une demande de crédits provisoires de 5 millions de florins pour couvrir les frais de la mobilisation préventive, que de sa propre autorité le roi Louis avait ordonnée le 16. Le président du Conseil des ministres, comte de Bray-Steinburg, le fils de l'émigré français, chevalier de Bray, soutint vigoureusement la demande, mais la Chambre ne

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voulut rien entendre et la renvoya à l'examen de sa commission du budget. Celle-ci conclut au rejet de tous les crédits qui n étaient pas strictement indispensables au maintien de la neutralité armée.

Le 19, au début de la séance, le député Edmund Joerg, rapporteur de la Commission, prit la parole et invita le gouvernement à faire séance tenante sa déclaration de neutralité armée. Il prononça notamment ces paroles mémorables :

« La Prusse avait le moyen, par un seul mot, d'empêcher toute effusion de sang, car, en somme, l'incident (d'Ems) qui est cause des événements actuels, se réduit purement et simplement à un manquement, — réel ou prétendu — aux règles de l'étiquette... En ce qui concerne la France, nous savons qu'elle respectera la neutralité bavaroise, car le duc de Grammont a déclaré formellement que le gouvernement impérial ne songe aucunement à des accroissements de territoire et qu'il est prêt à nous fournir toutes les garanties désirables en ce qui concerne l'intégrité du Palatinat ».

Après une réponse assez terne du général von Franck, le président du Conseil, montant à la tribune, fit cette déclaration :

« Notre alliance avec la Frusse a un caractère nettement défensif et non pas offensif... Nous ne sommes donc tenus d'intervenir que s'il s'agit de défendre le territoire allemand, aussi bien celui de la Frusse que celui d'un des autres Etats contractants. Or, Messieurs, ce cas se présente aujourd'hui. Nous avons la guerre, la frontière allemande a été franchie et le Palatinat envahi. Far conséquent, l'éventualité de guerre, prévue par notre traité, s'est présentée. Far conséquent aussi, nous sommestenusd'observern os engagements... ».

Ces mensonges produisirent l'effet désiré : les propositions de la Commission furent rejetées par

LA GUERRE FRANCO-ALLEMANDE i6t

89 voix contre 58 : un amendement tendant à ce que la Bavière s'entremît pour négocier un arrangement entre la Prusse et la France, fut également repoussé ; puis, après une nouvelle intervention de M. de Bray, la Chambre vota par 10 1 voix contre 47, un crédit de 26 millions de florins : le tour était joué.

Or, sur quoi reposait la tendancieuse accusation du président du Conseil ? Sur rien. Loin de songer à envahir le territoire allemand, les troupes françaises avaient été éloignées, dès le 18 juillet, de la frontière du Palatinat. A part la petite garnison de Bitche, il n'existait pas un seul soldat français dans le voisinage du Palatinat, les garnisons de Wissembourg et de Lauterbourg ayant été repliées sur Strasbourg. C'est seulement le 24 juillet que la division Abel Douaj^ arrive à Haguenau, c'est-à-dire à 30 kilomètres de la frontière bavaroise. Le 25 juillet, grâce à l'absence complète des troupes françaises entre cette dernière ville et Wissembourg, Zeppelin, alors capitaine détat-major wurtembergeoiS; peut exécuter son raid du Schirlenhof . Enfin, c'est seulement le 31 juillet que la division Ducrot se rapproche de la frontière, — à 10 kilomètres environ — en occupant Climbach, Wœrn, Niederbronn. Le fait serait encore ignoré aujourd'hui si le professeur et docteur von Heig-el n'avait eu l'inconscience ou le cynisme de le rapporter dans sa biographie du comte de Bray.

En France, rares étaient ceux qui redoutaient les éventualités d'une guerre avec l'Allemagne. Emile Ollivier devait en accepter le risque « d'un cœur léger ». Le 9 juillet, le Sénat trouvait « que c'était bien attendre ». et déclarait que l'empereur pouvait « conduire la France où il voudrait, qu'il devait seul pouvoir déclarer la guerre ». Grammont, le 10, exigeait une réponse catégorique. « après-demain serait trop tard ». Le 12, le prince de Hohenzollern retira

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sa candidature. « C'est la paix, dit Napoléon III, je le regrette, car l'occasion était bonne ». Les Tuileries voulaient la guerre. « La Prusse nous insulte, imprimait le Constitutionnel, passonsle Rhin ! Les soldats dTéna sont prêts ! » Le 14 juillet, le boulevard criait : « A Berlin ! » Le Sénat se dressait : (c Plus de discours, des actes ! »

Et Grammont de répéter : « La Guerre et la Marine se trouvent en état de faire face avec une promptitude remarquable aux nécessités de la situation m.

Autant de fausses nouvelles.

Thiers, Jules Favre, Gambetta essayaient, avec quelques autres, de s'interposer : le courant les emporta. Aux députés, aux journalistes, dans les salons, aux Tuileries, Lebœuf affirmait : « Nous sommes prêts; la Prusse ne l'est pas! Une manque pas un bouton de guêtre... j'ai quinze jours d'avance sur la Prusse... l'armée prussienne, je la nie... mon épée, voilà la meilleure carte militaire ». Le 15 juillet, Rouher, avec de nombreux sénateurs, était venu dire à Napoléon III : « Depuis quatre ans, l'Empereur a élevé à la plus haute puissance l'organisation de nos forces militaires. Grâce à vous, la France est prête, Sire ! »

Peu de jours encore, pourtant, et, à la frontière, cartes, souliers, vivres, canons, fusils, munitions, vont faire défaut. Un général télégraphiera au ministre : « Sais pas où sont mes régiments! » Ce désarroi du début — et qui durera — ne retiendra pas la presse d'enregistrer un premier « canard » d'importance, le 29 juillet. Le Figaro en parlera amèrement en ces termes : « Aujourd'hui, la nouvelle a circulé que Mac-Mahon avait écrasé les Prussiens. Explosion d'enthousiasme On pavoise. On prépare les illuminations... Hélas ! si la presse eût été instruite par les siens, elle eût pu d'un mot faire tomber cette exaltation patriotique à laquelle a succédé une morne inquiétude Mais les journaux

sont frappés par la loi du silence ». La nouvelle avait fait traînée de poudre jusqu'aux Pyrénées. 40.000 prisonniers! c'était un magnifique coup d'essai ! ' Reischoffen n'était pas loin !

Le 6 août, Napoléon ne croyait déjà plus que l'occasion fut si bonne. Après Wœrth, Frœsch willer, il télégraphia à l'Impératrice : « Tout est perdu, tâchez de vous maintenir à Paris ».

Mais ce n'était qu'un commencement. Le 20, Palikao allait annoncer que, deux jours plus tôt, dans les carrières de Jaumont, trois corps d'armée ennemis avaient été défaits par Bazaine. Il ne s'agissait, en fait, que de la bataille de Gravelotte qui eut pour conséquence la rupture des liens entre Bazaine et Paris, Bientôt on apprenait que le « vainqueur » était bloqué vers Metz.

Les événements allaient du reste, avec une rapidité foudroyante.

L'armée de Mac-Mahon à Sedan se voit cernée par 700 canons et 200.000 Allemands, dès le 1" septembre. Napoléon est pris. Le 2, l'armée entière est captive. Le 4, Paris lit cette mensongère affiche : «40.000 hommes seulement ont été faits prisonniers: on aura avant peu de jours deux nouvelles armées. L'empereur a été fait Tprisonnier pendant lahitte».

C'est la proclamation de la République. L'ombre du Siège approche. Le 19, l'ennemi se présente. Depuis huit jours, les feuilles publiques déclaraient Paris incernable . Il est maintenant enveloppé par l'armée allemande, coupé de la province.

Vont commencer les terribles « romances » des expéditions, des sorties, toutes pronostiquées comme devant s'achever en succès décisifs, toutes, ou presque, achevées par des retraites sanglantes.

I. On avait dit, par surcroît, que le prince Charles comptait parmi les prisonniers. On s'embrassa dans les rues de la capitale. A six heures du soir, le ministère fit infirmer la nouvelle en assurant qu'il tenait le faussaire et allait le poursuivre. Il n'en fut rien.

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Les maires de Paris essayaient alors de convaincre la population, de lui garantir l'esprit de suite et la méthode du gouvernement. Ils mentaient : « Ea rapport, écrivit plus tard l'un d'eux, avec une population anxieuse qui nous demandait ce que pensait le gouvernement, nous étions obligés de le couvrir, de dire qu'il était tout à la défense, que les chefs de l'armée étaient pleins de dévouement et travaillaient avec ardeur. Nous disions cela sans le savoir, sans y croire : nous ne savions rien ».

Un journal, trop clairvoyant, le Combat^ publie le 27 :

« Bazaine va livrer Metz, traiter de la paix au nom de Napoléon III ; son aide de camp est à Versailles )). L'Hôtel de Ville dément cette nouvelle : (c aussi infâme, dit-il, qu'elle est fausse. Bazaine, le glorieux soldat, n'a cessé de harceler l'armée assiégeante par de brillantes sorties ».

Une lueur d'espoir brille sur Paris : c'est celle du feu grégeois que Ion vient d'inventer, après en avoir perdu le secret pendant des siècles. Des expériences sont faites : on va « griller » tous les Prussiens. Mais la belle flamme s'éteint. La découverte est un leurre. Il faudra trouver autre chose.

Où en étaient les ardents espoirs des premiers jours ?

On se souvenait avec amertume, et souvent avec une colère qui allait grandir de jour en jour, des « boniments » du Sénat, par exemple ceux de ce Jérôme David, qui, le 3 septembre, avait dit : « La défense de la capitale se présente dans des conditions qui, de l'aveu de tous les hommes compétents, permet de défier toute tentative de l'ennemi ». La névrose obsidionale causait heure sur heure des ravages plus profonds. La ville ne vivait que sur des faux bruits, des dépêches falsifiées, des récits invraisemblables. « Non, je ne saurais trop le redire, écrivait Francisque Sarcey, il n'y a pas de pire

supplice que de vivre retranché de l'univers dans la capitale du monde civilisé, comme Robinson dans son ile. Oh ! ce supplice irritant de ne rien savoir, avec quelle impatience et quelle sourde colère nous le subissions ». La hantise endémique de la trahison corrodait les esprits et les cœurs. L'espionomanie régnait. On arrêtait des citoyens, sur le moindre doute. Le comte de Noé (le dessinateur bien connu sous le pseudonyme de Cham) était conduit, par la foule, au commissariat, comme suspect. Il annonça l'événement à Henri Rochefort dans les termes suivants :

Mon cher ami, J'ai été fait prisonnier par le commissaire de police du 8° arrondissement qui veut absolument me fusiller tout de suite dans son bureau comme espion prussien, sous prétexte que j"ai l'accent anglais. Vous seriez bien aimable de faire dire à ce fonctionnaire que je n'ai jamais aimé à travailler pour le roi de Prusse.

Votre SiLVio Pellico Cham.

Les fenêtres trop ou trop peu éclairées irritaient, réveillaient tous les soupçons du passant vigilant. Le 15 septembre, on perquisitionna à la Villette dans un immeuble dont les croisées étaient illuminées, la nuit, en verres de couleur. Beaucoup de femmes étaient présumées coupables de passer les lignes dans l'ombre et d'aller vendre leurs faveurs à l'ennemi.

Les rumeurs folles trouvaient crédit très facilement. « Le Figaro ne dédaignait pas de s'en faire l'écho. Très gravement, il rapportait qu'un convoi d'uniformes français, en expédition à l'adresse du roi de Prusse à son quartier général, avait été saisi à Paris ; on devine ce que le roi de Prusse voulait faire d'uniformes français; en vêtir ses soldats, les diriger pacifiquement sur Paris, drapeau tricolore entête, et les y faire entrer. Plus fort que

le cheval de Troie ! Ou bien on annonce que des carapaces de mitrailleuses, fabriquées dans des arsenaux du Midi, ont été sciemment dirigées sur une fausse destination et perdues en cours de route, malgré que le port en fût payé d'avance : 20,000 francs, s'il vous plaît* ».

Au reste, puisqu'il vient d'être fait allusion au Figaro, souvenons nous que l'historien dispose d'un document précieux où sont fort heureusement condensées les fausses nouvelles de l'époque. Nous voulons parler de ce petit journal en six numéros, intitulé le Siège de Paris (tablettes au jour le jour), et édité par Villemessant, à partir du 20 septembre 1870.

Nous puiserons, sans attendre, en cette « source précieuse ».

Lundi IQ septembre. — Dans la soirée, grande émotion sur le boulevard. On fait une chasse active aux espions prussiens qu'on a le tort de voir un peu partout. La brasserie Dreher, rue Lafayette, est envahie par la foule. On prétend que, du sommet de la maison, des signaux sont échangés avec l'ennemi, dans la direction de Saint-Cloud. Une descente faite par un piquet de garde nationale ne produit aucun résultat.

Mercredi 21 septembre (Partie officielle). — En réponse aux questions posées la veille à l'Hôtel de Ville à M. Jules Ferry, le gouvernement publie et fait afficher la déclaration suivante : « On a répandu le bruit que le gouvernement de la Défense Nationale songeait à abandonner la politique pour laquelle il a été placé au poste de l'honneur et du péril. Cette politique est celle qui se formule en ces termes :

Ni un ponce de notre territoire, ni une pierre de nos forteresses.

Le gouvernement la maintiendra jusqu'à la fin ^ ».

Même jour. — De nombreuses manifestations ont eu lieu sur tous les points de Paris, en l'honneur du 78'^ anniversaire de la République. On semble vouloir faire de cette date le

1. Essais de pathologie historique. Le siège de Paris et la Commune. D' Lucien Nass, Paris, Plon-Nourrit, 191 4, p. 6.

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