‹ Les fausses nouvelles de la grande guerre (volume 2)Chapitre 17 sur 46 · D'' Lucien Nass. Op. cit · texte numérisé non relu

D'' Lucien Nass. Op. cit

2. Impressions d'un bourgeois de Paris, par Henri Cochin. dans la Revue de Paris, sept. 1916. T. XXXIV.

novembre. Le poisson salé, la viande? On en a bien juste pour trois mois et demi. Le peuple ne croit qu'à moitié. Bientôt il sera édifié. Des rumeurs achèvent de l'énerver. Le Paris-Journal du 28 novembre écrit : « Déjà 1 opinion publique accusait d'accaparement la maison Potin qui ne débite sa marchandise que parcelle à parcelle, et d'après un tarif de jour en jour progressant. Plusieurs fois, le bruit avait couru de l'arrestation du chef de la maison : chaque fois il avait été démenti. . . M. Potin, ayant refusé de satisfaire son associé (qui demandait un acompte), celui-ci alla trouver un capitaine de la Garde nationale et lui dénonça M. Potin comme accapareur. Le capitaine procéda immédiatement, avec témoins, à une perquisition dans les caves de l'établissement, où, entre autres denrées de toutes sortes, que l'on prétendait épuisées, on trouva 1.7 14 jambons. L'associé de M. Potin déclara que ces jambons ne devaient être vendus que le jour où, les besoins augmentant, il serait possible de les faire payer 100 francs pièce. Séance tenante, M. Potin fut arrêté, conduit et écroué à Mazas, C'est là qu'il serait mort cette nuit même, par suicide, congestion ou autrement, nous ne savons ».

Un chef-d'œuvre de fausse nouvelle! M. Potin n'avait jamais été conduit à Mazas, il vivait bel et bien et n'avait, à aucun moment accepté de prendre en ses affaires l'ombre d'un associé...

Dans nos citations empruntées au Figaro^ nous parlions plus haut d'un convoi de 1.500 iDoeufs détourné du camp ennemi et introduit dans Paris. Cette imagination va nous reconduire au petit journal sommaire de Villemessant, après que nous aurons reproduit l'écho de la Liberté concernant ce superbe fait d'armes : « On parle d'un convoi de 1.500 bœufs... Par une ruse assez fréquente, les troupeaux de bœufs ayant toujours un chef quadrupède qu'ils suivent avec une docilité et une con-

fiance que les créatures raisonnables devraient imiter, on a réussi à faire entrer, dans un autre sentier que celui qui conduisait au campement, les conducteurs à cornes. Les autres ont suivi et les coups de feu des avant-postes prussiens, qui se voyaient ravir leur proie, n'ont servi qu'à accélérer la course des déserteurs, qui sont venus finalement se réfugier à Paris, oit leur patriotisme les a conduits ! Ce serait au delà de Vincennes que se serait passé ce fait, que Ton me dit exact, et qui, dans tous les cas, est à Véloge des animaux! »

Reprenons ici le cours des fausses nouvelles, d'après le Siège de Paris, au point où nous l'avions laissé.

Dimanche 9 octobre. — Le bruit se répand que les Prussiens s'installent à Versailles, comme s'ils y devaient hiverner. Le roi Guillaume, pour passer le temps que lui laissent les travaux du siège, fait jouer les grandes eaux devant lui : il chasse et donne des fêtes. Pendant ce temps, les Parisiens n'ont pour toute distraction que les réunions publiques de Ba-ta-clan, des Folies-Bergère, etc., etc., où des orateurs d'occasion viennent développer leurs idées sur la défense de Paris et l'avenir de la Répubhque.

— On parle des armements considérables que fait la Russie.

Lundi 10 octobre. — Le bruit circule ce soir que les princes d'Orléans viennent d'arriver en Normandie, et organisent un corps d'armée pour venir en aide à la défense de Paris. Rien, du reste, ne vient justifier cette rumeur.

— Plusieurs journaux affirment que l'usine Cail renonce à fabriquer les canons se chargeant par la culasse qu'il avait été question de lui commander,

— Les Parisiens ne manqueront plus de légumes frais ; les squares, les jardins publics, sont livrés à la culture maraîchère.

Jeudi 13 octobre. — Les détails encore incomplets de l'importante reconnaissance faite à Bagneux causent une vive émotion dans la ville, on croit que les pertes de l'ennemi sont considérables.

Vendredi 14 octobre. — Trêve troublée par une série de

nouvelles alarmantes que publie, sous forme de questions, le journal la Vérité. Bien que l'on soit tenté de ne pas ajouter foi à ces renseignements, ils modifient singulièrement la sérénité passagère qui nous semblait promise au milieu de nos malheurs. On ne peut lire sans effroi que Bazaine a capitulé ^, que l'insurrection règne à Lyon, que nos armées de secours sont défaites, etc., etc. Cependant l'attitude de la population est admirable.

— Nous apprenons la présence, à Londres, du général Bourbaki.

Samedi 15 octobre. — Les nouvelles de Metz portent que le maréchal Bazaine continue à se battre et à chercher un passage. Quant au voyage du général Bourbaki. il est démenti par la Galette de Cologne. Le Standard affirme que 300 canons destinés à larmée de la Loire sont arrivés à Bordeaux venant d'Amérique.

— A la suite de publication de fausses nouvelles, sous la forme de questions, M. Portalis, directeur en chef de la Vérité^ est mis en état d'arrestation et enfermé à la Conciergerie.

Dimanche 16 octobre. — Le journal la Vérité a publié, dans son numéro d'hier, une série de questions relatives, les unes à des nouvelles de province que le gouvernement cache au public, les autres au refus d'un armistice proposé par M. de Bismarck. En présence de la pénible émotion produite par ce numéro dans la population parisienne, le gouvernement croit devoir donner le démenti le plus formel aux allégations de la Vérité. Les nouvelles trop rares — grâce à la difficulté des communications — qu'il a reçues de province, il les a fait connaître au public au moment même où elles lui parvenaient. Quant aux bruits d'armistice, il ont pu être motivés par la présence à Paris du général américain Burnside, venant du camp prussien. Mais M. Burnside n'était chargé d'aucune mission de la part de M. Bismarck. Seulement, il est résulté de la conversation, que les vues du chancelier de la Confédération du Nord étaient restées les mêmes qu'à Ferrières, et que, s'il regardait un armistice comme réalisable pour la convocation d'une Assemblée, il ne l'accorderait effectif que pendant une durée de 48 heures ; il refuserait d'y comprendre Metz. Il repousserait tout ravitaillement. Il exclurait de l'assemblée nos braves et malheureux compatriotes de l'Alsace et de la Lorraine. Le gouvernement a donné au préfet de police l'ordre d'arrêter l'auteur de cette manœuvre, M. Edouard Portalis^ et de déférer ses actes aux tribunaux.

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