La nouvelle était exacte
Dimanche 30 octobre. — (Paris sait que Metz a capitulé). Le bruit court que le général Trochu est parti pour tenter la reprise du Bourget. On croit qu'on est à la veille d'une action décisive.
— On assure que le bombardement de Paris n'aura lieu qu'après sommation.
Lt0tdi 31 octobre. — Trochu haranguant le peuple à l'Hôtel de Ville : « A l'heure qu'il est, nous pouvons le dire avec certitude, la ville de Paris est imprenable > (c'est la journée qui vit l'invasion de la maison municipale et la grande manifestation de Paris pour la déchéance du gouvernement de la défense).
Mercredi 2 novembre. — Le bruit court quune sorte de gouvernement communal a été installé à la mairie de Belleville. — On annonce qu'une suspension d'armes temporaire va être arrêtée entre les belligérants. — Note officielle : Les électeurs [élections sur la question de savoir si le gouvernement de la défense nationale doit être maintenu) doivent se tenir en garde contre les bruits de toute nature qu'on pourrait répandre, les formules imprimées, les minutes et les cachets du gouvernement ayant été soustraits par les auteurs de l'attentat du 3i octobre ^
— La rumeur d'un armistice prochain continue de se répandre.
Jeudi 3 novembre. — Le 2^ conseil de guerre acquitte les deux frères Parisot, prévenus d'avoir fait des signaux nocturnes.
Samedi ^ novembre. — On se préoccupe de la question de l'armistice. Le bruit court que les négociations, abandonnées dans la journée, ont été reprises le soir, qu'un moment tout a été rompu entre M. Thiers et le grand chancelier de la confédération du Nord. (A l'heure où Paris s'endort, l'armistice est rejeté, mais peu de personnes en sont informées, sauf les typographes de V Officiel et de V Electeur libre).
Dimanche b novembre. — Depuis plusieurs jours, on disait que le romancier Alexandre Dumas était mort en province : la nouvelle est démentie ; on dit maintenant qu'il est atteint de paralysie du cerveau.
Lundi 7 novembre. — Il se trouve encore des optimistes
I. Paris, à la majorité, maintint ses pouvoirs au gouvernement et lui donna sa consécration.
pour prétendre que les pourparlers d'armistice, rompus, ne sont pas cependant sans appel. L'impossibilité d'avoir des nouvelles de ce qui se passe au delà des murs de fer dont les Prussiens ont encerclé la capitale, devient un véritable supplice pour les Parisiens : c'est à qui inventera quelque moyen de recevoir des réponses aux lettres que nous adressons à nos familles éloignées.
Mardis novembre. — Le gouvernement ne dément pas les
bruits pacifiques que l'on fait courir, et les journaux du soir sont pleins de récits, dans lesquels les avant-postes français et prussiens échangent divers propos.
Jeudi 10 novembre. — Dans une note, le gouvernement proteste contre le reproche que lui adressent certains journaux de cacher au public les nouvelles qu'il reçoit, parce qu'il les croit mauvaises. Comme Paris tout entier, le gouvernement subit les conséquences du blocus, il n'a que peu ou point de nouvelles de l'extérieur. Il demeure convaincu que les départements feront leur devoir : celui de la population de Paris est de ne point ajouter foi légèrement à d invraisemblables rumeurs. Le gouvernement s'associe à toutes ses émotions et ne connaît d autre moyen de les calmer que de dire tout ce qu'il sait. C'est ce qu il a toujours fait, et ce qu'il continuera à faire. Cette note suffit à faire renaître la patience. On attend un prochain mouvement et l'on sent que le dénouement approche. Dans la soirée, quelques journaux répandent encore le bruit que tout n'est pas dit au sujet de l'armistice... Des détails, plus ou moins vrais, arrivent sur la façon dont les négociations ont été suivies. .. Vers huit heures, le soir, le bruit a couru que l'armistice venait d'être signé.
Vendredi 11 novembre. — Le bruit de nouvelles négociations circule dans Paris. Cette fois, ce ne serait plus seulement d'un armistice qu'il s'agirait, mais bien de la paix. Les puissances étrangères seraient, dit-on, intervenues et auraient exprimé le désir de voir enfin cesser le conflit qui ensanglante la France. Bien que personne ne puisse dire d'où ce bruit est venu, il a pris une telle importance que des groupes se forment de tous côtés, les uns disposés à accepter la paix, d'autres plus agités se refusant à toute entente et disant que, si les Prussiens veulent cesser la guerre, c'est qu'ils craignent l'arrivée des armées de la province. Ce ne sont de toutes parts que nouvelles contradictoires. Les uns disent que M. Thiers est reparti pour Tours, d'autres qu'il était encore le matin à Sèvres.
— On annonce que, dans très peu de jours, l'armée de Paris
aura 300 canons de plus. — On parle de l'arrivée en France du comte de Chambord.
Samedi 12 novembre. — Pour les Parisiens, la conclusion de la paix n'est même plus un doute : le drapeau parlementaire, fixé sur le pont de Sèvres, les confirme dans cette idée. Les journaux se vantent à l'envi d'avoir prévu cette conclusion et font tous des variations sur ce thème : l'alliance russe. D'autres vont plus loin et affirment tenir de sources certaines que ce n'est pas la Russie seulement qui a voulu la paix, mais que l'Europe entière, reconnaissant les tendances envahissantes de la Prusse, voulait en arrêter dès aujourd'hui l'élan. Des citoyens, qui ne doutent pas de l'issue des négociations, se rendent en foule à l'hôtel du gouverneur de Paris, pour demander l'autorisation de quitter la capitale dès que les communications avec la province seront rétablies. On a prévu jusqu'au ravitaillement et plusieurs journaux affirment que le gouvernement a fait partir en ballon des commissaires chargés de faire de nombreux achats de bestiaux en Bretagne et en Normandie.
— Le journal le Soir accuse le gouvernement de publier clandestinement un Moniteur des communes donnant sur Paris de fausses nouvelles à la province.
Dimanche 13 novetnbre. — ■ Les membres du gouvernement ont compris qu'il fallait mettre un terme aux bruits contradictoires que les journaux enregistrent relativement à l'armistice. Une proclamation du général Trochu dit nettement que le gouvernement est et demande à rester étranger à toutes négociations politiques et qu'il ne songe qu'à la défense de Paris.
Mercredi 16 novembre. — Le bruit de la mort de M. Paul de Cassagnac, prisonnier de guerre en Allemagne, circule dans tous les journaux.
Vendredi 18 novembre. — L'industrie des nouvelles à sensation poursuit son cours ; cette fois, c'est la Patrie en danger^ qui i-aconte sans rire que : « M. Théophile Haury, marchand de bœuts, 38, quai de l'Hôtel-de-'Ville, s'est échappé de Versailles le 15 novembre et est arrivé à Paris le même jour, à onze heures du soir. Il déclare avoir vu à 'Versailles, dans la calèche du roi Guillaume, l'ex-empereur des Français ». Il n'en faut pas plus pour répandre, parmi l'honorable corporation des imbéciles, le bruit d'une conspiration bonapartiste.
Samedi 19 novembre. — Le bruit d'un engagement pour aujourd'hui 19 s'est répandu dans le public avec une certaine
LA GUERRE FRANCO-ALLEMANDE l8s
ténacité. Dès la veille, on parlait d'un grand mouvement d'artillerie et de concentration de troupes, notamment du côté de Courbevoie et du côté de Créteil. La journée se passe sans que rien vienne justifier ces suppositions : on prétendra quelques jours plus tard que l'indiscrétion des journaux parisiens a donné l'éveil aux Prussiens et retardé l'action sur laquelle on comptait. Ce sera le prétexte d'un arrêté d'ailleurs prudent qui fermera la bouche aux nouvellistes...
Mardi 22 novembre. — On parle toujours du bombardement comme très prochain. La date du 21 novembre, précédemment indiquée par les nouvellistes, s'est passée sans catastrophe.
Jeudi 2\ novembre. — Un arrêté du général Trochu interdit aux journaux, sous peine de poursuites criminelles devant la juridiction militaire, toute publication relative aux mouvements de troupe, aux travaux de fortification, aux mesures prises par la défense.
Lundi 28 novembre. — Protestation de l'épicier Potin contre le bruit de son suicide répandu dans Paris.
Mardi 29 novembre. — Lavis suivant est communiqué aux journaux : « Le gouvernement invite le public à se mettre en garde contre les bruits qui pourraient circuler. Les opérations militaires entreprises par le gouverneur de Paris sont complexes : elles comportent de feintes attaques et de feintes retraites. Il est donc impossible de rien préjuger en annonçant la prise ou l'évacuation de tel ou tel poste... En présence d'événements imminents, chaque citoyen doit comprendre que le devoir est la réserve et le calme ».
— On annonce pour demain le passage de la Marne, manqué ce matin, par une crue subite des eaux, disent les uns, par la négligence d'un ingénieur, disent les autres; les nouvelles les plus contradictoires circulent : Choisy-le-Roi serait repris ; Bagneux et d'autres villages. La journée se passe en suppositions.
— 1^3. Patrie en danger imprime : « Que Paris le comprenne bien. Le général Trochu ne se prépare pas le moins du monde à faire lever le siège. Il va tout bonnement emmener l'armée. Les Parisiens s'arrangeront comme il leur plaira ».
Mercredi 3 décembre. — Le bruit se répand que la flotte prussienne aurait été capturée par la flotte française dans le port de Jahde.
Vendredi 2 décembre. — Pour ne pas compromettre le succès des opérations militaires, un nouvel appel est fait au
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patriotisme des journaux qui sont invités à ne publier jusqu'à nouvel ordre que les récits officiels.
Mardi b décembre. —On dit que Versailles a été abandonné par les Prussiens. — Il circule le bruit d'une demande d'armistice adressée par M. de Bismarck à M. Jules Favre. On dit également que l'armée de la Loire a remporté une grande victoire sur l'armée du prince Frédéric-Charles, qui aurait été fait prisonnier.
Jeudi 8 décembre. — On s'est ému, dans le public, de la présence dans les rues et restaurants de Paris, des officiers allemands faits prisonniers dansles derniers combats. Le gouvernement affirme que ces officiers n'ont jamais circulé isolément, et qu'ils ont déposé par écrit le serment de ne pas quitter Paris et de n'entretenir aucune correspondance occulte avec l'armée. D'ailleurs, il y avait un intérêt réel à ce que ces officiers pussent constater par eux-mêmes la fausseté des nouvelles qui sont en circulation dans l'armée prussienne, tant sous le rapport des approvisionnements que sous celui de l'esprit de la population parisienne.
Vendredi g décembre. — Paris, sans nouvelles, attend avec une calme résolution les événements qui ne peuvent manquer de se produire dans un bref délai. Sans se laisser aller au découragement, ni se bercer de folles illusions, il prête de sang-froid l'oreille aux bruits favorables qui continuent de circuler avec persistance, mais qui ont plus que jamais besoin d'une confirmation officielle.
Samedi lo décembre. — Fausses nouvelles envoyées par les Prussiens et au moyen de nos pigeons voyageurs tombés entre leurs mains :
'f Rouen, 7 décembre.
« Gouverneur Paris. Rouen, occupé par Prussiens qui marchent sur Cherbourg. Populations rurales les acclament. Déhbérez. Orléans repris par ces diables. Bourges et Tours menacés. Armée de la Loire complètement défaite. Résistance n'offre plus aucune chance de salut.
«: A. Lavertujon ».
(Or, M. André Lavertujon était à Paris !)
Fausses nouvelles allemandes, même origine, même jour:
« Tours, 8 décembre.
« Rédacteur F/^^ro-Paris.
K Quels désastres ! Orléans repris. Prussiens deux lieues de Tours et Bourges. Gambetta parti Bordeaux. Rouen s'est
donné. Cherbourg menacé. Armée Loire n'est plus. Fuyards. Pillards. Popul. rurale partie connivence Prussiens. Tout le monde en a assez. Champs dévastés. Brigandage florissant. Manque de chevaux, de bétail. Partout la faim, le deuil, Nulle espérance. Faites bien que les Parisiens sachent que Paris n"est pas la France. Peuple veut dire son mot. « Sig'nature illisible :
« Comte de Pujol ou de Puget » (?)
Dimanche 11 décembre. — Les femmes et les enfants se précipitent chez les boulangers et, en moins dune heure, tout le pain a disparu. La cause de cette panique s'explique par la rumeur qui avait couru du prochain rationnement du pain par le gouvernement.
Lundi 12 décembre. — Pour calmer la panique qui se continue relativement au pain, le gouvernement déclare qu'il ne sera pas rationné. — Il était heureux que la question s'éclaircît, car dans plusieurs quartiers populeux, la panique, loin de se calmer, n'avait fait que s'accroitre.L'étatglacialde la température et l'aspect brumeux d'un ciel de décembre n'ont pas peu contribué à aggraver les angoisses semées dans la population par ce cri sinistre : « le pain manque ! »
Mercredi li^décembre. — Les pigeons ne revenant plus, nous continuons à être privés de nouvelles au moment où, précisément, nous en aurions grand besoin. Cette absence de communication du dehors pèse de nouveau assez lourdement sur nos esprits inquiets. Aucun journal étranger paru postérieurement au 18 novembre n'a pu franchir les lignes. Nous sommes donc dans l'obscurité, dans la nuit la plus complète, et l'imagination, débarrassée de tout frein, a beau jeu pour se donner carrière. L'administration de la Préfecture de police interdit de crier la vente des journaux sur la voie publique.
Jeudi 15 décembre. — Les alarmistes disent que nous touchons à la fin de l'approvisionnement ; les optimistes, que nous avons encore pour plus de trois mois de farines, de blé et de seigle.
Vendredi 16 décembre. — Il faut le dire, l'espoir commence à décroître, et quand les pigeons messagers nous apportent une nouvelle, on ne l'accueille qu'avec défiance : on craint toujours que quelques-uns des faussaires que M. de Bismarck a attachés à son armée ne nous envoie encore un spécimen des talents récompensés outre-Rhin et qui, dans notre pays, conduisent invariablement leurs auteurs aux travaux forcés.
Samedi 17 décembre. — Un journal affirme que M. Thiers a
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été VU en voiture rue de Rivoli. — Le journal le Combat (M. Félix Pyat) insère une lettre par laquelle on affirme qu'on a vu, mercredi dernier, à l'Imprimerie nationale, une forme typographique attendant l'ordre d'mipression et contenant une proposition plébiscitaire posant cette question au peuple : Voulez-vous continuer la défense, oui ou noti ?
Dimanche i8 décembre. — Le susdit racontar trouve généralement peu de créance. — Paris s'endort avec la certitude qu'une nouvelle action militaire est imminente et la conviction qu'elle sera favorable à nos armes. — On a lancé dans le public une proclamation apocryphe du comte de Chambord aux mobiles bretons.
Lundi 19 décembre. — Les imaginations ont pris leur galop à propos des dépêches de Gambetta : on veut à toute force y voir ce qui n'est pas, et l'on affirme d'une façon formelle que le gouvernement ne veut pas donner, dans toute leur teneur les excellentes nouvelles qu'il a reçues. Vainement les sceptiques demandent quel intérêtle gouvernement aurait à ces réticences, surtout à la veille d'un combatsous Paris. Lesgens qui confondent la crédulité avec le patriotisme vous répondent que M. Garnier-Pagès a dit tout haut, la veille au soir, au café Riche : « Chanzj' a remporté une véritable victoire, dans laquelle 15.000 Prussiens ont été mis hors de combat. La rupture d'un pont de bateaux établi sur la Loire leur aurait coûté beaucoup de monde ». Les journaux qui ont la spécialité des nouvelles à sensation agrémentent encore ce fond déjà suffisant et l'on commence sérieusement à chuchoter que Chanzy pourrait bien être arrivé à Dreux, sinon plus près.
— Le bruit court que le général Ducrot est parti en ballon pour aller commander une des armées de province. Ce bruit est reconnu de pure fantaisie.
Mardi 20 décembre. — Plusieurs journaux ayant accusé le gouvernement de compromettre la défense par des hésitations et de garder pour lui les dépêches qui lui parviennent de la province, il proteste, dans une note justificative, contre cette double accusation.
Mercredi 21 décembre. — Paris n'est point exploité par les colporteurs de faux bruits comme il l'a été pendant la journée du 30 novembre : c'est avec un calme relatif qu'il apprend la non-occupation du Bourget par les Français et les résultats acquis sur d'autres points à nos efforts.
Vendredi 23 décembre. — Est-il vrai, comme on le raconte que, malgré les précautions pi-ises par le général Trochu,
malgré le soin quïl a eu de remettre à son état-major des ordres cachetés qui n'ont été ouverts que le 21 au matin, l'ennemi a été informé du mouvement projeté, assez à temps pour masser des troupes en grande quantité sur les positions du nord-est?
Samedi 24 décembre. — Le journal la Patrie est suspendu pour 3 jours, pour contravention au décret du 29 novembre 1870, relatif aux comptes rendus des opérations militaires. — Le matin, le thermomètre est descendu à 15'^ audessous de zéro, et les paroles gèlent au-dessus des groupes de badauds qui continuent à pérorer. Ceux qui cherchent le fin du fin, rapprochant une lenteur, qui semble calculée, d'une phrase r-^cente du Journal of^ctel où figurent les mots " arrangement honorable » vont jusqu'à supposer qu'il y a des négociations dans l'air.
DiDianche 25 décembre. — On raconte de nouveau que le comte de Chambord vient d'adopter le comte de Paris.
Mardi 27 décembre. — Un parlementaire remet aux avantpostes de Saint-Denis une lettre adressée à l'amiral La Roncière et dans laquelle on nous annonce que l'armée du Nord, battue par le général Manteuffel le 23 et le 24, à l'est d'Amiens, est en pleine retraite vers le nord-est. où elle est poursuivie. La population de Paris, déjà victime de pareilles tentatives d'intimidation, ne doit pas se laisser prendre à ces pièges grossiers.
Mercredi 28 décembre — La Vérité dit que M. de Lesseps vient de céder à des capitalistes anglais l'exploitation du canal de Suez. Dès demain, M. de Lesseps démentira cette nouvelle.
Jeudi 29 décembre. — La Vérité annonce un changement de ministère à Londres, et voilà les badauds en train de rêver, sinon une alliance avec l'Angleterre, du moins l'appui moral du gouvernement anglais. On assure que Garibaldi est en Alsace où il cause de grands ennuis aux Prussiens en coupant la ligne ferrée de Mulhouse à Strasbourg.
^li'^'^ janvier 1871. — La Presse croit savoir que Napoléon III serait mort ou mourant.
2 janvier. — Le National prétend que Paris est pourvu d'approvisionnements jusqu au 15 mars.
Vendredi 6 janvier. — « Le gouvernement de Paris ne capitulera pas » (signé : général Trochu).
ipo LES FAUSSES NOUVELLES DE LA GRANDE GUERRE
Samedi y janvier. — Le bruit court que le fort de Vanves aurait été détruit par les bombes : les versions les plus contradictoires circulent dans Paris : pendant que les uns considèrent la situation comme désespérée, d'autres affirment que les nouvelles de la province sont excellentes et que les armées de secours approchent de la capitale. Selon ces derniers, Paris serait débloqué du côté de l'ouest et le prince Frédéric- Charles serait tué ou blessé. — Bien que le gouvernement ait annoncé que le pain serait rationné et que certains journaux aient affirmé que les provisions de blé de la ville suffisaient à l'alimentation jusqu'au mois d'avril, le bruit est propagé que le stock de farines sera épuisé du 15 au 20 janvier. Cette nouvelle aurait été donnée par un journal prussien.
Dimanche 8 janvier. — Vers six heures du soir, le bruit se répand que deux pigeons sont parvenus au colombier. On va plus loin encore : On raconte tout bas qu'ils sont porteurs d'excellentes nouvelles. Cependant les journaux se gardent de les publier : les mieux informés déclarent que le gouvernement est entrain de les déchiffrer. Attendons, car nul n'ignore que, lorsque le gouvernement déchiffre quelque chose, il y met le temps.
Lundi g janvier. — On prétend que les généraux Bressolles, Cremer et Garibaldi sont sur le point de couper net la ligne de l'Est à nos ennemis. On dit que le prince Guillaume de Bade a été tué près de Nuits dans un combat glorieux pour nos armes.
Mercredi iiy^«z)/er. — Le public etles journaux se plaignent de ce que le gouvernement ne nous donne que des dépêches tronquées. — 11 parait que Gambetta, dans sa dernière dépêche, terminait par ces mots : « Pour Dieu, battez-vous ! » Ce fragment épistolaire a été supprimé dans le communiqué au peuple. — D'après certains renseignements, il paraîtrait que M. Trochu aurait envoyé à M. de Moltke une lettre conçue en ces termes : « Si vous vous servez contre nous de bombes à pétroles, je me servirai contre vous de la dynamite ».
Jeudi 12 janvier. — Des bruits de trahison d'officiers supérieurs avaient été propagés dans Paris. Le général Trochu et le gouvernement, émus par ces insinuations, les démentent avec énergie.
— Une nouvelle qui ravit tout le monde : Le général Faidherbe. après un nouveau succès, aurait forcé le général Manteuffel à se réfugier en Belgique avec une partie de son corps d'armée ; malheureusement ce n'est pas officiel.
Vendredi 13 janvier. — L'on parle d'ouvrir les catacombes pour servir de refuge aux habitants de la rive gauche. Un symptôme épouvante un peu les observateurs. Il y a une recrudescence de bruits heureux et, presque toujours, ces folles espérances ont précédé nos pires catastrophes. On répète, en s'appuyant sur des on dit, sur des hypothèses de stratégistes en chambre, que Bourbaki marche sur Nancy, que Chanzy est à dix lieues de Paris, que le prince Frédéric- Charles est blessé grièvement et enfin qu'à la nouvelle de Bourbaki menaçant les lignes de retraite prussiennes, les fonds d'Etat ont baissé de 3 p. 100 à la Bourse de Berlin. En même temps, on attribue au général Trochu ce propos : « Je ne me battrai plus : inutile d'exposer mes hommes. Les Prussiens sont perdus ».
Samedi 14 janvier. — Plusieurs journaux répétant avec insistance qu'un plan d'opérations arrêté dans un prétendu conseil de guen-e de quatre généraux n'aurait pas été suivi d'exécution par suite delà connaissance que l'ennemi en aurait eue, le gouvernement déclare cette allégation absolument controuvée.
— Le bruit circule que de grosses réserves de blé sont restées entre les mains des cultivateurs des environs de Paris, réfugiés dans la capitale.
— On raconte que dans une récente réunion du gouvernement, M. Ernest Picard aurait mis le général Trochu en demeure ou d'agir ou de donner sa démission. La majorité des gouvernants aurait toutefois donné un bill de confiance au gouverneur de Paris.
Dimanche 15 janvier. — Si l'on en croit les nouvellistes, tout va de mieux en mieux. Bourbaki n'est plus à Nancy où on le croyait déjà entré : tentant une pointe hardie, il s'est jeté dans le grand-duché de Bade, après avoir débloqué Belfort, tandis que la flotte française, partie de Cherbourg, doit aller bombarder Hambourg et délivrer nos prisonniers en Allemagne.
Vendredi 20 janvier. — Pour la première fois, on dit tout haut que, le 4 février, il n'y aura plus de pain.
Lundi 23 janvier. — On va, dit-on, doubler la ration de viande afin de suppléer à l'insuffisance de la ration de pain.
Mardi 24 janvier. — M. Gambetta se serait brûlé la cervelle. Des groupes nombreux stationnent sur les boulevards. On dit que, depuis la veille, le gouvernement est en pourparlers à Versailles pour traiter d'un armistice qui ne serait autre
chose qu'une capitulation : personne ne veut croire à un pareil bruit contre lequel s'élèvent de violentes protestations.
— Le Réveil donne, sous toutes réserves, la nouvelle de la mort du roi de Prusse : il aurait été frappé d'une attaque d'apoplexie.
Mercredi 2<^ janvier. — Les rumoristes fixent ainsi les conditions de la capitulation probable : armistice de trois semaines; l'armée prussienne prendrait possession de nos forts ; Paris serait ravitaillé ; on convoquerait une Assemblée nationale pour traiter de la paix ; la garde nationale conserverait ses armes ; la garnison sortirait avec ses armes et de l'artillerie.
— On dit que le gouvernement aurait découvert un stock important de céréales.
Jeudi 26 janvier. — On dit Chanzy battu, Bourbaki battu, Faidherbe haXtxi !
Le vendredi 2^ janvier, YOfficiel apprend à Paris la décision fatale : il faut capituler.
Samedi 28 janvier. — ■ On dit que les marins refusent de livrer les forts. On assure que le général Noël, ainsi que les amiraux Pothuau et Saisset, se mettent à leur tête.
Dimanche 29 janvier. — [Journal officiel.) La France est malheureuse, mais elle n'est pas abattue.
Cette importante documentation recueillie dans le journal Le Siège de Paris pouvait, mieux que toute autre compilation à travers les histoires, donner une exacte idée de la fausse nouvelle pendant ces quatre mois d'héroïque résistance. L'ouverture des portes, l'entrée momentanée de l'ennemi, changèrent le cours et la nature des bruits apocryphes. Les pessimistes clairvoyants répandaient le bruit de grands malheurs pour un très proche avenir. Au souvenir du 31 octobre 1870, du 22 janvier 1871, ils annonçaient la révolution comme inévitable. Ils disaient vrai. Mais, dans la moyenne, les Parisiens, tout en prêtant l'oreille vers les faubourgs, ne croyaient pas... On leur disait, dans les journaux, que l'heure de l'union pour la renaissance avait
sonné. L'Assemblée se réunissait à Bordeaux. La République organisée, et bientôt forte, devrait prendre la nation par la main, la conduire à ses nouveaux destins... Généreux espoirs! Moins de deux mois plus tard, c'était la Commune!