CHAPITRE VIII L'INDIFFÉRENT
Le seul argument convenable contre le vent est de fermer les portes.
O. W. HOLMHS.
L'homme doit avoir tant de valeur que toutes les circonstances lui soient indifférentes.
Emerson.
A mi-chemin, entre l'optimiste et le pessimiste, se place l'indifférent. C'est un sujet assez rare pendant les grandes crises. Il se rencontre pourtant, et non point snob, affecté, conventionnel, mais parfaitement conforme à sa nature. Quelque peu fréquent qu'il puisse être dans une nation dont les frontières sont pressées par l'ennemi, dont les fils tombent par centaines et milliers, il y aurait un oubli important en ce livre si la silhouette de l'Indifférent n'y était au moins rapidement ébauchée.
Cet indifférent de notre tempsn'esten aucunefaçon parent de celui qui, si exquisement vêtu de grâces et de sourires, s'en va, sur le petit tableau célèbre de Watteau, contant son dédain de toutes choses à la douce brise qui passe. Le nôtre n'a ni le petit chapeau à ganse, ni le manteau de soie fine mollement relevé sur les bras qui se balancent. Il ne pose pas sur le sol ce petit pied de marquis musqué, désinvolte grand-père du Muscadin du Direc-
toire. Il ne chante ni ne batifole. Il ne vise point à l'élégance et n'attend point d'un peintre qu'il consigne en traits exacts sa démarche et son « chic » pour en faire un pendant au charmant tableautin du Louvre.
L'indifférent d'aujourd'hui montre figure austère, costume d'ordinaire coupe; il a le pas réfléchi du penseur ; il commande froidement à ses mouvement et ne méprise rien tant que l'enthousiasme si ce n'est le désespoir. Il a juré de n'être ému de rien. Il a lu les philosophes et vit dans la notion de l'éternité. Les événements au jour le jour, et quel que puisse être leur formidable éclat, lui paraissent de la poussière d'histoire. Annonce-t-on une victoire éclatante, il regarde avec dédain et ironie les vendeurs de journaux qui s'essoufflent pour porter au plus tôt la nouvelle dans les quatre coins de la ville. Les exaltés qui, fébrilement, tirent un sou de leur gousset pour pouvoir se repaître plus vite de la triomphale manchette, lui apparaissent comme d'infortunés fiévreux à qui la douche serait salutaire. Quand il consent à lire un journal, c'est avec un pâle sourire désabusé qu'il parcourt les articles dithyrambiques, qu'il soupèse les adjectifs chaleureux du chroniqueur. Il discerne en toute information le soufflage artificiel des faits, leur présentation théâtrale et pompeuse, et comment ils sont mis sous les 3'eux des lecteurs pour nourrir cet appétit de gloire si funeste à la tranquillité des cœurs, à la sagesse des esprits. Le travail quotidien de la presse, la façon dont elle chauffe l'ppinion, la savante cuisine toujours tenue à point par laquelle on soulève les passions, on entretient la patience, on fait mijoter le plat de la haine, lui paraît infiniment détestable. Il n'}- goûte que pour la rejeter aussitôt. Elle est, pour son palais, ravigotée de piments grossiers. Il y voit tout le machiavélisme d un Vatel ou d'un Raoueneau
2l8 LES FAUSSES NOUVELLES DE LA GRANDE GUERRE
Stipendié par le gouvernement pour maintenir dans la nation la tension nerveuse et le goût de la férocité à un diapason constant. Il s'écœure des périodes chaleureuses, facticement tou?'7iées par les polygraphes de rédaction. Il sait bien, dans son impassible jugement de témoin résolu à la placidité quand même, que l'on empoisonne la patrie avec de la littérature illusoire, avec du superbe panache. Il n'a pas toujours tort. Il se réserve bien expressément le droit de s'enfermer dans sa chambre haute le jour où les soldats triomphateurs reviendront des champs de bataille avec des roses et des lauriers piqués à la pointe- de leurs fusils. Kt là il n'a pas raison. Les « guerriers obligatoires » — tout ce peuple arraché par la soudaine guerre à ses travaux, à ses ateliers, à ses usines, à ses bureaux, à ses laboratoires, à ses bibliothèques, — il les plaint, mais ne peut se résoudre à les admirer, à prendre feu parce qu'ils ont été héroïques et parce qu'ils ont tué beaucoup d'Allemands et encore plus d'Autrichiens,
Dans tout le lyrisme belliqueux qui consume l'Europe, il voit le calcul des politiques, les roublardises des financiers, le prosaïsme des intérêts et la plus belle mort à la Tour d'Auvergne, le plus beau dévouement à la façon du chevalier d'Assas, ne le retiennent pas de penser que « tout cela, c'est pour les balles de coton de l'avenir, pour la prospérité des marchands, le succès des émissions, la prééminence des épiciers alliés sur les épiciers ennemis ». — Et quand cela serait! — Une optique si brutale, et si résolument ramenée au plan des réalités positives, l'a guéri à jamais de crier hurrah quand les tommies emportent une place forte et de chanter la Marseillaise quand les poilus font dix mille prisonniers. Il s'est promis d'être ignifugé, inaccessible à la flamme qui se tord sur tous les cœurs de ses concitoyens, aux jours
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que le communiqué annonce une opération heureuse entre toutes.
S'agit-il d'une défaite, il ne se départit point de son système inattaquable. Il reste ferme comme un roc si on lui dit que Maubeuge est tombée, que lAUemand est à cinq lieues de Paris : « Pourquoi avez-vous fait la guerre ? » dit-il, sur un ton glacial, à ceux qui rassemblent leurs paquets pour descendre à Bordeaux.
— On nous la faite, répondent-ils.
— Soit.
Il tourne le dos. C'était donc dans l'ordre fatal des choses. O-n nous a fait la guerre, dit-on. Donc il fallait la soutenir. Soutenez-la. Pour lui. -tout ce drame qui met tout l'avenir de la France en péril, tout ce chaos où le sang ruisselle, où les bonheurs de millions de foyers s'écroulent sur des ruines carbonisées, et bien, c'est de l'histoire, ce n'est que de l'histoire.
L'histoire n'est pas à nous révéler seulement aujourd'hui qu'elle a des minutes tragiques. Nous avons lu, dans les livres, l'affligeante situation de la France en 1420. la menace d'anéantissement qui pesa sur nous en d'autres temps, les heures désespérées de « la Patrie en Danger » en 1792-93, l'avancée des Prussiens jusqu'à la Loire en 1870. Nous avons vu bien d'autres moments de crise et pourtant le calme est revenu, la fortune nous a souri encore, nous nous sommes relevés. Nous nous relèverons encore. Notre indifférent est-il donc optimiste? Non certes, pas plus que pessimiste. Il est au-dessus du moment qu'il vit. Il est Janus à deux faces. Il regarde tout à la fois et l'avenir et le passé. x\u grand sablier où s'écoule grain à grain le sable de notre destinée, il ne considère pas tant le mince perthuis où passe la silice que le récipient haut et le récipient bas, que ces deux cônes de verre où sont contenus les événements qui furent et les événements qui seront.
« Tout s'arrange ». Tel est son proverbe familier. Et, avec Renan, il a l'habitude de voir les choses comme s'il observait la terre, accoudé aux terrasses de l'étoile Sirius.
Le malheur qui le menace en sa personne, en ses biens, est loin de lui. En serait-il frappé tout à l'heure qu'il ne renoncerait point à sa doctrine. Pour la soutenir face aux plus cruelles et plus directes adversités, il a des armes, lui aussi. Il vous les montrera, si vous lui demandez à les voir. Il vous dira qu'il n'a aucune raison de se dévorer d'inquiétude pour le succès — demain — de nos armées. L'ouverture des hostilités ne l'a pas fait frémir d'un fil. Les moments les plus noirs de la guerre n'ont pas d'une ligne déformé son sourire narquois. Il vous signalait tantôt les misères de la guerre de Cent ans — oubliées ; les désolations de la Première République — oubliées ; les situations dramatiques où se débattait la France pendant l'année terrible, — bientôt oubliées.
Il a mille arguments pour vous convaincre que les catastrophes et les apothéoses de la guerre actuelle seront oubliées elles aussi et que c'est de la sagesse antique que de ne point gaspiller ses nerfs en des impressions d'au jour le jour.
L'avenir? Sera-t-il meilleur parce que nous nous entr'égorgeons ? Nos diplomates mettront-ils un point final à la longue phrase des guerres qu'ouvrit un matin Caïn en tuant Abel près du feu qu'il avait allumé pour en déléguer les droites fumées vers la toute bonté de Dieu? L'Alsace-Lorraine reprise aux Germains, Guillaume II découronné, le peuple allemand éclairé enfin sur l'absurde vanité^ sur le fol orgueil de son rêve dominateur, la France vengée, la Russie satisfaite, l'Angleterre délivrée d'un rival commercial redoutable , le Portugal riant d'aise, la Belgique reconstituée. l'Italie ravie d'avoir reconquis ses terres volées, le Japon enchanté de
se voir les mains libres en Extrême-Orient, les Serbes chez eux, le Monténégro rebâti, les Bulgares rayés de la carte européenne, les Roumains récompensés, la géographie de la moitié du continent retracée selon de nouvelles limitations d'Etat, tous les obus tirés, tous les canons apaisés, le Hun à genoux et criant grâce : est-ce la fin, et pour toujours, des épées et des casques? L'ère bénie de la paix verra-t-elle luire sa première aube? Enfermera-t-on à tout jamais, dans de poussiéreux musées de l'armée, les drapeaux et leurs glorieux noms brodés? Déshabillera-t-on le soldat et brûlera-t-on, en un gigantesque monceau, les uniformes et le matériel des combats? Les peuples, convaincus de l'horreur des carnages, dresseront-ils des autels à la paix sur les lieux mêmes où ils avaient creusé des tranchées ?
Non point. Les projets des conquérants naissent d'eux-mêmes dans le verger de la victoire. On n'y croit voir que de beaux arbres de la liberté, que des branches chargées de « pommes d'amour w. On croit que les « pommes de discorde » ne sauront plus jamais reparaître. Le laurier rose décore la porte. L'olivier pacifique y laisse bercer par la brise son feuillage cendré et son fruit délectable...
Et pourtant...
Ceux qui, dès aujourd'hui, savent le secret des dieux de la terre n'ignorent pas que tel peuple lointain ne se satisfera pas du butin conquis. Après le dernier coup d'obusier, il se retournera vers ses innombrables usines de guerre, vers sa multitude d'ouvriersqui réclameront, avec de l'ouvrage encore, le droit d'enfermer la poudre de mort dans des flancs d'acier. Dans l'instant, on commencera à concevoir, là, un nouveau rêve de conquête. Vers quel horizon du monde regardera-t-on, alors? Vers quelle terre ennemie pousserat-on les vaisseaux et les armées ? Ne le disons p^s. Vous le saurez asse?
tôt. On vse battra sur le continent et autour des îles, sur une mer immense. Un autre grand peuple allié de l'agresseur, assurera la police d'un vaste territoire dont le sort infortuné est certain.
Terminée la guerre des archipels et de Tocéan, c'est vers ce nouveau champ d'action que se retourneront les lances des guerriers. Des compétitions multiples surgiront". Des confits vraisemblablement naîtront et des heurts encore. La France ? Elle aura maintenu son activité — et bien qu'avec les Empires centraux la paix soit signée — ses ateliers de production, ses ouvriers d'usine, sa fabrication d'enofins. Elle vendra, à son tour, des munitions à ceux qui, loin d elle, ranimeront la voix des pièces lourdes. Elle se remboursera en or tout l'argent qu'elle dépensa naguère à tort ou à raison. Ainsi prophétise Vlndifféi'cnt. Il s'excuse de ne point souligner davantage, de noms et de précisions géographiques, les événements qu'il sut lire dans le futur d'un temps assez voisin de celui que nous vivons. Mais il vous renvoie à quelques années et vous dit : « Revenez me voir, vous verrez que je ne vous ai pas menti ».
Lui, au moins, est sûr, ou se croit sûr, de ne pas propager une fausse nouvelle. Au reste, si l'expérience des faits ne lui donnait pas rigoureusement raison, il n'aurait tout de même pas eu complètement tort. Il sait bien que si la guerre dont il vient de tracer les grandes lignes n'a pas lieu telle qu'il l'a prévue, c'est une autre guerre qui épouvantera le monde, qui provoquera, comme celle d'aujourd'hui « les plus beaux sentiments, les vertus du patriotisme, les larmes heureuses, les cris allègres, les délires des foules ». Comédie que tout cela! Pourquoi les foules sont-elles transportées d'une telle fièvre, si la victoire qu'on leur annonce n'avance pas le jour où l'humanité assagie n'aura plus besoin de remporter de victoire ? Pourquoi se pas-
sionner sur de l'héroïsme, si cet héroïsme ne contribue en aucune façon à améliorer les conditions du monde, et tarir les sources de la haine?
« Indifférent à ces ivresses, refusant de porter à mes lèvres le goulot de ce flacon mensonger où les peuples tour à tour boivent le vin de lenthousiasme. nullement anarchiste, aimant, croyez-le bien, mon pays et ma race, je ne puis pourtant que déplorer le criminel gaspillage de tant d énergies magnifiques et cette psychologie collective des populations d'un même pays qui, au temps où nous sommes, en plein XX* siècle, ont un éclair de joie dans les yeux lorsqu'on leur apprend que 20.000 ennemis ont mordu la poussière !
« Si quelque sentiment devait me faire sortir de ma cuirasse d'indifférence, ce serait celui que cette guerre nous conduit pas à pas, et sans retour possible, en dehors de l'épaisse et sombre forêt de barbarie où. depuis les siècles des siècles, nous nous débattons dans le réseau des lianes et parmi les fondrières. Si je savais que, l'Allemand terrassé, nous nous retrouvions tous, en plaine, sur un terrain sûr, les outils de paix à la main, et tous fermement déterminés à ne jamais rentrer dans les taillis d'Alexandre, de César et de Napoléon, alors, je dirais aux soldats : « Hâtez-vous, terminez cette guerre pour le triomphe de la paix, et je vais commencer à prendre intérêt à ce que vous faites ».
Ainsi parle l'indifférent, devant le Communiqué. Vous ne l'avez pas entendu ? Il est vrai qu'on ne le rencontre pas souvent. Il est vrai encore qu'il parle peu, et que jamais sans doute il ne s'est avisé de mettre en ordre son exacte psychologie, ainsi que nous venons d'essayer de le faire. Pour mieux dire, nous avons intégré en un personnage-synthèse l'état d'esprit d une série d'indifférents à degrés divers . Certains ne sont point si absolus. D'autres ne vont qu'à mi-chemin. D'autres encore auront la « faiblesse »
de tout oublier de leurs résolutions quand ils verront les Champs-Elysées étinceler du feu des baïonnettes pressées. Et alors ces stoïques pleureront comme des femmes.
Force nous fut de raidir en un seul type ces nombreuses modalités de l'indifférence de guerre. Dans la réalité, avant d'atteindre l'indifférent monolithe, l'homme de pierre qiU ne veut rien savoir — et qui est exceptionnel — on en rencontre une variété infinie *, dont on peut dire que le premier spécimen est le « monsieur qui ne lit plus depuis longtemps le communiqué » .
D'autres types d'indifférents sont de beaucoup plus fréquents : ce sont ceux qui, pères, mères, ont perdu dans les combats un fils unique. Qui n'en a entendu désespérément jeter le manche après la cognée, et dire : « Vous savez, perdre un fils, et le seul qu'on eût, cela vous éloigne de toute passion belliqueuse. Maintenant que le mien n'est plus, je ne m'occupe plus de la guerre. Ce n'est pas patriote, j'en conviens, mais tout le monde ne saurait avoir une âme de romain. Attendez fébrilement la victoire si vous le voulez : pour moi, laissez-moi pleurer ».
Cet état d'esprit existe. Il est humain. Notre mis-
I. M. Léon Daudet parle de 1' « acceptant ». C'est une sorte d'indifférent, de type élargi. Nous croyons pouvoir donner ici, d'après cet auteur, un rapide portrait du personnage. On y trouvera des traits qui appartiennent à l'indifférence de guerre.
S'il est des êtres qui réagissent contre les événements et les rencontres, il en est d'autres, les « acceptants », qui se font à tout, so prêtent à tout, avec une invraisembl.-ible malléabilité. Tels des personnages de caoutchouc, ils subissent une déformation quelconque, puis tout aussitôt reprennent leur forme. Vous les reconnaîtrez à ce qu'ils répondent toujours • oui », en .ajoutant parfois « bien entendu », ou a évidemment ». Je considère que ce manque de réaction est comme une lassitude de la conscience, parcourue par trop de fantômes, avec somnolence de la volonté. Ceux qui sont atteints de cette passivité morale, s'ils sont d'un certain niveau intellectuel, échafaudent sur elle tout un système philosophique, afin de se masquer leur propre faiblesse. Ils se donnent comme des sceptiques, ou des indulgents, remettant aux circonstances le soin de fausser, puis de redresser leur molle destinée. Une pareille attitude peut co'incider avec beaucoup de gentillesse et un réel taleiit.
(Léon Daudet, op. cit.).
sion n'est point de le blâmer, mais seulement d'en tenir compte. D'ailleurs, rien ne prouve que les plus grandes et les plus sourdes douleurs, que les esprits les plus bardés d'indifférence restent totalement insensibles aux rumeurs qui circulent. Le plus impassible des témoins du drame, l'être qui se prétend le plus fermé à toute émotion née de la guerre, reste un homme capable de crédulité. Quoi qu'il en dise, réfractaire aux vraies comme aux fausses nouvelles, il les enregistre. Qui pourrait prétendre vivre si parfaitement hors de son siècle que rien ne puisse éveiller en lui quelque fibre sensible? Ne prêtons qu'avec réserve l'oreille aux propos du Désintéressé. Qu'il ait le visage voilé de larmes, ou qu'il se soit composé une physionomie sans rides et toute de bronze, soyons-en sûrs, c'est toujours un masque qu'il porte. Modelé par le chagrin ou soigneusement verni de placidité, ce masque nous cache, mais ne supprime pas, la face mobile où il est appliqué. Si l'on enlevait son loup à l'indifférent, souvent, toujours, on retrouverait un homme comme les autres hommes, qui n'ignore rien des faits et partage les vœux sacrés de la nation.