CHAPITRE IX LE PESSIMISTE
Les pessimistes sont des gens bien malheureux.
(Auteur inconnu.)
Détourne, 6 Dieu, les maux extrêmes Que sur nous l'enfer a vomis 1 Préserve les Français d'eux-mêmes ; Ils ne craindront plus d'ennemis.
(Paraphrase du Salvam facgentem, composée par Beaumarchais, et qu'il faisait réciter à sa fille « dont la voix douce et mélodieuse calme nos douleurs tous les soirs ».)
Quelque déterminé que l'on puisse être à se situer sur le terrain de l'impartialité la plus stricte lorsque Ton fait œuvre de témoin dans un aussi grand drame que celui de cette guerre, comment pourrait-on parfaitement se retenir de juger sévèrement le broyeur de noir, le pessimiste aux accents mornes, aux regards navrés, au pas découragé? L'aborder au lendemain d'une victoire, ce fût s'exposer à entendre douter de l'étendue de notre bonheur militaire et prêter l'oreille à des présages sinistres « que le lendemain infailliblement réaliserait ».
L'écouter dans le moment qu'une action malheureuse avait donné quelque avantage à l'ennemi, ce fut lui fournir l'occasion d'amères diatribes contre tout et contre tous et l'autoriser à manier à sa ceinture le sombre trousseau des clés dont chacune eût
pu ouvrir sous nos pas les ténébreux cachots du désespoir.
Personnage détestable et qui. entraîné par son goût du péjoratif, fut, est et restera le pire inventeur de sornettes, le plus redoutable des nouvellistes. Cet homme, en tout temps, voulut ajouter de l'opacité à la nuit. L'encre, pour lui, n'est jamais assez noire. Son esprit en travail incessant pousse jusqu'à l'extrême les conséquences du mal et, incapable de s'arrêter en chemin, n'est satisfait que lorsqu'il a épaissi la demi-teinte jusqu'à l'obscurité totale.
Le pis lui apparaît comme l'état naturel et fatal des choses. Tout malheur est irréparable et toute circonstance faste ne se manifeste que pour mieux déguiser les prodromes d'une catastrophe. Il a été présumé que cet alarmiste-né satisfaisait un sadisme d'un ordre spécial en alarmant autrui. La thèse est de celles qui se peuvent soutenir. Elle correspond à une névrose caractéristique. Dans l'électricité des révolutions et des guerres, cette névrose trouve un milieu propice. Elle se traduit, par phénomène collectif, sous les formes de la panique, de la fièvre obsidionale, de la hantise des trahisons. Nouslavons vue, en recueillant, au cours de ces pages, diverses rumeurs qui émurent les contemporains de la Révolution, énerver les campagnes bientôt bouleversées par le récit des méfaits, souvent imaginaires, que commettaient les « troupes de brigands ». Elle secoua Paris pendant le siège de 1870. Quand elle limite ses effets à l'individu, bénignement, elle crée le pessimiste au premier degré, l'inquiet qui promène son doute et cherche à le confier à quelque auditeur complaisant ; ou bien, portée à l'aigu, elle conduit au cabanon le terrifié incurable, hanté de l'imminence des désastres, possédé de la terreur*.
I. « Il semble bien que toutes les époques aient connu le pessimiste,
Ce dernier sujet et même ceux qui, parmi les pessimistes, moins hallucinés que lui, sont pourtant ses cousins immédiats, échappent aux limites de notre travail. Nous n'aurons à envisager que le pessimiste allant et venant en liberté, écoutant et redisant les nouvelles défavorables et ne prêtant intérêt aux autres que pour les démentir. Celui-là serait fort étonné si l'on s'avisait de l'assimiler à une catégorie de malades. Il revendiquerait son droit à la critique sévère des faits et la libre pratique d'une façon de penser qui lui interdit de faire confiance aux événements, au jour le jour. Il raisonnerait son cas et se défendrait de bec et d'ongles. Car le pessimiste est raisonneur et dialecticien par essence. N'allez pas l'appeler hypocondriaque. D'ailleurs, il ne l'est pas toujours. Considérons seulement ceux qui ont échappé à cette infirmité de l'esprit. Ceux-là ne sont pas, à proprement dire, anormaux. La vivacité, l'ordre, l'apparente logique de leurs commentaires militeraient plutôt en leur faveur s'ils n'étaient pas, quoi qu'ils en disent,
cet être navré et navrant, qui, sous le prétexte vrai ou faux de vous confier ses angoisses patriotiques, s'applique à répandre autour de lui le découragement et la peur.
Au temps de la Révolution, on l'appelait l'alarmiste, et, sous ce nom d'ailleurs plus congru, il accomplissait une aussi détestable besogne que de nos jours. Un auteur, nommé Desprès, porta le type au théâtre, et ne lui ménagea point les reproclies. Dans l'Alarmiste, vaudeville joué le 2 thermidor an II (ao juillet 1794), on trouve ce couplet à son adresse :
Tel répand des bruits infidèles Q.ui bien souvent en est l'auteur.
Le fabricateur de nouvelles Est pareil au faux monnayeur :
L'un, dans son avaries immonde, De l'or corrompt la pureté ; L'autre corrompt la vérité Qui vaut tous les trésors du monde.
Nous en pourrions dire autant du pessimiste, cette édition moderne de l'alarmiste ; mais nous le dirions autrement ».
[Fi.'jaro, 16 juillet 1916.)
des démoralisateurs d'opinion. C'est souvent merveille de • les entendre parler, déduire, supposer. Pourvus d'esprit critique, casuistes, analystes fréquemment habiles, ils n'en sont que plus redoutables. Ils n'ont pas la bonhomie familière de l'optimiste qui vous glisse avec rondeur son dernier potin et qui vous prend le bras, en ami, pour vous convaincre que tout va bien.
Les pessimistes pratiquent volontiers ce geste — bien différent de Tautre — de vous saisir et de vous retenir par un bouton de la veste, pour vous faire entendre toute la mathématique de leur A + B^ Car, pour beaucoup, ils ne prétendent pas moins qu'être des scientifiques et leur dédain est grand pour l'empirisme, sans méthode ni fondement, de ceux qui ne voient que bonnes nouvelles en les plus fâcheuses occurrences . Ces équationnistes du malheur, méprisant le calcul approximatif, ont un génie propre à dégager les Inconnues dès l'instant qu'elles doivent compliquer le problème. Les solu-
I. On trouvera par ailleurs, diverses allusions anhourreur de crânes. Voici un autre rappel de cette pittoresque expression qui. à propos de « pessimisme » parut dans \e Journal des Débais du 23 octobre 1916 :
Les bourreurs de crânes.
Ce pourrait être le nom d'une tribu d'anthropophages ou d'une bande dapaches. On l'aperçoit, en caractères énormes, sur une affiche sang de bœuf, conviant les foules avides d'émotions au spectacle d'un film tout ruisselant de massacres. C'est le nom moderne du raseur.
Voulez-vous désigner un de ces indiscrets qui vous arrêtent au tournant d'une rue pour épancher sur vous l'averse de leurs confidences ou qui, dans un salon, solidement agrippés au bouton de votre jaquette, vous développent les motifs qu'ils ont d'être pessimistes, vous le considérez, selon votre caractère et votre degré de patience, soit avec l'insolence polie de l'ironiste, soit avec la résignation du philosophe, la détresse du martyr ou la fureur contenue de l'homme qui voudrait l'étrangler, mais invariablement vous pensez : « C'est un bourreur de crânes ».
Le mot n'a pas encore pris place dans les dictionnaires ; l'Académie, toujours circonspecte, lui fera peut être attendre son passeport ; mais il a pénétré dans le langage du monde, il s'est même glissé dans la littérature; on le voit imprimé, à la première page des journaux, sous la signature des plus graves moralistes et des stratèges les plus autorisés.
tions élégantes les feraient sourires! le sourire pouvait paraître sur leur visage.
Tout ne serait que demi-mal s'ils se contentaient d'exercer leurs talents sur les faits réellement accomplis. On saurait qu'ils satisfont par ce jeu à une passion chère entre toutes et, en se prémunissant contre l'exemple, on plaindrait leur infortune qui, les faisant si malheureux, les condamne à voir les signes de l'orage au milieu du ciel le plus bleu. Mais les pessimistes, précisément incités par leur aptitude à l'analyse, ne se contentent point de souligner d'appréciations désillusionnées les événements d'hier et de ce matin. Ils ont le tort d'anticiper sur les décrets du sort et de prolonger leur calcul, des certitudes acquises jusqu'au calcul des probabilités. Ce qui surviendra demain, rien ne peut les retenir de le pronostiquer, d'après ce qui vient d'avoir lieu tantôt.
Leur triste vision des choses les mène tout droit à la prévisionlaplus lugubre. Ils sont tropexperts en l'art de discuter ce qui est pour ne pas céder au désir de deviner ce qui sera. Ces « scientifiques » — qui devraient, pour être conformes à une doctrine qu'ils prétendent positive, ne s"en tenir qu'aux faits rigoureusement prouvés par l'expérience — , anticipent sur le temps et, par excès de zèle, trébuchent dans l'arbitraire des suppositions. Poussant trop loin leur système géométrique, ils s'égarent et glissent au verbiage des charlatans, dans lequel la science ne figura jamais pour rien. Victimes d'une imagination excessive, ils se découronnent d'euxmêmes de ce que leur outrancière façon de penser pourrait avoir, parfois, de sage et de rationnel. Pour appuyer leur jugement désolé, ils inventent, en partant de la conception qu'ils se font du présent, le plus désespérant avenir.
Et c'est bien pourquoi le pessimiste, colporteur noïi point seulement de fausses nouvelles, mais de
fausses hypothèses, est si dangereux, au cours de ces périodes de guerre où l'esprit public a un si impérieux besoin de calme. Une nation qui se bat, fût-elle uniquement peuplée d'optimistes, courrait le risque, nous l'avons laissé entendre, de s'endormir dans le lit moelleux d'une confiance exagérée. Et ce sommeil lui pourrait, certes, coûter trèscher^ Mais que dire d'un pays attaqué où le pessimisme déprimant serait roi ? Tous les ressorts de l'énergie détendus et brisés, la foi en la victoire cédant le pas à l'angoisse de la défaite, les fusils ne partiraient plus, et les populations de l'arrière ne songeraient plus qu'aux moyens de s'accommoder au mieux avec les armées de l'ennemi vainqueur. C'est bien contre le poison du pessimiste que s'est armé le législateur lorsqu'il forgea la loi qui châtiait le bavard démoralisateur. C'est cette même loi défensive du courage national qui a été remémorée aux Lemice-Terrieux imprudents , dès les premiers jours des opérations.
C'est elle qui en a frappé quelques-uns, surpris à répandre l'inquiétude dans les cafés et sur les places
I. Dans une de ses admirables leçons sur l'histoire du patriotisme français sous l'ancien régime et pendant la Révolution. M A. Aulard a envisagé en historien la courbe montante de l'espoir ou descendante du découragement. L'histoire nous apprend que plus d'un belligérant a perdu la partie parce qu'il se croyait trop sûr de la gagner. Tels Louis XIV, Napoléon.
Cet optimisme aveuglant ne fut pas celui des hommes de la Révolution, qui, eux, surent gagner la partie et faire vaincre la France.
«Ce fut seulement dans une courte période, après les beaux succès qui marquèrent la fin de l'année 1792, après Jemmapes, après la conquête de la rive gauche du Rhin, que nos pères eurent un accès d'optimisme, et, croyant la partie gagnée, se laissèrent aller à détendre le ressort révolutionnaire. Résultat : défaite de Dumouriez à Nerw^inden, perte de la Belgique, invasion du département du Nord.
« Cette rude leçon de choses guérit, en 17c),, les Français de l'optimisme débilitant. Aussitôt commença le grand effort du gouvernement révolutionnaire, avec un pessimisme agissani. avec l'idée constante que, s'il y avait, sur un point quelconque, un relâchement quelconque d'activité, une défaillance quelconque, la partie était perdue, la Révolution était vaincue ». (Revue la Vie, août 1917).
publiques. Remarquons-le. Les tartarins de l'optimisme n'ont point été punis. Ils ne péchaient que par trop d'enthousiasme. Le juge n'a point fait conduire aux prisons ceux qui, visage souriant, abusaient de l'incommensurable crédulité des hommes, en comptant, sur le buisson des lauriers, plus de fleurs épanouies que le généreux souffle de la victoire n'y en avait fait naître. Mais il fut sans pitié pour celui qui, furtivement approché de ce même buisson, drapé dans son manteau couleur de murailles, arracha les belles fleurs de nos succès et prétendit que l'arbuste devait rester stérile.
Ce juge agissait à la manière d'un bon médecin. Il savait que le pessimisme est contagieux et qu'en temps de guerre, il peut empoisonner l'arrière bien plus que ne le pourraient, à l'avant, l'odeur des cadavres ou celle des gaz asph3^xiants. Il n'ignorait pas qu'on prend la maladie du découragement souvent beaucoup plus vite qu'on ne réussit à s'immuniser par une solide confiance. Thérapeute de la sagesse publique, il prévoyait la plus funeste épidémie, celle de la peur. Ses mesures vigilantes, et la robuste constitution des Français, nous ont permis d'échapper à ce fléau.
Et si l'on en juge d'après les lettres envoyées d'Allemagne par nos enfants captifs mais confiants, ce fut jusque dans les camps de prisonniers que le pessimiste fit le plus souvent faillite \
Mais il est peut-être temps d'adoucir quelque peu ce qui semble excessivement sévère dans le portrait que nous venons de tracer de ce spécimen psychologique. Faut-il donc croire que le pessimiste est un
I. Il serait pourtant puéril de nier qu'il y fit de nombreuses victimes. Parlant des camps de prisonniers, M. Georges André, athlète français, évadé d'Allemagne, dit dans le Journal, le 6 août 1917 :« L'on voit souvent les prisonniers déprimés par une longue détention, en proie à une psychose spéciale, à laquelle on a donné le nom de psychose du fil de fei » .
véritable ennemi dans l'Etat, une fourmi termite dont il importe d "écraser les galeries, minées sous les pas de nos armées ? Loin de nous l'intention d'appeler de telles rigueurs sur des tètes où, dans la très grande majorité des cas, n'entre pas la moindre pensée criminelle. JVlis à part les pessimistes à gages, les amis secrets de l'adversaire, nettement espions ou liés par quelque attache mystérieuse avec les intérêts des peuples qu il s'agit de vaincre, reste une multitude d'alarmistes qui n'écoutent rien plus que leur nature en épiloguant mélancoliquement sur tout ce qui peut susciter la joie autour d'eux. Ce sont là de pauvres gens dont, s'il est permis de risquer cette image audacieuse, l'âme est passée au brou de noix. On pourrait, par une assimilation qui n'a rien d'outré, les estimer lointainement parents des persécutés. La manie des uns a mainte analogie avec la psychose des autres. Inconsciemment le pessimiste n'attend du destin que de mauvais coups. Et ses idées en ce sens sont tellement fixées que son premier soin est de déformer et d'amputer la chance lorsqu'elle s'avise de sourire à ceux qui comptaient sur elle. En aucune manière, ces désespérés par principe n'ont décidé, froidement, résolument, de jeter la panique autour d'eux. S'ils arrivaient un jour à se rendre coupables de cette infamie, ce serait sans l'avoir voulu. Leur action est plus candide. Ils parlent selon ce qu ils pensent. Ils sont mentalement organisés de telle sorte qu'ils doivent parler ainsi. Très distincte de la préméditation, leur œuvre n'est qu'une détestable conséquence d'un état d'esprit qui s'ignore.
A^eut-on une comparaison ? Il est des scélérats qui s'en vont empoisonner les puits et qui, retirés à quelque distance, se délectent à la vue du peuple qui vient boire et mourir au bord de la margelle : ceux-là sont des monstres déterminés. Mais par
ailleurs, il est des soupçonneux qui, tirant Teau des sources saines, la flairent au creux de leur main, font la grimace et déclarent aux bonnes femmes qu'elle doit être empoisonnée. Les cruches s'en vont à vide, personne ne boira de cette eau-là; pas même celui qui la dénigra, car il est le premier à ne la pas croire potable. Celui-là est le pessimiste'.
Etablissons avec soin une différence entre le pessimiste de guerre et celui que nous pouvons rencontrer pendant la paix. Ce second sujet se fait une existence peu agréable, mais il peut avoir des raisons très légitimes de s'y maintenir. On comprend parfaitement qu'un ex-jacobin de 1794, voyant grandir, chez Bonaparte, une gloire qui porta Napoléon sur le trône, bouda l'Empire, malgré et à cause d'Austerlitz. et vécut dans un constant dépit. Ce républicain floué eut l'horreur des aigles, comme il eut. peu après, l'horreur des fleurs de lys. Un rentier d'aujourd'hui peut considérer avec affliction le temps où il vit, s'il s'est persuadé que la France doit connaître de cruelles infortunes du fait d'un socialisme triomphant.
Renan qui. nous l'avons vu, tint l'optimiste en moindre estime, fut un pessimiste déterminé. Il le fut au point d'écrire un jour : « J'avoue qu'à la réflexion, je me trouve fier de mon pessimisme et
I. Pour ajouter à l'introspection de ce pitoyable spécimen humain, empruntons ces quelques lignes à M. Léon Daudet qui semble partager notre médiocre sympatliie envers ce « dévertébré de l'âme ».
h Le pessimiste ou malheureux est un homme chez qui V a hérédo » a pris, et de beaucoup, le pas sur le soi... Tout pliilosophe de l'Inconscient est prédisposé au pessimisme. Hartmann et ses successeurs en sont la preuve. Ce sont des victimes doubles de l'obscure force sexuelle et des hérédismes qu'elle éparpille. L'automate finit par dominer en eux, appelant à sa suite tous les maux de l'automatisme, dont le pire est l'aveuglement quant à la liberté intérieure. Ils habitent une prison forgée par eux, et ils s'en désolent. Le risque lui-même, vicié par une telle atmosphère et retourné contre le risqueur, se transforme chez eux en appétit du suicide, en aspiration au néant. Il n'est pas de typification plus redoutable ».
(Léon Daudet, op. cit).
que, si je le sentais s'amollir, le siècle restant le même, je rechercherais avidement quelle fibre sest relâchée dans mon cœur ». Le dégoût du siècle est de tous les temps. Il est permis à chacun. Il peut être instauré en système, en acte de foi. Tout le monde ne peut admirer son époque, non plus que ses contemporains, sans réserve. Ce pessimisme-là est plus qu excusable. Il est nécessaire. Il constitue une forme de l'opinion. C'est lui qui s'exprime dans les colonnes des journaux d'opposition, dans les urnes électorales, dans les groupes minoritaires des Parlements. Nous le vîmes professé aux derniers jours du Second Empire par une poignée de Français qui, représentants du peuple, dénonçaient les périls de l'heure à la Chambre des députés, et qui trouvèrent leur récompense au 4 septembre. Les pessimistes de cette catégorie furent maintes fois les ouvriers qui reconstruisirentle bonheur compromis des nations. Il convenait d'en tenir compte dans ce procès des grands désabusés.
Qu'on n'en doute point : nous n'avons nullement l'intention d'assimiler tous les mécontents aux déprimés et aux trembleurs qui, pendant les guerres, mettent les choses au plus bas dans l'instant même qu'elles viennent de faire un indiscutable bond en hauteur '.
Il y a, pour un même mot, deux sens distincts en l'occurrence. Le sens philosophique ne saurait être entaché par l'autre, que M. Alfred Capus, — commentant, le 17 octobre 1916, an Figaro, diverses paroles de M Briand, — appela fort plaisamment, par un trait de sa plume élégante, le pessimisme... mondain. Le texte, au reste, mérite d'être cité : «Le pessimisme... a changé de base : il est devenu la
1. Les mots d'optimiste et de pessimiste ont été dérisoirement afladis par la langue de la politique et des agences. On oublia trop qu'ils naquirent de deux superlatifs latins.
méfiance d'une trop longue durée (de la guerre). L'optimiste fixe une date rapprochée, quoiqu'un peu vague, de la marche victorieuse des armées alliées ; le pessimiste ne doute pas davantage de la victoire, il se contente de la déclarer plus lointaine, renvoyée à une époque indéterminée, et il fait un tableau assez sombre des privations qu'il lui faudra endurer jusque-là. Il y est prêt, l'optimiste aussi. Seulement, ce dernier se refuse à les concevoir. Je connais dans un cercle un vieillard aimable et entêté, partagé entre son ardeur patriotique et sa méfiance naturelle, et qui s'imagine les concilier par cette formule ésotérique : « Je crois à la victoire, mais je ne crois pas à la paix ». Quand on lui réclame un supplément d'explications, il semble vous indiquer que. dès le lendemain de la victoire, on se remettra à vivre sous la menace perpétuelle d'une guerre nouvelle, parce que tel est maintenant le sort de l'humanité ! C'est le genre de pessimiste qui sévit actuellement ».
On reconnaît bien là l'esprit de « veine tenace » qui accompagna, comme un frère, M. Alfred Capus dans sa brillante carrière d'homme heureux. L'auteur est d'un optimisme si persévérant qu'il veut voir un pessimiste en un citoyen qui, tout bien jugé, prononce des paroles fort vraisemblables. Après Tilsitt, la France et l'Europe bénissaient l'inaltérable rétablissement de la paix, et peu de mois plus tard, le sang coulait à flots. L'état de guerre possible, présumable à bref délai, ne sera pas aboli du fait même de la complète victoire des Alliés, et le « vieillard du cercle » est un sage.
Quant à l'opinion exprimée sur la forme du pessimisme français au cours de l'automne. iqi6, qu'il nous soit permis de constater qu'elle est bien... arrondie aux angles. Quoique l'on en voulut, il fut malheureusement fréquent, lors de cette phase de la guerre, de rencontrer des pessimistes qui, loin
de ne pas douter de la victoire, attestaient tristement que notre écrasement dût être certain. Ceci est de l'histoire authentique. C'était, si Ion s'en souvient, le moment où la Roumanie, trahie par Sturmer, après un bel et trop généreux effort vers la Transylvanie, rétrogradait sur son territoire, perdait ses conquêtes tant au nord qu'au sud. Les « pousseurs au noir » annonçaient la prise prochaine de Bucarest par les Bulgares, et bientôt les blés et les pétroles roumains dans les paumes des Allemands. Comme conséquence : la guerre prolongée d'au moins un an. Nous avons tous entendu ces oiseaux de mauvais augure — trop exactement inspirés, hélas — etc'était là un pessimisme quelque peu plus sombre que celui dont fait état le Figaro d'octobre 1916.
Pour s'en tenir à la rigoureuse exactitude et ne rien subtiliser de ce que fut l'exact état d'âme du pessimiste, il faut avouer — et nous devons bien y consentir en cet ouvrage qui se propose d'informer l'avenir en toute loyauté — il faut avouer que le pessimisme fut toujours chez nous plus aigu qu'on ne le laissa entendre dans les feuilles publiques. Il parut aux armées comme parmi les populations civiles. Empressons-nous de dire qu'il fut impuissant à déchirer cette tunique de confiance où se cambrait, contre les coups de l'adversité, la majorité des Français dont la foi ne faillit pas plus, considérée dans son splendide ensemble, avant qu'après la bataille de la Marne.
Aussi nous retrouverons-nous entièrement d'accord avec ceux qui, animés des meilleures intentions, nièrent pendant ces longs mois de combats, l'action détestable des pessimistes et surtout l'état d'exaspération de leur funeste manie. Avec M. Capus et tous ceux qui ramenèrent à de vagues accès de bile. les manifestations, en fait, plus graves delà maladie de r« alarmisme», nous reconnaîtrons que
ce choléra des esprits ne s'est pas et ne pouvait pas s'acclimater chez nous au point de faire d'innombrables victimes. La France était prémunie, vaccinée contre le fléau. Elle n'en a souffert que pour un minimum. Certes, à Paris, dans l'atmosphère des nouvelles incessamment publiées, nous avons su mieux nous défendre contre la contagion que ne le firent nos campagnes*. Celles-ci, qui souffrirent plus que la capitale, avaient tout loisir de compter leurs morts, de déplorer le presque abandon de leurs sources de richesses, le désarroi des cultures et des vignobles. Autant de raisons pour favoriser le lamenta des inquiets.
I. S'il faut en croire M. J. L. rédacteur au Temps (24 septembre iQib), les provinciaux ne connurent pas quel bonheur fut le leur à ne point vivre dans la fièvre des informations parisiennes :
« S'il faut se taire parce que « les oreilles ennemies nous écoutent », on peut souhaiter néanmoins que d'aucuns continuent de discourir pour l'édification même de ces « oreilles ennemies ». Ceux-là forment l'élite des Renseignés qui parcourent la ville, confiant sans relâche à tout venant le secret des dieux. Les « oreilles ennemies » doivent y perdre leur zèle, comme les oreilles amies y perdent leur crédulité.
« Quand le Parisien quitte la province pour regagner nos boulevards, les bonnes gens du midi ou de l'ouest, lui disent : « Ahl que nous vous envions ! Vous allez là-bas, où tout se sait, où tout se dit ! Nous demeurons, nous, dans l'ignorance et dans l'incertitude... ». Et le Parisien se rengorge Bevenu parmi nous, il s'informe auprès des Renseignés. Le premier rencontré l'inonde de sa lumière, le second ne se montre pas moins généreux et le troisième lui prodigue tous ses « tuyaux ». Mais le Parisien ne tarde pas à en perdre la tête. Les confidences se succèdent, mais c'est pour se contredire et s'opposer Nul Renseigné n'est d'accord avec ses frères, et l'incohérence seule les unit. Les « sources » cependant sont claires. Quand la révélation ne vient pas d'un ministre, elle émane pour le moins de son oncle ou de son neveu. Et le Parisien, avide de savoir, ne tarde pas à conclure que la parenté des puissants et leurs intimes ont été doués par le sort d'une imagination qu'envierait plus d'un romancier.
« Gens de la province et d'ailleurs, consolez-vous d'ignorer les secrets de Paris. Vos conjectures ont plus de vraisemblance que la vérité parisienne, et il vous suffit de « tenir » et d'espérer pour n'être point ridicules. Le potin, fruit gâté du temps de paix, est le fruit vénéneux du temps de guerre Les Renseignés ne sont jamais que des sots, car les vrais renseignés sont ceux qui feignent de ne pas l'être. Votre ignorance, citoyens impatients de la Loire ou de la Garonne, vous est plus salutaire que le savoir des incurables bavards parisiens qui vont propageant leurs confidences comme le perroquet les mots qu'ils ne saurait comprendre ». — J. L.
Mais ce n'était point là du pessimisme profond, de celui qui « jette le manche après la cognée ' ». S'il gémissait de la lenteur des décisions, il n'avait aucun lien avec celui qui, sur quelques lèvres, rares autant que peu écoutées, présageait la ruine de nos grands espoirs.
Soutenue par un sentiment de beaucoup plus noble que le béat optimisme, la nation ne laissa pas entamer sa foi par les propagateurs de moroses nouvelles. Encore bien plus se montra-t-elle défiante lorsque les nouvelles fausses et désespérées firent eflort pour trouver crédit. Le moindre relèvement de notre chance, quatre lignes d'un bon communiqué, effaçaient l'impression mauvaise \ Les pessimistes, qui auraient pu être si redoutables, auront perdu beaucoup de temps et repoussé loin d'eux beaucoup de joies. Balance en main, disons, en constatant le peu de nocivité de leurs propos, qu'ils furent plus à plaindre qu'à blâmer.
1. Quoiqu'il en soit ce pessimiste est bien distinct de ce sinistre spécimen qui s'appela le « défaitiste » et qui, honteux et sournois, rêva — quand il n'en parla pas — sur l'idéal déprimant des pacifistes quand même, des partisans de la paix blanche, stigmatisés tant de fois et notamment le 30 août 1917, par le Président de la République, en un discours qui compta parmi ses plus éloquents : de ce discours prononcé à Verdun, lorsque M. Poincaré remit au général Pétain la grand-croix de la Légion d'honneur, retenons le passage suivant : « Convaincue elle-même de ne plus pouvoir obtenir sur notre front une victoire militaire, l'Allemagne s'est réfugiée dans une dernière illusion : elle s'imagine avoir raison de nous par des crises intérieures, et, depuis quelques semaines, elle les annonce avec fracas. Ni ces puériles manœuvres, ni l'infâme propagande qui les accompagne, et que la justice réprimera sans faiblesse, chaque fois qu'elle tentera de pénétrer chez nous, ne réussiront à troubler l'esprit puhlic qui restera digne de notre cause et des admirables soldats qui la défendent. La France tout entière est en guerre : nulle part, elle ne se laissera entamer ».
2. Ces éléments de réconfort suffirent, dans la majorité des cas, à ranimer la confiance publique et à mettre en échec la verve satirique et malsaine des pessimistes ironistes qui accumulaient le sarcasme et répandaient le poison du doute sitôt que paraissait trop fréquemment, dans les textes officiels, cette expression typique, nouvelle, et qui mérite d'être signalée : Situation inchangée.