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CHAPITRE X L'INSTALLÉ

Je suis tombé entre les mains des brigands, et ils m'ont dérobé tous mes biens... Qu'importe ? Ils m'ont laissé le soleil, la lune, l'eau et le feu !

J. Taylor.

Au cours du mois d'octobre 1916, on a commencé à étudier d'un peu près, dans certains journaux de Paris et de province, un type d'indifférent fort curieux, à proprement parler, un demi-indifférent qui, considéré à la loupe, est apparu soudain comme appartenant à une catégorie de citoyens dont le nombre, extrêmement considérable, allait croissant de jour en jour.

Le journaliste qui le premier s'amusa à esquisser un croquis de V Installé ^ croyait innocemment dessiner sur son calepin un objet fortuitement rencontré et assez rare. Mais il ne tarda pas à reconnaîtrequece « spécimen psychologique», loin d'être isolé, pullulait dans notre corps national et que le dansrer de 1' « installation » devait être combattu, non plus comme un mal inoffensif, mais comme un nouveau fléau, quelque chose comme le « toto » de l'arrière.

Divers articles parurent, décelant le danger *.

I. En voici un bref mais bien venu, sous la signature de M. Pierre Mille {Excelsior, i6 octobre 1916) :

« Les « installés dans la guerre » : c'est une nouvelle expression de la

Mais le mal était déjà profond et s'était assez incrusté dans le pa3^s pour qu'une thérapeutique énergique fût conseillée.

Nous n'avons pas ici à rappeler ce qui fut fait pour utilement intervenir et les bienfaits qui résultèrent de la cure. Mais, conduit par l'ordonnance générale du présent travail, à définir l'indifférent, l'optimiste et le pessimiste, avant d'étudier la multitude des nouvelles erronées qu'ils propagèrent pendant des années, et chacun selon son tempérament, force nous est bien d'accorder quelque attention à ce « sujet » né de la guerre et qui restera dans l'histoire de ces temps dramatiques sous la dénomination assez pittoresque et fort juste de r « installé ».

langue française, dont on fait assez grand usage en ce moment, et en général dans un sens péjoratif : n II est installé dans la guerre, vous êtes installé dans la guerre, ils sont tous installés dans la guerre... ». Ça se conjugue à tous les modes, et, quand vous entendez ces conjugaisons, c'est qu'on ne veut pas dire un bien infini des personnes dont on parle.

a Pourtant le sens du verbe est assez vague : il peut signifier qu'on accuse un tel de tirer des bénéfices excessifs du terrible drame où se débat le monde entier Mais cette acception est assez rare. Plus souvent on traite d' « installés dans la guerre » les gens de l'arrière qui commencent à s'y accoutumer.

« Elle n'apas tropchans^é leurs habitudes : le beurre est assez cher, le charbon également, et les pommes de terre ont une tendance à « raugmenter », comme dit ma cuisinière : mais, à part ça, l'existence de ces civils continue comme par le passé : ils ont donc une tendance à prendre le temps comme il vient Certains, même, manifestent une tranquillité béate, inattendue : « Il peut arriver n'importe quoi, et ça durera ce que ça durera. Mais puisqu'il est sûr qu'on battra les Boches, à la fin ! » De là à ne pas faire d'effort, à s'étonner si l'on exige de vous efforts et sacrifices nouveaux, il n'y a qu'un pas, qu'il serait évidemment dangereux de franchir.

« Tout cela est vrai : mais il faut bien dire que cette « installation dans la guerre » a quand même pour cause originelle un optimisme utile, un optimisme dont il faut, après tout, se féliciter. Il est bon que les gens vivent dans la conviction, d'ailleurs raisonnable, et même, on peut le dire, justifiée, que ça finira bien Je considère donc ces « installés dans la guerre » avec une certaine indulgence Je sais bien, d'autre part, qu'il y en a aussi en Allemagne : mais il y en a de moins en moins. C'est, en somme, un signe favorable qu'en France il y en ait de plus en plus ».

Qu'est exactement un installé?

C'est — et on ne le rencontre qu'à l'arrière — un être qui, après trois ou quatre semestres de combats, combats desquels il n'était renseigné que par la lecture des feuilles, a perdu peu à peu la faculté de vivre dans cet état de tension nerveuse, d'enthousiasme permanent qui fut commun à tous les Français, lorsqu'éclata en coup de foudre la nouvelle que Ton allait se mesurer avec l'ennemi d'outre- Rhin.

A cette époque, les pires indifférents s'émurent. Tout le monde se passionna. Quarante-quatre ans de paix armée, une préparation peut-être imparfaite mais certaine, une longue habitude de l'esprit qui nous laissait tous convaincus qu'un jour « la coupe déborderait », tout cela aboutissait à la guerre, à l'écroulement des rêves pacifistes. La partie était formidable. Bien qu'on espérât que le heurt des armées fût aussi bref que violent, on comprenait qu'il ne s'agissait point d'une petite guerre pour la conquête de quelques territoires, et que le problème se posait d une confrontation de races hostiles, problème dont la solution ne pouvait être que l'écrasement de l'une ou de l'autre.

Face à une tragédie aussi énorme, les cœurs impassibles battirent aussi vite que les cœurs ardents à la revanche. On se sentit capable de vivre passionnément, fébrilement, en une exaspération de tous les instants, ces jours rouges dont les premières aubes se montraient déjà si glorieuses pour nos armées. L'entrée à Mulhouse fut la première récompense de ce lyrisme français qui, peu de matins auparavant, s'était exprimé par une Marseillaise éperdue, par une mobilisation magnifique. On n'avait pas voulu provoquer l'ennemi. On ne

demandait qu'à poursuivre les œuvres de la paix. Mais l'attaque s'était produite. La France, avec ses alliés, la soutiendrait autant qu'il le faudrait, aussi bien par l'indomptable vaillance de ses troupiers que par le constant Siirsinn corda de tous ses citoyens non armés.

Ainsi s'alluma dans nos âmes ce feu aux flammes géantes qui rappela, par son intense éclat, les plus belles flambées de patriotisme, aux temps passés. Nos soldats coururent vers l'Alsace comme les vanu-pieds de la Première République avaient couru à Valmy, et si l'on ne vit pas sur la chaussée de nos carrefours se dresser ces estrades au-dessus desquelles palpitait jadis la bande de coton imprimée de l'appel : « La Patrie est en danger », au moins cette inscription fut-elle, peut-on dire, idéalement figurée dans le ciel, aux 5^eux de tous les Français qui tournaient leurs regards vers l'Est,

Ce fut un moment d'ardente foi. On vivait la guerre. On la parlait, on la faisait en s'en parlant à soi-même, on en rêvait. Toutes affaires cessantes, on comprenait bien que le cours des pensées ordinaires était, pour chacun, détourné vers les extraordinaires thèmes que proposaient les communiqués arrachés de mains en mains. On savait très nettement alors qu'il fallait faire trêve à toute occupation, à tout idéal qui fût extérieur aux événements où notre destin se iouait. Les écrivains laissaient l'encre sécher à la pointe de leurs plumes. Les artistes repoussaient leurs pinceaux; les commerçants et les industriels ouvraient à peine leurs comptoirs et ne songeaient plus aux publics, aux clientèles qui, la veille encore, assuraient la prospérité de leurs négoces. D'un commun accord, on ne fixait plus son esprit que sur la guerre. Le pouls de la nation avait pris une accélération soudaine, et la fièvre qu'il dénonçait, chacun la ressentait, brûlante, au creux de ses propres paumes. On suppor-

tait, que disons-nous, on jouissait de cet état anormal et les revers eux-mêmes furent acceptés, quand ils furent connus, comme une phase douloureuse, mais fatale et prévue, dans cet état psycho-pathologique.

Un jour vint où le pouls diminua. Que s'était-il produit ? Pourtant la guerre restait violente, âpre et, comme aux premiers temps, coûtait cher en vies humaines, en territoires et en argent. L avance des Russes puis leur recul en 1915, l'entrée en ligne des Italiens, le déboire des Dardanelles, autant de raisons pour le pays de se sentir fiévreux. Mais une sorte d'accoutumance ne s'était-elle pas faite? Le rythme de l'émotion française, temporairement accéléré, s'apaisait vite après chaque crise et chez beaucoup de nos concitoyens — il serait inexact de dire que ce tut chez tous, — l'ardente fébrilité de 19 14 faisait place à un état moral infiniment plus calme.

Il s'était manifesté là un phénomène connu et qui s'applique aussi bien aux individus qu'aux collectivités. La guerre durait. On avait supposé qu'elle dût finir à go jours. C'était une traite à payer ou à faire payer. Tout le monde, d'un élan pareil, avait travaillé, à coups de capital-foi, de capital-passion, pour faire face et pour vaincre. Mais les trois mois étaient de beaucoup dépassés, les prévisions étaient démenties par les faits. L'échéance semblait alors reportée sine die. Allait-on se maintenir dans cet état d'exacerbation mentale contre lequel on n'avait pu se défendre et qui était d'ailleurs absolument nécessaire, aux premiers temps du corps à corps ? C'était ps5^chologiquement impossible à tout le peuple de l'arrière comme ce l'est, physiquement, à un malade atteint d'excitation nerveuse. Si ce patient ne triomphe pas de lui-même, s'il n'a pas la chance de trouver assez de forces pour réagir, si son organisme ne lui permet pas d'opposer aux

courtes périodes de ses crises de suffisants intervalles de repos, il succombe.

Or, il ne s'agissait pas de mourir. Deux points de vue surgissaient. Le premier était fort noble, l'autre l'était moins. Envisageons-les.

Le pays, averti désormais que la victoire serait disputée j lis qti' au bout, avait le devoir d'organiser la guerre longue puisque la guerre courte était impossible. Il importait de remettre en marche tous les rouages d'un mécanisme peut-être depuis trop longtemps déjà suspendu. Faire des usines, des canons, des munitions, trouver de l'argent, assurer les cultures, reprendre les affaires, en extraire le rendement maximum alors que les soldats réalisaient, eux aussi, le maximum, les armes à la main : telle était l'obligation patriotique de l'arrière.

Or ce n'est point dans l'énervement qu'on peut satisfaire à de si impérieuses nécessités. Les hommes de raison, discernant qu'il fallait brider nos nerfs, s'appliquèrent à persuader le pays, penchant instinctivement vers le même désir, qu'il était indispensable de travailler dans le calme et de substituer à l'appassionato du début, le sang-froid sans lequel il n'est aucune organisation possible. C'était là le point de vue de l'intérêt général, et il était louable sans réserves.

Pourquoi fautil faire plus de restriction en abordant le second point de vue, celui de certains Français pris isolément et dont la seule excuse fut de ne pas se rendre très exactement compte, de ce qu'allait devenir leur état d'esprit, dès le moment où ils décideraient de renoncer à leur attitude passionnée ?

Ceux-là, en s'efforçant et en réussissant bien vite à retrouver tout ou partie de leur sérénité, allaient « s'installer », qu'ils le voulussent ou non, dans un système assez assimilable à celui de l'indifférence.

On allait peu à peu les voir prendre leur parti de la situation, se rallier au principe du « ça va comme ça va » et sans évoluer absolument dans la guerre comme le poisson dans l'eau, ne plus ressentir, ainsi qu'on l'a dit, « les effets immédiats du cataclysme », vivre, somme toute, en une sorte d'embuscade civile, bien attentive à ne point se laisser émouvoir par les généreux appels d'une âme trop chaleureuse.

Mis en garde contre le réveil de ses excitations d'antan, ayant pris ses commodités spirituelles dans une guerre assez prolongée et assez complexe pour qu^on n'en voie plus clairement ni le commencement, ni les détails, ni la fin, T « installé » ne fut bientôt plus ni assez indifférent pour s'en désintéresser entièrement, ni assez intéressé pour éviter l'accusation d'être taxé d'indifférence.

Cette mentalité fut-elle contagieuse ? Se répanditelle par l'exemple ? Ou fut-elle le résultat d'une éclosion spontanée, venue à son heure, parce que le temps de l'incubation était accompli et qu'il fallait que le germe, cultivé en une serre désormais mise à la tiède température qui lui convenait, se transformât dans un milieu enfin favorable à sa fécondation ? Toujours est-il que « l'installé » pi'O domo, l'égoïste sans le savoir, r« accoutumé à la guerre » se multiplièrent promptement.

Installé celui qui apprenait avec le minimum d'affliction visible la mort, au front, d'un soldat qu'il avait connu plein de santé un mois plus tôt. Installé celui qui tolérait sans un sentiment de vive compassion la vue d'un groupe de blessés. Installé celui qui, tout en lisant avec soin les nouvelles de la ligne de bataille, savait commander à ses mouvements de colère, aux mauvais jours, et à ses gestes de joie, à l'heure des bonnes nouvelles.

Installés tous ceux qui, de la g-uerre, situation provisoire, état de transition, avaient fait, pour leur

commodité et leur quiétude, un état permanent et une situation fixe.

Ceux-là s'apparentaient par delà les âj^es, à ces individus rassis qui, après avoir, avec tout le monde, acclamé Mirabeau répondant vertement à de Dreux-Brezé, au nom de la nation, s'étaient insensiblement saturés des terribles spectacles révolutionnaires et voyaient passer, d'un regard sans éclat, quelques années plus tard, les charrettes où tonnaient les suprêmes paroles de Danton et où coulaient les dernières larmes de Lucile.

Cousins aussi, nos installés contemporains, de ces Français qui, en 1813, vaquaient à leurs besognes régulières, l'âme aussi peu agitée que possible, tandis que l'étoile déjà pâlissante du César déclinait au ciel de l'Histoire et que s'amoncelaient à l'horizon les nuages noirs chargés d'une foudre qui devait peu après venir éclater au-dessus même de la capitale.

Le Moniteur, voici un peu plus d'un siècle, avait favorisé la propagation de cette apathie dans les masses. Tous n'en étaient pas frappés, certes, mais elle devait être plus fréquente que nous ne nous l'imaginons, rétrospectivement, en lisant le récit de ces époques violentes. Ceux qui, dans cent ans, étudieront notre grande guerre, auront peine à croire que Vinstallé fût autre chose chez nous qu'une exception. Ils n'admettront pas volontiers que bien des gens aient attendu quiètement la conclusion des traités, après s'être bien promis d'économiser leur bile. Les Français des dernières années de l'Empire, disions-nous, trouvaient dans le Moniteur et les feuilles contrôlées par une sévère autorité, des moyens quotidiens de cultiver leur péché mignon. Nous avons vu ici même, en étudiant la Fausse Nouvelle du Consulat et de l'Empire que Bonaparte aussi bien que Napoléon prirent toujours un soin attentif à épargner à nos

ancêtres la secousse trop rude qu'eût pu provoquer en eux la divulgation brutale d'un revers. Si le consul et l'Empereur surent gériialement galvaniser la France par l'annonce des victoires, ils surent étouffer pour partie la révélation des infortunes de la guerre. En même terops que Napoléon proclamait le triomphe d'Austerlitz, il faisait imprimer — nous l'avons constaté — que Trafalgar était une opération malheureuse certes, mais due davantage aux mauvais coups de la tempête qu'à la manœuvre des marins anglais.

Ainsi était entretenue une confiance qui pouvait, qui devait encourager, sinon pleinement excuser, V installation de bien des Français dans une psychologie de tout repos.

Il n'en aura pas été autrement pendant la guerre de l'Entente contre les peuples confédérés. La Presse, disions-nous aux premières lignes de ce commentaire, a assez énergiquement secoué aux épaules l'installé d'octobre igi6, pour tenter de l'éveiller de son rêve et de le ramener au plus juste sentiment de la réalité. Cette presse-là a fait, concédons-le-lui, son devoir. Elle a cette mission-là aussi de mettre le pays en garde contre l'accoutumance, erreur funeste s'il en fut. Mais force est bien de dire qu'elle soulignait là l'existence d'une infirmité de l'esprit public dont, pour une assez large part, la responsabilité remontait à elle-même. Nous n'avons pas à considérer s'il eût été désirable que les journaux prissent, dès leur premier article écrit sur la guerre, l'habitude de ne point arrondir les angles, de dire la vérité telle qu'elle est. La censure d'ailleurs eût refréné cette sincérité ; elle n'eût jamais admis que le peuple doit savoir toute la vérité ^

Mais, avec le recul du temps, il est possible de dire que la presse française, dans la meilleure

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