‹ Les fausses nouvelles de la grande guerre (volume 2)Chapitre 30 sur 46 · I. Voir notre chapitre sur le Mensonge, tome II · texte numérisé non relu

I. Voir notre chapitre sur le Mensonge, tome II

intention du monde, a adopté une doctrine, en fait, assez peu flatteuse pour nos compatriotes. On a cru qu'ils n'auraient pas des vertus d'endurance suffisantes pour leur permettre de vivre pendant une longue suite de mois, en recevant chaque matin communication de tout ce qu'il était possible de leur faire connaître, de par l'autorisation même des censeurs.

Une littérature toute spéciale a été adoptée qui n'a pas peu contribué à susciter la naissance de la race installée : ce fut la littérature du « Tout va bien )),la métaphore soufflée des leaders de première page, la phraséologie des tabarinades et des boniments d'estrade ivoir le chapitre de Y Indifférent) à tout bien juger, indig'nes dun grand peuple.

Si les faits que laissaient passer le ciseau d'Anastasie avaient été imprimés avec de sobres et stricts commentaires, tout eût été au mieux. Nous eussions connu la marche des faits, les circonstances réconfortantes et celles qui l'étaient moins, par un double mo3^en d'information qui eût été ramené 1° à la dépèche d'ag'ences et au communiqué, 2° à l'analyse de cette substance quotidienne par des écrivains compétents. Par malheur, à côté des rédacteurs militaires qui, au reste, ne sont pas complètement innocents de cette manie de l'amplification et de la superfétation dont nous regrettons la prodigue jactance, se sont installés les « grands bavards », les beaux parleurs, les auteurs qui ne savaient écrire qu'en langage pavoisé. Ceux-là, habiles assembleurs de mots sonores, ont, en voulant agir au mieux, fait souvent un mal extrême. Ils ont habitué une large part de la nation à une quiétude excessive. Tout le monde n'a point le discernement de déchiffrer en un article clamé à travers une bruyante conque, ce qu'il 3^ a là de vaine rumeur et de solide argumentation. On a fait au peuple français la singulière et tant regrettable

injure de croire qu'il avait besoin d'être plusieurs fois par iour remonté par des périodes de rhétorique. On voulait, à la faveur de ces écrits, lui maintenir cette fermeté qui virilise les âmes et qui, en les mettant à la hauteur des situations, les solidarise étroitement, intimement avec la gravité des circonstances. Mais, par un fâcheux accident de raisonnement, on n'est, dans la plupart des cas, arrivé qu'à remplacer, en ces pages de brio, les principes actifs par des calmants et des assoupissants. Et il n'est pas exagéré de dire que plus les trombones et les lyres des grands aèdes du journalisme répandaient de magnifiques accents dans la conscience française, plus l'intérêt véritable que l'on devait porter aux phases de la guerre s'émoussait par une trop grande confiance en la sécurité de l'arrière, pour le présent, et en la victoire, pour un temps toujours prochain.

Il y aurait à faire une étude spéciale et fort curieuse de cette trituration de l'opinion, de cet art systématiquement pratiqué par beaucoup trop de .ceux qui ont la charge de la nourrir, art selon lequel on la gava d'un optimisme béat, qui aboutit, à force de suralimentation, à l'intoxiquer d'une apathie de mauvaise qualité : celle que partageaient tous les installés.

A ceux-ci, il suffit d'un coup d'œil jeté sur le journal et sur l'article claironnant, pour se confirmer dans leur calme expectative, pour se maintenir en leur position confortable, intermédiaire entre l'optimisme et l'indifférence.

Nous devions faire allusion ici à cette action de certaine presse sur le sentiment public. On observera toutefois que nous avons attendu, pour aborder ce sujet, d'avoir d'abord épuisé la série des autres raisons, de ps5^chologie plus profonde et plus humaine, qui ont amené beaucoup de nos concitoyens à pratiquer ce sport de tout repos « l'instal-

lation en temps de guerre ». C'est qu'en effet, le rôle des périodiques répartiteurs de confiance excessive et de sérénité narcotique, ne vient qu'en annexe dans la question. Les journaux auraient-ils évité l'erreur d'endormir la vigilance des esprits tout en voulant la susciter, qu'ils n'auraient pu combattre ce phénomène naturel de l'accoutumance, au cours de tant de mois. Il devait se produire et V installé n'a rien de monstrueux \ On le rencontre en France. Il est en Russie, en Angleterre, en Italie, et partout, sans excepter les Empires du Centre. Et il se subdivise en variétés nombreuses, suivant la gravité de sa maladie et l'induration de son égoïsme. Ce n'est pas lui qui gémira le moins, pourtant, chez les peuples vaincus au jour du règlement des comptes, et l'on entendra ses chaleureux bravos, chez les vainqueurs, quand les troupes reviendront sous le laurier. L' « installation » n'est pas un mal incurable.

I. Il vaut mieux, tout compte fait, en rire que s'en indigner outre mesure. C'est bien ce qu'a pensé M. Paul Geraldy. dans son charmant ouvrage : La Guerre, Madame (Crès et C'"), où il relate ce dialogue) :

— Voilà déjà treize mois que cela dure, dit-elle. Tout de même, en y réfléchissant, le temps a passe asse:^ vite.

— Ah ! ça, mon petit, fais-je avec force, c'est le plus joli mot de la guerre.

Cette note d'humour est à rapprocher de cette réflexion « installée » si souvent entendue par les permissionnaires

— Tiens, encore vous? Toujours en permission, alors .''

Sans doute ceux qui tenaient cet aimable propos, devant le poilu, avaient trouvé le temps moins long que lui, pendant les quatre mois écoulés depuis sa dernière visite.

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