CHAPITRE XI
(1 Vous avez une censure absurde ! ))
M. Ellen Prévôt, à M. A. Briand, président du Conseil. — Séance de la Chambre : 13 décembre 1916.
« Messieurs les blanchisseurs auraient tort de croire que tout s'arrangera. A lessive, lessive et demie.
Nous ne promettons pas d'enlever les taches : nous nous proposons, au contraire, l'heure venue, de les faire apparaître, sous le battoir ».
Lucien Descaves.
Il convient de faire en ce livre une part à la Censure.
Elle a tenu beaucoup de place dans les propos du temps présent et si elle n'a pas joué un rôle formidable, ce n'est pas qu'elle n'ait fait d'incessants efforts pour se prendre au sérieux. Elle est née un beau matin du désir qu'avaient nos gouvernants d'entretenir, par un moyen de prudence, certaine union sacrée de qui pourtant l'on disait que, solide sur ses fraternelles bases, elle irait croissant et progressant de jour en jour.
Dame Censure, molosse femelle, retrouva dès le berceau son disgracieux prénom d'Anastasie et les mauvaises fées mirent aussitôt sur ses langes une longue paire de ciseaux. Elle s'en servit dans l'instant même et, plus vite qu'Hercule enfant n'étrangla le fameux serpent, la nouvelle-née s'escrima,
avec un discernement variable, à ouvrir de larges fenêtres dans lesjournaux de nuances les plus disparates. Le jeu ne manqua pas de l'intéresser beaucoup. L'appétit vient en mangeant, dit le vieux proverbe de chez nous. Le goût de couper s'acquiert sans doute, lui aussi, en coupant, car en peu de mois, la Censure devenue une fort importante personne, coupa avec une virtuosité qui lui attira beaucoup d'éloges et encore beaucoup plus de reproches. On eût dit qu'elle n'avait jamais fait que cela depuis les temps des temps. Et pourtant c'était une demoiselle tout à la fleur de lâge. Mais elle avait eu, dans le passé de notre histoire, des tantes etdesgrand'tantes qui, à leur époque, s'étaient montrées fort expertes à taillader dans les articles et les pensées suspectes. Elle voulait vraisemblablement ne pas démériter de ces ascendants, et comme sous le premier Empire, comme sous le second, elle tailla de pointe et d estoc avec une maestria stupéfiante. Pour la servir, une foule de sujets s'étaient fait accréditer auprès d'elle. Certains étaient civils et d'autres étaient militaires. On dit que certains étaient civils qui auraient dû être militaires, mais c'est là, cro3^ons-nous, une de ces ordinaires calomnies qui amusent les baguenaudiers et auxquelles ne doivent prêter aucun sens les gens sérieux. Toujours est-il qu'Anastasie fut très entourée. Elle possédait plusieurs palais, où elle travaillait tour à tour et tout ensemble. Le téléphone ne cessait de vibrer dans ses bureaux.
C'était un directeur de journal qui implorait l'Inexorable pour que l'on eût pitié d'un tout petit entrefilet bien innocent, et qu'on épargnât à une copie sig'née d'un nom sonore le déshonneur d'une mutilation. C'était un rédacteur en chef qui protestait avec amertume contre l'arbitraire d'une vivisection par laquelle se trouvait défiguré un beau morceau de haultes lettres.
C'était un secrétaire de rédaction qui déclarait ne pas vouloir s'incliner devant la décision de l'acharnée coupeuse pour la juste raison qu'en sa feuille émasculée, il ne reproduisait — strictement — qu'un article déjà imprimé autre part et non censuré. C'était un secrétaire encore qui s'insurgeait parce que la veille on avait saisi son numéro, bien qu'il fût aussi candide qu'un poupon au premier vagissement.
Il y avait infiniment d'autres sujets de conversations entre la Censure et le monde extérieur. Rendons cette justice à l'aménité du caractère français que, de part et d'autre, on prenait rarement feu. Les fonctionnaires censeurs et les plus bouillants journalistes trouvaient le plus généralement un terrain de conciliation, et le dialogue, un peu tendu aux premières phrases, s'achevait vite en des grâces et des amabilités. A tout bien juger, le journaliste cédait quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent. Il sentait, d'instinct ou de raisonnement, qu'il n'y avait pas grand intérêt à jouer au plus malin. L'interlocuteur, à l'autre bout du fil, pouvait toujours avoir le dernier mot, en invoquant la décision suprême du président du Conseil. A quoi bon casser les vitres avec des gens qui ont le moyen de vous casser comme verre !
Le mieux et le pire que l'on fit fut de couvrir la « caste des censeurs » d'un mépris élégamment déclaré sous des apologues et des fioritures. Rarement on s'emporta jusqu'à jurer qu'après la guerre on ne serrerait plus la main des « domestiques d'Anastasie », surtout s'ils appartenaient à la presse. Pourtant la parole d'anathème fut prononcée : il est peu à supposer que le serment soit tenu jamais.
La fonction de la Censure était d'arrêter au passage toutes les nouvelles intéressant de près ou de loin les secrets de la défense nationale, et, d'autre part, d'en agir de même avec toutes les informa-
tions qui pouvaient rallumer dans le pays, par la puissance dangereuse des polémiques, le feu des passions politiques.
Elle étendait également ses attributions jusqu'à surveiller d'un regard constamment en éveil, tout ce qui pouvait être imprimé concernant les secrets diplomatiques, les négociations en cour, la propagande. Plus d'un ministre même, pour avoir laissé échapper dans une interview, quelque révélation anticipée, sentit le froid du ciseau et vit lacérer ses déclarations.
Maintes fois la Censure sortit du champ si vaste pourtant, où l'on eût pu croire qu'elle dût se trouver à Taise. Admettons qu'elle ne fit ces escapades que pour le Bien et sans acrimonies personnelles ; mais on sourira de pitié plus tard quand on lira tels exemples de littérature d'information où les branches du fer aip-u se crûrent dans l'oblio-ation de crisser. Car le livre— complet, non censuré, — sur la Censure sera écrit par quelqu'un : il mérite, en vérité, de l'être V L'heure de la paix ayant sonné, ce chapitre de la guerre prendra place dans la grande histoire des rouges années et l'auteur qui nous redressera en vraie grandeur la silhouette de la Dame coupante, celui qui nous contera ses scrupules excessifs, ses erreurs, ses lourdes gaffes, ses SA^stèmes préconçus et ses vaines prudences, sera le bienvenu : il fera une œuvre bien intéressante, certes, l'historien qui détaillera par le menu, avec tous ses à-coups et ses petites misères de tracasserie, ce que fut cet interrègne de la liberté de la presse.
I. Plus d'un ouvrage a déjà été conçu dont]a Censure, soit à travers les âges, soit pour une période déterminée, a fait Tobjet. Mais il est ici question du livre qui nesaurait être écrit pendant cette guerre — à cause de la Censure même — et ovi sera retracée l'histoire de cette petite tyrannie, qui, pour avoir ses bons côtés, n'en eut pas moins de très détestables.
L'institution d'une censure s'imposait-elle pendant que nous défendions notre pays contre l'invasion étrangère ? Est-il vrai que les bureaux spéciaux où fut épurée la matière journalistique quotidienne aient contribué, par leur labeur patient, à endiguer les mauvais courants qui nous auraient pu emporter à des extrêmes fâcheux ? Nous laisserons à d'autres le soin de répondre à ces deux interrogations délicates. Notre mission n'est point là,. Mais nous pouvons néanmoins constater que, concernant la. sagesse intérieure du pays, l'œuvre utile de la Censure se réduisit à peu près au néant. Assurément, elle feignit d'arracher les crocs de ceux qui voulaient s'entre-déchirer. A tout bien considérer, ceux-là furent-ils si nombreux ? Si Ton peut, avec déjà un peu de recul, déclarer et écrire sans redouter d'être sérieusement contredit, que jamais en France l'animosité des partis n'abdiqua, on doit toutefois consentir que, dans tous les camps qui nous séparaient avant août 191 4, on eut, longtemps, la saine raison de ne point engager d'autre combat que celui auquel tous devaient consacrer leurs provisions de haines et de talents : le combat contre l'ennemi envahisseur. La Censure enfonça des seuils ouverts lorsqu'elle dit son intention d'empêcher les Français de se sauter à la gorge. Ils avaient bien autre chose à faire !
Si elle n'avait pas mis dans son programme d'action de cisailler les articles, pour le cas où les groupements politiques, les tenants de telle ou telle conception gouvernementale, se fusilleraient à adjectifs portants, la Censure aurait vu se livrer aussi peu de batailles dans les feuilles publiques qu'elle eut, en intervenant, la prétention d'en éviter.
Les escarmouches auraient, cela est bien possible, été plus vives, les attaques et les ripostes plus directes ; mais, qu'on en soit bien assuré, les combattants se seraient arrêtés en bon chemin dès
qu'ils auraientaperçu que leurs dissentiments étaient de nature à partager un pays dont le devoir majeur consistait à rester uni. Il est arrivé que le tact français perdit pied, au temps de paix, lorsqu'il fut question d'échanger des javelots entre droite et gauche des Parlements. Mais il sut le plus généralement se ressaisir, aux heures critiques, et jamais il n'aura été plus maître de lui-même que pendant cette guerre où le sort de la Patrie ne fut jamais plus aventuré.
D'ailleurs, la Censure, tout en faisant de son mieux n'a pu empêcher que les petits combats de l'arrière ne fussent engagés en permanence, et que Idiguerilla des journaux ne conservât toute son activité, malgré les coupures, dès le jour que, notre première stupeur passée, nous commençâmes à nous souvenir que nous n'étions pas faits pour vivre en harmonie. La Censure, pour faire son métier, passa ses nuits à taillader les articles de Clemenceau, d'Hervé, de Jacques Dhur, de 31aurras, de Charles Humbert. Chacun de ces hommes représentait une forme d'opinions, un groupe de Français, de points de vue souvent diamétraux. Almeyreda et Arthur iMeyer sentirent entre leurs côtes la même insinuation du même fatal ciseau. Ils laissèrent une part d'eux-mêmes à la « chirurgienne », mais r'épiderme et les os, reconstitués dès le lendemain, redonnèrent corps, sous des apparences atténuées, aux propos condamnés la veille.
Personne ne s'y méprenait. Chacun avait pris l'habitude de lire entre les lignes. On s'était exercé — qu'on lûtle Gaulois ouïe Bonnet rouge, V Homme enchaîné ou l'Eveil, le Journal ou V Action française, la Victoire ou la Croix, — à suppléer par la pensée à tout ce qui n'était pas écrit, et il est à présumer que, maintes fois, l'imagination du lecteur outrepassa la pensée de l'écrivain.
Ce n'était donc rien entraver du tout que de
barrer la route, par un travers de ciseau, à des idées qui, plus troubles et plus nuisibles que si elles eussent été imprimées, éclataient dans le blanc des « censuré » et résonnaient fréquemment avec plus de vacarme que si elles eussent été épargnées par la grande étouffeuse.
La Censure ne fit pas que celui-ci cessât de réclamer son Roy, que celui-là n'appelât le dictateur pour le plus prochain jour, que cet autre ne fit le procès des généraux et des gaspilleurs d'énergies, et que cet autre encore ne demandât la peau des députés. Chacun parla à mots couverts pour son public. Et le public découvrit les mots, sans peixie, même quand ils n'avaient pas été composés à la linotype.
La vérité est que — c'est au moins notre sentiment — le peuple français eût tenu pour de la démence le fait de se tendre exagérément les nerfs sur des questions intérieures, alors qu'en appliquant l'oreille contre terre, il pouvait, des bois de Boulogne et de Saint-Cloud, entendre la rumeur du canon de Noyon, par temps favorable.
Les rancunes sourdes et les grands projets de mêlée restèrent dans le statu quo. Et pour dire toute notre pensée, une circonstance se fût-elle présentée qui eût permis, sinon excusé, un coupable oubli de la trêve fraternelle, l'occasion eût-elle surgi où les Français se fussent vus prêts à se quereller plus âprement, qu'ils eussent, au moment de faire la grande sottise, laissé tomber les armes pour retourner chacun à leurs affaires.
Dans les douze premiers mois, on n'eut pas le loisir de songer à éveiller les désaccords. Dans les douze autres mois et ceux qui suivirent, les plus décidés n'en eurent jamais sérieusement le courage. Si un observateur s'applique, plus tard, à retracer ce que fut la psychologie profonde, j'allais dire occulte, d'un grand centre comme peut l'être
Paris, il devra avoir la probité de nous dire ce qui n'aurait pu être dit à haute voix, dans la minute que nous écrivons ce chapitre ^ Il établira la vérité selon laquelle la capitale, sans être indifférente au drame géant, — ce serait bien médire d'elle que de croire à sa désaffection pour les braves du front, à sa lassitude, à son aveulissement ! — s'efforçait néanmoins de ne pas se laisser dominer par l'obsession constante de la guerre, se consentait des distractions, des occasions de rire, de courtes vacances de cette gravité que les Sages eussent aimé lui voir pratiquer sans défaillance. Le sentiment des poilus, à cet égard, resta formel : il était exact et partit d'une juste observation. Paris n'était pas, rigoureusement, ce qu'il eût dû être. Faute légère, dira-t-on. Soyons francs : faute quand même.
Non on n'oubliait pas, mais on n'avait plus la force de vivre heure sur heure, dans le tragique. Hormis ceux qui pleuraient des morts, hormis ceux qui servaient les blessés, il y avait, pour la majorité des autres, accoutumance (et le mot a été inventé à cette époque) installation '. Les provinces « s'installaient » peut-être moins. Nous n'oserions pas, par faute d'une documentation rigoureusement fondée, écrire qu'elles furent, sur ce point, à l'image de Paris.
Désaffection relative, répétons-le, mais qui suffit à interdire aux historiens futurs, à ceux du « tout en beau et tout en noble » le droit d affirmer que notre grande ville fut un modèle absolu de persévérance dans les sévères devoirs du civil d'arrière lorsque la patrie fut en danger.
Pourquoi cette digression ?
Pour ceci : elle tient à notre sujet même. Ayons la conviction qu'une population citadine qui — ne