I . Décembre iqi
a Voir par ailleurs, le chapitre sur Y Installé.
fût-ce que pour une moindre part — eût la propension de chercher à délayer son vaste souci de guerre dans un peu d'oubli artificiel, n'aurait pas eu davantage la constance de se passionner, pour des questions de beaucoup plus secondaires en l'espèce, et où se seraient rencontrés face à face, non plus des soldats allemands et des soldats français, mais des polémistes socialistes et des polémistes radicaux ou monarchistes.
Petites affaires que tout cela, au regard de l'Autre.
En réalité, si nos compatriotes, ou à peu près — nous faisons ici une réserve pour ceux, assez nombreux, qui secrètement désiraient la paix, — gardèrent la bonne attitude qui convient aux citoyens d'un pays atrocement meurtri par la main du plus brutal étranger, extrêmement clairsemés eussent été ceux qui auraient eu le ressort suffisant (et néfaste) pour continuer longtemps d'ardentes querelles civiles autour des vains problèmes de la politique, dans le cas où la Censure n'aurait pas revécu de ses anciennes cendres avec mission d'obvier aux dissentiments éventuels \
C'est dire que Dame Anastasie s'est exagéré l'importance de ses attributions sur le chapitre de la paix intérieure et que ses apologistes, s'il s'en trouve jamais, devront, dans leurs écrits, lui épargner le ridicule de saluer en elle un garant d'harmonie nationale, un Sauveur de la Patrie.
On comprendra mieux que les censeurs aient pu utilement exercer leur contrôle dans le domaine, non point seulement de la fausse nouvelle, mais, fausse ou vraie, de la nouvelle de guerre. Le zèle d'un écouteur aux portes pouvait, à tout instant, surprendre quelque mystérieuse décision ; le journaliste-renard à la chasse s'ingéniait, dans les meil-
I. La Censure parut considérer M. Clemenceau et son journal l'Homme enchahié comme des perturbateurs de l'union sacrée. Aussi
leures intentions, à ramasser un morceau d'information, à le porter à son directeur, à le publier tel qu'il le recueillait où à ladorner pour lui donner belle figure, à la façon que les bouchers ont de parer la viande.
C'est pour des « coups de reportage » de ce genre que nous avons perdu des batailles en 1870. Si le mot reportage n'existait pas alors, au moins la pratique de Tindiscrétion nous valut-elle de sanglants déboires.
En conséquence, une censure relative aux faits d'ordre militaire devint nécessaire sitôt que l'on se battit. On y poussa les précautions jusqu'à refuser aux quotidiens la possibilité d'insérer des prévisions météorologiques. Ce n'était pas, du reste, porter trop loin la terreur des fausses nouvelles : il y avait à cette prescription des raisons très plausibles.
Mais où le contrôle de l'information par les censeurs devient, en morale pure et par dessus leur tète, intéressant à envisager moins digne d'éloges sans réserves, c'est lorsque l'on prend conscience, que la Censure en vint, fatalement, à se constituer, en quelque sorte le vaguemestre de fausses nouvelles dans la nation.
Reconnaissons cette vérité matérielle que la Censure ne fabriqua jamais de fausses nouvelles. Rien ne Ty autorisait et ce n'était pas dans ses moyens. Mais considérons le Cofiinuiniqué.
Le communiqué rédigé et expédié au ministère de la Guerre par le Grand Quartier général, se cristallisait généralement sous une forme condensée,
leur fit-elle d'innombrables tracasseries. Elle n'aboutit en ceci qu'à créer une classe de nouvellistes d'un genre spécial. L'Homme enchaîné — et d'autres journaux, harcelés de même, imitèrent son exemple — envoya à ses abonnés, ainsi qu'aux sénateurs et aux députés, sous pli fermé, les articles censurés. Cette adroite mesure constitua, de fait, une catégorie de gens « bien informés » qui répandaient, à travers la ville, des commentaires dont ils avaient eu, seuls, connaissance.
celle-là même qui était livrée aux journaux pour l'instruction du public. Or il a été dit, et le fait fut authentiqué bien des fois, que, sans être une fausse 7ioiroelle à proprement parler — ce sera en effet l'honneur de notre pays de n'avoir jamais truqué les Bulletins comme l'ont fait cyniquement nos ennemis, — ces communiqués, pris au pied de la lettre, ne disaient pas tout, retenaient tels détails, tels chiffres, qui devaient n'être connus que plus tard. Donc publié dans cette forme, exacte au fond, incomplète quant à V ensemble des circonstances, ce communiqué, aux yeux d'un témoin strict, n'exprimait pas, comme il le prétendait, le cours des plus récents faits de guerre On estimera que c'est là un distinguo sévère et qu'il y avait de louables raisons à ne dire que ce que l'on voulait dire. Cela est parfaitement fondé. Mais à considérer la question dans son absolu, il est moralement évident qu'un tel communiqué, ainsi composé, n'était pas celui qu'eût tracé un fidèle amant de la Vérité, si des considérations majeures ne l'en avaient retenu.
L'analyse méthodique du communiqué juxtaposé à la réalité, quand elle sera pleinement connue, établira que, dans la très grande majorité des cas, les bulletins bi -quotidiens furent de blafardes synthèses où le dieu Mars aurait eu de la peine à reconnaître ses œuvres, La censure, en donnant libre passage à ces communiqués vrais, mais incomplètement vrais, collabora à la mise en circulation de nouvelles « distillées » qu'avec un peu de sévérité on peut assimiler à des nouvelles fausses. Ceci n'était que demi-faute encore. Hors cela, il y eut des fautes aussi généreuses que les premières dans leur principe puisqu'elles voulaient nous éviter la panique, mais, en réalité, toutes parées d'une discrétion aussi redoutable, plus redoutable même que n'eût pu l'être la simple franchise.
Quand nous lûmes tout à coup, certain matin de fin août 1914, l'annonce de ce fait foudroyant : « Sur la Somme ! » on ne comprit pas tout d'abord. Les renseignements antérieurs étaient confus, hésitants, ouatés de brouillard. On savait mal la phase terrible, la retraite du Nord. Mais on ne mesurait pas l'étendue de ce que l'on peut, sans périphrases, appeler le désastre, aujourd'hui Et tout à coup, venue du Grand Quartier général, tombait des bureaux de la Censure, encore enveloppé mais indiscutable pourtant, le lourd aveu péniblement préparé sous des textes amorphes : nous étions rejetés sur la Somme. L'ennemi était profondément entré sur notre territoire. Paris pouvait craindre un nouveau siège si quelque retour de fortune, si la vaillance de nos soldats pressés coude à coude face au flot allemand, ne réussissaient à le sauver.
Exemple mémorable et qui suffirait à illustrer l'attitude d'Anastasie, chargée entre autres missions de filtrer et de retenir les nouvelles trop alarmantes, et tenue de laisser passer des nouvelles trop optimistes, que, si elle avait été un dragon de vertu et non un instrument de gouvernement, elle eut biffées comme les autres.
Rôle difficile, et qu'il est plus aisé de critiquer que de tenir, nous en convenons.
C'est cependant sur ces « vérités condensées » que les chroniqueurs militaires — généraux et colonels — brodaient, avec une ingéniosité infatigable leurs commentaires dans les journaux. Amplifications sur l'Approximatif, digressions sur la Réticence, jeux de casuistique vaine, qui. inspirés par les communiqués de l'Etat-Major, ne furent pas sans être souventes fois châtiés - et châtrés — ■ pour avoir voulu lire par-dessus les réserves des textes officiels et déduire à travers les ténèbres de l'oracle. D'un ciseau particulièrement sévère, la
Censure entailla ces colonnes de raisonnements stratégiques qu elle savait pourtant justifiés en de nombreux cas et y détacha, pour les jeter au panier, tout ce qui lui semblait outrepasser l'orthodoxie de la doctrine des grands chefs. Les annalistes jamais ne se rebutèrent; avec une patience archangélique, ils se laissèrent enlever des lambeaux de chair par le Shylock aux longs ciseaux, et le lendemain recommencèrent à échafauder des possibilités sur le rare béton que le Haut Commandement, en termes concis, proposait, comme matériaux, à leur zèle de bâtisseurs d'hypothèses. Assimilés aux bavards de coins de rue, aux nouvellistes trop Imaginatifs, aux menteurs de cafés, les rédacteurs militaires burent toutes les humiliations, des mois, des mois, et des mois encore, devant leurs articles désarticulés, arlequinés de blanc et de noir.
Comme constance dans l'observation d'un devoir accepté, — on mettra dans cette assertion toute l'ironie que l'on voudra, — nous ne connaissons rien de plus robuste, sinon la belle ténacité de nos poilus, parmi les rangs desquels, au fond des tranchées, le canon ennemi — cette autre censure — ménageait chaque jour des vides, hélas, tout éclaboussés de sang.
On s'explique que la parcimonie des communiqués et les coups de ciseaux des censeurs aient généreusement favorisé l'éclosion et la circulation des canards. Nous disions, il y a peu, que blanchis inexorablement lorsqu'ils traitaient de questions de politique intérieure, les articles polémiques suggéraient, par leurs blessures mêmes, dans l'esprit du lecteur, des interprétations souvent pires que la réalité du texte « échoppé ». Ainsi en alla-t-il pour les renseignements provenant du front, lorsqu'ils furent publiés avec de profondes entailles. Dans le champ du « blanc » la Folle du logis se prit à galoper comme cavale en liberté. Et il n'est peut-être pas
un paragraphe censuré qui n'ait été lu péjorativement par les Français dont le naturel est, on le sait, d'aimer déchiffrer les devinettes.
Le nom d'un général envoyé en mission ici ou là, était-il, dans le texte, écrasé par la Censure ? Avant la fin du jour, tout Paris désignait vingt différents généraux et chacun choisissait selon son tempérament. Il n'en pouvait être autrement. La Censure, pour ne pas instruire les ennemis, devait effacer le nom. Les Français, pour ne pas faillir à leurs habitudes de penser vite et de se faire opinion sur toutes choses, devaient remplacer vingt fois le nom biffé. C'est un cercle vicieux et les censeurs avec Jacques Bonhomme y tournèrent sans pouvoir en sortir.
Avec les informateurs professionnels de la guerre — soldats en disponibilité qui se battaient la plume en main — les civils, les citoyens qui ont pour profession décrire l'histoire matin sur matin, les journalistes de tout poil, et même les conteurs, les romanciers, les auteurs qui, dans leurs guitounes réussissaient, sous lobus, à tracer des pages de guerre, tous, furent opérés gratis sur la table d'Anastasie ^ . Certains journaux passaient quotidiennement sous le chloroforme. Cent sujets 3^ étaient, par des ablations prestement faites, soustraits à la curiosité publique. Ces journaux amputés n'étaient pas les moins lus. Ils protestaient et tenaient à peu près ce langage : « La Censure, par ses excès, agit comme si elle prenait à tâche d'affoler l'opinion. Qu'arrive-t-il? disent nos lecteurs. Que nous cache-t-on ! Quels événements troublants s'accomplissent? Xe sont-ce pas autant de périls menaçants, dont pour nous mieux rassurer sans doute, on laisse soupçonner l'existence, dans telle feuille, alors
I. Ceux qui se refusaient au scalpel payaient leur obstination, soit d'une amende, soit, plus souvent, d'une suspension variant entre un jour et un mois.
que la moindre allusion sur le même sujet, disparaît dans tel autre organe? Gouvernants, prenez garde. Votre censure s'énerve. En s'énervant, elle perd toute mesure. Elle méconnaît l'esprit français. Nous sommes un peuple avide de lumière. Les plus dures vérités ne nous effraient pas quand on nous les expose sincèrement. A quoi bon laisser croire que là où s'étalent les « fromages blancs » des journaux, apparaissaient de sinistres révélations? En réalité et vous le savez, ce qu'on ne lit pas ici aujourd'hui, on le lira demain ailleurs, à moins qu'on ne l'aie déjà lu la veille ^ . Faites de la censure militaire, soit. Diplomatique ? Passe encore. Mais, de grâce, évitez-nous ce qui ressemble par trop à des représailles contre une liberté de presse pour laquelle nos aïeux ont fait une révolution ».
Tonitruantes ou imploratrices, ces admonestations faisaient l'effet d un coup de ciseau dans l'eau. Gouvernants et Censure ne bronchaient guère.
Avec plus de calme et surtout plus d'autorité, quelques maîtres de la pensée française étudiaient parfois la brûlante question. M. Lavisse, dans la Ligue Française^ notamment, en août 191 6, en poussa l'examen très au fond. Reconnaissant que l'opinion publique doit être dirigée, il établit pourtant comme un droit absolu pour le peuple, celui d'être informé. Estimant nécessaire le secret des pourparlers diplomatiques et des opérations mili-
I. A l'appui de cette assertion, Polyhe écrivait au Figaro, le S septembre iqi6 :
(I La Censure a supprimé de mon article d'avant-hier les noms des deux généraux qui commandent sur notre front de la Somme. C'est bien. Mais hier, les portraits du général Fayolle et du général Micheler illuminent la première page d'un journal, alors qu'un autre ne peut encore désigner ces deux admirables ctiefs de guerre que par leurs initiales, ce qui avait été, au surplus, autorisé des la veille, et ce qui ne laissait pas d être assez singulier, car on n'imagine pas les Allemands rêvant devant ces initiales comme Œdipe devant le Spliinx. Ainsi la censure a ses mystères, aussi insondables que les desseins de Wotan et de Vichnou « .
taires, il s'en prit au système censorial d'éviter à la France tout sujet d inquiétude. Dangereux procédé, selon lui. Un exemple? On ne nous dit rien, pendant longtemps sur l'imprévoyance de notre pays touchant la façon dont nos ressources d'alimentation étaient organisées ? Et par contre on se fit complice des fauteurs de nouvelles erronées en laissant imprimer, bien longtemps avant que ce ne fût vrai, que r Allemagne mourait de faim. Volonté dangereuse que celle de maintenir la nation dans un état d'esprit résolument optimiste. « A la longue, même les prédisposés à la confiance s'inquiètent de ne point voir se réaliser les espérances qu'on leur a permises. Ils deviennent sceptiques. Au moment même où l'Allemagne commence à très sérieusement souffrir de la pénurie des vivres, ils haussent les épaules : « Voilà trop longtemps qu'on nous raconte ces histoires... » Or, il semble bien que nous n'a)dons pas besoin de tant de ménagements. Chez nous, se trouvent à coup sûr des défaillants ; ne nous faisons pas croire à un état d'àme universellement héroïque ; pareil miracle est inimaginable : mais, c'en est un, très réel, que la patience, l'endurance, et la foi en la victoire que garde la grande majorité de notre peuple. C'est pourquoi il a droit à toute la vérité... Le gouvernement est informé de l'état des forces alliées et de l'état des forces adverses. Il sait le lamentable épuisement de l'Autriche et à quelques chiffres près, à quoi se réduisent les « disponibilités » de l'Allemagne. Le résultat de ces calculs soigneusements faits au ministère de la guerre et au grand quartier général devraient être communiqués à la presse, qui ne saurait trop les répéter... Gardons-nous à la fois contre les effarements et contre les joies prématurées. Acceptons tous les sacrifices nécessaires. Que le Gouvernement et le Parlement ne nous en dissimulent aucun ».
Trop maquiller la vérité aboutit à ce résultat déplorable que le public ne crut plus, à la lettre, les journaux. « C est des menteries ! » disait le Temps du 15 juin 1916. Marchandise douteuse, avariée, entachée d'erreurs et de mensonges. Suspicion qui ne contribua ni à relever notre prestige, ni à réchauffer notre confiance. Risque, pour la presse, de perdre toute autorité en même temps que toute indépendance. Abandon du moindre esprit de critique, d'examen et de contrôle ^
M. James Hennessy, .le 13 juin 1916, soulignait le mal, par ces paroles qu'il faut retenir :
« Au début de la guerre, on a voulu ménageries sentiments et les susceptibilités du pays, soutenir son moral, lui rendre la tâche plus aisée en la lui montrant moins lourde qu'elle ne lest réellement.
« Cela pourrait s'admettre ; mais, depuis deux ans de guerre, la France a fait l'admiration du monde ; elle a mérité de l'humanité une reconnaissance éternelle ; elle a fait par cette attitude la stupéfaction de nos ennemis et, il faut bien le dire, notre propre étonnement ; si, au début, nous pouvions croire que le moral du pays avait besoin d'être soutenu par des méthodes artificielles, actuellement, nous devons bien admettre que si le moral du pays est bon, quil supporte et est prêta supporter tous les efforts nécessaires pour l'amener à la victoire, c'est non pas parce qu'il écoute les espérances un peu chimériques qu'on s'efforce défaire brillera ses yeux, mais parce qu'il a conscience de ses forces et de celles de ses alliés et qu'il sait qu'ayant la volonté de vaincre, il est certain d'atteindre cette victoire qui éloignera pour longtemps de l'Europe tout drame semblable à celui que nous vivons aujourd'hui.
« J'ai donc le droit de dire qu'à l'époque actuelle,