I. Ernest Judet. L'Eclair, lO juin
il n'est pas d'un patriotisme sage de laisser se créer des espérances chimériques et une confiance exagérée. Cela peut avoir des inconvénients de diverses natures ; quand on crée des illusions, on court le risque des désillusions.
« 31ais ce sont là des suppositions. Il y a aussi des réalités. Létat de guerre nécessite dans le pavs la tension extrême de toutes les énergies nationales. Quand on laisse s accréditer des sentiments de confiance exagérée, de croyance à une victoire trop facile, on arrive à une véritable quiétude qui est presque de la torpeur, qui, en tout cas, n'est pas la tension à l'extrême des énergies nationales.
« Tant que cette quiétude n'atteint pas les milieux privés ou civils, il n'y a pas grand inconvénient, mais elle peut se répandre même dans certains milieux militaires un peu éloignés des centres d'activité et nous la voyons surtout dans les administrations publiques ; il n'y en a pas un parmi nous qui n'ait reçu des plaintes à ce sujet. Il y a des administrations qui s'efforcent de remplir leurs devoirs, elles n'y mettent pas toujours l'autorité nécessaire en temps de guerre ».
La machine à censurer n'en continua pas moins son fonctionnement régulier. Silence résolu sur les faits peu agréables à révéler, mais aussi consigne de ne souffler mot sur les actes heureux de nos grands chefs de guerre, traits noirs passés sur les beaux dévouements, les vertus splendides et les grands héroïsmes. Mutisme imposé sur le nombre et les numéros des plus vaillantes divisions, sur les unités qui se sont particulièrement distinguées ! Pourquoi ne pas faire apparaître dans plus de clarté, devant la France, la réalité vivante de sa ■gloire ? Longtemps, l'anonymat de la guerre opposa un vigoureux « halte-là ! » à ceux qui voulaient lever le voile et désigner les braves parmi les braves.
La Censure fut si scrupuleuse qu'elle étendit ses rigueurs à des départements d'idées où l'on s'étonna de la voir s aventurer. Elle coupa dans « les théâtres », dans les articles nécrologiques, dans les bulletins de naissances (!!j dans les textes fournis aux journaux par les ministères, dans les reproductions des textes empruntés à V Officiel lui même. Elle frappa les légendes des dessins comiques, elle émonda parmi les citations puisées dans des livres séculaires. Tout ce qui pouvait ressembler à un sous-entendu et justifiait son geste immolateur'.
Nous ne nous attarderons pas à faire le procès de celle qui fit si longtemps celui des autres. Nous n'avons pour mission ici que de conclure cette rapide étude sur la Dame aux Ciseaux en soulignant encore qu'à sa façon elle fut de ceux qui répan-
I. Le Radical (octobre 1916) donne de cet état d'esprit un précédent bien plaisant :
« Ce n'est pas d'aujourd'hui que la Censure se montre ombrageuse et s'attire de plaisantes aventures.
Elle fit des siennes sous le second Empire oii le Chandelier, d'Alfred de Musset, ne put être représenté Elle voyait des intentions subversives là où il n'y en avait vraiment pas.
En voici un exemple assez amusant :
Il y avait, en l'an de grâce 1855, à Fèrebrianges, en Champagne un curé qui étudiait les simples. Les plantes médicinales n'avaient guère de secrets pour lui. Il fit paraître à Epernay une petite brochure de 24 pages, intitulée : « Le café, ses propriétés, manière nouvelle de le « préparer », par l'abbé Masson.
L'abbé recommandait de faire infuser le café cru, non torréfié ni moulu, ce qui permettait de tirer trois infusions successives des mêmes grains. Il se demandait ensuite ce que l'on peut faire du résidu et il écrivait : « Mon gouvernement, (c'est sa ménagère qu'il désignait ainsij mêle le marc de café avec du son et le donne à ses lapins >;.
L'abbé Masson ne croyait pas avoir mal parlé de l'empereur et de son gouvernement. Aussi fut-il étonné de recevoir du parquet d'Epernay l'ordre d'aller de suite expliquer ce qu'il entendait dire par ce mot : « Mon gouvernement». Pour éviter un procès, l'abbé dut déposer entre les mains du préfet du département tous les exemplaires de son ouvrage sur le « Café de Fèrebrianges ».
Voilà qui est « fort de café » eût dit Stendhal. Mais nous savons plus d'une histoire très récente où la censure de la troisième République s'est montrée aussi ombrageuse que celle du second Empire ».
Pour être juste, il faut dire aussi cette gaffe de censure anglaise. En quelque ville de Grande-Bretagne, un journal a la bonne idée de publier en feuilleton un des romans les plus oubliés de Charles Dickens. Bien
daient les nouvelles fausses. Ne rien dire ou dire imparfaitement, lorsqu'apparaît une vérité, faste ou néraste, c'est ouvrir la marge aux inventions de l'esprit et favoriser la diffusion des folles rumeurs. Estomper les faits quand leur désordre est propre à émouvoir les âmes trop béatement satisfaites du cours des choses, c est mentir comme un nouvelliste du Tant-Mieux. Le peuple français, s'il supporta ces pratiques, ne les approuva jamais tout entières. C est qu'avec le temps, il s'était fait une àme de clairvoyance, de sang-froid, et de raison. « Aux premières batailles, dit Y Intrans/geant du 6 octobre 1916, Topinion ne « savait pas ». Elle n'avait pas l'habitude de la guerre. Elle se laissait aller à ses premiers mouvements. Elle gardait un faible pour les bravades inutiles. Elle était capable de toutes les illusions... iVujourd hui, elle « sait », elle est solide. Il ne faut pas essayer de lui envelopper les nouvelles désagréables dans du papier de soie. Elle veut de la franchise. Les précautions oratoires lui déplaisent Elle est virile ».
Paroles fondées, et qui restèrent sans écho. La Censure, institution inamovible, ne réforma jamais sa psychologie du premier jour. Elle s'obstina, laissa dire qu'une position enlevée à nos troupes où à celles de nos alliés était « sans aucune impor-
entendu le u manuscrit » n'est pas soumis à la Censure. Et pour cause. Sitôt le premier feuilleton sorti, ordre de suspendre la publication. L'oeuvre doit d'abord être lue et approuvée. Le journal malicieusement insiste, se garde bien de dire que cette œuvre est classée, traduite en vingt langues et que l'auteur est mort, en 1870. Enfin le débat s'anime au point que le censeur, farouche observateur de sa consigne, brandit, menaçant, un argument suprême : « Que me parlez-vous de l'auteur et de ses talents bien connus? Et d'abord, étes-vous siir qu'il ne soit pas mobilisé, qu'il ait le droit d'écrire en ce moment! »
On a bien ri de cette Anastasie anachronitique.
En ce qui concerne les coupures à l'Officiel, l'une est typique entre toutes. Elle fut pratiquée dans le texte d'un discours prononcé à la Chambre par M, Charles Bernard, le i j décembre luib. Or, en ce discours, ce que la censure mutila, ce fut la citation d'un article publié en 1891 (1!) dans \e Journal du Peuple et signé Ch. Dupuy.
tance stratégique », que tel bateau coulé par les mines allemandes « n'était qu'un vieux bateau sans valeur militaire » et retint les articles où l'on exposait, avec équité, que la ville prise était une perte sensible et que le bateau envoyé au fond était construit depuis trois ans à peine.
On ne s'aperçut pas assez, dans les bureaux, qu'après plusieurs mois de communiqués, le lecteur français était devenu un tout autre homme que le doux gobe-mouche et l'enthousiaste badaud d'antan, et qu'il s'était refait une âme, dès le premier soir, alors que les violons des cafés attaquaient la Marseillaise ^ sur les boulevards, et que défilaient en rangs serrés les conscrits prêts à partir dans la nuit même. On ne voulut pas voir qu'on ne traite pas, sans la méjuger, une nation saine comme on traiterait une compagnie d'écoliers incorrigibles. Tandis que nous écrivons, chacun admet, en ce pays, que la guerre peut encore durer longtemps; mais tout le monde est certain que, pour la gagner, « il ne suffit pas de regarder la victoire mûrir, ni de partir à l'assaut des fils de fer... on n'ignore pas qu'il faudra encore des sacrifices ; on souhaite de les limiter le plus possible, mais on est résolu à accepter tous ceux qui seront nécessaires ».
Malheureusement, les ordres donnés au premier jour, autour des tables où s'abattaient les morasses des feuilles publiques, étaient des ordres imprescriptibles, indéformables, et ne devaient pas dévier d'un iota.
La Censure aura donc coupé, tout en promettant parfois, devant des protestations énergiques, de couper moins éperdùment. Il est des visionnaires assez osés, pour assurer qu'après le dernier combat, et le pli de longtemps pris, les gouvernements de l'avenir maintiendront en action cette régulatrice des opinions. Vaine hypothèse, l.a France
n'aura pas combattu si vaillamment afin d'assurer le triomphe de toutes les libertés, pour qu on lui retire, comme injurieuse récompense, celle d'exposer ses idées au clair et de les débattre sans contrainte. Née dune circonstance exceptionnelle. Anastasie mourra après avoir été une créature d exception. Au jour de ses funérailles, elle peut être assurée dun formidable lot d'oraisons funèbres. Personne alors ne retiendra sa plume, car on saura que la défunte ne se redressera pas dans son cercueil pour demander la suprême faveur de couper une dernière fois !