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CHAPITRE XII

Si les prophètes, liseurs d'avenir, chiromanciens, et autres pythies ont beau jeu pour exploiter la crédulité publique aux jours heureux de la paix, quel n'est pas le regain de leur succès lorsque surgissent des temps belliqueux où des multitudes impatientes de devancer les résolutions du destin et les volontés capricieuses de la victoire, recherchent, dans le mystérieux, la clef des vérités trop lentes à se produire !

Aussi bien dès les premiers jours de la guerre, vit-on surgir de toutes parts les prévisions appuyées sur des textes antiques et poussiéreux et soudainement révélées à des illuminés de la dernière heure. En tous les pays belligérants, une verve égale stimula l'ingénieuse imagination ou les facultés déductives des « prédiseurs » d'avenir. C'est à foison que les journaux reçurent des communications de l'au-delà, des interprétations de Nostradamus divers, ou des combinaisons de chiffres, ou des révélations propres à instruire l'opinion, sans délai, sur l'impénétrable des événements futurs. C'est avec une constante complaisance que ces mêmes journaux serrèrent un peu la copie des communiqués et des dépêches précises pour faire une place à ces articulets dont ils soulignaient la niaiserie en termes souvent ironiques, mais qu'ils savaient faits pour

plaire à la majorité de leur clientèle. Il n'est que trop vrai en effet que nombre d'esprits, fussent-ils des plus positifs, se laissèrent volontiers séduire par ces communications extra-naturelles et cédèrent au goût de prêter quelque peu foi à ce qui en fut le plus indigne. Personne assurément qui parcourant ces nouvelles avant 1^ lettre ne se souvînt qu'en d'autres temps, des ;^rophéties, tout autant ironisées, eurent la chance de se confirmer par les faits. Des précédents fameux avaient donné raison aux sorciers. Rencontres d heureux hasard, certes, mais pourtant, suffisantes coïncidences pour qu'on prit plaisir à jeter les yeux sur ces nouvelles hypothèses venues du fond de linstinct, sorties des antres de la Kabbale. Ce penchant d'esprit, quelque naïveté qu'il puisse dénoncer, n'est-il pas à tout bien considérer de ceux qui se peuvent excuser le plus aisément ? On a vu tomber la foudre, on la voit encore ravageant tout le continent, dévorant tout de son feu dévastateur. Et quelqu'un se lève qui, avec une calme assurance, donne des dates, fixe des délais, dit le jour où la flamme s'abaissera sur les cendres, où tout renaîtra dans la joie et la paix. Comment ne pas croire un instant, ou ne pas essayer de croire ? Les fils, les maris, les frères sont aux armées. Chaque visite du facteur est attendue par des anxieux de l'arrière qui craignent la pire des mauvaises nouvelles. Un Mage ouvre un vieux livre, pose son ongle sur une page jaunie, et établit, avec des preuves péremptoires, qu'un de ses ancêtres en l'art de deviner, a. su, en 1443, les événements de 1916, qu'il en a connu d'autres, qu'il avait annoncé la Révolution française, la chute de Napoléon après sa magnifique élévation. Comment — c'est au moins un sentiment très fréquent, — ne pas rester frappé du miracle ancien et ne pas attendre, avec un semblant de confiance, le miracle promis pour le mois prochain ?

Les nouvelles de guerre sont si lentes à se cristalliser ! Les petits faits mis bout à bout sont si peu décisifs au jour le jour ! Le grand problème, l'unique, tient tout entier en son terme final. Quelle sera la solution ? Quand se produira-t-elle ? Faut-il donc attendre la vérification quotidienne, et elle seule, pour lire et vivre ce gros livre d'algèbre que représente trois ans de guerre et plus? Quelle faveur inespérée de pouvoir s'entendre dire, à longs termes, ce qui doit être, ce qui infailliblement sera ! Dès ce moment, l'existence de belligérant devient infiniment moins obsédante. Un fort est-il pris, une armée recule-t-elle, une citadelle, une ville tombent-elles aux mains de l'ennemi, une bataille navale coûte-t-elle quatre grandes unités, ce ne sont plus là que des événements pénibles certes, mais prévus et qui rentrent dans le système d'un grand jeu d'échiquier où la partie a ses fautes, ses coups adverses, mais où l'on sait bien, qu'à une date fixe, le dernier pion de l'adversaire sera ramassé par le peuple vainqueur.

La suite des mois dément-elle les assertions des « vendeurs de peau d'ours ? » Qu'importe, on a accepté une prophétie, on en accepte une autre. Le propre des divinations est de se suivre et de ne se point ressembler. L'une a trahi l'espoir que l'on fondait sur elle. C'est que. vraisemblablement, elle péchait par la base et Ton connaît comme sont fragiles les bases sur lesquelles reposent ces sortes de probabilités. Un calcul de ce genre ne saurait être rigoureusement exact. Une erreur est bien vite commise et l'on ne saurait trop demander aux magiciens. Un augure n'est pas un mathématicien et c'est de larges et généreuses marges qu'il convient de ménager, pour 5^ laisser jouer la chance, autour des déclarations formelles.

Et puis, on a toujours le recours de se moquer,

lorsque le sorcier a été démenti par la réalité des événements. Il n'est pas défendu de rire du léger et trop peu scrupuleux oracle qui a écouté, d'une oreille distraite, les murmures de l'inconnu. Pour s'être trop hâté de traduire l'enigmatique langage qui lui était tenu par les puissances des ténèbres, ce divinateur perd en un instant tout son prestige. On n'est point embarrassé pour lui trouver un heureux remplaçant. Celui-là au moins ne vaticine pas à l'aventure, et à considérer de près sa prophétie, on voit bien qu'elle est de celles qui se doivent réaliser. Il a la probité de ne point fixer à la guerre un terme absurdement proche. Avec une prudence qui l'honore, il laisse un suffisant loisir aux guerriers pour vider leur querelle. Les premiers donnaient la paix à trois mois. C'étaient les malhonnêtes bookmakers du trépied. Les autres ne sont point si expéditifs. Leurs supputations prévoient des délais. C'est seulement dans treize mois que le cours des choses prouvera à quel point ils eurent raison. Plus rien d'osé, plus rien d'exagérément optimiste dans leurs déclarations. Ils savent que, même dans le fantastique, il faut de la vraisemblance. On peut, à ceux là, faire un crédit complet.

C'est probablement par ce constant report du crédit consenti aux forgeurs de prophéties que la faveur publique reste si fidèlement attachée à leurs propos consolateurs. La fable pousse en toute saison sur l'arbre de la crédulité, et quand une feuille tombe, deux autres la remplacent. Sous cette ombre bienfaisante, beaucoup de braves gens s'attardent avec une indéfectible complaisance. Disons à l'honneur de l'intelligence humaine que beaucoup, par ailleurs, dédaignent les bienfaits de ce feuillage incessamment renouvelé et ne veulent voir en le mancenillier trompeur où poussent les sottises des somnambules qu'une réplique de ce

fameux arbre de Cracovie dont il est parlé en cet ouvrage mème^

De même que cette formidable guerre aura entraîné la faillite de tous les calculs préconçus, dans l'ordre militaire, stratégique, économique et financier, de même elle aura provoqué, — et cela au moins était facile à prévoir, — la faillite des prophéties. Les « retourneuses » de tarots, les déchiffreurs de marc de café auront aussi piteusement lu dans l'avenir que le firent, avant le premier coup de canon, ceux qui, d'un point de vue plus sérieux, délibéraient sur les conditions matérielles de la guerre terrestre et navale, sur la nature des projectiles, le nombre des canons suffisants, la puissance des effectifs, les méthodes d'attaque et le plus ou moins d'utilité des sous-marins.

S'il était un temps où les sorciers devaient observer la loi du silence, c'était bien celui où les grosses Bertha et les artilleries alliées, portées aux calibres les plus imprévus, faisaient retentir le ciel de l'Europe de détonations que n'eût jamais pu concevoir l'imagination, à la veille de la guerre. Mêlée extraordinaire , exceptionnelle, unique et sans précédent, où les théories ont, en six mois, vieilli de cent ans, où les enseignements des écoles spéciales sont devenus, devant la leçon des combats, aussi surannés que les doctrines d'un Vauban.

Commencée un soir où le monde entier lui prêtait une durée maxima de vingt semaines, la guerre a amplifié ses développements, enrichi ses moyens, accumulé ses forces agissantes, de telle manière qu'on put la présumer perpétuelle. Même aux jours où on croyait pouvoir se permettre de faire allusion à sa fin proche, parce que l'ennemi reculait, parce

I. Dialogue entre un homme du xx° siècle, une immortelle commère et un impérissable nouvelliste. Chapitre premier.

qu'il avait faim, parce qu'il était découragé, la bataille se renouait avec plus d'opiniâtreté, et le dieu Mars reprenait un nouveau bail sur tous les fronts. Des conditions de combat si neuves auraient dû terrifier les voyants et déconcerter leurs démons conseillers. Tout au contraire, ils inventèrent avec une fécondité qui ne fut jamais égalée, au cours d'aucune autre sfuerre.

Si la guerre de 1 870-1871 eut ses « inspirés », a temps égal elle en eut beaucoup moins que la conflagration européenne. Les anticipateurs de l'avenir, cette fois, n'avaient pas attendu le départ du ministre allemand de Schœn pour nous avertir de ce qui nous attendait. Ils savaient deux ans, cinq ans avant le premier coup de feu. Les limites du présent travail ne nous permettent pas de remonter à ces sources déjà lointaines : mais il serait aisé de les retrouver et. au fil de l'information quotidienne, d'en puiser les eaux dont le goût aujourd'hui paraîtrait bien affadi. Parmi ces devins, les moins inventifs n'étaient pas ceux qui assuraient l'impossibilité de toute guerre. Prophéties courtes, mais catégoriques. Le monde enfin civilisé, — malgré ses armements sans cesse grandissants, malgré l'évidence des haines qu'entretenait la trop cauteleuse Allemagne, — était pour toujours pacifié et ne connaîtrait plus jamais l'horreur du sang répandu, les armes à la main.

Les mêmes « renseignés » qui jetaient ces assertions en pâture à la foule souvent si heureuse de les recueillir, ont changé de chanterelle dès l'ouverture des hostilités.

N'accusant que la fatalité du sort, ils ont arraché leurs cordes de soie et monté sur leurs clés des cordes d'acier. Entre deux révélations sur l'issue des combats, ils ont — et ils persévèrent, et ils continueront à le dire dans le cours des temps à venir — déduit de leurs calculs infaillibles, qu'au moins

28o LES FAUSSES NOUVELLES DE LA GRANDE GUERRE

cet horrible drame marquait la suprême convulsion d'une humanité homicide. Signés les traités, nous redeviendrons d'innocents moutons, également honteux, de part et d'autre des frontières, d'avoir donné à l'Univers et aux Dieux le spectacle d'une barbarie renaissante. En amende honorable, les peuples élèveront le même cri de réprobation contre ce qui fut leur dernier crime, et briseront leurs fusils sur les places publiques.

Rêve superbe que l'on peut former sans être inspiré de l'au-delà, mais qui reste et restera toujours un rêve, à la merci d'une réalité accidentelle contre laquelle les plus généreuses résolutions pourront en un instant se pulvériser comme verre.

Nous aurons vu, en attendant cet âge d'or, les prophètes de l'optimisme comme ceux du pessimisme. Optimistes ceux qui voyaient, dès les premiers temps, la guerre défaillir par excès de ses propres dépenses et bientôt mourir de consomption, par manque d'argent, par la disette, par la seule gravité des blessures ouvertes sitôt le premier coup porté. Optimistes ceux qui annonçaient le prompt achèvement du corps à corps par l'impossibilité matérielle qu'il y aurait à s'étreindre, par les obstacles insurmontables que présenterait le ravitaillement en vivres et en munitions de tant d'armées l'une sur l'autre précipitées. Optimistes encore ceux qui attendaient à bref délai la clameur d'épouvante de l'humanité, dressant toutes les barrières de la fraternité pour empêcher que ne se puisse consommer l'assassinat mutuel de millions d'êtres rués aux champs de bataille.

Ceux que l'on a appelé « les apocalyptiques du pire » par ailleurs s'égaraient dans des voies aussi peu éclairées. Selon leur pessimisme qui, si sûr de lui, n'admettait aucune controverse, la guerre serait bien obligée de cesser d'ensanglanter le monde le jour où elle l'aurait empoisonné. Lorsque par cen-

taines de milliers, les cadavres humains pourriraient sur la terre par fauie de pouvoir être ensevelis, une mesure de sécurité générale arracherait les baïonnettes des mains des soldats et enclouerait leurs canons. La peste monterait de ces immenses charniers, irait rejoindre à l'arrière les foyers des non-combattants .

Les plus féroces adversaires s'associeraient alors pour lutter contre le péril commun, et les hommes, après avoir combattu contre les hommes, s'uniraient soudain pour faire face au choléra. Or il s'est produit deux faits dont aucune prévision n'avait songé à tenir compte : pendant la guerre, les conditions sanitaires générales nont pas été notablement empirées, et il a pu sembler que l'exaspération de l'énergie humaine, sa tension dans les conditions les plus violentes, aient eu des vertus auxquelles on était bien loin de s'attendre.

Guillaume II fut le premier prophète trahi par ses visions. Soit qu'avant d'agir, il s'en fit à luimême la confidence, dans ses palais impériaux, soit que du haut de ses balcons ou de son cheval, il le proclamât face à son peuple ou à son armée, il partait à la guerre — le vieux Dieu allemand le lui avait dit — pour quelques mois à peine. On devait accomplir en France une promenade militaire et, dès 1914, rentrer en Germanie pour la chute des feuilles. Indifférent aux propos de certaine gitane qui, avant 1866, avait prédit à Guillaume I'''' l'Empire allemand pour 1870, la date de sa propre mort, et celle de l'écroulement de son œuvre (ce devait être vers 1Q15K le kaiser avait tiré le glaive en n'écoutant que ses propres voix. Quelle proportion de m5'sticisme inavoué le décida à brusquer les décisions ? On ne saurait le dire encore et nous ne croyons pas que, jusqu'à ce jour, personne n'ait longuement fixé son attention sur cet élément de fatalisme et de prédestiné qui, peut-être, intervint

dans la pensée impériale au moment où Guillaume donna l'ordre de mobilisation. Bornons-nous à une hypothèse. L'Histoire ne saura peut être jamais si l'empereur d'Allemagne, d'une part, influencé par les raisons d'Etat, ne céda pas, d'autre part, à sa puérile et archaïque prétention de régner sur les hommes comme un oint du Seigneur et une émanation du Divin ' . Une telle psychologie, en une minute aussi solennelle que celle où l'on risque le destin d un empire et d'une dynastie, ne serait pas extraordinaire chez un sujet qui en tant d'autres circonstances fournit des preuves indiscutables d'illuminisme caractérisé.

Nous verrons que Guillaume II personnellement donna à beaucoup de gens l'occasion de déraisonner en langage prophétique. Autour de ce « pivot de la guerre » devaient tourner les imaginations des lanceurs d'oracles -. On garantit sa mort prochaine plusieurs fois, qui sur le champ de bataille, qui au revers d'un fossé ^ Ainsi en fut-il pour le kronprinz que la chronique signala comme dé-

1. «De préférence, Guillaume adres.se ses prières ou donne ses ordres au « vieux dieu allemand ». On ignore ce qu'est cette divinité dont le nom reste mystérieux. Les admirateurs de Bi.smarck ont, depuis quelques années, rétabli en Allemagne le culte de Wotan. Leurs cérémonies se déroulent généralement sur le sommet des montagnes, dans le silence des mystérieuses forêts de sapins. Est-ce là le vieux Dieu de l'Empereur? »

(Abbé Wetterlé. — Tîtes de Boches. Paris Novembre 1916. L'Edition française illustrée).

2. Guillaume II, deliciœ generts hmnani (définition de l'empereur d'Allemagne par le professeur Lasson, en une lettre écrite de Berlin, le 29 septembre IQ14 à un de ses amis hollandais).

3. On le compara même à la Bête de l'Apocalypse, au dire de la Liberté du 34 novembre 1916, qui déclara :

On connaît la prophétie de saint Jean, au chapitre 13 de l'Apocalypse sur la Bète qui viendra imposer au monde par la force, la captivité et l'épée, le culte et la domination du mal :

<( La Bête fit que tous ceux qui 71 adoreraient pas la Bête fussent tués, et elle fit que tous, petits et grands, riches et pauvres, libres et esclaves, reçussent une marque sur leur main droite ou sur leur front et que personne ne pût acheter ni vendre sans avoir le nom de la Bête ou le

funt, comme blessé, comme mort, chacun decesfaits, erronés d ailleurs, étant en correspondance avec une « prévision » publiée bien longtemps auparavant. Quant à François-Joseph, il était trop âgé pour ne point inspirer aux somnambules des révélations que sa vieillesse branlante pouvait faire vraisemblables. Elles n'y manquèrent point et fixèrent à diverses reprises la date certaine de son trépas. Il démentit longtemps leurs assurances par une obstination à vivre qui, à la fin, lassa les tireuses de cartes * .

nombre de son nom... Que celui qui a de rintelligence calcule îe nombre de la Bête. Car c'est un nombre d^ hommes et son nombre est 666 ».

« Que de commentaires et de recherches a suscités, au cours des siècles, ce chiffre mystérieux! Depuis que Guillaume II a déchaîné refifroyable fléau sur le monde pour lui imposer avec la Kultur le Made in Germany, il fut souvent comparé à l'Antéchrist. Mais il était donné à un chercheur anglais de l'identifier avec le fameux 666.

« lia d'abord constaté que le mot Kaiser est composé de six lettres. Il les a écrites en colonne en ajoutant à la gauche de chaque chiffre 6 le numéro de la lettre de l'alphabet. K étant la onzième lettre, il a écrit II ; A étant la première, il a écrit i, et ainsi de suite pour les quatre autres. Il a obtenu le tableau suivant ;

s ig6

Total 666

n Ainsi le 666 est dévoilé. Sans attacher un sens fatidique à cette découverte, n'est-ce pas au moins bien curieux? Rappelons d'ailleurs que, d'après saint Jean, la Béte sera vaincue par l'Agneau. L'Agneau, c'est assez bien la France... ».

I. Lorsqu'il mourut enfin en novembre 1916, on s'inquiéta de savoir si son proche trépas n'avait pas été annoncé par un vol de corbeaux audessus de Schœnbrunn. Le jour de son couronnement en i8.)8, vingt corbeaux avaient plané sur la cathédrale ; un autre était apparu en juillet 1865, lorsque son frère Maximilien s'embarqua à Miramar pour se rendre au Mexique ; un autre quand l'archiduchesse Marie-Christine en 1873, se maria aves Alphonse XII, roi d'Espagne ; un autre, peu dé jours avant l'assassinat de l'impératrice Elisabeth d'Autriche par Luccheni. avait, dans la campagne de Caux-sur-Montreux, arraché un fruit des mains de la souveraine. Or, il est de tradition immémoriale à Vienne, de croire que l'apparition d'un corbeau à un membre de la famille des Habsbourg est toujours le signe d'un malheur imminent.

Ferdinand de Bulgarie et le sultan des Turcs, moindres personnages, ne tentèrent pas extrêmement les tireurs d'horoscopes. Les Bulgares prophétisèrent comme tout le monde, mais non sur leur prince, et bien plutôt sur le cours général des événements. Ils se trompèrent à la manière de tous ceux qui voulurent déchirer les voiles de l'avenir. Quant aux Ottomans, leur fatalisme naturel les retint d'improviser des contes merveilleux. La fin de la guerre fut, autant que nous en soyions renseignés, leur moindre souci. Leurs soldats, leurs ministres, leur souverain, le peuple lui-même firent sans doute des vœux ardents pour que le drame rouge s'achevât, mais les devins auraient eu mauvais jeu à risquer des prédictions dans un pays où règne la loi sereine du Me et o 11 b.

Les Allemands ne se firent point faute de prêter l'oreille aux échos qui partaient de nos modernes antres delphiques^ En France, l'anticipation florit copieusement ; on peut écrire qu'en Allemagne elle fut monnaie quotidienne. La Germanie, qui, en des temps moins mouvementés, avait été la m)'Stique, puis la romantique Germanie, retrouva au fond de sa race l'appétit du merveilleux. Quelque JMéphistophélès, plus ancien que celui de Gœthe, lui murmura tout bas des « certitudes pour le temps à venir », et la Marguerite sanglante, toute souillée par le massacre des petits enfants, la face illuminée par l'incendie des cathédrales, écouta avec un plaisir évident les voix qui lui parlaient, ou du fond de l'histoire légendaire, ou du seuil des cabinets de ses sorcières. Nulle part plus que chez les Allemands, les archivistes ne furent plus assidus à fureter dans les anciens grimoires pour y découvrir les textes des Hermanns et d'autres visionnaires

I. Cette fois, ce n'était, hélas, pas Apollon qui s'exprimait par la bouche de la Pythie.

des siècles gothiques. On réimprima des divagations qu'avec un peu de bonne volonté on peut toujours interpréter dans le sens qui convient. Et parallèlement, des inspirés contemporains fournirent aux Austro-Allemands une matière à méditations bien cuisinée pour leur donner patience.

En réalité, nos ennemis ne suivaient en ceci qu'un penchant naturel dont le passé avait déjà révélé l'existence. Ce peuple, si colossalement fier de sa méthode et de sa discipline desprit, fut en tous âges gobe-mouche et niaisement crédule. Depuis toujours, il vivait dans la conviction, — une conviction basée sur une sorte de vague religiosité envers soi-même, — que la race allemande était celle à qui serait un jour dévolu le droit suprême de régenter l'Europe, puis la terre entière.

L'étymologie du mot allemand, qui se traduit par : Tous les hommes, dénonce manifestement qu'à l'origine, les (jermains crurent leurs conducteurs spirituels comme leurs pasteurs politiques lorsqu'ils s'entendaient dire par eux : « Voilà la vérité révélée ; vous êtes, par Dieu, désignés pour subjuguer l'univers. Dès maintenant, vous êtes tous les hommes, c'est-à-dire le meilleur et le plus quintessencié de l'humanité^ ». Cette qualification si foncièrement ancrée dans l'esprit germanique y prit tout le caractère d une décision du Maître d'En-Haut, dune volonté de Dieu lui-même. Ainsi trouvons-nous, à l'origine du peuple allemand, cette foi insolente, expressément née d'une Révélation faite à quelque antique Moïse teuton, et selon

I. Le grand dramaturge autrichien Grillparzer écrit du redondant Allemand, ivre de sa nationalité et de sa race : « Cette fureur de nationalité qui a rendu les Allemands ridicules et odieux... Ces hyperallemands {Ueberdeutsche] ne sont que des fanfarons. Leur héroïsme se borne à des déclarations... Doù vient tout ce bruit, d'où vient cette prépondérance accordée à l'étude de la langue et des antiquités nationales, sinon des chaires et des universités allemandes où des fous regorgeant d'érudition ont surexcité jusqu'au délire et au crime l'esprit d'une nation ? »

laquelle le Deutsch est la créature préférée du Démiurge.

Vivant sur cet axiome premier, l'Allemand ne devait faire aucune difficulté à admettre l'évidence des garanties de supériorité dans l'espace et le temps que lui apportaient, au cas de circonstances graves, les prophètes de son pays. Il savait l'immutabilité de sa prééminence mondiale. Il ne travaillait que pour en avancer l'heure. Tous ses gestes concouraient, aussi bien que toutes ses paroles, à hâter le triomphe total du Tudesque sur cette terre. Sans s'en douter, et bien qu'ayant perdu de vue le principe de son ambition démesurée, il nourrissait son énergie, son mépris du droit, sa haine du faible, son goût de l'iniquité, avec ce lait acre et malsain qu'on ne saurait tirer que des mamelles des chèvres, compagnes des sorcières de Walpurgis , Odin , Wotan, Freyja, les dieux et les déesses du Walhalla fabuleux avaient, en une solennelle assemblée, aux premiers jours du monde, sacré l'allemand surhomme parmi les hommes. Les cours des siècles, l'évolution des Kiilturen pouvaient avoir déformé ce décret initial. Le commis voyageur, et Krupp, et les kaisers casqués, et les professeurs de Tubingen ou de Heidelberg pouvaient avoir remplacé les prêtres sacrificateurs des primitifs autels de pierre : ataviquement, le Goth, le Wisigoth, l'Ostrogoth d'au-delà le Rhin continuaient à immoler, au moins en espérance, le reste de la création, parce que la prophétie de leur supériorité survivait tout entière dans le nom même dont ils s'étaient baptisés dès les âges païens \

I. Avec une clairvoyance prophétique qui prouve combien il savait lire dans l'âme de ses compatriotes, disent MM. Tudesq et J. Dyssord, dans leur ouvrage « Les Allemands peints par eux-mêmes » (Paris, novembre 1916). Henri Heine annonçait déjà vers 18^0, la fureur iconoclaste de l'Allemand et sa haine païenne 'des catliédrales. Après le bombardement de Reims, l'incendie des églises de Belgique et de Lorraine, et l'attentat manqué contre Notre-Dame de Paris, comme appa-

Cette « explication » de l'exacte fonction de l'Allemand sur la terre s'était, si l'on peut dire, exacerbée depuis le jour où Guillaume I*", roitelet de Prusse, avait posé sur sa tète, dans le palais des rois de France, la couronne de fer des empereurs germaniques.

Dès ce moment, — après les sombres et inégales entreprises du grand Frédéric, après les cruelles humiliations qui précédèrent et suivirent léna jusqu'en 1813 \ après les infructueuses tentatives d'agrégation allemande au cours des soixante

rut tristement fondée cette menace du poète de Y Interme^o : « Le christianisme a adouci, jusqu'à un certain point, cette brutale ardeur belliqueuse des Germains, mais il n'a pu la détruire et quand la croix, ce talisman qui Tenchaine, viendra à se briser, alors débordera de nouveau la férocité des anciens combattants, Texaltation frénétique des Pesserkers que les poètes du Nord chantent encore aujourd'hui. Alori, et ce four-là hélas viendra, les vieilles divitiiie's guerrières se lèveront de leurs, tombeaux fabuleux, essuiront de leurs yeux la poussière séculaire : 'l kor se dressera avec son marteau gi^rantesque et démolira les cathédrales ». (Henri Heine. — De l'Allemagne].

L'écrivain a, par ailleurs, précisé sa pensée, et ainsi que suit: « Vous pouvez, vous autres Français, admirer et aimer la chevalerie. Il ne vous en est rien resté que de jolies chroniques et des armures de fer. Vous ne risquez rien à amuser ainsi votre imagination, à satisfaire votre curiosité. Mais, chez nous, Allemands, la chronique du moyen-âge n'est pas encore close : les pages les plus récentes sont encore humides du sang de nos parents et de nos amis, et ces harnais étincelants protègent encore les corps vivants de nos bourreaux. Rien ne vous empêche, Français, de priser les vieilles formes gothiques. Pour vous, les grandes cathédrales, comme Notre-Dame de Paris, ne sont autre chose que de l'architecture et du romantisme : pour nous, ce sont les plus terribles forteresses de nos ennemis ».

A rapprocher de ce vieux chant allemand qu'entonnent les étudiants des Universités d'Outre-Rhin après boire :

« Notre Dieu est une forteresse et une bonne armure. Il nous délivrera de tous les dangers qui nous menacent à présent... Votre puissance ne fera rien, vous verrez bientôt votre perte... à nous restera l'empire ».

I. « Nous, Allemands, sommes d'hier. Depuis un siècle, il est vrai, nous avons fait un sérieux progrès en civilisation, mais quelques siècles passeront encore avant que nos pa^^sans aient assez d'idées et un esprit d'une culture assez élevée pour rendre hommage à la beauté comme les Grecs, pour s'enthousiasmer en écoutant une jolie chanson, pour qu'enfin on puisse dire d'eux : « C'étaient alors des barbares, mais il y a longtemps ».

(Conversations de Gcethe recueillies par Eckermami).

années qui suivirent, — dès ce moment, l'indéniable destin de l'Allemagne apparut aux yeux émerveillés de ses enfants. Alors que l'on avait quelque peu douté de la clairvoyance des liseurs d'avenir, dans les périodes d'épreuve où, sous la botte d'un Napoléon I", la Prusse vaincue ployait comme un roseau, on comprit bien, après la solennelle cérémonie de Versailles, que les Allemands étaient les fils chéris d'un Goth à la fois justicier et vengeur. Rentrée dans ses foyers en emportant parmi ses bagages, l'Alsace et la Lorraine, la horde, plus que jamais, crut à l'authenticité des horoscopes qui prédisaient, depuis toujours, la conquête, pour le moins, de l'Europe par l'Allemand invincible. En une débordante activité, toute la nation confédérée banda ses muscles, bâtit ses usines, agença ses laboratoires, ouvrit ses gymnases, construisit ses navires, creusa ses ports et ses canaux, délégua ses porte-paroles vers tous les horizons. En apparence, ivre de réalités, ne semblant être qu'une vaste usine, qu'une immense pépinière d'où le vent emportait, en tous sens, des forces, des germes positifs qu'un heureux retour de bourrasque ramenait toujours à la mère-patrie, au Vaterland de plus en plus prospère matériellement, l'Allemagne était en fait corn me une sorte de couvent éperdument actif, furieusement laborieux, où chacun, dans l'accomplissement des labeurs les plus concrets, fait œuvre de mystique, d'illuminé, on pourrait presque dire de possédé.

Comment interpréter autrement, dès qu'on la juxtapose aux innombrables écrits germaniques où la religion de l'Allemand-Uebermensch est développée, célébrée en tant de pages, en un si affirmatif credo — comment concevoir sous un autre aspect cette unanimité nationale pour mettre en œuvre tout ce que peut faire le pa3^s plus inattaquable, tant sur le terrain des marchés commerciaux que sur le champ même des batailles ?

Assurément, une telle émulation n'est point un fait nouveau dans l'histoire des peuples, et notre thèse peut sembler de prime abord être une dangereuse habileté de rhétoricien, résolu à pousser jusqu à ses extrêmes déductions un paradoxe séduisant. Nous avons cependant le ferme sentiment de ne point nous égarer et de ne rien outrer des droits qui appartiennent au psychologue en discernant dans Tàme allemande, et surtout depuis les trente dernières années du xix* siècle, une mysticité spéciale, véritable état pathologique, état auquel n'échappe aucun des membres de la famille germanique. Ce n'est point impunément que. sans exception, une collectivité de 80 millions d'habitants vit nuit et jour avec la pensée qu'elle est désignée pour asservir les peuples d'alentour. Le dogme de la race de haute élection, ainsi compris, peut être un stimulant magnifique et la preuve en a été faite.

Mais à la longue, la part de poison qu'il comporte en lui ne peut manquer de produire effet. Que l'on veuille bien apprécier la différence qui existe entre la mentalité des Germains d'aujourd'hui et celle des Français du Premier Empire.

Xos aînés étaient loin de s'hypnotiser tous sur le mirage de notre puissance. Beaucoup déploraient les guerres, les conquêtes, et pressentaient l'instabilité de nos prodigieux triomphes. S'ils se réjouissaient encore de voir la France si grande, si redoutée, nombreux étaient ceux qui répudiaient les méthodes par lesquelles elle s'était imposée au respect de l'Europe. Ce n'était pas chez nous l'aboutissement d'une longue éducation qui nous portait à acclamer chacune de nos nouvelles victoires comme une preuve encore du droit que nous avions à imposer notre loi à l'Univers. Un accident, heureux ou malheureux, nous avait donné un chef guerrier. Mais nous n'avions pas vécu dans son attente. Si, peu d'années avant qu'il ne se levât, nous avions

formé le généreux projet de servir d'exemple à tous les peuples, c'était beaucoup moins par l'autorité des armes que par l'affirmation de la fraternité.

Combien distinct fut l'idéal des Allemands, sujets de Guillaume II en 19 14! La guerre, éclatant par leur volonté, n'était que le point d'arrivée, l'instant de réalisation, d'un concept autoritaire longuement préentendu. Le pays entier, n'avait engendré des mâles, accumulé des richesses, que pour jeter les uns, à un moment voulu, vers les frontières et que pour muer l'or en acier, au jour où les canons devraient parlera Pour ce peuple, il était dans le plan normal des choses qu'il s'élevât par l'abaissement d'autrui et qu'il marquât sa supériorité, mieux encore avec la pointe de ses baïonnettes qu'avec la qualité de ses produits industriels et commerciaux. Si, chez nous, Bonaparte continua longtemps à être, ainsi qu'on l'a dit, « la Révolution à cheval », chez nos voisins, tout le temps qu'ils vécurent sans prendre les armes, chaque individu n'envisageait la paix que comme un acheminement vers la guerre. De même, écrivonsnous plus haut, qu'il sera piquant d'essayer de découvrir dans quelle proportion le kaiser se laissa entraîner par Ihypnose de sa destinée d'Empereur- Dieu, de même serait-il fort édifiant de poursuivre une étude spécialisée sur la proportion de mysticisme dominateur qui exista, depuis cinquante ans, chez le peuple allemand, dans son postulat de supériorité universelle, sous quelque forme qu'il s'exprimât.

Oui, possédé, illuminé, l'Allemand le fut, et — c'est bien ce que nous désirions souligner — il le fut,

I. Le Germain n'est qu'une bête de proie qui dort quand elle ne chasse ou ne mange.

(Jean Christophe Adelung, Lapins ancienne histoire des Allemands, 1809).

consciemment ou non, d'une façon toute particulière, qui ne se trouve aucun précédent dans l'Histoire, même aux temps les plus illustres de l'antique Rome. Pour la première fois. — mis à part le peuple d'Israël, qui, lui aussi (le parallèle est curieux à noter) , fondait sa prétention sur la Prophétie — , un peuple, le peuple allemand, se crut choisi pour primer tous les autres, parce que, à len croire, de formelles assurances, dans la nuit des siècles, lui avaient été données de sa future souveraineté.

On nous excusera sans doute d'avoir insisté, en cette importante parenthèse, sur le lien occulte qui est tendu entre le rêve de toute puissance du Germain et son illusoire croyance, — nettement de caractère pythique et sibyllin, — que sa race est désignée pour être la race-messie.

Ce ne fut point sortir de notre sujet que d'insister ici sur cette psychologie puérile autant que redoutable, et d'en mettre quelque peu à jour les directives profondes*.

I. Il n'est pas inutile de faire remarquer que, dès les premiers jours de leur histoire les Allemands ont pratiqué cette méthode d'emprunt qui leur réussit si souvent dans la suite. Leur thèse du Germain élu du Seigneur, née du dogme même des religions du Nord, est infirmée, en tant qu'allemande, si l'on veut bien considérer que ces religions ne sont point apparues, tout d'abord, sur ce qui devait être la terre germanique. Elles proviennent du septentrion le plus lointain, et les actuels Suédois et Norvégiens en revendiquent, pour leurs plus lointains aïeux, ce que nous appellerions, en termes juridiques, le « droit de propriété ». Mais les gens du Deutschland n'en sont point à une nuance près et il ne leur coûta que la peine de le dire le jour où ils imaginèrent tenir leur humano-divinilé de la décision des Immortels de Scandinavie, naturalisés Allemands par l'arbitraire fantaisie d'un Herr Professor.

A défaut de Vapprobatur d'Odin, Guillaume II ne s'est point fait faute de reprendre à son compte les paroles que le pape Etienne II, en 754, adressait à Pépin en lui conférant le titre de patrice de Rome et en l'investissant par là-même de l'autorité militaire dans les provinces italiennes : « Vous êtes après Dieu notre appui tutélaire et notre défenseur, un nouveau Moise, un nouveau David. La nation des Francks est une nation sainte, un royal sacerdoce, un peuple d'élection béni par le Seigneur ». La transposition était trop facile et trop tentante pour que le Kaiser du xx« siècle ne la réalisât point à son profit.

Le peuple français n'est pas ennemi de la légende. Il est imaginatif, prompt à déduire et ne déteste pas le merveilleux. Certes, il n'a pas, devant le miracle, la foi du charbonnier. Son habitude de la critique, ses facultés d'analyse, ses naturels dons d'ironie sceptique, l'arment très suffisamment contre tout ce qui dépasse la mesure du raisonnable... et du raisonné. Malgré la réputation d'esprit superficiel et volage qui lui fut trop longtemps faite, il aime descendre au fond des choses et il y descend d'autant plus volontiers que ces choses sont de nature à intriguer sa proverbiale curiosité.

Lorsque les prophètes, chez nous, commencèrent à épiloguer sur les fins de la guerre, c'est à la fois avec un peu d'intérêt et beaucoup de doute qu'on enregistra et commenta leurs divers propos. Ces révélations ne se fussent-elles pas produites, qu'elles eussent manqué et qu'on se fût étonné de leur absence. Mais quand elles se manifestèrent, on les accueillit avec de suffisantes réserves pour se bien faire entendre à soi-même qu'on ne faisait pas un fonds très sérieux sur ces réconfortants communiqués de l'au-delà.

Et pourtant, on ne se fit point faute de les propager. Nous avons dit qu'ils furent imprimés avec complaisance à côté de ceux du grand quartier général des armées. Tous faillirent à leurs promesses. Les plus notoires astrologues, les chiromanciennes que les reporters se donnèrent la peine d'interviewer montrèrent, pendant ces longs mois de guerre, une infériorité lamentable en un art qui, dans des circonstances moins tragiques, avait valu à leurs calendriers d'appréciables succès. Que le chiffre soit par eux sollicité en tous sens, que les puissances de l'infini leur aient fait des confidences alors qu'ils

étaient dans létat de médiunnité. ce fut un égal fiasco et la corporation des divinateurs ne tira, en cette occasion, qu'un moindre prestige de ses talents divers. Au moins réussit-elle à ne pas se faire oublier et à entretenir dans le monde des crédules ou crédules à demi l'idée qu'il n'est pas absolument impossible de projeter parfois, avec un relatif bonheur, le rayon de la Clairvo3'ance dans les ombres du Futur.

Jérusalem tuait ses prophètes. Paris ne pendit pas les siens. La province eut plus que de l'indulgence pour ceux qui déduisaient, du bouillonnement des sources et des sonneries des cloches de longtemps endormies, des phénomènes favorables à la cause des Alliés. Si. nulle part, les divagations des Mages n'eurent d'influence véritable sur l'opinion française, il faut convenir, en hommage à la vérité, que les cabinets d'oracles, au début, se firent en quelques mois assez nombreux pour que la police y mît bon ordre et que les juges, parfois, intervinssent. Les marchands d'espoir, les négociants en illusion, les diseuses de bonne aventure, — tout le petit peuple de la sorcellerie à quarante sous la séance, — fut rappelé à l'ordre, et cette stricte admonestation suffit à tempérer les ardeurs des uns et des autres. Ne furent dupes que ceux qui le voulaient absolument. Rendons cette justice à nos compatriotes qu'ils eurent, en une immense majorité, un équilibre suffisant pour se retenir de verser dans les pratiques de la « folle espérance » et assez de santé spirituelle pour préférer, aux balbutiements des voyants, la discipline de la raison.

Il est fort heureux que la France n'ait jamais tenu les déclarations des extralucides que comme de médiocres balivernes. Nous avons, dans notre passé., un exemple des dangers que court une nation quand, partant à la guerre, elle prête une oreille trop complaisante aux paroles de ceux qui lui pro-

mettent la victoire. Lors des croisades, les armées composites qui s'élançaient pour courir délivrer le Saint-Sépulcre, prenaient route en se répétant la prophétie inspirée par Dieu lui-même aiix suscitateurs de cet énorme mouvement religieux et guerrier, prophétie suivant laquelle la réussite la plus certaine était promise aux chrétiens libérateurs des Saints Lieux. Qu'est-ildonc besoin àe prévoir dans l'ordre matériel lorsque la main du Tout-puissant doit pourvoirsinx. multiples besoins d'une multitude en marche ? On partit et, sur les routes de l'Orient, et jusqu'à Damiette même, le peuple illuminé des croisés, leur roi pieux, commencèrent à éprouver les effets de leur insouciance. L'expédition sombra — et plusieurs fois — du fait même de ce lyrisme délirant qui entraînait la chrétienté vers les infidèles, sans intendance ni ravitaillement.

Prophètes et prophétesses de victoire, s'ils avaient été trop complaisamment écoutés depuis août 1914, nous auraient détourné de l'effort tenace qui, seul, peut donner cette victoire. A quoi bon lutter avec toutes les forces du désespoir s'il est écrit que l'on doit vaincre? Si nous admettons que cette écriture ne peut comporter aucun amendement, combien deviennent inutiles les sacrifices que l'on nous réclame pour dominer l'adversaire et lui faire enfin rendre gorge? M, Julien de Narfon, dans le Figaro du 3 juillet 19 16. exprimait la même pensée : « La conviction profonde que l'on vaincra est une grande force assurément ; à la condition toutefois que l'on soit également convaincu que la victoire dépendra de nous, qu'elle en dépendra jusqu'à la fin, que toute défaillance de notre énergie la remettrait en question, et que si nous nous manquions à nous-mêmes, aucune combinaison astrale ne réparerait les brèches que nous aurions faites à la fortune de nos armes ».

Une pareille défaillance, on le conçoit sans peine,

n'eût pas été possible, au lendemain de l'agression germanique, au pays des Droits de l'Homme, de « la Patrie en Danger », et de l'année terrible. I/éducation nationale, tant par les faits eux-mêmes que par l'évolution des idées religieuses et sociales, metiait le peuple français au-dessus des superstitions, mauvaises conseillères d'inertie.

Nous n'étions pas de ces Aragonais de 1809 qui guettaient le prodige aux pieds de la Virgen del Pilar, à Saragosse, pour intensifier en leurs cœurs la haine du Français. Nous n'étions pas non plus de ces Moldaves, de ces Valaques qui tremblent en tendant leurs paumes aux romanichels de grands chemins et qui. naïvement, se transmettent aux veillées, de bouche en bouche, de générations en générations, ces légendes m3'stérieuses, et parfois si belles, qu'inventèrent les siècles du passé pour mystifier les siècles à venir. Nous étions payés pour savoir que les prévisions sont mensongères, en principe. Sans même nous aventurer dans les cavernes des occultistes, nous limitant . au seul domaine de la plus réelle des politiques, nous avions entendu, peu de temps avant le premier combat aux frontières, des prophètes mal inspirés qui nous avaient donné, concernant l'Allemagne et la pureté de ses intentions, des certitudes cruellement controuvées après une heure de guerre.

Le 13 février igi2, à la Chambre, 31 Brizon déclarait a impossible une guerre avec l'Allemagne ». Et le 12 juin 1914, quand M. Ribot signalait le zèle avec lequel ce pays augmentait ses armements : « Pas contre nous ! » s'écriait le même M. Brizon. Le 18 juin 1912. au Palais-Bourbon. M. Driant dénonçait le péril des illusions pacifistes. « Allons donc ! » s'écriait, en une réplique véhémente. M. Raffin-Dugens. Mais aussitôt : « Ils marcheraient tout de même contre vous », fit observer le premier orateur. « Ils ne marcheraient pas ». rétorqua M. Com-

père Morel. M. Ducarouge surenchérit : « Vous savez bien qu'ils ne marcheraient pas. Vous avez lu dans les journaux leurs déclarations ».

Au Conseil municipal de Paris, le 7 mars 191 3, M. Cachin déclare que l'Internationale est le grand fait historique des temps modernes : « C'est elle qui assure la paix », dit-il. A la Chambre, le 12 mars 1914, M. CoUy ne veut pas permettre qu'on montre quelque émotion à constater, de l'autre côté du Rhin et jusque sur nos limites territoriales, la création de nombreuses lignes stratégiques : « Les chemins de fer allemands sont faits, expose-t-il, pour le développement économique de l'Allemagne bien plus que pour son armée ». Le parti tout entier, en France, estimait alors que l'Allemagne était résolument pacifique : « L'Allemagne, née de Sadowa et de Sedan, est le seul grand empire militaire qui soit resté quarante-deux ans sans tirer l'épée du fourreau », telle est l'affirmation, exacte d'ailleurs, de M. Francis de Pressensé au Congrès du Nord.

JJ Humanité, le 27 août 191 1, annonçait un fait considérable. L'organe du parti socialiste unifié faisait savoir que : « l'Assemblée générale des associations socialistes de Berlin et de la banlieue vient de voter à l'unanimité une motion qui donne l'assurance que les travailleurs berlinois s'opposeront par tous les moyens à une tentative tendant à déchaîner une guerre ». Et, commentant cette nouvelle d'importance, M. Dubreuilh ajoutait : « Cela veut dire que la guerre est impossible ».

Le 30 mars 191 2, à la Salle Wagram, où l'on fêtait le succès électoral de 110 socialistes allemands, il était dit que : « La victoire de la Sozialdemokratie signifiait la volonté universelle de la paix, la certitude de la maintenir ».

Après le Congrès de Bâle, la Commission administrative du parti socialiste et le groupement socia-

liste parlementaire publiaient, en un manifeste aux prolétaires de France : « Avec les socialistes organisés d'Allemagne, d'Angleterre, d'Autriche, d'Italie et de Russie, nous ferons tous notre devoir international. Par un effort concentré, réciproque et simultané, nous préviendrons jusqu'aux risques de guerre et assurerons la paix ^ ».

Encore que ces divers prophètes n'aient jamais prétendu posséder sans conteste le don de la double vue, il faut reconnaître que leurs prévisions étaient assez mal fondées. Par une voie indirecte, ils portèrent préjudice aux « sujets » qui, dès l'aube de la guerre, risquèrent en France le périlleux calcul des probabilités. Si les devins eurent dans notre pays, pendant les premiers mois, une apparence de clientèle, retenons ce fait — il a bien sa valeur psychologique — que plus les événements se dessinèrent en faveur de nos armées, plus les surnaturels perdirent pied et se virent réduits au silence. Nous avons eu la patience, depuis le début des hostilités, de tracer la courbe presque quotidienne des divinations. Cette courbe s'intensifia en hauteur et atteignit son maximum d'amplitude dans les six mois qui suivirent la bataille de la Marne, puis elle déclina et se traîna aux bas niveaux. Nous n'entreprendrons pas ici de reconstituer dans sa totalité ce graphique curieux : ce serait outrepasser l'importance qu'il convient de donner à l'une des rubriques, pourtant essentielle, de notre ouvrage. Au reste, diverses publications — il en est paru un certain nombre — suppléeront à cette lacune. Pour ce qui nous concerne, et dans la suite de ce chapitre, nous ne ferons que « pointer » diverses prophéties particulièrement réputées à leur heure.

Mais ce que nous tenons, sans attendre, à ne point

I. Consulter sur ces diverses prophéties d'avant-guerre l'ouvrage de M. Edmond Laskine : V lnternatio7iale et le Pangerma7iisme (fin du chapitre ui).

passer sous silence, c'est ce fait, — signalétique d'une psychologie sans cesse évoluant vers la plus grande confiance, — que la France a, qu'on nous pardonne lexpression, tourné le dos aux liseurs d'avenir dans la même proportion que l'Allemagne se jeta dans leurs bras.

En 1914, nous fouillions les manuscrits du Mystère avec un infatigable zèle; nous feuilletions les almanachs périmés, les brochures cabalistiques, voire les livres sacrés.

Toutes les confessions ouvraient leurs Bibles, leurs Talmuds, leurs Evangiles pour jeter sur le marché des annonces d'événements sensationnels ou prochains. Puis, la situation se modifia, les Sars furent moins prolixes, les saints inspirés retournèrent dans leurs sépulcres. Les Mages avaient passé le Rhin ! Les p5^thonisses ressuscitaient à Strasbourg, à Berlin, à Munich, dans le fond de la Hongrie. Le peuple allemand leur demandait toutes leurs lumières. Il importait, chez nos ennemis, que l'on connût, sans délai, la date exacte des traités, le jour où cesserait la tyrannie des cartes de pain. Il ne fut point de semaines que les sorciers ne donnassent des garanties. L'une des plus consolatrices pour la nation affamée, fut l'échéance fatidique, le prestigieux 17 août 1916. qui devait voir le triomphe de Guillaume II et de François-Joseph. Or, ce jourlà, reparaissait aux vitrines des merciers de Paris, par monceaux multicolores, la bonne laine avec laquelle les femmes, les mères et les sœurs de nos poilus allaient bientôt tricoter des chandails et des passe-montagnes pour la troisième campagne d'hiver. Et deux jours plus tard, le 18, il était une fois de plus question, chez les Alliés, d'instituer un tribunal qui jugerait, après la guerre, les crimes du Kaiser considéré comme personnellement responsable d'une longue suite d'infamies. Le 19, nous reprenions Fleury sous Verdun ; le 28,1a Roumanie

entrait en liorne à nos côtés. Autant de réalités que n'avaient pas prévues les sœurs Annes de Germanie.

De tels échecs ne les déconcertèrent point. Harcelés de perplexités, sentant le sol trembler sous les pas de leurs bataillons, les Allemands, de plus en plus, se tournèrent vers les puissances mystérieuses et leur demandèrent le salut. L'angoisse avait définitivement changé de camp. La voix du 420 longtemps avait dispensé Tennemi d'écouter toute autre chanson. Les clameurs du triomphe avaient étouffé les verbiages des chimériques. Le culte de la force éloignait des trépieds, alors, les envahisseurs de la Belgique et du Nord français. La superstition pourtant, et peu à peu, ramenait, après septembre 19 14, l'Allemagne déçue vers les spectres et les fantômes

Les Français, dans le même temps, reléguaient à l'arrière-plan les vains artifices auxquels ils n'avaient jamais sérieusement cru. Ce ne sera pas leur moindre honneur, devant le jugement de la postérité, d'avoir montré, en travaillant au salut de leur pays, un sens positif d'autant plus rassis et maître de soi que se rapprochait le moment où ils pourraient se laisser entraîner, à bon escient et sans craindre d'avoir à s'en repentir, aux chaleureuses impulsions de leur naturel enthousiaste.

L'Angleterre avait bondi sur ses armes et se battait à nos côtés depuis plusieurs semaines déjà, qu'elle n'avait pas encore eu le temps de prêter attention aux bavardages du clan des devins. D'ailleurs, ils étaient, chez elle, plus que rares. L'esprit pratique de nos alliés d'Outre-Manche, leur instinctive méfiance, les protégeaient contre les suggestions du mystère, bien qu'ils en eussent

le goût, tout au fond d'eux. Leurs croyances religieuses elles-mêmes, ce protestantisme souvent si sévère qui, en d'autres temps, s'était cristallisé dans les consciences britanniques comme une conséquence du mépris des superstitions, les cuirassaient contre l'attrait de la prophétie. Et puis, comment une nation sans soldats, soudain jetée dans la plus gigantesque des guerres, eût-elle pu trouver le loisir de rêver sur des hypothèses de vendeurs d'orviétan ? Il fallait multiplier les usines, aménager les camps : on n'y manqua point. Et les plus rudes labeurs matériels évitèrent au pays de la « misérable petite armée » ces pièges que tendent à l'esprit les interrogateurs d'étoiles et les grands initiés.

Dans le cours des années cependant, le verbe prophétique se fit entendre de 1 autre côté du détroit. Jamais il ne fut accueilli qu'avec des sourires plutôt dédaigneux. Dans Tordre miraculeux, un infructueux essai fut tenté — ce fut bien le seul qui méritât d'être retenu — lors de la bataille de Mons. On se souvient peut-être encore de cette stupéfiante apparition, amazone blanche et rayonnant dans un nimbe de lumière, dont il fut parlé à cette époque. Les journaux insulaires, pour le contester aussitôt au nom du bon sens, donnèrent force détails sur cet archange qui, si à propos, s'était interposé entre les combattants et avait terrifié les Allemands, du geste de son glaive torse. Un sergent écossais décrivit avec minutie ce saint Georges attardé dans un siècle de réalités, puis, pris de scrupules, se rétracta à demi et avoua que ses souvenirs le servaient moins que son imagination. Tommy n'est point fait pour fréquenter les séraphins. Il en convint de bonne grâce et préféra continuer à se battre, avec une superbe bravoure, sans compter sur l'auxiliaire du surnaturel, plus assuré de vaincre en ne faisant état que de ses mitrailleuses, et plus tard de ses tanks. De même, ne céda-t-il jamais au plaisir d'at-

tacher de l'importance à la théorie de « la peau de l'ours » . On n'a pas d'exemple qu'il l'ait vendue avant d'avoir tué la Bête. Il savait que la guerre serait dure, qu'elle serait longue. En ceci il fut prophète comme personne. Alors que nous voyions la fin des combats sous peu de mois, il passait, lui. des contrats de location pour trois ans renouvelables, avec tous les propriétaires de terrains où, au Mans et sur la côte, il dressait ses baraquements, organisait ses dépôts d'hommes et de matériel.

L'un desgrandschefs britanniques, lordKitchener, ne fut pas moins bien inspiré, quand il devina les conditions de sa mort. Peu avant le torpillage du navire qui sombra avec l'illustrepassager dans les eaux des Orcades, Kitchener, parlant de son trépas, avec quelques amis établit avec autorité qu'il ne devait finir que sur la mer'. Les Allemands, par un coup trop bien porté, donnèrent raison au héros de Khartoum.

Un horoscope du roi d'Angleterre fut tiré un mois et demi avant la guerre. Il est curieux de constater aujourd'hui que diverses propositions y incluses font clairement allusion aux événements où allait bientôt se trouver mêlé le Royaume-Uni. On y peut lire en effet ce qui suit : « Le signe des Gémeaux influence l'Angleterre. La conjonction du Soleil à Mars dans le signe des Gémeaux indique que l'Angleterre aura à soutenir une guerre contre l'Allemagne. Mars couronné en troisième maison annonce : déplacement de troupes dans le signe du Lion, c'est-à-dire en France, le Lion régissant ce pays. Donc : guerre contre l'Allemagne à laquelle participera la France. Jupiter conjoint à Tarcane 7 annonce la victoire ^ ».

I. En juillet iqi'y la sœur de Kitchener Mrs. Parker, déclara, dans une interview, qu'elle ne croyait pas à la mort de son frère et qu'à certains indices elle devait la conviction qu'il avait été recueilli en mer. lors de la perte du Hampskii-e,&t qu'il était bien vivant, prisonnier en Allemagne.

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