Echo du yierveilleux, 15 juin
Mais l'horoscope ne présageait pas que des événements favorables. On y trouvait encore ce paragraphe : « Au point de vue maléfique, la douzième maison parle des ennemis et le Taureau qui s'y trouve est le signe qui gouverne ITrlande. Saturne annonce des émeutes, peut-être même un commencement de révolution dans cette contrée pour l'année 1916. En conclusion, l'horoscope de S. M. George V révèle une date de la plus haute importance pour l'histoire : 19 16 ».
. L'Angleterre, pas plus avant la guerre que depuis lors ne fut émue par ces « révélations sensationnelles ». Elle ne le fut pas davantage par la prophétie de Nostradamus selon laquelle il est prédit que Londres doit être détruit par « des voiles venant à travers les airs ». En août 19 16, von Wiegand, correspondant berlinois du World de New- York, ressortit en vain cette calembredaine pour épouvanter un peu les insulaires ennemis. Il ne sut que les faire sourire en précisant que « les voiles venant à travers les airs » ne peuvent être que les zeppelins : « Ils pourraient, ajoutait Wiegand, dans des conditions favorables, traverser l'Océan, d'Allemagne en Amérique, mais il faut que le temps et le vent soient propices. Deux de ces monstres ont pris part aux dernières attaques contre l'Angleterre. Ils sont constitués par une infinité de cellules, de façon à opposer une très grande résistance aux obus et aux balles. Ils peuvent emporter 103.600 livres d'explosifs, c'est-à-dire environ 50 tonnes ».
C'était là une terrible menace . L'Allemand enthousiasmé terminait son article en faisant la prophétie que ces titans-zeppelins allaient continuer bientôt leurs nocturnes voyages au-dessus de l'Angleterre et de l'Ecosse, et qu'ils étaient autant dire invincibles.
Une erreur d'appréciation assez sensible fut vite
constatée dans ce texte présomptueux. Peu de temps après, les artilleurs anglais abattaient un zeppelin à Cuffley, bientôt un autre à Potterbar. La série heureuse devait continuer : une fois encore la double vue avait mal servi Taugure trop novice \
Les seuls sujets du roi George V qui firent une modeste place à la divination turent peut-être les soldats hindous venus en France aux premiers mois de 1915. Parmi ces effectifs figuraient quelques brahmanes. L'un deux, que l'on disait le plus savant, beau vieillard à barbe longue et toute blanche, ascète des flancs de l'Hymalaya, et nommé Kaya Andra, fit, le i" avril 191 5 — date fâcheuse pour augurer sérieusement de l'avenir, — une prédiction qui peut être résumée ainsi que suit. D'après ses plus récentes lectures dans les astres, il attestait que Guillaume II était né sous le signe du Verseau, constellation maléfique qui signifie solitude, abandon, exil et maladie; sa quarantième année, 1899, devait marquer l'apogée de son règne (?) Sa santé, mal influencée par Vénus, dont l'action est héréditaire, devait lui faire courir de très graves périls entre cinquante-trois et cinquante-huit ans. L'année 19 15 ne s'achèverait pas sans lui apporter de terribles revers, notamment en juin, juillet et décembre. Mais sa chute définitive n'aurait lieu que dans la première moitié de 1916, et devrait entraîner pour lui et sa famille un exil sans retour.
Les temps ont passé sans vérifier les déductions du brahmane. Ainsi en fut-il, au moins pour partie, des prévisions faites par le même astrologue concernant François-Joseph et Mahomet V. Le Lion, le Taureau et le Scorpion, dès avril 19 15. vouaient François-Joseph à une fin prochaine. Il devait périr
I. On sait que peu à peu les zeppelins cédèrent les routes du ciel britannique aux escadrilles d'avions et que. trop souvent, Londres et les villes d'eaux des comtés de l'Est, subirent de sévères bombardements. Mais ces incursions suffiraient-elles à donner raison à Nostradamus ?
de mort subite, et probablement être assassiné : en tous cas, une révolution sanglante allait renverser son trône et son empire avant le premier jour de 19 16.
Quant à Mahomet V, c'était un malchanceux dont l'avènement n'avait pu qu'empirer le sort. Sa chute était certaine pour 1916.
Devant ces belles promesses, le flegme britannique ne se dérida point. On continua d'un bout à l'autre du Royaume à fabriquer des armes et à envisager positivement une guerre de laquelle un officier d'état-major dit plaisamment au roi, un jour : « Les cinq dernières années seront particulièrement dures ».
C'était là une prophétie d'un pessimisme un peu outré.
Pour être exact, il importe de noter cependant, comme une exception à l'état d'âme profondément sceptique des Anglais concernant les révélations de l'au-delà, cette légende qui se fit un beau chemin dans la cité de Londres, en mars 1916, et qui y trouva beaucoup de complaisants. Bien que dans l'active cité, centre des affaires les plus réelles, l'imagination et la fantaisie ne soient pas monnaie courante, c'est dans l'un des plus sérieux journaux financiers que prit naissance cette singulière histoire. Au cours du deuxième semestre de 19 15, un officier se rendit chez son banquier, avant de partir pour le front.
— Vous ne serez pas longtemps absent, remarqua le banquier : vous reviendrez sous peu, blessé à la main.
En effet, quelques semaines après, l'officier reçu. une légère blessure à la paume gauche. Puis, guéri et prêt à repartir, il alla de nouveau dire adieu à son ami banquier.
— Cette fois, lui confia ce dernier, vous serez absent plus longtemps, et puis vous serez assez grièvement touché à la jambe.
Lorsque l'officier, qui effectivement fut blessé à la jambe droite, revint à Londres, il se hâta d'aller revoir son perspicace ami
— Puisque vous avez si bien prédit mes blessures, lui dit-il, ne pourriez-vous pas me fixer la date à laquelle la guerre se terminera ?
Et le banquier de répondre :
— La guerre finira le 17 juin 1Q16. Mais je ne vivrai pas pour voir cela. Je vivrai tout juste pour fêter le jour de l'an.
Le financier prophète est mort le 2 janvier 191 6. L'officier et toute la cité de Londres attendirent le 17 juin avec une curiosité et un intérêt de jour en jour croissants. A cette date, la guerre ne prit point fin. Les Russes seulement continuaient à faire merveille. Paris était en pleines séances du Comité secret et un ultimatum franco-britannique — non moins secret — venait de partir la veille même, pour la Grèce, à seule fin d'instruire le roi Constantin que les Alliés avaient assez de son jeu ambigu.
M. Lloyd George lui-même s'amusa en avril 191b à jouer quelque peu au sorcier. C'est à cette époque en effet que le Ministre des munitions dit à M. Emile Vandervelde : « L'Angleterre a déclaré la guerre en 1914. elle Ta commencée en 1915, elle l'a développée en 19 16, elle la terminera en 191 7 ».
Plus authentique est cette réponse qu'adressa le ministre anglais, à un journal qui, en 191 5, de l'autre côté du détroit, avait ouvert une enquête sur la date éventuelle de la paix.
« Quelle sera la durée de la guerre ? répondit Lloyd George. Voilà une question qui m'est sans cesse posée. C'est aussi ce qu'on demandait à Abraham Lincoln dans une autre guerre pleine d'épreuves, pleine de vicissitudes, pleine de minutes d'abattement. Sa réponse était celle-ci : « Nous avons accepté cette guerre pour un certain
objet, un objet digne de nos efforts; la guerre finira quand il aura été atteint. Quel est donc cet objet, ce suprême objet ? C'est la liberté de lEurope ! Cette guerre de destruction nous a été imposée par une caste militaire qui cherchait à asservir l'Europe. La débâcle de ces ambitieux projets coûtera à l'Europe un prix effroyable de sang et d'or. De ce prix-là, il faut nous préparer à payer notre part ou sombrer à jamais dans unvasselage dégradant... Non ! nous ne l'accepterons jamais, si terrible que soit le prix qu'il nous faille payer! »
Tenons d'ailleurs pour certain qu'hormis la résolution d'aller jusqu'au bout et d'assurer, avec les Alliés, la « liberté de l'Europe » le ministre britannique ne crut pas faire acte de prophète en répondant à l'interviewer. Il fut sans doute des premiers à douter, si la brochure lui tomba sous les yeux, des faits prévus par un colonel américain, dans le Psychic Magasine, organe du Mystérieux, publié outre- Atlantique. Cette revue, vers la fin de 1915 (novembre), a donné l'horoscope de la guerre, au moyen des élections. On sait que l'on désigne par ce mot une opération astrologique ayant pour objet de déterminer une époque, jour ou heure favorable à une entreprise déterminée, « Pour qu'une attaque réussisse, disait le Psychic Maga:^ine, il faut et il suffit que l'ascendant soit dans une maison de Mars (le Bélier ou le Scorpion), et que Vénus, surtout si elle est maîtresse de la septième maison, regarde d'un aspect bénéfique Mars, maître de l'ascendant. Au moment de l'offensive de Champagne, Vénus était bien maîtresse de cette maison, et placée dans le cinquième de son autre domicile, la Balance. Mars était en conjonction plus ou moins serrée avec cette déesse légère à la changeante demeure, mais en dépit de la géniture de M. Poincaré, de la nativité du général Joffre, du thème radical de la Révolution fran-
çaise et de la partie de Fortune du roi d'Angleterre, le grand bénéfique Jupiter a sauvé Guillaume IIS). Cette protection, ajoutait le devin du magazine américain, doit cesser vers le 15 février 19 16 ; « Peu de temps après, le grand maléfique Saturne, abandonnant sa marche rétrograde, s'approchera de l'ascendant impérial, pour effectuer son transit sur lui : il y aura été précédé par le Soleil qui occupera, le 15 juillet 19 16, le point tenu par Mars dans le thème ci-dessus, projetant à cette date l'ombre de la terre sur le disque de la Lune. Cette dernière étant maîtresse de l'ascendant du Kaiser, cette éclipse annoncera que les plus grandes calamités contenues en puissance dans son horoscope seront sur le point de se réaliser ' ».