‹ Les fausses nouvelles de la grande guerre (volume 2)Chapitre 36 sur 46 · I. Ne croit-on pas réver en lisant de telles stupidités · texte numérisé non relu

I. Ne croit-on pas réver en lisant de telles stupidités

a. A la suite de la prophétie du Psychic Maga^itie américain, nous pouvons rappeler ici cet ensemble de prévisions européennes recueillies par un reporter des Etats-Unis et publiées en France, par le Petit Bleu à la date du 23 novembre 1916.

« C'est encore une enquête sur la durée de la guerre.

« Du moins celle-ci a-t-elle été faite dans les pays rivaux, et d'une façon très large par le reporter américain qui l'entreprit.

« Résumons-là :

« Côté alliés : le major général anglais, sir Alfred Turner, croit que la guerre se terminera à la fin de l'année 1916; le marquis de Crewe pense qu'il y a encore pour un an de batailles : sir Conan Doyle et sir Parker, pour neuf mois au plus ; le directeur de l'Observe?- estime que la paix sera conclue dans les douze mois à venir ; M. Arthur Lynch voit encore deux ans de guerre, et M Archibald Burd, devançant l'estimation de lord Kitchener. est certain qu'après la bataille du Jutland l'Allemagne ne sera pas capable de supporter un troisième hiver.

« Côté des coalisés : le D^ Walther Grathenau « organisateur des ressources industrielles allemandes », est sans doute presbyte et doit regarder les choses par le gros bout de la lorgnette : n Quelques années... ». répond-il négligemment. Le directeur du Lokal An:eicrer, plus modeste : n 11 n'est pas seulement probable, mais certain, qu'il y aura une nouvelle année de guerre : la situation de l'Allemagne sera certainement meilleure l'année prochaine qu'aujourd'hui n. Auguste Thyssen dit mélancoliquement : « Je sais seulement que l'Allemagne n'a envisagé que trois ans de guerre ». Le philosophe Ludwig Stein dit : « Il est inconcevable que la guerre dure encore douze mois ; à la fin de septembre, quand l'offensive des alliés aura été brisée définitivement de tous les côtés (cela, c'est d'un philosophe en chambre !),

Le plus curieux, c'est qu'au 15 juillet 1916, Français et Anglais trouvaient dans les faits de guerre, une sorte de confirmation de ce ténébreux pathos. Depuis le premier jour de ce mois, l'offensive de la Somme avait commencé. On pouvait croire que Bapaumeet Péronne allaient, avant deux semaines, revenir aux mains des alliés. On était dans la joie. Les éditions du Times à peine sorties étaient arrachées des mains des vendeurs par un enthousiaste public londonien. A Paris, un sénateur méridionial, dans un cinéma voisin de la Trinité, se levait et lançait au public la bonne fausse nouvelle d'une importante victoire. Les Russes balayaient énergiquement leur front. Les Italiens avançaient dans les montagnes, les Autrichiens réagissaient avec une évidente mollesse. Les slaves du camp de Mailly venaient de rejoindre le front français. Un journal satirique de Barcelone publiait un dessin où l'on voyait un François-Joseph minuscule et déjeté à côté d'un colosse moscovite qui chargeait sur ses larges épaules un nouveau paquet de 200.000 prisonniers. Et le vieil empereur suppliait: « Laisse-m'en quelques-uns encore, sinon je vais mourir dans la solitude et l'ennui ». Le 10 juillet, nous étions à deux kilomètres de Péronne. On promettait aux Parisiens une magnifique revue de fête nationale, prologue des défilés de la Victoire. On disait à la Chambre des députés : « Briand est convaincu que la guerre finira avant la fin de l'année ». L'x^Uemagne laissait avouer par un de ses chroniqueurs qu'on n'y avait jamais si bien compris la beauté de la prière pour le pain quotidien. On par-

le moment sera arrivé pour l'Europe de décider de la question « être ou ne pas être »... (Mais cela c'est du Shakespeare...)

« Qiaant à M Poincaré, au maréchal Joiïre et au général Francliet d'Esperey, interviewés également, il est évident que leurs réponses seraient caviardées par la Censure si nous nous risquions à les imprimer.

«Permettons-nous de dire que leurs réponses sont (censuré) ».

lait déplus en plus de Tintervention prochaine delà Roumanie...

Les prédictions du Psychic Magasine semblaient donc de la bonne mouture : le malheur pour leur auteur et pour les peuples de 1 Entente est qu'elles promettaient à l'Empereur d'Allemagne « les plus grandes calamités » et que. cette fois encore, il échappa à son destin.

Nous n'eûmes que peu de renseignements, au cours de la guerre, sur les prophéties qui circulèrent en Russie. On peut admettre quelle furent nombreuses. Les sujets de 1 ex-tsar ont toujours aimé les beaux contes, et il n'est peut-être pas de plus pittoresques, de plus savoureuses légendes queceiles dont les épisodes sont narrés, aux calmes soirées de l'isba, sur toute létendue du froid empire. L'imagination mj'-stique des slaves, parents des rêveurs de l'Orient, dut s'exercer dans les villages comme dans les villes, tandis que les hommes guerroyaient au loin. Par surcroît aux inventions merveilleuses que dut susciter le conflit européen, il est certain que les érudits ont ramené à la lumière du jour la fameuse déclaration du Bienheureux Bobola, relative à la résurrection de la Pologne ', Bobola, jésuite mar-

I. Le sort de la Pologne, martyre, déchirée, rayée de la carte de l'Europe et tant de fois partagée entre l'espoir de sa renaissance et la douleur de ses blessures rouvertes, devait dicter des oracles sans nombre aux liseurs d'avenir. L'un des plus anciennement articulés fut celui aux termes duquel la Pologne retrouverait son statut politique et son indépendance lorsque les Turcs abreuveraient leurs chevaux dans le Dniester.

En septembre 1916, les journaux viennois firent observer qu'à ce moment, les Turcs luttant sur le front de Galicie, les dires du prophète d'antan devraient se confirmer. Mais la Poliska Ga^etta répondit que les Autrichiens mésinterprétaient les textes. Le texte véritable en était : « Le maître de l'Orient, aidé de la France et de l'Angleterre rendra la liberté à la Pologne et les libérateurs abreuveront leurs chevaux dans le Dniester ■». Il ne suffit que de s'entendre.

Le comédien rouge, Guillaume II, dès août 1914 essaya près de

tyrisé au xvii* siècle par les cosaques, apparut dans la ville de Vilna (Lithuanie), en 1819, à un religieux dominicain, nommé Korzeniecki, lequel se désolait des maux qui tiraient son dernier sang à l'infortunée Pologne, leur patrie à tous deux. Aux yeux de Korzeniecki, le martyr Bobola, revenu de l'autre monde, fit surgir un soir, par un stupéfiant prodige, tout le panorama du territoire de Pinsk, morne et dénudé, puis le pria d')'' fixer attentivement ses regards.

Déférant à cette invitation, le père Korzeniecki jeta alors les 3^eux sur la campagne qui, tout à coup, lui sembla couverte d'innombrables bataillons. Russes, Turcs, Français, Anglais, Autrichiens, Prussiens, d'autres peuples encore que le religieux ne put distinguer, combattaient avec un acharnement dont il n'y eut jamais d'exemple. Le Père ne comprenant pas ce que tout cela signifiait, Bobola le lui expliqua en ces termes : « Quand la guerre dont le tableau vous a été révélé aura fait place à la paix, alors^ la Pologne sera rétablie, et moi, l'en serai le principal patron^ ».

Polonais le « coup de la prophétie », au moins celui de l'apparition. Léon Bloy fait allusion à cette pitrerie, dans son ouvrage : Au seuil de l'Apocalypse, et en ces termes relevés : « ^ novembre 1914. — Le Kaiser, ami intime de Dieu, comme vous le savez, a fait une proclamation où il déclare aux Polonais que la Sainte Vierge lui est apparue pour le bénir et fortifier son courage ! Cette fois, le cochon est décidément perdu. On assure qu"il est déjà saigné d'un million de soldats. Le boudin sera pour rien, cette année. Le généralissime des cosaques leur en a promis pour Noël, à Berlin même. Il serait dur d'attendre jusque-là... ». Bien des Français, comme Léon Bloy, ont cru à la prophétie du Tsar, assurant à son peuple et à ses armées que la nativité russe serait fêtée aux palais de Postdam!...

I. M. H. A. Martin a publié en juin 1916, dans le Télégramme des provinces de l'Ouest le texte de la prophétie d'après le récit qu'en donna en 1834 le jésuite polonais Folkierzambi dans la Civilta Cattolica. A ce document il ajoutait en manière de commentaire : a Dans les Etudes des Pères de la Compagnie de Jésus, M. Yves de la Brière reconnaît que ce récit paraît reposer sur un témoignage respectable, qui, d'après la critique interne et la critique externe, donne au message prophétique du bienheureux André Bobola une solide vraisemblance historique, une probabilité parfaitement admissible » . Nous n'y voyons pas d'inconvénient.

Les divinations serbes ont été extrêmement nombreuses, au point que Ion peut croire que l'étendue des malheurs de ce petit peuple suscita en lui les forces de l'imagination merveilleuse. Nous ne rappellerons que quelques-unes des prévisions faites pour et par les sujets du roi Pierre. Ce roi, au dire d'un pope entre tous vénéré, devait rentrer dans son palais de Belgrade avec son fils victorieux avant minuit, le 27 décembre igi6. Le bon pope, qui avait parlé dès juillet de cette même année, se trompa. Antérieurement, avant l'ouverture des hostilités, un autre voyant de Serbie avait, à distance, et le matin même du jour où le fait se produisit, annoncé l'assassinat du prince ^lichel Karageogevitch. Et ajoutant à ses lumières, il avait positivement certifié la guerre européenne, la Serbie conquise, la Serbie délivrée, libre, plus grande et prospère. Pendant l'ère des combats, en mai 19 16, un soldat serbe fut moins heureux dans ses supputations. Il vaticinait à trop court terme. « La guerre finira, dit-il. dans le prochain mois dont le premier jour sera un mardi ». Mais un obstacle se levait. Ce Serbe était de confession orthodoxe et, en conséquence, son calendrier était le calendrier julien. Comment concilier ses vues avec notre calendrier grégorien? A en croire le soldat inspiré et en s'en tenant au calendrier correspondant à sa religion, la suspension d'armes eût dû se produire en août 1916. Si Ion adoptait le calendrier grégorien, il fallait savoir attendre jusqu'en novembre.

iVl. Pierre Mille, rappelant cette petite controverse ' en tire une aimable philosophie qui, tout bien considéré, pourrait s'adapter à toutes les pro-

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