I. Journal le Temps. 21 août
nique des Hohenzollern ; d'ailleurs, on remarque que la légende ne nomme point le burgrave et n'assigne point de date au sanglant événement qu'elle rapporte. Mais il y a quelque chose de troublant et de nouveau dans l'évocation de cette histoire : on y parle de gens du peuple, qui tirent vengeance d'un crime princier. Serait-ce le présage d'une révolution dans les idées populaires ? Les Allemands se diraient-ils — à l'exemple des taillandiers — qu'ils demanderont un jour des comptes à leurs princes et en tireront justice ? L'avenir nous éclairera sur ce point, mais il est, présentement, assez légitime de douter, bien que les anecdotiers de Bavière aient fréquemment, pendant la guerre, et avec une sorte de complaisance, remis ce récit sous les yeux de leurs lecteurs.
Une autre prophétie allemande assure que la « victoire de la ofrande ofuerre » restera à celui des groupes de belligérants qui aura avec lui trois empereurs et trois rois. « C'est bien de nous qu'il s'agit, dit-on à Berlin et à Munich. Les forces de la Kultur n'ont-elles pas trois empereurs : celui d'Allemagne, celui d'Autriche et celui de Turquie, et aussi trois rois, le roi de Bavière, le roi de Saxe et le roi de Bulgarie? » Les Alliés auraient pu répondre : « La prophétie nous sert bien plutôt : Oyez ! Trois empereurs ? Nous avons eu celui de Russie, nous avons encore ceux des Indes fie roi d'Angleterre) et du Japon. Trois rois ? Celui de Belgique, celui d'Italie et celui de Serbie ? Nous en avons même bien plus que cela ». N'y a-t-il pas toujours moyen de s'arranger?
Nous avons dit, d'autre part, que les AUemiands attendaient avec impatience la date du 17 août 191 6. Ce jour-là, suivant une croyance répandue à Berlin, l'armée de Guillaume II devait remporter sur les Alliés une grande victoire. Le Kaiser lui-même l'avait promis et les chefs entretenaient les soldats dans cette douce espérance. Un an plus tôt,
Wilhelm avait prédit une non moins brillante victoire pour le centenaire de la naissance de Bismarck. Il fut, dans un cas comme dans l'autre, une pitoyable Cassandre.
En octobre 1916, le maréchal Hindenburg fut plus prudent. Recevant au grand quartier général allemand un représentant de la Neue Freie Presse de Vienne, il se refusa à soulever le voile qui lui dissimulait les possibilités de l'avenir. Il estima se risquer tout juste assez en disant de la situation militaire : « Elle est aussi favorable que possible, et tout continuera à aller bien.
— Mais, demanda le correspondant du journal autrichien, combien cela durera-t-il encore?
— Cela dépend de nos adversaires, dit avec timidité le maréchal à la tête cloutée : c'est une chose ingrate que de prophétiser. En temps de guerre surtout, il est préférable de s'en abstenir. Il est possible que l'année 191 7 amène des combats qui décideront de la guerre. Je n'en sais rien... ».
On ne saurait être plus politique ni plus respectueux des décrets d'En-Haut.
En marge de ces divers faits contemporains ou antérieurs à la guerre, on nous permettra d'évoquer, faite d'un point de vue tout à fait distinct, la prédiction de M' de Ketteler, en mai 1855. M.«'' de Ketteler était alors, à Mayence, le successeur de ce saint Boniface qui, au viii'' siècle, fut, en Germanie, l'apôtre du catholicisme. C'est à cette date de 1855 qu'il signa une lettre pastorale \ où, avec une audacieuse franchise, il désignait le luthérianisme comme l'élément fatalement destructeur de l'unité allemande. Une âpre polémique s'ensuivit "^, mais
1. Lettre pastorale du très révérend seigneur Emmanuel, évèque du diocèse de Mayence, au clergé et aux fidèles du diocèse, à l'occasion du onzième centenaire du saint archevêque et martyr Boniface.
2. Consulter Les signes du temps, parle baron de Bunsen. Mayence, 1855, et la biographie de Mgr. de Ketteler, par le jésuite Otto Pfulz, 1899.
qui s'apaisa plus vite qu'on ne l'eût pu croire.
En substance, l'évêque de JVLayence soutenait la thèse que, sans Tinfluence de saint Boniface et des institutions fondées par lui, la dynastie des Carlovingiens eût été absolument « incapable de jamais s'élever à la conception d une civilisation chrétienne ou d'un droit international». Ni un peuple allemand ni une langue allemande n'eussent pu se former sans l'iniluence du saint, L'Allemagne, donc, en adhérant à la Réforme de Luther, avait renié l'œuvre de son initiateur. « Lorsque fut interrompu par la Réforme, disait de Ketteler, le lien spirituel par lequel Boniface avait rassemblé les peuples de la Germanie, alors coniriiença la fin de Vunité et de la grandeur de la nation germanique. Dès lors, elle ne fit que participer à la destruction du Christ sur la terre et à promouvoir une philosophie païenne... Peut-être sommes-nous sur la pente d'événements qui seront fatalement pour V Allemagne V occasion de sa chute, en tant que nation ».
Ici surgit la prophétie. Le pangermanisme se déclare l'exécuteur des œuvres de Luther... On peut conclure dans le sens que l'on préfère. Nous tenant extérieurement à la doctrine confessionnelle qu'invoquait de Ketteler, nous n'avons que voulu adjoindre cette hypothèse d'un célèbre ecclésiastique allemand aux divagations, songes creux et oracles exprimés, au cours de l'histoire, dans le pays du Deutsch ^
I. Au nombre des autres prédictions qui furent répandues en Allemagne, retenons, en bref : i" \-i prophétie de Strasbourg dont l'origine est obscure, mais dont la publication sensationnelle date de 1854. II y est dit que « Guillaume, le deuxième du nom. aura élé le dernier roi de Prusse : il n'aura d'autres successeurs qu'un roi de Pologne, un roi de Hanovre et un roi de Saxe » ; 2" les vaticinations du frère Antoine, ermite des environs d'Aix-la-Chapelle qui en 18,8 annonça la guerre d'Italie et dévoila quelques anticipations sur la guerre de 1914, orientées dans le sens d'une défaite de la Prusse ; 3» la prédiction du Fiensberg, horoscope tiré par une certaine comtesse de R... et où il est dit
En France, on ne s'est pas seulement amusé à prophétiser, depuis le début de la guerre. On a recherché aussi dans quelle proportion les liseurs d'avenir, avant les événements, avaient pu prévoir le cataclysme. Les trouvailles ont été abondantes. Il n'est tel que de tyranniser un peu les textes pour leur faire avouer bien des choses. On n'y manqua point. En ceci encore, nous n'irons point faire une revision totale de tous ces rapprochements qui prirent place dans les revues les plus sérieuses comme dans les colonnes des journaux les plus frivoles. Quelques exemples suffiront à définir quelle fut cette sorte de distraction d'archivistes patients.
On ressuscita d'abord les prédictions du Père Marc et de Rodolphe Gilthier (xvil^ siècle), ainsi que la « prédiction solognote » qui est de 1793. Cette dernière est caractéristique en ce sens qu'elle parle de l'aviation : a Quand les hommes voleront comme des oiseaux, assure-t-elle, dix grands rois entreront en guerre les uns contre les autres ». En comptant bien, on reconnaît que le solognot inspiré restait au-dessous de la vérité. France, Angleterre, Russie, Italie, Belgique, Serbie, Monténégro, Japon, Roumanie, xVUemagne, Autriche, Turquie, Bulgarie, États-Unis, Chine... et d'autres. Le chiffre prévu est dépassé.
(déclaration verbale faite à Guillaume I""", au cours d'un bal, en 1849) que ce roi serait élevé à l'empire, mais que l'écroulement de sa dynastie aurait lieu en 1913 ou 1914; 4" enfin, les prophéties manuscrites et anonymes trouvées au château de l'Obd (Suisse), datant du xviii» siècle, relatives pour la plus grande partie — il y en a tout un volume, — à la Révolution française. Il y est aussi parlé, toutefois, d'une guerre destinée à prendre place dans les premières années du xx" siècle, considérée comme devant durer à peu près deux ans, et donnant pour fatale la défaite de l'Allemagne. Cette prédiction, née en terre helvétique, a suscité chez nos ennemis d'importants commentaires : c'est pourquoi nous nous permettons de lui donner rang à côté des « visions » germaniques proprement dites.
On se souvient aussi des inductions du général X. . . (1869) qui pressentaient la guerre de 1914, victorieuse pour nous, mais plaçaient les Italiens parmi nos adversaires.
Frédéric Ozanam écrivait en 1842, peu avant la publication de ses Études germaniques ^ces lignes véritablement illuminées de prescience : « Il s'agit de montrer que l'Allemagne est redevable de son génie et de sa civilisation entière à l'éducation chrétienne qui lui fut donnée ^ et que sa grandeur fut en proportion de son union avec la chrétienté ; qu'elle n'eut de puissance, de lumière, de poésie, que par une communication fraternelle avec les autres nations européennes. Tout ceci semble simple, naturel, et d'une vérité triviale, de ce côté du Rhin. Mais de l'autre côté, l'orgueil national se complaît dans le rêve d'une civilisation autochtone, dont le christianisme les aurait fait déchoir ; d'une littérature qui, sans le contact latin, se serait développée avec une splendeur sans exemple, d'un avenir enfin qui sera magnifique si Von se retrempe dans un teutonisme sans mélange. Le t5^pe germanique n'est plus Charlemagne, c'est Arminius.
« Ces doctrines se reproduisent sous des formes différentes à travers les différentes écoles philosophiques, historiques, littéraires, de Hegel à Gœthe et de Goethe à Strauss. Il me semble de quelque utilité de les attaquer chez eux, sur leur propre terrain ; de faire voir comment, seuls, ils n'étaient que des barbares ; comment, par les évêques et par les moines, par la foi romaine, par la langue romaine, par le droit romain, ils sont entrés en possession de l'héritage religieux, scientifique, politique des peuples modernes : comment, en le répudiant, ils retournent peu à peu à la barbarie ».
I. A comparer avec la prévision de Mgr. de Ketteler (voir plus haut).
En 1847, Henri Martin, l'éminent historien français, marquait déjà pour la mort l'empire d'Autriche, ce composé factice d'un peuple oppresseur et d'une foule de races opprimées : « L'Autriche n'est pas nation, disait-il. La philosophie politique peut lui contester jusqu'au droit de vivre. La réorganisation de l'Europe serait la dissolution du monstrueux assemblage qu'ont formé moins encore les hasards de l'hérédité féodale qu'une longue suite d'usurpations, et la tombe où s'est englouti le Saint- Empire romain réclame ce vampire attaché aux flancs des nationalités mutilées' ».
Bien antérieurement à l'exposé de ces considérations historiques aboutissant à des le-ctures d'avenir, le 6 février 1798, le comte d'Entraigues, politicien cosmopolite, écrivait au cardinal Maury, l'un de ses protecteurs et son plus intime ami : « La Prusse perdra l'Europe ; la Prusse périra sur les cendres de l'Europe comme ces animaux qu'on écrase sur les blessures qu'ils ont faites, avec la différence que la mort de ces reptiles guérit la blessure et que la perte de la Prusse ne nous guérira de rien" ».
Honoré de Balzac, lui-même, dans Seraphita, semble avoir personnifié l'àme germaine en Wilfrid auquel il prête ce langage : « Je voudrais conquérir l'empire que donnent la force et l'intelligence sur une peuplade, la former aux combats, entamer la guerre, la répandre comme un incendie, délivrer l'Europe, en criant liberté à celui-ci. pillage à ceuxlà. Mais, au demeurant, moi, comme la figure du Destin, implacable et cruel... en me repaissant d'hommes comme un fléau vorace... ». M. de Royau-
1. Henri Martin : De la France^ de son génie et de ses destinées (1847).
2. Cette curieuse et juste appréciation est rappelée, p. 334. dans l'ouvrage de M. L. Pingaud : Un agent secret sous la Révolution et l'Empire : Le comte d'Entraigues.
mont, dans le Gaulois du 21 août 19 16, commente, avec un peu de complaisance, cet emprunt, en disant : « N'est-ce point là en vérité le portrait du Néron moderne peint par lui-même? » En ce genre de rapprochements on pourrait aller loin. Le conservateur du Musée Balzac ne s'en prive pas, puisqu'il ajoute : « Wilfrid s'écrie, plus loin : «J'ai soif des Indes!... Je renverserai la puissance anglaise...» Ne croirait-on pas entendre Guillaume II? ».
Beaucoup plus près de la vérité fut, parmi les prophètes de la guerre, le dessinateur Bertall. Dans Vllliistrûtlon du 28 juillet 1866, il publiait une page de croquis intitulée : L'art de la guerre et ses perfectionnements successifs par la mécanique et la... chimie (on avait imprimé, en coquille : chance). Quatre ans à l'avance, Bertall donnait la date de la plus prochaine guerre : 1870^ Et l'oracle s'exprimait ainsi : « Le mécanicien en chef de l'armée ennemie invente le fusil à éventail — c'est deviner la future mitrailleuse —, de la force de vingt-cinq fusils à aiguille ». On a fait mieux que cela. « Un seul homme, poursuit-il, peut détraire une compagnie en cinq minutes à deux mille mètres de distance ».
Puis, passant à la guerre de... 1880, Bertall nous présente le « mécanicien ennemi » inventant le fusil-orgue de Barbarie (?), avec ce commentaire: « Triomphe de l'Electricité ». Mais voici venir la
I. On peut placer, après 1870, — an printemps de 1871 — la prophétie du poète Arthur Rimbaud : ,
«Oui, ils paieront cher leur victoire!... Obligés de se maintenir, en face de l'Europe envieuse et inquiète, qui leur préparera des coups de Jârnac, ils en ottt pour cinqnajite ans a être cravachés ! ... Je vois d'ici l'adminisiraiion de fer et de folie qui va encaserner la société allemande, la pensée allemande... Et tout cela pour être écrases a la fin par Q^UELQUE coalition!... Si encore ils s'en tenaient à la ridicule satisfaction d'avoir été les plus forts!... Mais non : ils nous prennent deux provinces ; ils veulent étendre la teinte plate qui marque leur pays sur une cartel... afin d'être bien sûrs qu'on reviendra un jour lejir tomber dessus.'... Les idiots !... »
guerre de 1900 : ringénieur-chimiste-mécanicien en chef, toujours plein d'idées neuves, découvre «la bombe à surprise asphyxiante, à base d'acide prussique ». Cette fois ce n'est pas une prophétie pour rire. Par chance, le feld-maréchal-chimiste ingénieur en chef de l'armée ennemie invente en même temps « la bombe stupéfiante à l'azote hyperconcentré ». Le prétexte de cette fantaisie était le succès du fusil à aiguille, qui venait de faire ses preuves à Sadowa. Bertall croyait, comme presque tout le monde jusqu'en 19 14, que le perfectionnement des armes dût rendre la guerre de plus en plus courte : le glaive l'avait réduite à deux cents ans, la colichemarde à cent, le pistolet à cinquante, le fusil à trente, le canon à sept,... et le fusil à aiguille à trente jours. Le fusil à répétition la devait, selon ces hypothèses, limiter à trois jours, et les bombes asphyxiantes à trois minutes. Belle erreur historique, scientifique, humanitaire et funambulesque que les événements devaient mettre un jour en lumière.
Un autre journal, plus près de nous, le Figaro, à la date du 23 février 1S95, publiait un supplément illustré sous ce titre : Contmeni 07i se battra. On y voyait le tableau d'une guerre future. Cette fantaisie n'a rien de spécialement typique : il en fut composé plus de mille de même inspiration première. Mais ce qui la particularise un peu, c'est la part de clairvoyance qui s'y manifeste, en ce qui a trait aux détails fournis, tant sur les causes de la guerre que sur sa conduite.
En cette farce, de fait, la guerre éclate bien comme éclata celle d'août 191 4 : un incident qui ne concerne en aucune manière la France et qui prend place au fond des Balkans : s'ensuit un conflit serbo-bulgare et, grâce aux diplomates dont les « habiles » pourparlers ne tardent pas à envenimer l'affaire, le débat initial outrepasse ses modestes
limites pour, bientôt, faire tache dhuile sur l'Europe entière. La mobilisation ? Il faut marcher à coups d'hommes et à coups de milliards. Tout le monde est appelé sous les drapeaux. Les trains de chemins de fer sont entièrement accaparés pour le transport des armées et — la coïncidence est véritablement des plus extraordinaire, — il arrive, en un certain jour, que pour porter d'urgence des soldats sur un point déterminé, on a l'idée de réquisitionner tous les fiacres.
Il est, en outre, question des compagnies cyclistes, des tirailleurs abrités par d'épais boucliers, de la production intensive des munitions et des pièces, de Tartillerie lourde et aussi du prodigieux effet des obus chargés à mélinite ou à d'autres substances explosives, propres à pulvériser casemates et remparts. Ne sont pas davantage oubliés les com.bats aériens entre ballons dirigeables, ni les chiens de guerre et les précieux services qu'ils rendent.
C'est un jeune Alsacien, Charles Léser, venu de l'Ecole polytechnique au journalisme, qui avait inventé cette fable merveilleuse, devenue réalité. Son texte était illustré, avec saveur et esprit, par le dessinateur Bombled.
Mais nous allions oublier Lamartine. La Revue politique et parlementaire de juin 1916 se charge de nous remémorer les prophéties politiques dont la paternité peut être attribuée au chantre de/o<;^/>'7i. Elles sont plus ou moins précises, mais peuvent, à des titres divers, être rapprochées de la Grande Guerre. Lamartine avait un principe. Il estimait que « la guerre est le secret des impuissants ». Mais sa théorie abdiquait sitôt les premiers coups échangés : dès lors, il refusait au bon citoyen le droit de chercher pourquoi il se battait : le seul devoir, à ses yeux, était de se battre, sans phrases.
Combattant les fortifications de Paris, en 1840, — placé qu'il était à des points de vue à la fois stra-
LES PROPHETES DE LA GRANDE GUERRE 33s
tégiques, économiques et politiques, — Lamartine déclara que les fortifications deviendraient un jour à peu près sans valeur, du fait du perfectionnement des artilleries. La question d'Orient, cette même année, retint fortement son attention. Il eût voulu qu'on sentendît pour apporter une solution à ce problème énervant pour 1 Europe. Et cette solution, il l'offrit : elle nest pas très éloignée de certaines hypothèses formulées depuis le début de la guerre. Le poète remettait à un protectorat russe la Mer Noire et son issue ; le protectorat autrichien s'étendait aux ports de l'Adriatique, puisqu'alors l'Italie n'existait pas comme puissance : la France se chargeait de la Syrie, de Ch3^pre. de Rhodes et de l'Asie Mineure. Et à l'Angleterre revenait l'Egypte et l'isthme de Suez. Quant à la Serbie, il disait fort expressément : « Si ce peuple devient le noyau dun nouvel empire slave par sa réunion avec la Bosnie, une partie de la Bulgarie et les hordes belliqueuses des 31onténégTins. l'Europe verra un nouvel Etat surgir des ruines de la Turquie et couvrir ces vastes et belles régions qui régnent entre le Danube, l'Adriatique et les hauts Balkans », Ce n'était pas trop maladroit comme prévision.
L'alliance de la France et de l'Angleterre, dès 183g, alliance industrielle et maritime, lui semblait une pensée heureuse. Il déclarait seulement qu'elle ne devait être « ni sans réserves, ni sans prudence, ni sans conditions ». Trente-et-un ans plus tard, il parlait de la Russie sur un verbe assurément prophétique : « La Russie sera certainement un jour une alliance très puissante et très fidèle, par attrait de caractère et par conformité d'intérêts, pour la France ».
Mais où Lamartine fut inspiré avec le plus de bonheur, c'est quand il parla de la Belgique, en étudiant les sympathies françaises qui furent de tout temps si nourries et si sincères en ce pays :
« Ménagez, cultivez, resserrez de semblables sympathies ! disait-il. Celui qui ne le comprend pas ne comprend pas l'avenir de son pays. Constituez de plus en plus votre nationalité morale, commerciale, politique en Belgique; nouez-vous avec elle par des nœuds de fer, par des nœuds que ni la politique, ni la guerre, ni le commerce rival ne dénouent jamais. Voilà ce que commandent à la fois et l'intérêt de vos départements du Nord et l'intérêt de vos exportations et celui de votre défense ».
La Prusse ? Lamartine la devina bien avant l'année terrible : « La seule politique de la Prusse est de décomposer pour absorber. C'est le dissolvant de l'Europe centrale ».
Nous en terminerons, pour les prophètes d'avantguerre, en relatant les prévisions du général Galliéni. M. Gheusi. parent de Tillustre défenseur de Paris, racontait en juillet 1916, dans les Annales politiques et littéraires, qu'en décembre 191 1, à l'issue d'une soirée intime passée à dialoguer avec Galliéni autour des cartes de la frontière de l'Est, il crut devoir confier au papier divers souvenirs de cet entretien, lesquels furent publiés quelques mois après*. Le général commandait alors l'armée du Nord, et venait de visiter, de Dunkerque à Mézières, le terrain de la bataille, ou française, oubelge, qui lui paraissait inévitable. Parmi ces notes, M. Gheusi avait écrit, en rappel précis et fidèle de ce qu'il venait d'entendre : « Nous aurons la guerre. L'Angleterre est avec nous. La Russie, qui ne pourra peut-être nous apporter qu'une aide tardive, éclaircit encore notre avenir en noLis déconseillant de nous décourager si le sort des premiers combats se déclarait contre nous... Une gigantesque ligne de bataille fera front à Tennemi, depuis Dunkerque jusqu'à Belfort, car la neutralité de la Belgique