LUCILE
Te ne sais, mais Je crois qu'il ne tardera pas.
Chrisante
Dans le Palais Royal, il va porter ses pas : Je vois tous les matins, quand par hasard j'y passe, ' Qu'un cercle curieux avec soin s'y ramasse.
Pour parler politique et donner des avis. Qui. toujours ignorés., ne sont jamais suivis. Ce sénat clandestin, le cœur nourri d'alarmes. Dans le sein de la paix nous fait prendre les armes, Et d'un air assuré décide sa7ts façon De ce qu'ont fait les rois de mauvais et de bon. Alt scinde l'abondance, il prédit la misère. De sou autorité change le miriistèrc Et qu'un mot à la Cour échappe sans dessein, Il veut à toute force en découvrir la fin. Chacun a son avis, dont il ne fait nul doute : Tous parlent à la fois et personne n'écoute : Et quand, a la dispute, on s'est bien échauffe On finit le débat en prenant du café.
Mercier dit du Palais-Royal :
« En ce pays, on croirait ne pas exister si l'on ne demandait des nouyelles à chaque personne qu'on rencontre. C'est là qu'on réalise des chimères, qu'on fabrique des traités, qu'on déplace les ministres, qu'on fait vivre et mourir les souverains à son gré, c'est là qu'on prétend connaître les opérations des cours, savoir le secret des cabinets ».
2. Un nouvelliste qui avait la bonne oreille du public pouvait se flatter de dire : « Je possède mes lettres de Cracovie. »... a Adressez-vous aux "énies sublimes que l'arbre de Cracovie éclaire de son ombre et vous apprendrez les secrets de nos ministres » (Lettre du baron de
velles. Et plus d'un roi en lancerait encore. S'il m'était permis de rompre avec l'ordre chronologique, d'enamber un instant la Révolution et d'arriver à Louis XVIII, je vous dirais que lorsque ce roi était simplement « .Monsieur », il mystifiait comme à plaisir. Comte de Provence, il « recherchait, dit son secrétaire Arnault, les choses littéraires, faisant de l'esprit sous l'anonyme dans les journaux, comme on en fait au bal sous le masque... Il aimait beaucoup à s'amuser de la crédulité parisienne. La description de cet animal fantastique, qu'on disait en 1784 avoir été trouvé dans le Chili, est de son invention : c'est un fait de son génie que l'article où l'on proposait une souscription en faveur de cet ouvrier de Lyon qui marchait sur l'eau ! » L'article du monstre chilien parut au Journal de Paris. J'en ai précisément un exemplaire sur moi. Je vais vous le lire.
Kagenec, 8 septembre i'^8o). L'année suivante, l'arbre fut abattu. On chanta tristement sa fin en le faisant parler ;
Adieu, nouvellistes fameux
Qui. canne h la main, sur la terre
Tracie^ près de mon tronc poudreux, La Manche ou les Etats perdus par V Angleterre :
Qui, sans sortir du beau/ardin
Où. depuis cent ans je végète
En lorgnant Lise et la Soubrette.
Dans L'Inde battiez l'Africain.
Et sur le Pô, l' Américain.
Qui braviez les frimas, les Patagons et l'onde.
Et les orages destructeurs
Et. sédentaires voyageurs, Avec Cook hardimeiit faisie^ le tour au monde.
On sait le rôle du Palais-Royal au moment de la Réyolution. L'homme à la feuille de marronnier. Camille Desmoulins, écrit : « Au Palais-Royal, ceux qui ont la voix de stentor se relaient tous les soirs. Ils montent sur une table. On fait troupe et on écoute la lecture. Ils lisent l'écrit du jour le plus fort sur les événements du temps. Le silence n'est interrompu que parles bravos aux endroits les plus vigoureux. Alors les patriotes crient « bis >/. L'n enfant de quatre ans fit le tour du jard;n, en plein jour, au moins vingt fois, sur les épaules d'un crocheteur. Il criait : « La Polignac exilée à cent lieues de Paris ! Condé idem.' Conti idem! d'Artois idem! La reine... je n'ose répéter! »
Et le nouvelliste, trop heureux de briller, déploie une feuille jaunie, puis commence :
« Des chasseurs espag-nols, au Chili, ont découvert un animal amphibie, qu'ils ont réussi à prendre avec des filets et qu'ils gardent en vie : il lui ont donné le nom de harpie. La représentation de la figure de cet animal a été envoyée à la cour de Madrid, et elle commence à circuler dans le public. L'attitude de ce monstre ressemble, en quelque sorte, à celle du sphinx, en ce que le train de derrière est horizontal sur la terre, et le train de devant est debout. Sa hauteur, depuis le ventre jusqu'à l'extrémité de la tête, est de 15 pieds, et sa longueur, depuis deux espèces de pattes d'oie qui soutiennent le devant jusqu'à l'extrémité des queues, est de 22 pieds. La partie supérieure est couverte d'un poil rude et la forme du corps ressemble à celle de l'homme.
« Du tronc s'élève une tête fort extraordinaire, couvei-te d'une crinière qui pend des deux côtés La tête, au premier aspect, offre la ressemblance d'un lion. Mais comme la face est entièrement aplatie, on y reconnaît bientôt celle d'un singe. Une gueule extrêmement ouverte et avancée lui donne un air de voracité qui est effrayant. Des deux côtés de la tête s'élèvent, à une certaine hauteur, deux grandes oreilles pointues et velues comme celles d'un âne. Autour de ces oreilles sont deux cornes tordues comme celle du taureau, et au dos de cet animal, vers la hauteur ordinaire de ses épaules, sont placées deux ailes très fortes, qui ont, au lieu déplumes, des membranes pareilles à celles des ailes de chauves-souris. Toute cette partie supérieure de l'animal est soutenue par les deux pattes d'oie, placées un peu avant le milieu du corps. La partie inférieure ressemble à celle du phoque, excepté qu'elle est couverte de grosses écailles. A deux pieds environ des pattes, est placée une nageoire, qui s'agite verticalement dans l'eau, etqui, sur terre, augmente la rapidité de la marche de l'animal, de concert avec les ailes, dont il fait usage lorsqu'il poursuit sa proie. La partie inférieure se termine en deux queues, dont l'une, ayant des articulations jusqu'à l'extrémité, peut envelopper la proie de l'animal, et l'autre finit par un dard très pointu, avec lequel, dit-on, il le perce ».
— N'est-ce point de la fausse nouvelle bien amusante? demande le nouvelliste en repliant son journal.
— Comment ne pas vous donner raison ?
— Je m'empresse d'ailleurs d'ajouter que cette
plaisanterie princière n'était qu'une pâle copie des
burlesques inventions d'un précurseur, nommé le père Bougeant qui. longtemps auparavant, vers 1734, s'était fait, si l'on peut dire, spécialiste en fausses nouvelles zoologiques. Cet ingénieux bonhomme, avec un imperturbable sérieux, envoyait aux gazettes, qui les accueillaient de confiance, des descriptions de monstres, nés, de poil et de plume, tout entiers dans sa cervelle. Ayant constaté que sa farce était prise au sérieux, il en fabriqua une très grande quantité et vécut sur ce travail jusqu'en 1743. Chaque monstre lui était payé un louis, ce qui n'était pas cher'. C'était le bon temps où, malgré les tracasseries de la police, le Renseigné tenait le haut du pavé, le temps où — 25 juin 1741 — on représentait à Paris une comédie des Nouvellistes, en trois actes, dans laquelle il était dit :
S'il se passe au Mogol le moindre évéïiement, Il le sait, mais le sait dans le même )noment. Rien n'échappe aux rayons de sa vive lumière.
Il veut par le terme de nous
Prendre sa part à la victoire Nous avons — cest ainsi Ott' il parle, — nous avons, dira-t-il, pris Nancy, Défait les Allemands qui voulaient nous surprendre. Nous les battrons encore...
I. Avant le père Bougeant et le comte de Provence, la grande famille des pince-sansrire avait compté d'innombrables enfants. Elle en compta beaucoup depuis jusques et y compris pendant la guerre de 1914. Parmi les anciennes folies, comment ne pas mentionner au passage celles de V Arlequin mercure galant comédie donnée à Paris le 22 janvier 1682. Voici la nouvelle des antipodes :
« Ces gens là souhaiteraient avec impatience de savoir si c'est eux ou si c'est nous qui vont la tète en bas et les pieds en haut «.
Et la nouvelle d'Espagne : « Ces jours passés àim une fête de taureaux un homme s'étant présenté pour combattre un taureau extrêmement furieux on fut étonné de voir ce taureau humilié devant lui : et comme on cherchait la cause d'un effet si prodigieux, on sut que cet homme était marié et que sa tète était mieux ornée que celle de l'animal ».
— Le nouvelliste d'alors prévoyait 1914 et la Marne.
— Peut-être. Quoi qu'il en soit, son nous sonnait excellemment.
Nous accommoderons VElecteur de Cologne,
De Gtieldre, ajoute-t-il, et de tout ce qu'il tient.
Nous raserons Marche et Bastogne
Au grand éveque de Munster.
Nous laisserons Zutfen, Grol, Borklo, Devenier Puis nous rendrons Nassau maître de la Hollande !
— Mais il y avait sans doute aussi des pessimistes ?
— Assurément, monsieur, et comme au temps de La Bruyère. N'y en aura-t-il pas toujours? N'en avons-nous pas vu, après la Marne, après TYser, après l'héroïque défense de Verdun ? La triste race en est éternelle et voici qui ne l'est pas moins :
Démophile, à ma droite, se lamente et s'écrie : « Tout est perdu. C'est fait de l'Etat, il est du moins sur le penchant de sa ruine... On a fait de lourdes fautes. Je sais bien ce que je dis, je suis du métier, j'ai vu la guerre et l'histoire m'en a beaucoup appris à. Mais à ma gauche, il y a l'optimiste, Basilide qui « met tout d'un coup sur pied une armée de 30.000 hommes. 11 n'en rabattrait pas une brigade. Il a la liste des escadrons et des bataillons, des généraux et des officiers: il n'oublie pas l'artillerie ni le bagage. Il dispose absolument de toutes ces troupes. Il envoie tant en Allemagne et tant en Flandre : il réserve un certain nombre pour les Alpes, un peu moins pour les Pyrénées. Et il fait passer la mer à ce qui lui reste ».
Après un combat, on le voit surgir : « Voilà, s'exclame-t-il, une grande nouvelle. Ils sont défaits à plate couture. Le général, le chef, du moins une bonne partie, tout est tué... 'V^oilà un grand massacre. Et il faut convenir que nous jouons d'un grand bonheur ».
— Vous me contez des faits d'hier. Il me semble entendre les gens qui savaient, en septembre 1914, von Kluck prisonnier aux Invalides.
— Mais non, c'est du xvir siècle, et pourtant rien n'est changé. Nous avons toujours les mêmes nouvellistes : Tami des puissants, le potinier de librairie, et le colporteur d'affaires sentimentales, et l'échotier des champs de bataille, et d'autres. Voulez-vous un tableau d'actualité ? Consentez à savourer cet extrait du Grand théâtre des Nouvellistes^ qui est, bien qu'il vous en semble, vieux de 229 ans.
Vous voye\ en hiver la troupe désolée Courir arec fureur dans cette grande allée Et plusieurs sans manteaux tout gelés, tout transis De la moitié du corps paraissent rétrécis. Dans le temps fortuné de la saison nouvelle Imitant le soleil, on voit croître leur \èle. Alors, se promenant sous les jeunes ormeaux On les voit attentifs à cent projets nouveaux.
Dans qui pourrait-on voir plus de métamorphoses ? Vous êtes, selon vous, tour à tour toutes choses : Tantôt théologiens, philosophes, rhéteurs, Pilotes, souffleurs d'or, astrologues, sculpteurs, Docteurs en droit, danseurs, médecins, gens de lettres...
Grammaire, poésie, histoire, rhétorique
Peinture, art militaire, architecture, optique,
Tous concerts d'instruments et musique et plain-chant
Art de changer en or l'airain le plus méchant.
Danse, géométrie, algèbre, pilotage,
En parlant à pied sec craindre peu le naufrage.
Savoir l'astrologie et tracer aux humains
Leur bon et mauvais sort par les seuls traits des mains,
Joindre la politique à la philosophie,
Le droit, la médecine à la théologie :
Ce sont là seuletnent de ces sortes de gens
Sous les marronniers verts, les superbes talents.
— De fait, nous avons des « universels » de cette sorte.
— Louons-en Dieu ! Sans eux la vie serait maussade. Les scientifiques! Souvenez-vous comment durant cette guerre contre le conquérant d'Allemagne et d'Autriche, contre le Bulgare et le Turc,
souvenez-vous, dis-je. comment ils brillèrent ! Ce sont eux qui nous promettaient la Turpinite. Une petite pastille brûlée et tout un régiment ennemi tombait en cendres noires. Ils inventèrent bien d'autres merveilles En ceci, ils ne faisaient que suivre les informateurs savants de 1741, ceux-là qui, alors qu'elle n'était que mystère, expliquaient à tout venant les prodiges de l'électricité alors plus que dans la fleur de l'âge. Est-ce vous importuner que de vous dire le mirifique dialogue de Ga^etin et àe Joîtrnal ?
Journal
Save\-vous le système Dont je veux démontrer rntilitè extrême ?
Gazetin
AT'oH, vraiment, save\-vous...
Journal
'Ne m'interrompe\pas.
Souvent la poste jette en de grands embarras ; Les cheinins sont mauvais : un pont, jine rivière Nous causent le retard d'une journée entière. Par un secret tiré de cette tête-là J'ai trouvé le moyen d'éviter tout cela.
Gazetin
J'entends, par des oiseaux...
Journal
La route est peu fidèle :
Un chasseur pourrait bien arrêter la nouvelle. Yoiis connaisse\. monsieur, le pouvoir de V aimant'^ Au fond d'un cabinet, je vous place un cadran. Son aiguille aimantée y marque, au lieu des heures. Des princes souvrains les fameuses demeures. Sous lesquelles f inscris les incidents divers Qui peuvfnt arriver dans ce vaste univers. Ma pendule achevée — écoute^ la merveille I — Tous mes correspondants en ont une pareille,
Et pour m'apprendre un fait dont je dois être instruit.
Ils y mettent l'aiguiJle et la mienne la suit.
Par cet heureux moyen, en moins d'une seconde.
Je sais ce qui se fait, monsieur, dans tout le monde ^.
— Pour une fois, les prophètes n'avaient pas menti.
— Quand je vous dis, monsieur, que le nouvelliste ne répand pas toujours que des fausses nouvelles ! Et qu'il fut bien ingrat, l'illustre ^Montesquieu, le jour où sans respect pour nos mérites, il s'efforça de couvrir de ridicule notre honorable corporation. Entendîtes-vous jamais parole plus impudente que celle-ci :
« Je parlerai dans cette lettre d'une certaine nation qu'on appelle les Nouvellistes, qui s'assemblent dans un jardin magnifique où leur oisiveté est toujours occupée.
« Ils sont très inutiles à TÉtat et leurs discours de cinquante ans n'ont pas un effet différent de celui qu'aurait pu produire un silence aussi long. Cependant ils se croient considérables parce qu ils s'entretiennent de projets magnifiques, et traitent de grands intérêts.
« La base de leurs conversations est une curiosité frivole et ridicule. Ils ne sauraient consentir à ignorer quelque chose. Ils savent combien notre auguste sultan a de femmes et combien il a fait d'enfants toutes les années. Et, quoiqu ils ne fassent aucune dépense en espions, ils sont instruits des mesures qu'il prend pour humilier l'Empereur des Turcs et celui des Alogols.
« A peine ont-ils épuisé le présent qu'ils se précipitent dans l'avenir et marchent au devant de la Providence. Ils conduisent un général par la main et, après l'avoir loué de mille sottises qu'il n'a pas faites, ils lui en préparent mille autres qu il ne fera pas.
« Ils font voler les armées comme les grues et tomber les murailles comme des cartons : ils ont des ponts sur toutes les rivières, des routes secrètes dans toutes les montagnes,
I. On ne peut que rester frappé d'étonnement en li.=ant ces vers badins qui voulaient n'être qu'ironiques et qui, par un hasard prodigieux, sont une véritable prophétie. On était loin alors de soupçonner l'appareil télégraphique, qui, bien plus tard. fut. somme toute, l'expression pratique de cette imagination de fol et plaisant rimeur.
54 t-ES FAUSSES NOUVELLES DE LA GRANDE GUERRE
des magasins immenses dans les sables brûlants : il ne leur manque que le bon sens ».
— Monsieur ie nouvelliste, je commence à le croire : voici qui est fort mal pensé.
— C'est assurément diminuer les mérites d'honnêtes gens dont le seul tort est de ne pouvoir se retenir de parler : Coffin, le principal du collège de Beauvais, Chevalier des Barrières, et plus tard l'abbé Bouchard, les comtes de Clisson et de la Beaune, l'abbé Tollet, M"^^ d'Antrague et son fils, Briant valaient plus de respect. Et aussi tous ceux qui cultivaient le propos inédit aux Tuileries \ au Palais-Royal, à l'Arsenal, au Luxembourg, aux Cordeliers, aux Célestins et dans la Galerie du Palais.
— C'étaient des centres d'informations ?
— Vous l'avez dit. Et souvent rivaux. A preuve cet entretien de Journal et Ga^etin, déjà cités.
Gazetin
Save\ vous, mon ami, la fameuse victoire Oîie les Turcs...
Journal
Eh! fi donc ! C'est une vieille histoire. Je viens du Luxembourg.
I. Lieux de rendez-vous aux Tuileries : La Lucrèce de Tliéodon, le groupe d'Enée et Anchise, de Le Pautre. La clarilication des potins se faisait au côté de la rivière, sur la terrasse. La meilleure lieure était cinq heures. Les grands de la pensée ne boudaient pas ces cénacles on y vit Helvétius, d'Alembert, Turgot.
Perdre ou gagner victoire en Flandre, en Allemagne
Faire des châteaux en Espagne.
Et battre V ennemi seulement en discours ; Ces fous criant comme des sourds.
Par leurs dits et leurs rêveries.
Le7irs hurlements et leurs sottes raisons. Ne fiotcs fcraienl-ils pas prendre les Tuileries Pour les Petites-Maisons ?
[Promenades de Paris, 6 juin 1695, comédie).
Gazetin
C'est ail Palais-Royal Qu'il faut venir briller, mon cher rnoiisieur Journal. Voisins de V Opéra, voisins des Tuileries Nous sommes informés des moindres minuties...
Journal
Vous me surprenez fort en me parlant ainsi. Nous savons le nouveau tout aussitôt qu'ici. C'est vouloir insulter un jardin inagniûque Oii nous traitons fort bien la scène politique.
— Ainsi, les sujets variaient de jardin à jardin?
— Pour dire vrai, les sujets badins convenaient aux gens des Tuileries ; les matières graves et profondes trouvaient leur exact cadre en le beau jardin de la rive gauche. Mercier, dans ses Entretiens du Jardin des Tuileries, le constate :
« On me fit apercevoir que je revenais toujours au sérieux et qu'il fallait garder de pareilles conversations pour le Luxembourg ». Quant à ces malheureux qui frayaient à la terrasse de l'Orangerie, c'est pitié de dire à quoi ils passaient leur temps : oserai-je avouer qu'ils s'amusaient à composer d'avance le bulletin météorologique?
— Convenez cependant que vos nouvellistes du temps jadis n'étaient pas toujours aussi innocents. Ils ont fait le plus grand mal au pays en racontant des monceaux d'inexactitudes, de dangereuses rumeurs, en période de guerre. Au moins devraient-ils se taire dans le moment que le sort de la patrie est en jeu
— C'est précisément celui où il est le plus besoin de parler. Quelle est la psychologie du bavard invétéré, lorsque de formidables problèmes militaires sont en suspens? Nous allons en parler un peu. Mais tenez pour positif que rien ne retiendrait sa langue.
« Prenons quelques exemples, ^<?5'5Z7?2, dans l'Histoire. Il fallait qu'il parlâtle 3 juillet 1747. Ce jourlà, on recevait de premières et confuses nouvelles de la bataille de Lawfeld. Et la police consignait en ses rapports : « On dit que la liste des blessés et des morts ne paraîtra que vendredi. Les nouvellistes murmurent fort contre ce retard et tirent des conjectures qui font pitié, en disant qu'on en veut diminuer le nombre». Cedisantils correspondaient à toute l'anxiété publique. Il fallait que le nouvelliste parlât, cet autre jour où Menin s'avisa d'annoncer un passage du Pô par l'armée française, entreprise qui nous aurait coûté 1.500 hommes. Le maréchal d'Allègre, son ami, lui en avait murmuré l'assurance à l'oreille. Avant la fin du jour, tout Paris en était convaincu et c'est le lendemain seulement que le courrier d'Italie apporta un démenti. Lt Menin était pourtant, en 1760, un homme entre tous honorable, rien moins qu'un ex-conseiller au Parlement de Metz. Lui-même ironisa les nouvellistes en disant d'eux : « Il y en a qui fréquentent les grands et les ministres, affectent de tout savoir de bonne part et parlent d'un ton plus assuré. Ils citent indiscrètement les maisons et les personnes dont ils tiennent ce qu'ils débitent ».
« Le nouvelliste, il fallait qu'il parlât, quand il s'appelait Metra — un homme de qui je vous dirai tout à l'heure l'histoire, qu'il parlât, dis-je, lorsque la France se battait partout : « Rappelons-nous ces temps à jamais mémorables, relate Leclercde Sept- Chènes, secrétaire du cabinet de Louis XV, où des flottes puissantes couvraient toutes les mers du globe, où on se battait avec une égale fureur en Europe, sur les rives du Sénégal, dans la presqu'île de l'Inde, si souvent teinte de notre sang, et dans les vastes contrées de l'Amérique. C'est alors que M. Metra déploya toute l'énergie de son caractère. Combien de fois l'avons-nous vu ranimer le cou-
rage abattu, faire revivre l'espérance presque éteinte, dresser des marches savantes, envoyer des escadres au secours d'un peuple qui combattait pour sa liberté, et cependant au milieu de tant de mouvements, de tant d'agitations, de la lutte des empires qui pesaient les uns sur les autres, conserver toujours le même calme et la même sérénité ! »
« Mon fébrile nouvelliste, monsieur, il fallait bien qu'il parlât encore quand il portait le nom de Jobelin ou de la Flèche, quand il y avait la guerre, et que Jean-Jacques Rousseau les mettait en présence dans une petite comédie bien oubliée, intitulée : Le Café \ Ce sont précisément des propos de café :
I. L'abbé Pic, écrit vers 1711 : « J'en connais, qui négligent le soin de leurs affaires pour aller dans un café entendre débiter des nouvelles. Ils renoncent à toute société où Ton n"est pas dans ce goùt-là : et leurs meilleurs amis leurs deviennent indifférents, s'ils ne les entretiennent ou s'ils ne prennent plaisir à les entendre parler des affaires du monde C'est dans les cafés qu'on les voit s'échauffer sur les nouvelles. Ils prennent leurs repas à la hâte, ils précipitent leurs affaires et faussent compagnie à tout le monde pour s'y rendre aux heures accoutumées «. Et l'auteur d'ajouter :
« C'est là que l'on reprend par ordre tout ce qui se dit dans la dernière séance, pour voir si les nouvelles du jour n'ont point apporté quelque changement C'est là que l'on donne des batailles, que l'on attaque des places, que l'on élevé et que l'on abaisse le mérite des généraux, et que l'on fait faire des ligues secrètes aux princes, que l'on décide de leurs intérêts, qu'on leur prescrit la politique qu'ils doivent suivre et que l'on fixe les destins de l'Etat ».
Cafés célèbres par leur clientèle de nouvellistes : Gradot, limonadier rue de l'Ecole ; Procope, rue de la Comédie ; Laurent, rue Dauphine ; à la Croix de Malte, rue de TArbreSec ; la Régence ; le prophète Elie, rue SaintHonoré ; les cafés Boutillard, Le Roy, Dupuis, le caveau de Dabuisson ; Frary, rue Montmartre ; la Rotonde au Palais-Royal.
C'est là que les policiers vont flairer et d'où souvent, avec une grande niaiserie, ils rapportent les plus stupides fausses nouvelles après s'être laissé empaumer par les plaisantins. En voilà une bien bonne : « La pluie qu'il a fait ce matin a interdit aux nouvellistes la promenade du Palais-Royal et des cafés des environs, de sorte que je n'ai rien pu apprendre, si ce n'est qu'il y a actuellement à l'Académie de chirurgie à Saint-Cosme, un enfant que l'on dit être resté trente-trois ans dans le ventre de sa mère et que l'on a trouvé mort après en avoir fait l'ouverture ». Pauvre mouchard crédule qui rédigea sans rire ce rapport de police le 24 novembre i~i\~j !
JOBELIN
Vous êtes capitaine ? Et que faites-vous à Paris pendant que tout le monde est à la campagne?
La Flèche
Je passe le temps au cabaret à faire mes observations sur la guerre présente.
JOBELIN
Voilà des observations d'un grand secours à la République.
La Flèche
D'un grand secours? Je me donne au diable. Si j'étais général d'armée et qu'on me laissât faire, j'ai un plan dans ma tète pour conquérir en une campagne toute l'Europe. Ecoutez bien ce raisonnement-ci : Je voudrais avoir deux armées, l'une au midi, l'autre au septentrion. Avec celle-ci je marche en Allemagne et je commencerais par m'emparer de toutes les vignes qui bordent le Rhin. Les Allemands n'ayant plus de vin, il faut qu'ils crèvent. Me voilà maître de tout ce pays-là. De là. je passe en Hollande. Allons, me voilà en Hollande ; qui m'aime me suive ! Je vais d'abord... attendez... je crois que nous ferons mieux de conquérir auparavant la Turquie. Qu'en crdyez-vous? Oui, c'est bien dit. Allons, enfants, ne nous rebutons point. Nous voilà déjà en Grèce. Ah! le beau pays ! Dieu sait comme nous allons siffler de ce bon vin grec. Mais, messieurs, ne vous enivrez pas, au moins Tudieu ! nous avons besoin de votre cervelle. Buvons seulement chacun une bouteille en chantant une petite chanson.
Brin Bron Brac !
Donnez moi du tabac, Larelala !
JOBELIN
Prenez haleine, monsieur, vous avez fait une assez belle campagne.
La Flèche
Voilà ce qui s'appelle faire la guerre, cela, et aller vite en besogne !
« Mercier, dans son Tableau de Paris, vous décrit l'irrésistible fièvre des « parleurs de guerre ».
« Ne dirait-on pas. à chaque nouvelle, que l'Angleterre est abîmée, qu'elle n'a plus ni flotte, ni commerce, ni banque ? On entend dans les cafés des gens qui, au plus léger avantage, affirment que le peuple anglais est aux abois, que dans trois mois il n'en sera plus question. C'est un épicier du coin qui fait ces belles prophéties : il le dira à sa femme qui hait les Anglais parce qu'ils sont hérétiques^ ».
« Mais consultons maintenant l'histoire de la Révolution française. Nous voilà en fin juillet 1789. Ecoutez un auteur moderne, Tarde, qui raconte, plus tard, dans son livre V Opinion et la foule :
« Vers la fin de juillet 1789, sous le coup de la commotion nationale qui avait suscité partout, dans les rues, sur les places publiques, des rassemblements fiévreux, un bruit se répand de proche en proche et a bientôt envahi toute la région de l'Angoumois, du Périgord, de TAuvergne : dix mille, vingt raille brigands arrivent : on les a vus, voici là-bas à l'horizon la poussière qu'ils soulèvent, ils viennent tout massacrer. « Làdessus, des paroisses entières se sauvent la nuit dans les bois, abandonnant leur maison, emportant leurs meubles » iTaine). Puis l'évidence se fait jour. Elles rentrent dans leurs bourgs. Mais elles se livrent à un raisonnement qui est tout à fait celui des persécutés déhrants : « Puisqu'on s'est levé, se disent ces populations, c'est qu'il y avait du péril, et si le
I. Notre ardent nouvelliste dans son plaidoyer aurait pu citer encore P. de Bologne, l'auteur des Amusements d'un septuagénaire (Paris, 1786).
Quatre ou cinq fameux politiques
Assemblés au Palais-Royal S'etitretenant un jour des affaires publiques.
En raisonnaient tant bien que mal.
Ceux qui voulaient la paix, ceux qui voulaient la guerre,
Chacun suivait ses préjugés.
« On est sûr, disait l Un, de triompher sur terre.
Mais les vaisseaux sont négligés.
— Pour réussir, le Prince, interrompit un autre. Devrait faire ceci, devrait faire cela.
— Ah, monsieur, que dites-vous là
Quel conseil plus creux que le vôtre ! Il faut donc au bon sens renoncer désormais ! J^ai vécu plus d'un jour dans les cours étrangères. Pour être bien instruit, je me consume en frais : Que le roi fasse un peu ces démarches légères, ^e veux être pendu si l'on me voit jamais M' embarrasser de ses affaires ! »
6o LES FAUSSES NOUVELLES DE LA GRANDE GUERRE
péril ne vient pas des brigands, il vient d'ailleurs >, d'ailleurs, c'est-à-dire de conspirateurs supposés.
Et de là des persécutions trop réelles ».
« Et le même Tarde, dans le même ouvrage, écrivant de la guerre franco-allemande :
« Pendant la guerre de 1870. après nos premiers désastres, le bruit circula, dans beaucoup de campagnes, que certains grands propriétaires ou certains prêtres envoyaient des sommes énormes aux Prussiens : cent, deux cent mille francs. Cela a été dit de gens très honorables à la fois et très endettés qui auraient été bien embarrassés pour se procurer la dixième partie de cet argent. Quelques-uns avaient leurs fils sous les drapeaux.
« Or ces fables homicides n'auraient guère trouvé de crédit parmi les paysans, tant qu'ils vivaient dispersés dans les champs : mais, rassemblés dans les foires ou les marchés, ils devinrent tout à coup crédules à ces odieuses inepties ; et le crime d'Hautefaye en fut le sanglant témoignage ».
— Reconnaissez que ces bavards étaient nuisibles.
— Cela se peut bien. Mais comment endiguer leurs paroles ? Je vous ai promis des éclaircissements sur la psychologie du nouvelliste. En voilà toute la clé en peu de mots, et expressément pour le temps de guerre. Cela vient de s abattre comme la foudre. Les hostilités sont ouvertes de cette nuit ! Quel est instantanément le vœu commun de la nation? La victoire. On la désire, on l'appelle, il faudra qu'elle couronne nos drapeaux. Cette aspiration de tous, qu"est-elle donc, en vérité? Une fausse nouvelle, ou pour mieux m'exprimer, une nouvelle future tenue pour exacte dès ce moment, bien qu'anticipée sur la volonté du destin. Admis que les troupes soient nombreuses et vaillantes, que les canons et les munitions existent en abondance, que la mobilisation se fasse bien, que tout ait été prévu pour les vivres, il reste encore tout l'aléa de longs mois de batailles, les jeux de la chance, les possi-
DIALOGUE 6l
bilités de faiblesse dans le commandement, de mauvais temps persistant, de paniques dans les régiments, de trahisons même Sait-on la puissance de l'ennemi, ses en;^ins secrets, les alliés qui vont se joindre à lui ? Peu ou mal lu cependant tout le pays accepte pour positif et indiscutable qu'il ira faire boire ses chevaux dans la capitale de l'adversaire. Point de bonne guerre sans cet enthousiasme, sans cette prévision de l'avenir. Les soldats partiraient découragés s'ils n'entendaient le peuple crier avec eux : « On les aura ! » Qu'en savez-vous? Le courage, les balles ne vous manquent point. Mais ceux d'en face en ont aussi provision. Ils crient, eux aussi : « On les aura ». L'un des deux peuples ment, lance dans le monde une nouvelle que contrediront les faits.
« J'ai insisté, et pardonnez-le-moi, sur ce départ de la guerre, sur ce qu'aux yeux impassibles du philosophe, il contient de faux et de préconçu dans ce qu'il a de sublime et de sacré. Mais pouvez-vous sérieusement me contredire ?
« Maintenant, voici la guerre en pleine action. Que dit la nation ? Elle ne se dément point. Elle caresse son rêve de victoire, elle le nourrit. Les circonstances des combats lui sont mises sous les yeux chaque jour. Mais elle est insatiable. Plus les jours s'ajoutent aux jours, plus elle s'énerve de voir sa victoire différée. C'est comme une fébrile impatience qui s'abat sur la totalité d'un peuple. Avec plus ou moins d'acuité, tout le monde en souffre. Heureux ceux qui ont la force de laisser couler les événements et de les regarder au passage sans prétendre les deviner. Mais ceux-là sont rares. Il est dans la nature de chacun de remonter le courant des faits, d'aller en amont voir ce qui se passe avant que la vérité n'atteigne le point d'aval. Et c'est bien ce que font les curieux dès que le torrent des nouvelles ralentit son élan. Reste-t-on
quelques heures sans connaître le fin du fin de ce qui se passe sur le front, et tout de suite, emportée par son goût de la certitude, l'opinion publique s'élance vers l'inconnu, ramasse dans l'ombre ce qu'elle peut trouver, revient à la lumière des carrefours et des places publiques , fait un tout des informes débris qu'elle glana, et jette en pâture à la curiosité une nouvelle bien faite, une nouvelle complète autant que le peuvent être celles des communiqués du ministère. Il le fallait. On serait mort d'inquiétude sans cet aliment tonique et merveilleux. Il apaise aussitôt l'esprit à moins qu'il ne l'exaspère. Il détend les nerfs à moins qu'il ne les roidisse jusqu'à les faire éclater. Mais il est précieux, sous quelque forme qu'il se présente. Sur le radeau de la Méduse, les naufragés mangèrent de la chair humaine. Certains en périrent. Pourtant il fallait bien manger quelque chose. Le peuple des villes et des campagnes, en temps de guerre, est torturé des mêmes inexorables appétits. « Qu'on nous donne des renseignements, fussent-ils d'odieux mensonges, mais qu'on nous en donne à tout prix : nous ne pouvons vivre sans ce pain-là ! »
« Et voilà l'utilité du nouvelliste, boulanger des esprits et des cœurs. En son pétrin, il manipule et confectionne la nourriture du populaire ^ Il n'oublie point d'y mettre le levain pour que la nouvelle, partagée entre tous, lève en effet et grossisse et fasse nombre pour tous les affamés. Imaginez la grève des journaux pendant une semaine ? C'est la Révolu-
I. « Notre ville est pleine de gens curieux et affames de nouvelles.. La disette de pain ne leur était pas insupportable. Ils ne savaient de quoi contenter les chancres affamés de leur cerveaux. Quand ils se rencontraient l'un l'autre, c'estoit à se demander :
— Que dit-on de nouveau ?
— Je ne sais.
— Cela est étrange que l'on ne sait aucune nouvelle. Il semble que tout soit mort. L'on vit comme des bêtes sans savoir ce qui se passe ». (Guy Patin (1602-1672), le 51 mai 1631. Prem'-'re gazette de Théophraste Renaudot).
tion. De même en va-t-il pour nous autres. Nous tairions-nous, resterions-nous enfermés dans nos logis, que le peuple irait nous en arracher et nous supplierait : « Contez-nous quelque chose, inventez, mais il nous faut des rumeurs à nous mettre sous la dent »^ Le blé de l'information officielle est nutritif certes, mais comme il manque de saveur dès qu'on le compare à la brioche beurrée des nouvellistes! La vérité prouvée, contresignée par des ministres, est le plus souvent dépourvue de couleur et de haut goût. Parlez-moi plutôt du bruit qui court, de l'hypothèse incertaine qui permet au rentier comme au débardeur, au savetier" comme au financier, d'ajouter de son cru et de renforcer l'agrément ou la désolation du potin, selon la tournure de son esprit. Pour tout dire, monsieur, la vraie nouvelle, c'est de la géométrie : c'est indéformable et indiscutable. La nouvelle qui pourrait bien être fausse mais qui garde beaucoup de vraisemblance, c'est de l'algèbre, et c'est bien mieux. On peut la mettre en équation de mille et mille manières, on peut y chercher la solution de façon élégante et plus elle est riche en inconnues, plus le problème ensorcelant est passionnant à résoudre.
« Raisonnement incontestable. Voulez-vous encore une preuve de son exactitude? Lorsque les nouvelles affluent, de source légitime et régulière, et surtout lorsqu'elles sont bonnes, le nouvelliste fait de très mauvaises affaires. On n'a presque plus besoin de lui. Au marché des canards, il sait si bien
1. « ...Sans quelques rogatons dont les colporteurs, en vidant leurs pochettes, remplissaient les chambres vides de leurs cervelles, ils prenaient le grand chemin des Petites-Maisons ». (Même ouvrage qu'à la note précédente).
2. « Quand le savetier a gagné par son travail du matin de quoi se donner un ognon pour le reste du jour, il prend sa longue épée, sa petite cotille, son grand manteau noir, et s'en va sur la place décider des intérêts de l'Etat ».
(Halin. Entretiens du diable boiteux).
que sa marchandise lui restera, qu'il se garde bien d'en apporter à pleins paniers. Souvenez-vous des heureuses périodes de la guerre, lors de la première grande offensive des Russes triomphants, lors de l'offensive de juillet-août 1916, et plus tard aussi? Tout allait bien. Le « on les aura » se confirmait par de superbes succès. L'alarme des premiers jours se dissipait comme les nuées d'orage dans un ciel redevenu bleu. Peu ou point de fausses nouvelles, alors, sauf celles que les ennemis propageaient en proportion de leur déconfiture. Envisagez par contre les heures critiques, avant la victoire de la Marne, par exemple. De quelles sombres nuées ne fut pas éclipsé le soleil de Paris ? Que ne disait-on point? Quels affreux présages? Quelle période d'activité pour les nouvellistes? Quel réveil de l'imagination ? Quels romans ? Quelles fables !
« Jusqu'à la paix, les racontai-s restent à la hausse ou à la baisse, selon la courbe des événements. Un statisticien amateur de graphiques ferait un curieux tableau en dessinant, sur la colonne des mois, depuis août 1914, les sinuosités d'une ligne qui marquerait le plus ou moins d'amplitude de ]a fausse nouvelle en correspondance avec le plus ou moins de foi en cette victoire finale qui était le terme de toutes nos pensées. Metra, de qui je vous ai parlé, savait bien ce caractère variable de l'information hypothétique.
— En effet, vous deviez me le faire connaître.
— Nous y voici. Ses écrits valent la correspondance de Grimm, que lisaient tous les rois de l'Europe. Voltaire n'a-t-il pas dit :
Rien n'est à dédaigner ; les publiques rumeurs Souvent aux souverains annoncent leurs malheurs,
et Alphonse de Castille :
« Je crains bien moins les armes de mes ennemis que les alarmes de mon peuple ».
Donc, notre Metra naquit parisien le 21 avril 1714- Mais ce Joachim-Alexandre avait une oreille à tous les coins du monde. Pourvu de solides deniers, quoique vivant simplement rue Dauphine, il resta Voracle des Feuillants jusqu'à son dernier jour, le 21 janvier 1786. Louis XVI qui devait lui aussi rendre l'âme un 21 janvier avait pour habituel de dire dans les cas malaisés : « Qu'en pourrait bien penser le bonhomme xMetra ? » Ce bonhomme fut pleuré comme il convenait :
Metra n'est plus, revers tragique.
Dont se doit affliger tout digne politique. Pour lai, j'en suis certain-, qu'au suprême moment.
A son caractère fidèle.
Il eut trouvé moins dur d'entrer au monument S'il avait pu, lui-même en donner la nouvelle.
« Parfaite épitaphe pour ce grand parleur de qui Norvins avait pu tracer ce portrait flatteur :
« J'ai constamment vu le nouvelliste Metra vêtu d'une ample redingote de drap vert dragon, légèrement ornée d"un petit galon d'or qui se répétait aussi sur les bords de son chapeau tricorne, très petit et très évasé, dont les trois côtés étaient également relevés et assujettis par des ganses d'or. Ce chapeau, entièrement perdu depuis la Révolution. cou^Tait hermétiquement une petite perruque de fantaisie négligée, à un seul rang de boucles circulaires, qui était complétée par un crapaud, petit sachet de taffetas noir, où s'emprisonnaient les cheveux. Metra de plus, portait négligemment sous son bras gauche un beau jonc à pomme d'or et, à la main, une grosse tabatière de vieille laque. Le reste de son costume consistait en une veste écarlate aussi galonnée, une culotte de velours noir, deux chaînes de montre, des bas de soie chinés et des souliers de castor à boucles ».
« Un homme de tant de flair ne pouvait manquer d'avoir « un nez monstrueux, rouge, tubercule, étage, fortifié par la nature ». Durant la guerre navale d'Espagne, le ministre de ce pays à Paris, le comte Miranda. lui soufflait tout bas les nouvelles extra-officielles. Croyez bien qu'il les cornait tôt
dans tous les endroits où on pouvait les mieux entendre. Si les nouvellistes un jour statufient l'un de leurs grand précurseurs, je vote pour Metra le marbre le plus pur.
— Mentait-il?
— Quelquefois, mais il n'était pas de la race de ceux de qui La Bruyère a dit : « Quelques-uns consentiraient à voir une autre fois les ennemis aux portes de Dijon ou de Corbie, à voir tendre des chaînes et faire des barricades, pour le seul plaisir d'en dire ou d'en apprendre la nouvelle )>. Encore moins eût-il souscrit à l'affirmation de Donneau de Visé : ft II y en a qui savent bien qu'ils mentent, mais qui le font si hardiment que l'on croit que tout ce qui vient d'eux est véritable : ils ne cherchent point ce qu'ils veulent dire. Ils circonstancient bien toutes choses et il semble que leur visage soit le témoin de ce qu'ils disent, tant il paraît sincère ». Il pesait ses mots comme, du même auteur, |il avait sans doute pesé la sage parole :
« Soit qu'elles soient vraies, ou qu'elles soient fausses, des nouvelles peuvent causer des désordres considérables. Et comme elles se répandent, en sortant de là, parmi tout le peuple, elles lui peuvent faire croire des choses qu'il lui est ensuite bien difficile d'ôter de son imagination. Et pour éviter de semblables accidents, j'ai su, par des personnes dignes de foi, que feu Son Eminence (il s'agit de Mazarin) envoyait des gens qui débitaient quantité de choses de la manière qu'il voulait qu'on les crût ».
« S'il eût vécu, il n'eût rien trouvé à reprendre à l'accusation formulée par Robespierre aux Jacobins, le 27 octobre 1792 : « Il y a des hommes qui fabriquent des faux pour venir les dénoncer ». Non, Metra parlait pour le bien et le bonheur de qui l'écoutait, et point uniquement pour se faire valoir à la façon de Madelon \ Il était simplement « de
I. Apporter des nouvelles : « C'est là — dit Madelon — ce qui
ces personnes desquelles la passion dominante est de parler continuellement de nouvelles et d'en demander sans cesse, aussi bien que d'en débiter ». (Donneau de Visé, 1663). Il avait lu les Satires ou Ré Vexions fiôgo) de Du Camp d'Orgas :
Une inquiète ardeur d'apprendre des, nouvelles Agite mille gens, trouble mille cervelles Et cause tous les Jours des effets si puissants Qu'il semble que le fnonde ait perdu le bon sens.
« Mais du quatrain, il n'approuvait que le premier et le troisième vers. A plus forte raison méprisaitil ce quatrain encore où l'injuste Donneau de Visé calomniait le nouvellisme :
Ce métier oie l'on perd son temps N'est pas le fait d'un homme sage Oui doit songer à son ménage :
C'est affaire de fainéants.
« Et la suite, qui n'est pas moins injurieuse :
Quand che^ un procureur il vapeur ses affaires, Il oublie en causant ce qui l'y fait aller. Pourvu qu'il nouvellise, il n'y songe plus guère
Et s'en revient sans en parler.
Il ne songe jamais si ce n est de nouvelles
Et quand il croit en avoir de fort belles. Il me tire, en rcvant, la nuit, pour m'en conter ^.
Dernièrement, il brfila trois chandelles, A compter sur ses doigts, à la plume, aux jetons. Combien le Grand Seigneur a dedans son armée.
Dont la Pologne est alarmée.
De cavaliers et de piétons ;
Puis avec grande patience Il vit à quoi pouvait monter cette dépense,
vous fait valoir dans les compagnies » (Molière. Les Prrcieuses ridicules).