I. Voir préliminaires du chapitre xii
geurs espions, de ses enquêteurs valets de chambre ou garçons d'hôtel, par Tédification de cette haute citadelle intérieure où, pourvue d'une multitude de casernes, sur les champs de manœuvres, dans les camps, la Germanie ajustait de plus en plus étroitement à son corps colosse la cuirasse et le ceinturon, par une préparation ou avouée ou occulte de tout ce qui pouvait contribuer à armer l'Allemand contre l'Univers, le souverain manchot, le comédien de Postdam, l'Empereur artiste et moustachu, créait l'état d'esprit et l'armature qui convenaient à un peupletoujoursprêtà jurer amitié à autrui, toujours prêt de même à ébranler ses batteries et ses régiments vers les routes-frontières.
Le mensonge et la fourberie scientifiquement organisés servaient ces ténébreux projets et illusionnaient l'immense majorité des témoins de cette vaste comédie-drame. Les étrangers voyageant en Allemagne, trop souvent, se laissaient séduire par la fausse bonasserie du Llun assoupi sur ses chopes. On persistait à croire que sous l'appareil guerrierdu grand empire, était somnolente, mais non morte, cette Allemagne idéaliste, couronnée du vergiss metn nicht, qu'incarnaient, dans les mémoires des lettrés et en types immortels, la Marguerite gœthienne, le Schumann des lieder, et les peintres romantiques du 1830 d'Outre-Rhin. On déplorait que la rigueur des junkers, la sèche doctrine, l'autoritarisme caporaliste des pangermanistes eût fait tache d'huile dans un paj^s où la Gemûthlichkeit survivait si visiblement, où les décors naturels du vieux Rhin cadraient encore avec tant de poésie et de charme les âmes des Allemands d'aujourd'hui, intimement furieux de subir la loi âpre, le militarisme codifié de Berlin. On s'extasiait devant le geste d'un bavarois lançant — suprême insulte — sa chope à la face d'une tête carrée du Nord, en l'appelant « Prussien ! »
On déclarait, dans trop de milieux français, qu'après tout 1870 était de l'histoire bien ancienne et que les temps nouveaux appelaient les sages des anciens pays ennemis à chercher des plans de conciliation. Les Allemands chez nous n'étaient qu'humilité et gentillesse. Ils travaillaient pour rien, comme volontaires, dans nos banques et derrière nos comptoirs. Ils dirigeaient avec maîtrise des concerts dans nos salles. Ils recevaient dans leurs salons. Manifestement, ils ne voulaient que la paix, l'union, l'harmonie européenne. Il fallait être de ces incorrigibles boudeurs qui ne demandent qu'à brouiller les cartes, il fallait s'appeler Déroulède et être de la Ligue des Patriotes, pour attacher encore une réelle importance aux événements d'autrefois et considérer que la statue de Strabourg, sur la place de la Concorde, imposait à tout Français de ne jamais renoncer à la revanche.
L'attitude conciliante et quasi fraternelle de beaucoup d'x^Uemands, soit que nous les rencontrassions dans nos villes, soit qu'ils fussent nos hôtes dans les leurs, n'apportait pas une solution définitive et complète à un débat vieux de plus de quarante ans. Mais elle arrondissait bien des angles et, il faut le consentir, car la vérité seule importe, maint de nos concit05"ens acceptait que toute la rancune accumulée par les ans s'épuisât ainsi peu à peu, en sorte que fut à tout jamais évitée au monde l'horreur de nouveaux combats.
Premier mensonge germanique, fausse nouvelle permanente, que cette candeur feinte, que cette aménité de surface. Un mot d'ordre avait circulé, avait été communiqué aux écoliers, redit aux adultes, et n'était pas oublié par les hommes mûrs : il fallait assoupir la haine française, couper en douceur les ergots du coq, flatter pour mieux narcotiser, caresser pour mieux étrangler un jour.
Le maître en cet art de feindre, le plus raffiné de
ces hypocrites, c'était TEmpereur lui-même. Le monde s'entendit, depuis le jour ou Guillaume II monta sur le trône, dire et redire la fausse nouvelle qui] devait le bercer dans le plus quiet des osiers. Plus qu'un quart de siècle, alors qu'il préparait la guerre, cet homme jura sur tous les tons, dans l'intimité comme face à ses armées rassemblées, qu'il voulait la paix, qu'il ne régnait que pour la maintenir inaltérablement. Toute parole échappée de ses lèvres, dans ses résidences comme sur les esplanades, savait se faire jour et trouver écho. L'information reparaissait dans les feuilles publiques de Germanie. Colportée par un indiscret de cour ou sténographiée par un secrétaire d'Etatmajor, elle était imprimée en hautes lettres pour que la terre n'en ignorât. La mise au point des futurs combats se continuait parallèlement. Mais le monde percevait le bourdonnement des douces abeilles sorties des lèvres du Pacificateur, et n'entendait point les marteaux-pilons d'Essen. Féroce et destructrice comme jamais mêlée de peuples ne le fut. la grande catastrophe s'élaborait sous les laminoirs des machines, dans les cuves où frémissait l'airain liquide. Mais l'Empereur décernait un hommage à une actrice française et nul ne s'apercevait qu'en ces quelques minutes de sourires et d'éloges, l'Allemagne venait encore de fabriquer un canon.
Certes, les budofets militaires étaient formidables et leur énormité eût dû prévenir les moins clairvoyants. Mais un doux hypnotisme jetait un voile sur les yeux. Les chiffres semblaient perdre de leur signification réelle et il put se produire des phénomènes psychologiques de ce genre : l'attaché militaire d'une nation que nous ne désignerons pas, déclara à son gouvernement, huit mois avant la guerre, et d'un cœur léger : « L'Allemagne, au point de vue militaire, ça n'existe pas ».
Cela existait au point qu'en marge de l'énorme et visible développement des forces qu'on y accumulait, se préparaient, loin de tous les yeux, de supplémentaires moyens d'attaque et de défense. Nous parlions des budgets. Veut-on connaître ce que Ion pourrait appeler « la fausse nouvelle budgétaire » ? Les finances engagées dans le domaine de la guerre étaient approximativement connues du peuple allemand et des nations étrangères. Mais approximativement, à coup sûr. Il y avait un faux budget d'avant-guerre. L'Allemagne elle-même l'ignorait. Ce faux budget se répartissait sur des rubriques innocentes. Des sommes importantes étaient inscrites sous diverses désignations : agriculture, instruction publique, etc., alors qu'elles étaient réellement affectées aux dépenses de préparation militaire.
Un exemple permettra de comprendre le mécanisme mystérieux de ce virement financier. Le Reichstag et les commissions de l'Armée votaient ouvertement les crédits de guerre. Ils votaient de même des crédits pour les autres ministères. Sur ces derniers crédits, de par l'autorité souveraine, des parts étaient prélevées qui acquittaient les frais d'engins de combat. Aussi, parlant d'instruction publique, était-il stipulé qu'un capital déterminé serait utilisé pour la construction d'appareils optiques ou de laboratoire destinés à être fournis aux classes de physique et chimie des lycées. En réalité, ces appareils étaient d'application directe à la guerre ; lunettesbinoculaires, produits chimiques : éléments nécessaires à la fabrication des gaz lacrymogènes ou asphyxiants. Sitôt sortis des usines, ils étaient, au vu et au su de tous, dirigés vers les établissements d'enseignement supérieur. Mais, arrivés à destination, ils étaient chambrés près du laboratoire, en lieu clos et sous scellés. Dès ce moment, ils appartenaient sans que nul ne le sût à l'autorité militaire.
Le jour où la guerre fut déclarée, l'armée vint prendre possession de son bien. On conçoit que cette accumulation de matériaux, renouvelée à grande échelle et budget sur budget, put être un précieux enrichissement de moyens, au moment où l'Allemagne, jetant son masque débonnaire, tourna vers ses ennemis son visage tout pavoisé de convoitise et de haine.
Le meurtre de l'archiduc, le coup de pistolet de Princip mirent un terme à la longue et astucieuse préparation du Basile allemand. Il estima que c'était assez mentir pour la cause de la paix et que l'heure avait sonné de puiser dans l'arsenal des mensonges et des fausses nouvelles de Bellone.
Ses buts étaient variés. L'occasion lui semblait excellente pour les atteindre. Les Français seraient dévorés en peu de semaines. On se retournerait sur les Russes. L'Angleterre? Elle n'oserait jeter la carte an léopard dans le jeu sanglant. Plus tard, on terminerait avec elle la partie, quand on aurait, en mains, les superbes atouts d'une P>ance vaincue, d'une Belgique conquise.
Trois ennemis ? C'était peu pour une Allemagne si puissante. Trois rivaux et la paix, c'était trop. Mieux valait la guerre, et sans attendre.
La guerre, parce qu'il n'y avait aucune conciliation possible avec une France frondeuse, insolente, chaque jour plus forte, maintenant installée au Maroc, partout accueillie avec sympathie etamour.
La guerre, parce que les i8o millions de Russes avaient l'incoercible appétit de la conquête, la « fringale de terre ^ » particulière au Moujik;
I. Les grands prohlèmes. H. Lichtenberger et Paul Petit. Lopinion, 30 septembre 191b.
parce que la Russie cherchait des issues vers la mer libre, par la Suède, les détroits, le Golfe Persique, Port Arthur; parce que cet immense empire était corrompu, parce que les Allemands y avaient poussé de profonds et d'innombrables trous de mines : parce qu'il ne fallait pas attendre que le Slave devînt un danger pour la civilisation européenne.
La guerre? Parce que la Grande-Bretagne, européenne, africaine, asiatique, australienne, canadienne était un monstre à détruire ou tout au moins à abaisser, parce qu'elle se prétendait la première puissance mondiale, parce que toutes les grandes voies maritimes étaient dans ses mains, parce que sa flotte l'emportait sur la flotte austro-allemande dans la proportion de 138 à 36, parce qu'elle monopolisait la liberté des mers.
La guerre enfin, parce que la Belgique était une anomalie politique et géographique, parce que l'Autriche tombait en décomposition, parce que la Serbie était de bonne prise, et que les perspectives balkaniques rayonnaient, pour le Germain, d'éblouissantes promesses.
Le règne de l'Europe centrale allait commencer. Il s'instaurait sur l'arbitraire d'une théorie fausse : celle du Dentschland iieber ailes. Le Kaiser savait que la conception de la prééminence teutonique serait discutée par la critique neutre, par l'opinion mondiale, que les Amériques blâmeraient ce rêve injustifié, c[ue la raison historique, dans la suite des temps, battrait en brèches et mettrait en pièces le dogme d'une civilisation germanique indispensable à la rationnelle culture de l'Europe au XX* siècle.
Mais la difficulté d'acclimater dans la conscience mondiale la thèse grossièredeT^-Vllemand surhomme n'était pas pour faire reculer ce Fasolt barbare, armé d'un lourd épieu, et qui allait surgir des
forêts hercyniennes pour poser son pied lourd sur les terres de sa convoitise. Outre le canon et Tobus, outre le fusil et la baïonnette plate, outre la grosse Bertha et le gaz délétère, il avait une arme encore, aiguisée par une longue pratique, claire et luisante comme un poignard dont on se sert souvent et qu'on lave à grande eau après l'assassinat quotidien : l'Empereur d'Allemagne avait l'artillerie de la ruse, les munitions inépuisables du mensonge, et cet Essen de la fausse nouvelle qui s'appelle l'ao-ence WolfF.
Avec ces moyens, on peut partir en guerre. Le peuple allemand était aussi prêt à mentir qu'à se battre. On pulvériserait l'adversaire sous la mitraille ; on stupéfierait le monde sous les fausses assertions et les impudentes assurances. Et, pour la chute des feuilles, l'armée casquée rentrerait dans ses foyers, sa besogne faite. Il ne resterait plus alors qu'à confier aux historiens de l'Allemagne l'auguste et patriotique mission de composer, en livres copieux, l'apologie de cette grande œuvre nationale et de légitimer par le triomphe des armes le triomphe de la duplicité.
Grandiose programme pour un peuple né dissimulateur, et dont la révélation soudaine, aux derniers jours de juillet 1914, souleva l'Empire en une exaltation qui lui parut alors le présage d'une prompte victoire.
Dès le premier instant, et dans le grand délire de la mobilisation, on voulut, outre-Rhin, a soigner, pour l'avenir, l'attitude morale du pays ». En tirant le glaive du fourreau, la première et pour attaquer, Germania l'astucieuse cria aux quatre horizons qu'elle était obligée de se défendre. A la base de toutes les fausses nouvelles de la période de guerre active, celle-là. énorme, pesante, cubique, soutiendra tout l'édifice des autres. Ce fut donc, à entendre les Allemands, la Russie qui mobilisa la
première, alors qu'après linfàme et outrageant ultimatum à la Serbie, la mobilisation autrichienne avait précédé toutes les autres. Pas un mot de cette semaine de pourparlers, au cours de laquelle l'Allemagne, obstinément, se refusa à régler le terrible débat, à l'amiable, avec l'Angleterre, la France et la Russie, sous le prétexte que « le conflit devait être localisé » .
L'aveu allemand devait fleurir aux lèvres d'un représentant du Reichtag, en 1916 — sans compter ici les nombreux textes inconscients où nos ennemis, depuis le premier jour, décelèrent le fond de leur pensée : « Si nous nous étions laissé, en 1914, entraîner dans la procédure d'un tribunal d'arbitrage, nous aurions favorisé à nos adversaires, qui voulaient nous attaquer en 1916, le loisir de compléter leurs armements ».
La préméditation apparaît entière en cette déclaration après coup. C'était l'opinion intime de tout Allemand, dès août 191 4. Guerre préventive, guerre voulue, avec la prétention de limiter le fléau, avec l'intention inavouée de l'étendre jusqu'à ses dernières conséquences. L'x\llemagne, pressée par un « monde d'ennemis » prend posture de victime. On a juré « son démembrement et son esclavage politique et économique^ ». Comment peut-on l'accuser d'attaquer alors que, le 2 août, loyalement dans l'attente et dans la passivité (!) elle se voit surprise par la plus lâche agression? Un avion français jeta des bombes sur les voies ferrées Nuremberg-Kissingen, et Nuremberg-Ausbach -. Comment alléguer que le peuple le plus pacifique de la terre méditait le coup de surprise, alors, qu'innocemment, il restait encore l'arme au bras, quand les troupes françaises marchaient déjà sur le Luxem-