‹ Les fausses nouvelles de la grande guerre (volume 2)Chapitre 6 sur 46 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

La première fausse nouvelle de la Révolution française est peut-être celle qui circula, dès le 28 avril 1 789. Les Etats Généraux avaient été promis pour la veille de ce jour, puis reportés au 4 mai. C'est alors que la foule demanda la tète de Réveillon, fabricant de papier au faubourg- Saint- Antoine. Ce papetier, ouvrier enrichi, avait, paraîtil, « déclaré, sans pitié pour la misère des petits, qu'il fallait abaisser les journées à quinze sols ». Un grand mouvement s'ensuivit .. Devant la porte de r « affameur », on pend son effigie, on la promène jusqu'à la place de Grève, on la brûle sous les fenêtres de l'Hôtel de Ville, en présence de l'autorité municipale qui, impuissante, laisse faire. On assure que, le jour suivant, on ira faire justice chez Réveillon lui-même. On n'}^ manque point. Trente gardes -françaises ne sauraient retenir deux mille artisans irrités. On force la maison, on fracasse, enfin, on brûle : et ceci tout le jour, non loin du canon de la Bastille où, précisément, du haut des tours, le papetier tremblant assistait à la ruine de son logis. Ce n'est que vers le soir qu'un piquet de Suisses tua quelques pillards. En réponse, la foule lança des pierres, auxquelles répondit une fusillade terrible qui fit de nombreux morts.

Il ne fut jamais prouvé que Réveillon ait tenu le

propos qui motiva cette grave émeute. On prétendit, et c'est probablement une autre fausse nouvelle, que le duc d'Orléans avait pa5'^é les insurgés pour entretenir le trouble. Alors qu'avaient déjà commencé les délibérations des Etats Généraux à Versailles, le 6 juin 1789, et que des difficultés surgissaient entre la noblesse et le Tiers-Etat, cependant qu'un temps si précieux aux intérêts de la France était gaspillé de par la hautaine mauvaise volonté des représentants privilégiés, mille contes absurdes circulaient. Il n'était certes que trop vrai que des bandes affamées couraient le pays. Trouvaient-elles de la résistance, elles tuaient et saccageaient inexorablement. Mais, disait le peuple, c'étaient là des brigands payés par la Cour. Et la Cour, renvoyant l'accusation, la rejetait, faussement, sur le duc d'Orléans.

Le 23 juin, c'est le comte d'Artois qui lance un mensonge écrit de sa main. La Cour vient de se décider à autoriser la réunion des trois ordres : « Le roi, dit Michelet, y invita la noblesse et, pour se ménager un moyen de protester contre tout ce qui se faisait, on fit écrire par le comte d'Artois cette parole imprudente 'fausse alors) : « La vie du roi est en danger ». Le 27, eût donc lieu la réunion tant attendue. La joie fut excessive dans Versailles... ».

Le II juillet. Paris, qui voulait le maintien de Necker, s'inquiète, dans l'assemblée de ses électeurs, d'une rumeur aux termes de laquelle le ministre a reçu son congé. Guillotin. le philanthrope, pour tranquilliser la capitale, fait le chemin de Versailles à la grand'ville et, apportant une déclaration des droits de l'homme que vient de présenter La Fayette, assure aux Parisiens alarmés que M Necker ne fut jamais plus solide en sa place. Trompé, il trompe ses auditeurs qui l'applaudissent, ravis d'apprendre la nouvelle. A la même heure,

Necker, qui avait reçu l'ordre de s'éloigner sans délai, était sur les routes de Bruxelles.

On conçoit qu'en une période comme celle du 23 juin au 12 juillet, où le plus formidable orage amoncelait ses nuées sur Paris et la France, les fausses nouvelles durent circuler à foison. Comment relever ces fables et ces inventions innombrables, par lesquelles chacun voulait tout deviner, tout expliquer ?

Le 13 juillet, toute la journée, on dit dans Paris que les troupes dont est cernée la ville vont entrer et faire « le grand massacre ». Il n'en est rien, car la Cour n'ose point encore risquer un ordre qui, cependant, le lendemain 14, eût trouvé une ville armée, résolument prête à la riposte. Des armes ? Les « citoyens » en cherchent. Le prévôt en promet. Il en offre presque : sur la Grève, passent des chariots portant ce mot « artillerie ». Des caisses 3'sont convoyées qui doivent être emmagasinées avant la distribution que l'on affirme prochaine. Le peuple n'attend pas, ouvre les caisses et trouve des chiffons ! Et aussitôt de crier à la trahison. On court chez les moines « qui ont des armes cachées ». C'est un faux bruit : les chartreux ne recèlent aucun fusil.

Pendant la prise même de la Bastille, le faubourg Saint-Antoine dépave et fait des barricades : il s'attend à être attaqué d'un moment à l'autre. N'assure-t-on pas que la Cour lance sur Paris ses Suisses et ses Allemands ? Que les régiments de l'École militaire sont en marche ?

Rien ne se vérifie toutefois de ces sujets d'alarme qui volent de bouche en bouche.

iVprès le 17, et la visite du roi à Paris, les faux récits populaires se multiplient au coin des bornes : la Cour conspire contre la nation, le comte d'Artois, les Condé, les Conti, les Polignac, Vaudreuil, Broglie, Lambesc sont partis (ce qui est vrai) pour

chercher à l'étranger des régiments vengeurs de la monarchie (ce qui, au moins pour ce moment, est encore inexact).

La Bastille prise, le peuple, qui va la visiter jusque dans ses plus sombres dessous, remonte à la lumière en rapportant des « on dit » fameux. On dit qu'en quelque oubliette inaccessible, on entend gémir encore des prisonniers. On dit que des souterrains font communiquer la citadelle avec le fort de Vincennes et que des poudres sont amenées par ce chemin, sur l'ordre de la Cour, pour faire sauter tout le quartier Saint-Antoine, avec le Marais et l'Arsenal. Il faut une enquête minutieuse pour rassurer les esprits.

*; L'imagination alors transporta son rêve ailleurs. Elle plaça sa mine et sa peur de l'autre côté de Paris, dans ces cavités immenses d'où nos monuments sont sortis, aux abîmes d'où l'on a tiré le Louvre, Notre-Dame et autres églises. En 1786, on y avait versé, sans qu'il )' parût (tant ces souterrains sont vastes tout Paris mort depuis mille ans, une terrible masse de morts qui, pendant cette année, allait la nuit dans des chars de deuil, le clergé en tête, chercher des Innocents à laTombe-Issoire, le repos définitif et l'oubli complet.

« Ces morts appelaient les autres, et c'était sans doute là qu'un volcan se préparait; la mine, du Panthéon au ci-el, allait soulever Paris et, le laissant retomber, briser, sans forme, les vivants et les morts, le pêle-mêle des chairs palpitantes, des cadavres et des ossements ^ ».

Par surcroît, tous les courriers menaçaient Paris de l'arrivée prochaine des brigands sans pain, dont les hordes dévastaient les campagnes. On les avait vus, non loin de la ville. Ils surgiraient demain sans faute. La ville de Soissons eut si peur qu'elle écrivit à l'Assemblée nationale pour demander des secours. On chercha ces misérables et la preuve fut faite qu'ils n'avaient jamais paru dans la con-

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