I. Michelet. Histoire de Li Révolution française
trée. Des meneurs, au Palais-Royal, avaient habilement lancé ces nouvelles pour aiFoler Paris et la France. Au reste les gens sans aveu, les vagabonds en bandes n'étaient point un mythe: un grand nombre furent atteints et mis à mort. Mais où résidait le mensonge, c'était dans l'affirmation catégorique qu'ils ne tarderaient guère à piller les grandes villes et notamment la capitale.
En août, peu après l'abolition des privilèges, et au . milieu des débats sur le veto, Paris apprend soudain qu'à la sortie de l'Assemblée, Mirabeau a été attendu, suivi, blessé d'un coup d'épée. Aussitôt le Palais-Royal déclare qu'une garde de deux cents hommes doit être votée pour que protection soit désormais donnée à la victime de l'attentat. Le soir même, le bruit est formellement controuvé. Peu après cet incident, l'autorité municipale fit fermer le café de Foy, et les réunions du Palais-Royal furent temporairement dissipées.
En octobre, après le banquet de Versailles où parmi les Gardes du Corps portant la cocarde blanche, le roi et la reine circulèrent acclamés, Paris prête l'oreille à des bruits terribles : Marie- Antoinette et les princes se sont ligués avec des princes allemands, les farines ne vont plus venir de Corbeil, l'hiver sera rude. Le lundi 5, la ville, énervée, le ventre vide et le cerveau hanté de songes, décide d'aller à Versailles : on s'y rend le lendemain et on ramène le houlanger.
En fin d'octobre 1789, le peuple de Paris, toujours heureux de savoir le roi au milieu de lui, pouvait croire que la Révolution allait se terminer sur cette souriante réconciliation. Mais le clergé ne tarda pas à réagir contre le proiet de l'Assemblée modifiant profondément le statut des biens matériels de l'Eglise. Les prophéties menaçantes ne manquaient point : (( Si vous touchez à une propriété sainte et sacrée entre toutes, toutes vont être en
FAUSSES NOUVELLES PENDANT LA REVOLUTION FRANÇAISE 7 e,
danger ; le droit de propriété périt dans l'esprit du peuple... Le peuple va venir demain demander la loi agraire ». Dès le 14 octobre, un évêque breton avait sonné le tocsin de la guerre civile.
Maintenant qu'il avait ramené le roi dans la capitale, le peuple de Paris n'éprouvait qu'une crainte : celle d'apprendre sa fuite. Nuit et jour, on veillait pour s'y opposer. Quelques complots avaient été déjoués qui tendaient à cette « évasion » ardemment souhaitée par la reine. Il n'en fallut pas plus en octobre 1789, pour que mille racontars circulassent, reproduits par les journaux violents qui, à tout hasard, dénonçaient, dénonçaient encore.
Le clergé, de plus en plus menacé, dans les mois qui suivent, ne perd pas son temps. Aux population provinciales — en Bretagne surtout, — il verse la fausse nouvelle à pleines bollées. Il laisse ignorer la suppression des dîmes et du casuel, passe sous silence l'abolition successive des impôts indirects et annonce qu'on va bientôt prendre à chacun le tiers de ses meubles et de ses bestiaux. Au moment de Pâques, en lygo, on distribue en Normandie, autour des églises, un pamphlet tout farci de grossières inexactitudes : La Passion de Louis XVI.
Lors de l'apparition de l'assignat, les gens d'Eglise, dont on vend les biens, se vengent en proclamant l'imminente banqueroute jusque dans le sein de l'i^ssemblée. Dès lors leur imagination fertile invente sans répit. Par des conversations insidieuses, par cette publicité à visage découvert dont la presse fournit le moyen quotidien, par la brochure anonyme qui souvent égale en violence les colères de Marat, l'Eglise propage la fausse nouvelle systématique. Un de ces pamphlets, distribués
à Nîmes en août 1790, assure que 1' « Assemblée nationale a donné commission aux protestants du Midi d'égorger tous les catholiques, pour diviser le royaume en républiques fédératives w. Sous les portes, dans les cafés, dans les églises, on trouve ce texte mensonger. Il en est publié mille du même esprit, pour l'Ouest, pour Paris. Ecclésiastiques, gentilshommes, par cette arme — et par d'autres — énervent la Vendée et préparent la guerre des Chouans.
L'Angleterre, elle aussi (car après en avoir été un instant séduite, elle s'effraye maintenant du souffle de la Liberté), l'Angleterre propage, par ses agents et ses livres, les inexactitudes les plus propres à terrifier: son action dissolvante, ses écrits, visent surtout le bourgeois de France. Pour ajouter à l'effet produit, on n'hésitera pas, plus tard, à fabriquer à Birmingham, non plus seulement des fausses nouvelles, mais de la fausse monnaie, de faux assignats.
Sous une telle avalanche de sujets d'alarmes, les âmes débiles chancellent, doutent du bien fondé de la Révolution. Boutiquiers, rentiers, se tâtent, parfois s'irritent...
Mais, sous peu, contre la conspiration ecclésiastique, aristocratique et étrangère, va s'organiser fortement la conjuration jacobine. Les clubs naissent. Bientôt, certes, ce ne seront point les endroits du monde où l'on entendra le moins de fausses nouvelles, venues de tous les points de la France, avec les accusations fondées ou non. Organe du Club, X^Joarnal des amis de la Constitution allait paraître, dont les colonnes seraient encombrées de toutes les lettres qu'envoyaient les Sociétés de province. Et c'était Choderlos de Laclos, l'auteur des Liaisons dangereuses^ qui allait devenir le censeur de la « copie » !
Parallèlement aux Jacobins, les Cordeliers
œuvraient. Marat y recevait les délations, les plaintes, les « on dit ». On sait bien que sou\^ent la légèreté habituelle de ses accusations a une terrible influence. Le crédule ami du peuple avant peu n'hésitera pas à imprimer, dans son journal, des bourdes énormes : « La Fayette a fait fabriquer dans le faubourg Saint-Antoine quinze mille tabatières qui, toutes, sont ornées de son portrait... Il y a là quelque chose... Je prie les bons citoyens qui pourront s'en procurer, de les briser. On trouvera, j'en suis sûr, le mot même du grand complot ' ». .. « Louis XVI pleure à chaudes larmes des sottises que lui fait faire l'autrichienne"». ... « La reine a donné tant de cocardes blanches que le ruban blanc a enchéri de trois sous l'aune^ ». — La chose est indéniable. Marat en a été positivement informé par une fille de la Bertin, marchande de modes de la reine. Il emplit ses feuilles de prédictions sinistres, qui parfois se rencontrent justes. En faut-il plus pour paraître un prophète ?
Hébert, dans le Père Duchesne, va tantôt recueillir tous les potins avec toutes les violences,
les encadrer de b... et de f .et concurrencer
Marat, en une émulation terrible.
Par ailleurs, les journaux royalistes, les Actes des Apôtres, VAnii du roi enchérissent sur la presse révolutionnaire, et le chaos des nouvelles contradictoires, chaque jour, étourdit, enivre, crispe l'opinion.
La fausse nouvelle est une arme qui souvent s'émousse avant d'avoir frappé, mais qui parfois blesse — et tue — avant qu'on ne l'ait déjouée. Les partis se la lancent comme une flèche empoisonnée. Les Jacobins, un jour, irrités des réunions