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que tient le Club des Amis de la Constitution monarchique^ répandent dans Paris le bruit que les (' Monarchiens » ont payé les soldats pour assassiner le peuple. Barnave n'hésite pas à dire, du haut de la tribune nationale, que ces perturbateurs de l'ordre public « distribuent au peuple du pain empoisonné ». Figure de rhétorique : Barnave assimilait à une mortelle nourriture les opinions débattues dans le club détesté. Qu'importe, le grain — c'est l'occasion de l'écrire — était semé. L'affaire se termina par un massacre de « Monarchiens ».
Des centres restés entièrement royalistes, d'aussi perfides traits étaient décochés contre les clubs révolutionnaires. Mais la puissance de ces derniers croissait de jour en jour et les javelots, dont beaucoup étaient aiguisés sur les marches déjà disjointes du trône, partaient des Tuileries pour, le plus souvent, tomber sans force sans atteindre le club de la rue Saint-Honoré.
« Avant Pâques 1 79 1 , Mesdames, tantes du roi, dit la rumeur publique, vont partir à Rome » . Le fait est exact. Elles prendront bientôt la route de l'étranger. Mais non sans susciter, par leur exil volontaire, des racontars sans fin : elles emportent des millions, enlèvent le dauphin, partent devant Louis XVI pour préparer la retraite royale. C'est Desmoulins, c'est Marat, c'est toute la presse qui l'assure.
Le 2 avril, Mirabeau expire. Des affirmations sinistres ont circulé. Le fils du mort déclare que les médecins, à l'autopsie « trouvèrent des traces indubitables de poison ». Le peuple de Paris, qui s'était pressé aux portes de son grand homme depuis trois jours qu'il agonisait, resta convaincu qu'il n'avait pas succombé à un mal naturel. Un soupçon pesa sur les frères de Lameth. Charles et Alexandre.
Quelques jours avant la fuite du roi, la ville semble flairer l'événement. La Fayette va voir
Louis XVI, lui déclare que l'on parle de son départ, lui demande ce qu'il y a là de fondé. Le monarque répond, par une fausse déclaration, avec un tel naturel que le visiteur s'en va tranquillisé.
On part le 19, dans la nuit. Les satellites qui courent, en éclaireurs, ont la naïveté de répandre aux abords de Chàlons-sur-Marne. un mensonge qui, s'il justifie la présence des troupes de Bouille, excite fort la curiosité du populaire : un trésor va passer! Suprême sottise au moment où l'on accusait la reine d'envoyer des sommes considérables à l'Autriche. Au reste, bien vite la légende du « trésor » s'effondre : on sait bien, on devine bien ce qu'il s'agit de protéger. Bientôt, les voitures sont à Sainte- Menehould. Drouet, le fils du maître de poste est là : on connaît la suite de l'équipée.
Paris, en outre de la cause principale qu'il avait d'être irrité d'un tel départ, se souvint âcrement, furieusement, qu'avant de prendre route, la reine avait, soucieuse d'illusionner l'opinion, répandu le mensonge pour inspirer la confiance. Elle avait dit vouloir fournir de ses écuries les quatre chevaux blancs pour le transfert des cendres de Voltaire au temple où la Patrie reconnaissante honorerait désormais ses grands hommes. Elle avait promis d'assister, avec le roi, à la procession de la Fête- Dieu, La veille même, en promenade au parc Monceau, elle avait souri à la foule en calculant secrètement les chances de sa fuite imminente.
Peu de jours plus tard, pour une stupidité sans nom (17 juillet), au Champ-de-Mars, de grands malheurs naissent d'une fausse nouvelle colportée. Un perruquier et un vieux soldat, paillards à leur façon, ont imaginé de s'aller cacher sous le plancher de l'autel de la Patrie, dans la nuit qui précède l'historique manifestation populaire. Pour épier les dessous des femmes qui vont gravir les marches de
8o LES FAUSSES NOUVELLES DE LA GRANDE GUERRE
Tautel, ils font des trous de vrille, percent, dès l'aube, le pied d'une marchande de gâteaux qui est arrivée avant la foule. Cette promeneuse matinale s'effraye, crie. On découvre les drôles. Le baril d'eau qu'ils avaient préparé pour boire devient un baril de poudre. « Ils voulaient faire sauter le peuple ». La garde ne peut longtemps les protéger. On leur tranche la tète. L'Assemblée, prévenue, lance un décret, après qu'un député déclare que les malheureuses victimes recommandaient précisément au peuple le respect des lois. Les troupes arrivent au Champ-de-Mars. Un coup de feu est tiré. Il y a des barricades. La Fayette essuyé une « pistoletade » qui rate. Pourtant un peu de calme se rétablit. Le peuple, sur l'autel, signe la pétition qui, en fait, conclut à la déchéance royale. Le nombre des signatures est déjà immense. Entre temps, l'Assemblée apprend le triomphe de la manifestation, qui lui est nettement hostile, qui va beaucoup plus loin dans ses résolutions antimonarchistes que ne le veulent les députés eux-mêmes.
Fausse nouvelle une heure après : le peuple va marcher sur l'enceinte où délibèrent ses représentants. Vaugirard, Issy, Sèvres, Saint-Cloud, Boulogne accourent pour faire justice. L'Hôtel de Ville apprend le fait dans le même moment. On bat la générale. Les gardes nationaux partent en chargeant leurs armes. Ils arrivent au Champ-de-Mars ; une partie de la foule est placidement assise sur les immenses marches de l'autel; le reste se promène en buvant du coco.
Des régiments arrivent, des dragons entre autres, connus pour leur ro3'alisme, commandés par des officiers chevaliers de Saint-Louis. Des gamins, imprudemment, jettent des pierres. La troupe tire sur la masse inoffensive groupée aux abords de l'autel. Ce fut un massacre.
Est-il besoin d'écrire que- les fausses nouvelles
FAUSSES NOUVELLES PENDANT LA REVOLUTION FRANÇAISE 8l
abondèrent au moment de ce 13 septembre 1791 où. la Constitution fut présentée au roi? En ce moment, dans les Vendées, Jean Chouan, encore sabotier, Cathelineau, encore voiturier, et Dernier, et tant d'autres, commencèrent à soulever les paysans. En Alsace, Rohan, le car din al- collier , faisait assommer les prêtres assermentés ; le Calvados s'agitait, les émigrés et les rois faisaient annoncer leur arrivée prochaine. Les gazettes de Paris débordent quotidiennement d'assertions que rien pourtant ne confirme le lendemain. Il faudrait un ouvrage spécial pour en faire état. De Vendée même était parti le vrai mot d'ordre de la révolte ou tout au moins la façon de l'engendrer. Toute la France, autant dire, était travaillée par la société ro3-aliste, parles agents ecclésiastiques. Les Filles de la Sagesse allaient d'hôpitaux en hôpitaux et répandaient la « maladie de la guerre civile ». A dessein, les perturbateurs endoctrinaient le paysan, lui faisaient entendre — ce qui était inexact — que le serment d'obéissance à la constitution de l'Etat était un serment religieux d'obéir à la constitution civile du clergé. On environnait de ténèbres un peuple qui ne réclamait que la clarté. La Vierge qui, depuis 1789, avait déjà maintes fois manifesté ses préférences, intervenait désormais à toute occasion. L'une de ses apparitions fit une énorme sensation, vers la fin de 1791, alors qu'elle se dressa derrière un vieux chêne, au fond du Bocage vendéen. Vers le même temps, elle s'offrit en un terrifiant spectacle aux yeux du peuple avignonnais : son image, dans l'église des Cordeliers, se prit à rougir ; une pourpre sanglante s'alluma dans ses yeux. Des femmes répandirent la nouvelle et jurèrent qu'elles n'avaient pu soutenir son regard.
xlvignon était alors effroyablement troublé par les luttes des révolutionnaires et des tenants de la papauté. Une étincelle fit jaillir une foudre nou-
velle. Selon de vagues rumeurs, on assurait que dix-huit malles pleines avaient traversé la ville : elles contenaient, disait-on, les effets du Mont-de- Piété, que le parti français — Avignon était terre papale — emportait avec lui. Les miséreux qui avaient tout engagé se virent ruinés. Le i6 octobre, un dimanche matin, les paysans en armes occupent les portes de la cité. Il s'agit de demander des comptes à la municipalité. On s'empare du secrétaire, il veut fournir des explications. Traîné aux pieds de la Vierge miraculeuse, il tombe sous la bastonnade; les femmes, penchées sur le cadavre, lui découpent les lèvres avec leurs ciseaux.
Par représailles, il en résulta, dans les heures qui suivirent, une véritable extermination.
En janvier 1792, ce ne sont que bruits de guerre imminente. Narbonne, le ministre, revient des armées et fait un splendide et mensonger rapport à l'Assemblée sur l'état des régiments. Marat écrit : « Pauvre peuple, te voilà trahi, livré par la guerre ».
Et pourtant, rien ne s'ébranle encore. L'Europe veut attendre une heure plus favorable et les princes pour persuader la France de son « erreur », n'essayent encore que de l'intimidation. Le 7 février seulement devait être signé à Berlin le traité d'alliance offensive et défensive entre l'Autriche et la Prusse.
Et voici une tausse nouvelle d'une importance considérable par les conséquences qu'elle eut, par le tort fatal qu'elle porta à la Gironde — Guadet, Vergniaud, etc., — lorsqu'elle eut, si Ton peut écrire, poussé ses racines profondes sous les sièges de ces puissants du jour.
Les Girondins, vifs, ardents, superbes parleurs, avocats de la liberté après avoir été avocats bordelais, arrivent à la Législative. Robespierre voyait déjà venu le temps où il dominerait enfin, par la
puissance et la ténacité de son « incorruptible vertu », ceux qui, aux premiers jours de la Constituante, riaient quand il montait à la tribune. L'apparition des Girondins, la constitution du ministère Brissot-Dumouriez-Roland en mars 1792, le convainquit que se dressaient devant lui des hommes qui allaient lui disputer àprement la popularité. Incapable de les attaquer, car ils n'avaient encore rien fait, Robespierre inventa un roman et. en termes estompés, en lut les premiers chapitres, chapitres terribles dans leur apparente candeur, à la tribune des Jacobins. La Fayette et les Girondins, aux termes de cette fable, avaient conclu une mystérieuse et profonde alliance. C'était faux, La Faj'^ette n'aimait pas Brissot. pas plus que Roland. L'aristocrate qu'il était resté ne tolérait pas ces personnages, ou brouillons, ou rigides, qui piétinaient déjà tout le passé pour bâtir l'édifice de demain.
Le marquis de La Fayette tenait ses distances avec les gens de la Gironde. En réalité, c'était déjà l'homme dun autre âge, en retard sur les événements formidables qu'il vivait.
Brissot connut l'imputation robespierrienne. Il y répondit : « Quoi! La Fayette, un Cromwell? Vous ne connaissez donc ni votre siècle ni la France ? Cromwell avait du caractère et La Fa)^ette n'en a pas. La nation serait-elle assez lâche pour laisser la vie à l'usurpateur ? Cromwell lui-même, s'il revenait, que pourrait-il faire ici ? »
Mais Robespierre avait agité le fantôme de la peur dans les brouillards d'un discours intentionnellement confus. En avril, en mai, il revient à la charge. Il veut soulever « le voile qui couvre d'affreux complots ». Il prétend démasquer les traîtres. Il est instruit d'effroyables secrets. On conspire, il le sait. L'auditoire boit ses paroles. Va-t-il préciser, frapper le grand coup? Il le réserve, et pour
cause. D'autres, afin de faire écho à ces insinuations, apportent des détails nouveaux. Les Feuillants du Rhin sont des traîtres, c'est le député Simon qui l'affirme. Chabot, capucin, « tient à l'œil » M'"" de Staël. Il prétend que dans la combinaison louche qui se prépare, Narbonne, l' ex-ministre, sera protecteur. Les Girondins préparent leur dictature. La calomnie devient monnaie courante. Les preuves manquent toujours, mais les faits circulent, de bouche en bouche, et cela suffit à répandre l'inquiétude dans l'Assemblée, dans le peuple. Les imaginations travaillent. On poursuit des ombres, on redoute d'invisibles ennemis. Robespierre, cependant, refoule toujours au fond' de sa gorge la révélation que l'on croit à tout instant voir jaillir de ses lèvres. La vénération que l'on a pour lui semble grandir du fait même que se prolonge son affreux silence. Les femmes sont les premières à voir en cet homme une idole. Dès qu'il parle de la « sensibilité de son cœur », elles pleurent dans les tribunes. Elles n'aimaient rien tant que le miel de sa bouche.
La presse somme Robespierre <^ expliquer le complot : il se tait, ou s'il parle, il ne parle que de ses propres ennemis. Guadet, après Brissot, intime au dénonciateur Tordre de dire nettement où sourdent les prétendues fontaines de la guerre civile. L'accusateur recule, produit de vagues généralités. Mais le germe est en terre. Il semblera longtemps être pourri au fond du sillon : un jour, tout à coup, il lèvera. L'épi mûr, pressé entre les doigts de Robespierre, rendra du sang.
Pendant que se déroulaient ces dissentiments intérieurs, la guerre, enfin, était à nos portes. Avait-on de l'argent, en France, pour la soutenir? A l'Assemblée, un feuillant, Becquey, pose la question, sur le mode alarmé. Cambon répond par un mensonge : « Nos finances ? vous ne les con-
naissez pas ; nous avons de l'argent plus qu'il n'en faut ». En réalité, il restait encore à vendre près de 900 millions de biens nationaux. Mais l'enthousiasme emporte la barrière des appréhensions. Est-ce que partout la nation ne court pas aux armes pour assurer la liberté du monde?
Duplice et misérable, Dumouriez. ministre de la guerre, pourtant, contrariait la défense nationale, flattait la Cour, mentait dix fois dans la journée. La campagne commence par un désastre à Lille. La Gironde entière en subit la violente répercussion. Robespierre triomphe et désigne plus explicitement les « traîtres ». Il va donc être le maître de la situation ? Non, pas encore. La Gironde se défend. Le bruit circule dans Paris que la garde constitutionnelle donnée au roi va l'enlever. Ces gardiens sont six mille bretteurs bien armés. Rien ne saurait leur résister. Vergniaud et ses amis girondins frappent un coup, font arrêter le duc de Brissac, commandant de la garde royale et licencier ses troupes. Robespierre cherche une autre voie : il répand le soupçon, accuse les ministres de dilapidation. C'était trop lutter. Dumouriez est presque jeté bas : on lui adjoint Servan, qui est une créature de M""' Roland,
Le ministère propose la déportation des prêtres réfractaires. Le roi met son veto. La situation est intenable pour la Gironde. C'est la chute du « Cabinet », dirions-nous aujourdhui, sauf Dumouriez, maintenu. Ce sera bientôt l'invasion des Tuileries,
Nous avons intentionnellement insisté sur les conséquences indirectes de l'entreprise menée par Robespierre et les Jacobins contre l'œuvre et les personnalités de la Gironde. Ce n'était point s'éloigner de notre sujet, c'était au contraire l'approcher pour le mieux voir sous sa forme la plus expressive et la plus digne d'intérêt. La psychologie de la fausse nouvelle, quelle que soit la répercussion
immédiate ou lointaine de la rumeur mise en mouvement, trouve en cette période de la Révolution française une illustration des plus suffisantes. Non plus dans Tordre matériel des faits, mais dans le domaine des idées, des doctrines, un travail de mines, une sape souterraine sont entrepris. Peu à peu la galerie s'excave sous les pas des maîtres de l'heure. L'outil qui fouit la terre est une arme de mensonge, au moins d'exagération systématique. Qu'importe ! Chaque jour suffit à sa tâche, et il la remplit pleinement. Le moment vient où tout saute et où la poudre de l'insinuation sagement dosée consomme la destruction rêvée. Robespierre luimême s'affalera, la mâchoire fracassée par le coup de pistolet de Meda, le 9 Thermidor. Et lui aussi périra dans l'explosion des intrigues et des complots, dont certains étaient fondés par la réalité des faits, dont d'autres ne s'appuyaient que sur la base inconsistante des plus absurdes rumeurs adroitement, perfidement propagées.
Le 20 juin, le peuple envahissant les Tuileries, monte un canon au premier étage du Pavillon de l'Horloge. Persuadé par un officier que ce n'est pas avec de l'artillerie qu'on déterminera la bonne volonté de M. Veto, il redescend la pièce par lescalier. Mais, en bas, la foule apercevant le canon, déduit qu'on vient de le trouver dans les appartements royaux et qu'il était destiné à massacrer les Parisiens. Cette fausse nouvelle contribua à transformer en une vive irritation la bonne humeur des manifestants. Ceux-ci, dominés par la calme attitude de Louis XVI, partirent enfin, en se promettant de revenir.
L'ambiguïté du souverain, alors, et depuis longtemps, n'est-elle pas assimilable, elle aussi, à la nouvelle fausse ? Elle entretient par le mensonge un ordre de choses où tout n'est que leurre, feinte, et ruse. Vergniaud, après le 20 juin, en termes
admirables, vise à la tète et crie vers le trône : « O roi, qui sans doute avez cru, avec le tyran Lysandre, que la vérité ne valait pas mieux que le mensonge, et qu'il fallait amuser les hommes par des serments, comme on amuse les enfants avec des osselets; qui n'avez feint d'aimer les lois que pour conserver la puissance qui vous servirait à les braver; la constitution, que pour qu'elle ne vous précipitât pas du trône, où vous avez besoin de rester pour la détruire; la nation, que pour assurer le succès de vos periidies, en lui inspirant de la confiance, pensez-vous nous abuser aujourd'hui avec d'h3pocrites protestations !... Pensez-vous nous donner le change sur la cause de nos malheurs par l'artifice de vos excuses ou l'audace de vos sophismes ■?... Non. non. homme que la générosité des Français n'a pu émouvoir, homme que le seul amour du despotisme a pu rendre sensible, vous n'avez pas rempli le vœu de la Constitution ».
Le terrible jour du lo août approche. Le peuple réclame la déchéance du roi : l'assemblée tergiverse. Les fédérés des départements, Barbaroux et ses ^Marseillais, sont dans Paris. Les faubourgs et les insurgés sont assurés qu'ils ne se mettront pas en marche, cette fois inutilement, contre les Tuileries. Mais des nouvelles alarmistes courent. On dit qu'autour du roi, des forces sont groupées, que le palais est un traquenard, que la Révolution et la jeune liberté vont périr en cette affaire, sous les balles des nobles rassemblés. Le « potin » paraît si fondé à ceux qui les premiers auraient pu en sourire, que M™^ Roland prépare ses bagages pour partir dans le Midi « fonder une République » dit-elle, et que Robespierre et 31arat — ce dernier sous le costume d'un charbonnier — songent à s'aller abriter dans 31arseille.
Les événements du lo août nous serviront, épisodiquement, à faire une place, en cet ouvrage, à une
Oô LES FAUSSES NOUVELLES DE LA GRANDE GUERRE
sorte de fausse nouvelle qui n'a point l'éphémère du « on dit », et qui par son redoutable caractère de durée, souvent, contribua à dénaturer l'Histoire. . . et à couvrir d une honteuse tare l'historien responsable : il s'agit, en l'espèce, de la fausse tradition, de cette fausse notion permanente qui résulte de l'interprétation systématique d'un fait accompli. Selon les partis, toutes les heures de la Révolution ont été plus ou moins racontées avec un variable souci du respect de la vérité, par un grand nombre d'historiens, au milieu desquels se dressent les droites silhouettes de quelques rares impartiaux. Mais il n'est peut-être pas une seule phase du « grand drame fraternel » qui n'ait été narrée avec plus d'arbitraire fantaisie et plus de points de vue personnels. Les contemporains furent les premiers à donner le signal de ces « interprétations» . Danton, Thuriot, Carra le journaliste bordelais, Barbaroux le marseillais, tous disaient : « C'est moi qui ai déclanché le mouvement ».
Quoi qu'il en fût, le peuple avait hâte d'en finir. Les inventions et les contes se propageaient : « Le roi va fuir avant qu'on ne le brise » ! Les gens bien renseignés fixaient sa première étape à Gaillon. Barbaroux était si peu convaincu du succès qu'il emporta du poison sur lui, en marchant contre la Monarchie. Chez Danton, où, le 9, Lucile Desmoulins se rend après dîner, on est rien moins que rassuré. Dans les rues, un fait inexact est propagé : la Cour aurait envoyé des Tuileries une colonne vers l'Hôtel de Ville. Les faubourgs attendent une surprise... Mais la volonté de la Nation devait être, ce jour-là, irrésistible encore. Le roi, la reine, peu d'heures après, cherchaient asile dans le sein de l'Assemblée.
Lorsque la ville de Longwy, à la fin du mois d'août, tomba aux mains de l'ennemi, Paris fut agité des plus sombres terreurs. La trahison était-
elle donc partout? Chacun échangeait avec son voisin, avec le passant, un regard défiant et inquiet. La fausse monnaie de l'information circulait à foison. La capitale serait prise avant peu et il n'en resterait pas pierre sur pierre. Dans chaque foyer, les femmes nourrissaient les pires alarmes. Le roi prisonnier serait bientôt vengé par les émigrés et l'étranger vainqueur. L'imagination populaire forgeait des lendemains terribles. En cet immense danger public — n'est-il pas extraordinaire de le constater ? — nombre de pauvres esprits bouleversés prenaient peur au point d "évoquer le châtiment de Dieu, l'imminence du jugement dernier. En ces dernières années du xviii' siècle comme au moyen âge, des Français s'attendaient à voir luire audessus de Paris le glaive justicier des archanges! ! Qui mieux est : des journaux traduisaient l'appréhension de ces citadins affolés, donnaient les détails du grand châtiment. Dans la plaine Saint-Denis, les Parisiens seraient conduits par troupeaux, devant les rois de l'Alliance. Ces souverains exterminateurs disaient au milieu de leurs armées : « Les déserts valent mieux que les peuples révoltés ». Au jour de 1 expiation, on ferait un tri parmi ces hordes de rebelles. Et les mauvais seraient guillotinés en masse: « déjà, précisait la feuille si furieusement pessimiste, déjà au fond de leurs hôtels, au sein de leurs oreies secrètes, les aristocrates savourent ce spectacle en espérance : ils font mettre parmi les plats de petites guillotines pour décapiter à plaisir l'effigie des patriotes » .
Ceux qui seraient épargnés seraient proscrits. Mais tous les pays se fermeraient devant eux. On rejoindrait ceux qui avaient déjà fui hors les frontières. Et on les exterminerait en détail, un à un. Les plus belles femmes seraient seules épargnées, pour Tagrémentdes soldats et des juges.
Et ce serait la fin, la mort, l'anéantissement total
de la pensée française, de ce froment de la liberté que la Révolution avait songé distribuer au monde entier. Toute justice, tout droit, seraient piétines parles armées de l'extérieur, parles nobles revenus d'exil. Le volcan qui ferait bientôt sauter la France allumait son cratère en Vendée, Les Vendéens viendraient à Paris, avant un mois, rejoindre les Russes qui foulaient nos campagnes du Nord.
Paris était plein d'aristocrates déguisés en abbés, de militaires sans uniformes, d'agents de la royauté, d'étrangers louches et entreprenants qui, nouvellistes de Teffroi, le distribuaient en insidieux palabres à tous les carrefours. Les émissaires de l'Angleterre n'étaient pas les moins actifs ouvriers de la panique.
Or, la certitude de sa mort inévitable eut pour conséquence même que la France, tout à coup, voulut vivre et quelle vécut, qu'elle voulut vaincre et qu'elle vainquit. Les départements, la capitale se vident d'hommes, les armées surgissent du néant. Il fallait des armes, on en trouva. On en fut chercher partout, même où il ne s'en trouvait point. « Certains hôtels, disait-on clans les groupes, recèlent des dépôts de fusils ». C'était, pour la grande majorité des cas, nouvelle inexacte. Le peuple assaillit ces locaux et ne découvrit que peu de cachettes. Ainsi alla-t-il visiter inutilement, à la porte Saint-Antoine, les jardins et la maison de Beaumarchais. Tout fut respecté. Une femme se risqua à cueillir une fleur. La « voleuse » eut grand'peine à éviter d'être jetée dans la pièce d'eau.
Paris mourait de faim. Le i^'" septembre, on raconte que les nobles, prisonniers à la Force et à l'Abbaye, mangeant bien, buvant bien, chantant la nuit et le jour, passent leur temps à fabriquer de faux assignats. La Commune soutient cette assertion en ordonnant une enquête. Tout cela sentait le
massacre. Le lendemain, pendant que la foule tuait en effet, Robespierre prit enfin nettement position dans le camp de la violence. li n'en devait plus sortir que par la mort. Les Girondins le gênaient plus que jamais. Il tenta de les ruiner moralement, ce jour-là, en répandant la fausse rumeur qu'un parti puissant offrait le trône au duc de Brunswick. La proposition infâme n'avait pourtant été faite que par l'ex-ministre Narbonne. C'était calomnie que d'en accuser la Gironde, Vergniaud, et les Roland. Au reste, il est possible que Robespierre se soit sincèrement cru lui-même. Mais le peuple, alors, songeait à immoler d'autres ennemis que ceux qu'on lui désignait dans l'Assemblée. Bien que très ému par la question Brunswick-Gironde, — à chaque jour sa besogne — il s'abandonnait à sa sombre fureur, à l'Abba^^e, aux Carmes, au Chàtelet, à la Conciergerie, à la Force, à la Salpétrière, à Bicêtre, aux Bernardins, à Saint Firmin.
Ce fut la sanglante journée du 2 septembre, et celles qui suivirent.
Cependant l'ennemi avance. xV-t-il drà pris Verdun ? Tandis que la tête de M""" de Lamballe est portée à la poinie d'une pique, Paris s'inquiète de la vérité sur la résistance ou la chute de la ville. Deux opinions ont cours : l'une est une fausse nouvelle. Verdun est bien aux mains de l'envahisseur. Et le même soir, de l'imprimerie de Marat, est envoyé dans toute la France en quatre-vingt-trois paquets, le faux le plus terrible de toute la Révolution : la circulaire où Marat, dénonçant l'Assemblée, conseillait au pa3^s entier le massacre aveugle et sans jugement. Ce texte furieux portait les signatures imitées de tous les membres du Comité de surveillance ! La circulaire porta effet à Lyon, àMeaux, à Reims, à Versailles. Paris, entre temps, recommençait à trembler de peur. On assurait que les premières hécatombes n'étaient rien — un
millier de personnes — au regard de ce qui se préparait. Les prisonniers de Sainte-Pélagie furent si angoissés qu'ils écrivirent à l'Assemblée, demandant à être au moins jugés avant d'être égorgés. D'autre part, on disait communément qu'au jour prochain où la Législative cesserait ses fonctions, tous les représentants seraient massacrés. Beaucoup de députés croyaient n'avoir que très peu de jours à vivre.
Des frontières des voix de panique accouraient sur les routes ; on publiait que l'armée française était anéantie. Dumouriez rétablit les faits par une lettre qui rendit courage à l'Assemblée et au peuple. Quelques jours après, le 20 septembre, c'était Valmy, et le 21, la République décrétée à la Convention.
Mais, quand tous les peuples viennent à la ^France, la Vendée se lève contre la Révolution. La Vierge qui avait cessé ses apparitions, les renouvelle, dans les brumes, les fourrés et les haies, à Saint-Laurent, près du couvent de ces Filles de la Sagesse qui attisent le brasier contre-révolutionnaire. Les mendiants colportaient le mensonge de bourg en bourg. Les royalistes répandaient d'atroces romans sur les événements de septembre ; ils parlaient aisément de douze mille victimes. « A l'Abbaye, disaient-ils, le sang a monté au deuxième étage ». Les meurtriers? On les chiffrait par cent mille alors qu'ils ne furent jamais un millier. Tout Paris avait assassiné, certifiaient les plus audacieux menteurs. «Au reste, ajoutaient-ils, la capitalen'a abattu le roi que pour régner elle-même sur la nation entière ». Ce que l'on ferait de la France? une fédération de petites républiques régionales, comme aux Etats-Unis d'Amérique, Et que verrait-on sortir de tout ce désordre affreux ? Une dictature de Marat ou de Robespierre !
Dans la Convention elle-même, les hypothèses et
les présomptions les plus folles trouvaient crédit. Les Girondins croyaient et répétaient, au moins pour la plupart et à qui voulait l'entendre, que dès 178g, la maison d'Orléans avait échafaudé tout un plan criminel. La Fayette et feu Mirabeau étaient du complot qui continuait aujourd'hui par les soins de Danton, de Marat et des Cordeliers. Un matin, toute la droite de l'Assemblée serait mise à mort. On donnerait à la France un roi : le duc d'York. Le duc d'Orléans ferait garrotter cet étranger. Mais le triumvirat de l'infamie, Marat toujours, et toujours Danton et encore Robespierre, abattraient le d'Orléans. Après cette exécution, ils se dévoreraient entre eux. Le vainqueur, le maître de tout, alors, ce serait Danton. Le peuple de Paris acceptait — tout en ne s'y ralliant pas — la possibilité de cette dictature dantonienne.
Novembre 1792! Après Valmy, voici Jemmapes ! Cette fois l'Angleterre est saisie d'une sombre épouvante. Dans quelques jours, pour se remonter l'âme, elle entrera dans la coalition contre la France. Les Français sont à Ostende, sont sur l'Escaut. Ne vont-ils pas. irrésistibles, et toujours chantant la Marseillaise, envahir les Iles ? Ne menacent-ils point Londres? On le croyait. La crainte du débarquement hantait la Grande-Bretagne. Les fausses nouvelles énonçaient des projets effro3'ables, dans le « satané pays des Jacobins ». La Belgique ellemême, sur de vagues rumeurs, ne craignit-elle pas un instant d'être annexée à la République des Français victorieux?
Cependant, à Paris, se déroulaient de nouveaux épisodes : la lutte de la Convention contre la Commune, de la Montagne contre la Gironde, de Roland contre Robespierre. Ce dernier monte à la tribune le lundi 5 novembre et s'évertue, en un discours très préparé, à faire le procès des mensonges dont on empoisonne, à son sujet, le sentiment pu-
blic. C'est le discours : « Sur le pouvoir de la Calomnie ». Il méritait d'être rappelé en cette étude. Depuis le début de la Révolution, le maître calomniateur révise les faits principaux qui relèvent de son sujet : il dévoile un g-i-and nombre de ces fausses nouvelles murmurées à l'oreille, et d'un genre si redoutable qu'elles peuvent causer la mort des plus purs patriotes et l'effondrement des plus grands principes.
On écoute sans passion. La ville surtout ne s'intéresse point à ce « sermon ». Il faut en convenir, Paris est blasé sur bien des choses. Les événements, si longs, si passionnés, ont usé la patience de beaucoup de citadins. Les sections sont délaissées. L'indifférence fait d'étranges progrès. Le bourgeois, en grand nombre, essaye de penser le moins possible au drame géant, le faubourg l'imite en bien des -cas. Pour qu'une fausse nouvelle porte, il faut qu'elle soit bien habilement lancée. Désormais, l'expérience aidant, on se méfie, on a l'oreille dure. Et puis, ce qui domine c'est ce vœu, secret ou avoué : « « Quand cela va-t-il prendre fin * ? »
Nous avons dit autre part, en ce livre, que, cependant, la foire aux imaginations folles avait toujours ses innombrables vendeurs et clients, entre les murs du Palais-Ro3"al. Autour des tables de jeux, et aux approches du procès du roi, plus que jamais, on inventait, on colportait. Ces contes plaisants ou terribles sortaient des mauvais lieux, des salons des filles cotées ou de ceux des actrices. De là ils coulaient jusqu'au peuple, en une infinité de menus ruisseaux.
I. Soyons francs, nous aurons vu, pendant la « grande guerre » cette même psychologie de la désaffection gagner maint habitant de la capitale. Il suffit pour s'en convaincre de se souvenir du peu d'intérêt que, dans la majorité des cas, on prétait au communiqué. Les provinces et les campagnes n'ont pas fait exception à cette règle de « fatigue de l'esprit », sinon parfois du cœur.
Mais, par ailleurs, non loin, rue Saint-Honoré, les Jacobins un instant éclipsés, renaissent et bientôt — en octobre déjà — menacent plus directement la Gironde dont ils ont résolu la perte. On ne saurait, sans dépasser les bornes de cet ouvrage, faire état de toutes les prophéties menaçantes, de toutes les sournoises imputations qui sortirent alors du club pour se répandre dans la capitale et la France. Elles furent quotidiennes et promptement légion. De tous ces bruits se dégageait une quasi-certitude dont la partie la plus menacée de la Convention commença à ne plus douter : c'est qu'un nouveau 2 Septembre se préparait et que cette fois, ce seraient des représentants qui frapperaient des représentants. Une telle opinion fut pendant quelques mois une fausse nouvelle. Mais, à la mort de Vergniaud et de ses compagnons, elle s'inscrivit comme une vérité dans l'Histoire.
Pourtant, avant d'entreprendre leur mutuel procès, les Conventionnels préparent celui de Louis XVI. La Gironde, en cette œuvre préliminaire, manque de franchise : elle tergiver.<^e. Au point qu'une rumeur se répand, s'accrédite peu à peu : « Tous les Girondins sont des royalistes masqués, leur seul désir est d'innocenter le grand coupable, de l'escamoter ». Et ces bruits sont assez tenaces pour que l'on s'en alarme visiblement dans Paris. On ne parlait que de tentatives d'enlèvement, de rassemblements suspects autour du Temple, de roj'^alistes glissés dans les rangs de la garde nationale qui surveillait des prisonniers. Ce n'étaient que délégations populaires à l'Hôtel de Ville, ou démarches privées, pour que fussent prises de plus sérieuses mesures, propres à contrarier toute possibilité d'évasion.
C'est en plein procès, dans le cours de décembre, qu'un ancien racontar revint d'actualité. Le département de la Haute-Loire avait envoyé une adresse
à l'Assemblée pour « offrir une force destinée à escorter la Convention, à Taiderà sortir de Paris». Les représentants allaient-ils quitter la capitale ? On le crut positivement. Tandis qu'au foyer principal de l'incendie, on se passionne sur ces nouvelles fausses, là-bas, dans les forêts de l'Ouest, alors que s'élabore chaque jour un peu plus la révolte des chouans, on ne vit plus que sur une invraisemblable et mystique légende où, en une savante déformation des faits, le personnage royal prend figure de Dieu-martyr gravissant les pentes d'un nouveau Golgotha ; en ceci, commence ce mythe qui durera pour ne plus jamais périr : celui de la Passion de Louis XVI, auquel nous avons déjà fait allusion.
Autour des murs où, en ce même moment, délibère la Convention sur la peine, la mort et le sursis, des nouvellistes propageaient l'assurance que le Christ Bourbon-Capet ne monterait pas jusqu'au sommet de la fatale pente. Les royalistes travaillaient. Ils allaient, cette nuit même, enlever le roi. On était au 20 janvier 1793. Le lendemain, à dix heures et demie du matin, la foule criait aux bourreaux : « Faites votre devoir ».
Moins de quinze jours après, on colportait dans Londres les fausses reliques de Louis XVI, des mouchoirs trempés dans son sang, des mèches de ses cheveux. Pitt, le ministre anglais, déduit du 21 janvier le présage d'un écroulement total de la France : « Encore quelque temps, dit-il, et ce pays ne sera plus qu'un blanc sur la carte de l'Europe ». On ne saurait nier que l'homme politique d'outre- Manche lança ce jour-là une fausse nouvelle de première grandeur.
A Paris, un mot inventé de toutes pièces prenait naissance et bientôt, il trouvait écho dans le monde entier : « Fils de saint Louis, montez au ciel », aurait dit le confesseur du roi avant de Taban-
donner au bourreau. Cette parole historique avait été tout simplement fabriquée dans un restaurant, à l'entrée des Champs-Elysées, entre deux journalistes qui déjeunaient là, après l'exécution.
— Ou'aurais-tudit à la place du confesseur? questionna lun.
« Moi, j'aurais dit : « Fils de saint Louis, montez au ciel ».
Dès le 24 février, sur le conseil de Marat, le peuple de Paris, affamé et perdant patience, pille divers magasins. La province en apprend la nouvelle, formidablement grossie : la capitale, au dire des informateurs, est traitée par la populace en ville conquise. Les Parisiens, sans exception, ne sont plus que des voleurs et des brigands. De toutes les cités provinciales, Lyon fut alors la plus « travaillée ». Marchands, prêtres réfractaires. nobles déguisés, religieuses exaltées y fanatisent l'opinion à coups de fausses rumeurs. Les royalistes ferment les clubs, insultent les magistrats. C'est l'instauration d'un état d'esprit qui coûtera bientôt terriblement cher à la « Commune affranchie ».
Cependant l'ennemi du Nord redescendait vers le cœur de la patrie. Les armées françaises avaient dû reculer. Les pires nouvelles rôdaient et troublaient, à Paris, les têtes et les cœurs. Liège aurait été saccagée de fond en comble ! Les Autrichiens avaient eu la cruauté d'étrangler les chirurgiens tandis qu'ils soig-naient nos blessés ! Les Liéeeois eux-mêmes, fuyant, arrivant par masses, semaient la panique en contant d'effroyables récits.
Par ailleurs, la Vendée reprenait à pied d'œuvre son projet de soulèvement qu'elle avait laissé inactif depuis le premier essai du 24 août 1792. Cette fois, la mèche était mieux allumée Le 12 mars 1793. il devint évident que tout allait sauter dans l'Ouest. Fausses nouvelles, taux miracles avaient assez fait fermenter les esprits pour
que l'insu-rrection éclatât et ne s'arrêtât plus. Cholet, Machecoul, Saint-Florent, Montaigu, JVLortagne, Chemillé, la Roche-Bernard donnèrent le signal aux chouans du Bocage.
Au Nord, c'est le moment où Dumouriez trahit. Ne dit-on pas que l'armée le vénère quand même, et, qu'avec lui, elle va marcher sur Paris ? N'est-il pas maître de ses troupes, puisqu'il a osé arrêter les commissaires de la Convention ?
Le 24 avril, autre raison d'affolement et de colère. Marat, inculpé, oublié par ses juges, a demandé lui-même son procès immédiat. Il passe une nuit en prison. Le peuple prend peur : demain on guillotinera VAmi du peuple l Marat est acquitté, couronné, porté en triomphe. Mais tant d'allégresse civique après une telle alarme, ne procure pas au faubourg le pain quotidien qui lui fait si cruellement défaut. Le 18 mai, on donne à croire aux femmes que la rareté des vivres est l'œuvre de la Gironde, qui veut dompter la population par l'excès de la misère. L'Assemblée, sur ce bruit mensonger, est assiégée par la foule et on se bat jusque dans les tribunes. Isnard, en présence de ce spectacle, déclare que « cela est un complot de Pitt ». Marat surenchérit en fantaisie imaginatrice ; il imprime que la Gironde est amie de la Vendée. Six jours plus tard, le père Duchesne, dans son numéro 239, assure que les Girondins, « à plusieurs reprises, enlevaient le pain des boulangers pour occasionner la disette ».
Le 25, Isnard, déjà nommé, a le tort, dans une mauvaise improvisation à la tribune de laisser entendre que si la Convention est insultée par le peuple de la capitale, Paris en sera brutalement puni. Cette parole suffit pour convaincre la ville que déjà les armées des départements viennent mettre la grande cité centralisatrice à feu et à sang. Elle suffît aussi pour aigrir encore les colères contre
la Gironde, de plus en plus accablée sous de terribles racontars. Marat insiste dans la calomnie : « c'est Pétion, Brissot, Gorsas qu'il faut accuser des massacres de septembre ». Et il ajoute : « C'est Roland et les Girondins qui ont volé le gardemeuble. Brissot a placé sa part sur les fonds étrangers ».
L'insurrection va-t-elle faire justice elle-même ? Les Maratistes l'y poussent en répandant aux faubourgs la nouvelle que la section de la Butte des Moulins a pris la cocarde blanche et va proclamer la contre-révolution. Du coup, l'invasion populaire se rue dans les bancs de réassemblée (nuit du 27 mail. Puis l'on court au Palais-Royal, pour égorger les gens de la Butte : ils n'ont point la honteuse cocarde !... Les armes tombent ; on s'embrasse fraternellement.
Le 2 juin au matin, on apprend qu'à Lyon huit cents patriotes ont été massacrés par la réaction. Qui. la réaction? A coup sûr, les Girondins lyonnais. Fatale assimilation. Les Girondins de Paris, dès lors, ne pouvaient échapper à leur destinée. Ce 2 juin, la Convention, prisonnière du peuple, décidait leur arrestation.
31ais rendons-nous à Caen. l'actualité des faits nous y porte tout droit. Plusieurs Girondins en fuite s'y étaient réfugiés. A leur propos, couraient dans la région les romans les plus insensés. Leur présence suscitait toutes les fables. Sous le nom de Marat, on centralisait tous les crimes de l'époque. Marie-Charlotte Corday d'Armont, républicaine, haïssait l'homme qui, selon elle. « avait tué la loi au 2 juin ».
La fausse nouvelle, l'interprétation arbitraire des faits, des caracieres et des hommes, servaient en elle depuis des mois une haine tenace dont ÏAiiii du peuple était l'unique objet. Le 13 juillet, arrivée à Paris, elle tue « le monstre «. A TAbbaye, on
l'interroge, et le bruit se répand dans la ville que le poignard lui a été glissé aux mains par les Girondins de Caen. Inexactitude s'il en fut. Charlotte avait mûri, seule, son proet sous son petit bonnet blanc, depuis popularisé par limage.
Hélas, presque au lendemain du drame de la rue des (]ordeliers, ce n'étaient point des fausses nouvelles qui s'abattirent sur Paris : toute la frontière du Nord était perdue ; Cambrai bloquée, le Rhin à l'ennemi, Mayence prise, Landau menacée, les Autrichiens en Alsace ; les Vendéens avaient repoussé l'armée de la Loire. Des incendies éclataient dans nos ports. Tous ces faits n'étaient pas assez alarmants par eux-mêmes : la rumeur publique éprouvait le besoin de les corser, de les multiplier. On en surajoutait à la tragique vérité et aux yeux de beaucoup, la seule solution apparaissait: tuer, exterminer tous les traîtres. Pourtant, presque sous la menace du canon, Paris, dont les routes étaient ouvertes à l'envahisseur, célébrait la fête de l'Egalité, au lo août. Hollandais, Autrichiens, Anglais, dévalaient en torrent. Barrère, au Comité, mentait tous les matins. Il improvisait des armées fictives pour la défense du pays, La levée en masse seule pouvait sauver la France. Elle fut décrétée. Mais les Anglais sont à Toulon ! Paris et la France, sur la foi d'un on dit, crurent tout un jour à une invasion du territoire par le Su^, Les ro3^alistes avaient livré la place de guerre. Dans la capitale, ils intriguaient ouvertement. On disait dans les rues, sur les marchés, que tout était prêt pour délivrer la reine : la République allait bientôt être jetée bas. Le i6 octobre, Marie-Antoinette mourait sur l'échafaud, place de la Révolution. Ce même jour, Carnot et Jourdan gagnaient la bataille de Wattignies, aux cris de « Vive la République ».
Pourtant, voici de nouvelles alarmes ; en novembre, Amar prend la parole à l'Assemblée et apprend à
FAUSSES NOUVELLES PKNDANT LA REVOLUTION FRANÇAISE lOl
tous que Rouen vole en masse au secours de la Vendée. Fausse déclaration : Rouen marchait certes, mais contre les Vendéens. Cette angoisse fut tôt dissipée. Une autre, et telle que chaque citoyen en souffrait incessamment, grandissait de jour en jour.
Léchafaud ne chômait plus. Nul ne pouvait se croire à l'abri de ses rouges représailles. Dans toutes les classes sociales, la dénonciation frappait. La Terreur régnait, répandue à tout instant par les assertions souvent les moins justifiées. La réaction contribuait de toutes ses forces à ruiner l'idéal révolutionnaire, en France et en Europe. On disait à l'étranger que Paris avait haussé une femme nue sur lautel de Notre Dame. On disait que Cambrai avait voulu choisir comme évèque une autre femme, nouvelle papesse Jeanne.
On montrait aux populations de l'Ouest de fausses hosties, empreintes de figures d'animaux, pour les convaincre que les Républicains se prosternaient devant les bêtes. C'est cependant à cette même époque que Robespierre parlait pour la première fois de Y Etre suprême et obtenait de l'Assemblée la liberté des cultes. Mais la Vendée est loin : une fois déplus, on lui conte des histoires fantastiques; elle croit tout. « Des guillotinés ressuscitent ; des hommes montrent à leur cou la cicatrice rouge de la guillotine. Le diable, sous forme de chat noir, s'est montré au fond du tabernacle, où un prêtre assermenté allait prendre l'hostie. Pourquoi les républicains, à Tune de leurs victoires, connurentils si bien d'avance l'ordre de l'armée vendéenne ? C'est qu'un curé constitutionnel a pris la forme d'un lièvre pour approcher de plus près : on l'a vu entre deux sillons; on tira en vain sur le diabolique animal plus de cinq cents coups de fusil». (Mémoires manuscrits de Mercier du Rocher) .
Mais n'allait-on pas tout droit à une dictature?
Le pays commençait à le croire fermement. On murmurait des noms : Robespierre? Danton ? CoUot d'Herbois, le 29 novembre, de loin, se faisait l'interprète de cette croyance. Il écrivait à la Commune de Paris : « Il y a un grand complot pour demander l'amnistie ». Amnistie des Lyonnais révoltés, des Vendéens insurgés, des nobles coalisés, des prêtres rebelles . Une telle grâce eût rallié, à l'homme qui aurait eu l'audace de l'imposer, bien des ennemis, bien des haines tenaces. Le Comité de Salut public allait-il devenir le Comité de la Clémence ? Pas encore. A Nantes, à Toulon, à Lyon, Carrier, Fréron et Collot exécutaient et dépassaient sans mesure les décrets de l'Assemblée. Robespierre eut peur ; le régime de la douceur, c'était sa propre perte : il se réfugia dans la Terreur. L'arrestation de Fabre dEglantine frappe un coup sur les indulgents. Entre temps. Carrier continue de travailler à Nantes, ses « noyades » ne lui laissent aucun répit. Mandé à la Convention, il se fait un plaisir de répandre lui-même et sur lui-même, des fausses nouvelles. Il n'a pas fait noyer, en réalité, plus de 2.500 personnes : mais il déclare volontiers que le nombre des exécutions fut de beaucoup plus considérable. La clémence, alors que de telles assertions étaient complaisamment écoutées ? Hébertistes et Robespierristes rivalisèrent bientôt d'émulation. Faiblir, c'eût été tomber en un jour.
Et cependant la pire violence elle-même encourageait bon nombre de citoyens à présager pour imminente l'apparition d'une « poigne unique ». On disait qu'un grand juge prendrait tout en mains : Pache, et qu'un dictateur militaire pétrissait déjà d'une paume impatiente la garde de son sabre : Ronsin. Les gens des prisons étaient les premiers à accueillir cette rumeur. Robespierre et Saint-Justy mirent ordre. Les Cordeliers voulaient soulever le peuple? On les arrête le soir du 13 mars 1794. Qui
avait répandu des bruits sinistres et faux, des accusations mensongères, des craintes de famine ? Ces nouveaux captifs. Et avec eux, Hérault de Séchelles, Cloots, Chaumette, Simon, bientôt Danton, Desmoulins,
Quant à l'arrestation de ce dernier — déjà il était au Luxembourg — personne n'y voulut croire. « C'est une fausse nouvelle », disait-on dans Paris. On voulait faire emprisonner comme alarmistes ceux qui la colportaient. De même n'en crut-on rien en avril quand il fut question de frapper Cambon. Quoi ? Lui aussi? C'était frapper la plus digne tête de France. Au reste, Cambon ne fut que menacé. A tout dire, on économisait partout les paroles. La faconde des parleurs et nouvellistes de jardins et carrefours redoutait maintenant les rigueurs de la police. Dès que Robespierre eut annoncé la fête de l'Eternel et assumé ce pontificat civil dont il rêvait sans doute depuis longtemps, les bavards connurent le danger qu'ils couraient à lancer des « on dit » incertains. En mai, tous les jours, on arrêtait sur les chaises des Tuileries les propagandistes du Racontar. Certains eurent à se repentir d'avoir décrit Robespierre sous les traits d'un tyran. On n'en disait pas moins que cent poignards étaient affilés dans l'ombre. Au jour de la fête, au retour du Champ-de-Mars, où le président de la Convention avait trôné comme un Dieu, les langues malgré tout se délièrent. Rien n'était moins niable : Robespierre serait roi en thermidor. Paris s'endormit avec cette pensée. Etait-ce une illusion? Non. On peut dire que. jusqu'alors, il tint le glaive.
Mais le nombre de ceux qui veulent sa perte grossit d heure en heure. Ils inventent une terrible histoire : Robespierre fréquente secrètement chez des dames royalistes : les Saint- Amaranthe. C'est vrai, à cela près qu'il s'agit de Robespierre jeune.
Plusieurs jours, tout le monde croit que l'Incorruptible s'est laissé corrompre.
Ses fervents, ses adoratrices, ceux qui voyaient en lui une véritable émanation divine protestèrent furieusement. Lui, souillé d'un tel contact? Au moment où venait d'apparaître au firmament une nouvelle constellation : la constellation Robespierre? Au moment où des miracles se produisaient devant ses portraits partout suspendus ? Alors que des femmes se disaient guéries de maladies par la seule apposition sur leur chair d'une miniature où souriait le divin Maximilien? Mais les adversaires tenaient bon. Ils avaient beau jeu. Catherine Théot et les illuminés énervaient Paris avec les plus folles sottises. La contagion d'un nouveau fanatisme reliofieux et de son Credo de mensong-es, faisait tache d'huile. L'heure de la chute approchait. Le dictateur, le pape, le Dieu roulaient au ruisseau. Il veut 'réagir. Le 13 messidor, aux Jacobins, il énumère violemment les fausses nouvelles jetées dans la circulation pour lui nuire, pour l'entamer. « On dit à Paris comme à Londres que j'ai organisé le tribunal pour égorger la Convention, que je veux me faire dictateur. La vérité est mon seul asile Ces calomnies sont répétées en un lieu... vous frémiriez si je vous disais en quel lieu... » Ainsi désignait-il l'Assemblée même. Dans cette enceinte menacée, chacun se croit la victime de demain. Des listes fictives passent de main en main. La guillotine avait plus faim que jamais. Les Parisiens, angoissés dans leur âme, prirent peur pour leur chair. Tant de cadavres allaient engendrer l'épidémie. La chaleur était forte. Le faubourg Saint-Antoine protesta contre les funèbres tombereaux et leurs charges quotidiennes. Beaucoup de gens se supposaient malades, touchés à mort par la pestilence. Le nouveau cimetière de JVLonceau affola la commune des BatignoUes. Et Robespierre réclamait des tètes et des
FAUSSES NOUVELLES PENDANT LA REVOLUTION FPANÇAISE lO^
têtes encore... Il recevait, chaque matin, par liasses, les rapports de polices pleins de ces redoutables « fausses nouvelles » qu'étaient souvent les dénonciations injustifiées, les commérages glanés à la hâte.
Mais la mesure était comble. Peu de jours encore, et Paris, apprenant, stupéfait, l'arrestation du « tyran », s écriait — trop tôt — : « Alors, l'échafaud est brisé ». Au faubourg, le peuple voulait dételer les charrettes qui emmenaient les condamnés. Henriot accourut, mentit : « La nouvelle est fausse I » Elle était vraie. Deux heures après, se jetaient dans les rues des émissaires anonymes qui annonçaient l'imminente publication des preuves du royalisme de Robespierre et de ses ambitions personnelles. Un petit agent de police, d'Ossonville. stimulé par Tallien. alla répandre cette calomnie dans les sections, ^lais les sections étaient lasses. Paris était sursaturé de révolution. Il avait soif de neutralité. Quelque agitation qu'il montrât, il aspirait au calme.
Il entendit claquer le pistolet de Meda contre la mâchoire gauche inférieure de Robespierre et pensa que tout était bien fini. Ce n'était que la Révolution qui prenait fin par cette balle : elle succombait dans le même instant. Il était indifférent de savoir si oui ou non Robespierre voulait faire roi le petit Capet. si oui ou non, on venait de trouver chez lui un cachet à fleur de h's. A un homme qui lui avait desserré ses bas, le dictateur avait dit, d'une parole confuse : « Je vous remercie, Monsieur ». Paris et la France auraient cru à une fausse nouvelle encore, si quelque prophète éclairé leur eut appris que ce retour à l'ancien langage, que ce Aloiisieur marquait l'aube de la réaction D'autres temps s'ouvraient. Un autre formidable chapitre de l'Histoire commençait.