I. Petite Gironde, op. cit
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foyers véritables ou persister à jouir du séjour méridional? Peut-être auraient-ils appris à Paris, et quelques heures plus tôt, que Max Linder, demidieu de cinématographe, n'était pas mort à l'hôpital coriime le bruit en avait couru, mais cette certitude réconfortante valait-elle et eût-elle pu suffisamment compenser la documentation rapide et facile que Ton recueillait, dans la ville-refuge, tout en flânant sur de belles avenues où s'attardait la saison clémente ?
N'était-il pas de beaucoup préférable d'être à Bordeaux, alors que le 9 octobre, le Président de la République revenait du front et que se répandaient autour de sa demeure les mille et un échos discutables ou strictement véridiques, que pouvait engendrer un tel voyage au milieu des acteurs de la formidable tragédie ?
Hors le clan des nostalgiques incurables, à qui les Champs-Elysées manquaient, — comme, disaiton, le pain manquait aux Allemands, — ils furent donc la majorité ceux qui s'attardèrent à Bordeaux, satisfaits de leur résidence occasionnelle et suppléant, par les inépuisables ressources du papotage, à la pauvreté des informations, sévèrement triées et émondées par une censure locale, rigoureuse au point d'interdire la reproduction d'articles publiés, après autorisation, par la censure parisienne '. Ainsi laisse-t-on s'écouler les jours et les semaines. Ainsi arrive t-on au mois de novembre sans se sentir exagérément entamer par l'ennui.
Ce mois qui devait être celui du retour pour le plus grand nombre — sauf pour quelques tenaces qui persistèrent, même longtemps après, à célébrer sur place les charmes de la province, — ce mois, à tout dire, désarme l'annaliste. Les Parisiens absorbés
I. La presse bordelaise protesta, le 27 octobre, près de M. Malvy, ministre, contre cette censure si prudente.
dans le flot bordelais, y devinrent à peu près invisibles. Le temps de la curiosité était depuis longtemps passé pour les gens du cru et l'accoutumance s'étant faite, la guerre prenant son pli, les fortes émotions étaient rares, les travaux des nouvellistes perdirent de leur intérêt. La rumeur optimiste ou pessimiste se trouvait fort dépourvue d'aliments. Elle défaillit au potin qui laisse peu de traces, ne suscite plus ces beaux et tragiques frissons que les foules anxieuses aiment et redoutent tout à la fois.
L'intervention de la Turquie ne suffit pas à faire renaître un mouvement bien sensible dans le courant apaisé, où, encore peu de semaines auparavant, on se laissait si spontanément emporter, à la suite des remorqueurs d'opinion L'ambassadeur ottoman Rifaut Pacha, en quittant Bordeaux, avait l'air ennuyé. Les hôtes de la ville ne l'étaient pas moins, faute de distractions et de « petites secousses ». Au moins avaient-ils la courtoisie de ne pas le laisser paraître.
Quand, le 8, la Compagnie des agents de change de Paris réalisa son projet de rentrer dans la capitale, entraînant avec elle tout le monde delà Bourse, on se reconnut un peu plus seuls et la conversation se trouva démunie d'un de ses recours les plus précieux. Avec les documents de leurs charges et les valeurs, les agents emportèrent les alarmes des capitalistes et, rendant à ces derniers la paix du cœur, les dessaisirent du privilège d'épiloguer par anticipation sur les cours officiels.
Ce seniit vouloir demander à la petite histoire des bavards de la guerre plus qu'elle ne saurait décemment donner que de lui arracher désormais des détails sur les rumoristes de Bordeaux, et d'y attacher un intérêt appréciable. Le 22 novembre, la question du retour à Paris n'était contrebattue dans son principe qu'au point de vue du gouverne-
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ment. On disait qu'en s'installant provisoirement dans le Midi, le Président et les Ministres avaient accompli un acte d'élémentaire prudence, commandé par l'intérêt national. « Il importait que l'autorité militaire eut une indépendance absolue et que tout risque de voir le Gouvernement et le Président de la République séparés du reste de la nation, et empêchés de correspondre avec les puissances alliées et avec nos armées fût évité à tout prix ». On ajoutait que si le Gouvernement avait cru, depuis lors, devoir se maintenir à Bordeaux, c'était « pour se conformer àTopinion formellement exprimée par les commandants en chef de nos troupes ». On concluait qu'il fallait attendre sagement l'heure où les généraux responsables du salut de la France, jugeraient opportune V « évacuation » de Bordeaux par les pouvoirs constitués. On savait l'abnégation patriotique de Paris et qu'il ne souscrirait pas aux méchants propos de ceux qui, bien à la légère, prétendaient le Gouvernement tapi loin de tout péril. Aussi conseillait-on la prolongation du séjour dans le Midi, en estimant que le jour du retour ne pouvait être que prochain *.
Quant aux particuliers, la question était tout autre : ils lui donnaient d'eux-mêmes la meilleure solution en s'en allant. Les allées de Tourny, de plus en plus désertées, retombèrent à leur placide monotonie et à leur discrédit. Les derniers conteurs de faits nouveaux se firent chaque jour plus rares. Un jour, les Bordelais se désignèrent le dernier. Ils le considèrent avec une sorte de surprise, une pointe de regret. Il était le suprême représentant d'une invasion amie, qui, dissipée maintenant, laissait le souvenir de la plus tragique période vécue par le pays depuis le premier coup de canon.
I. « Le gouvernement rentrera à Paris le jour prochain où l'ennemi repassera la frontière ». (Ferdinand Real). La Petite Gironde. 26 novembre 1914.
LE NOUVELLISME ET LES PARISIENS A BORDEAUX 6l
Avec les Parisiens, la fausse nouvelle n'avait pas déserté Bordeaux. Elle continua à y fleurir en toute saison. Mais en ceci la capitale intérimaire ne fit pas exception à une règle qui devait s'appliquer, jusqu'aux traités, à toutes nos provinces.