ce jour, fut proposée un» fête nationale de la Pucelle
— L'Autriche va lâcher l'Allemagne pour se joindre à nous !
— Il y a des troubles sérieux à Berlin (20 décembre).
— On y crie : « La paix et du pain ! »
— L'optimisme des Anglais est à son comble ! Le bombardement de leurs côtes par l'ennemi a suscité chez nos Alliés un nombre formidable d'enrôlements.
— On va reprendre Ostende !
— Tout va bien !
Ainsi aborde-t-on l'hiver. Les journaux recommandent l'union sacrée aux députés qui vont se réunir. Ils ne l'ont pas à Berlin, où l'on se bat dans les rues, jurent les nouvellistes, en citant la phrase de Maximilien Harden : « La patrie allemande est en danger ». Guillaume II est guéri, le kronprinz n'est pas mort. Petits déboires, solutions ajournées. On s'en console, comme de la suppression de la galette des Rois.
— La galette sera meilleure en janvier 19 16, car, cette fois, elle sera consacrée à la gloire du Roi-soldat, d'Albert I*'', réinstallé dans son pays agrandi par la conquête.
Guillaume II, il est vrai, répond par une autre prophétie :
— J'entrerai à Varsovie, pour le premier jour de l'an!
Mais cet homme est si menteur... De même, s'était-il flatté d'attirer à lui la Bulgarie. Quelle ridicule présomption ! La Bulgarie ? Il n'est pas de pays plus loyal et plus sûr. S'il ne s'est pas encore joint à l'Entente, c'est qu'il s'organise, mais ce n'est jamais lui qui soutiendra la cause dun Hohenzollern en Orient. Ferdinand a du sang français dans les veines. C'est un prince honnête, un allié de demain. Le Petit Parisien, s'il ne croit pas encore à son intervention à nos côtés, sait bien que ce
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grand ami, ce petit-fils de Louis-Philippe, a la haine née du Germain. Sous ce titre, La Roumanie et la Bulgarie vont conclure un accord, le Petit Parisien apporte et accrédite, le 22 décembre, ces heureuses assurances :
« On ne peut plus conserver de doute aujourd'hui sur l'attitude que compte garder la Bulgarie.
« Cette attitude vient d'être précisée en ces termes : une neutralité stricte et loyale : c'est-à-dire que, ni directement, ni indirectement, le gouvernement de Sofia ne prêtera son concours aux adversaires de la Triple Entente. Il semble d'ailleurs que la nation bulgare marque elle-même un regain de sympathie pour la Russie, la France et l'Angleterre. La mainmise totale opérée par l'Allemagne sur l'empire ottoman n'a peut-être pas été étrangère à cette évolution dernière.
« Le cabinet Radoslavof a fait savoir en second lieu — et cette déclaration intéresse surtout la Serbie et la Grèce — qu'il désavouait les comitadjis, les bandes de partisans qui, en détruisant les voies ferrées pouvaient gêner éventuellement la circulation des troupes serbes ou hellènes en Macédoine et aux alentours de Salonique.
« Enfin les négociations qui se sont poursuivies entre la Bulgarie et la Roumanie, au cours des dernières semaines, ont pris un tour favorable ; on sait que les Bulgares voudraient récupérer une portion des territoires qu'ils ont dû céder aux Roumains après les deux guerres balkaniques. Rien ne sera plus propre que l'accord aujourd'hui en vue à assurer la bonne entente entre les Etats chrétiens des Balkans, d'une part, et à faciliter éventuellement, de l'autre, les entreprises du gouvernement de Bucarest en Transylvanie »
Comment ne pas être tranquillisé sur l'avenir ? Si Ton ne parle plus beaucoup des Russes, on ima gine, en attendant, qu'ils préparent quelque grand
mouvement tournant soigneusement laissé dans le secret. Les Japonais — le fait est enfin connu — ne viendront pas se battre en Europe. Et c'est dommage. Les bons nouvellistes l'avaient pourtant bien promis. Cela comptait, aux premiers jours de la guerre, parmi les thèmes sensationnels qu'exploitaient volontiers les marchands de graves nouvelles. Ce moyen d'étonner leur est retiré pour quelque temps par une nette déclaration du gouvernement nippon !
Mais les désillusionnés, jamais pris de court, se rabattent, le jour de Noël, sur une invention qui trouve écho dans quelques feuilles — sous réserves. L'indiscrétion vient d'Italie et elle est de taille : François-Joseph se déciderait à trépasser. Il aurait été administré et Guillaume II se hâterait, sur les routes d'Autriche, pour aller recueillir le dernier soupir de son impérial confrère. Paris écoute le propos, lit l'information et ne s'en émeut pas. Depuis quelque temps, il s'est laissé convaincre que les morts d'empereurs sont plus difficiles à réaliser qu'à espérer. « Mieux vaut, dit un caricaturiste, au sujet du Kaiser enrhumé, qu'il assiste d'abord à la débâcle de son rêve ». Ainsi en va-t-il pour « Franz-Josef » dont les malheurs passés n'inspirent, pas plus que sa vieillesse chenue, aucune pitié.
Le cadeau de Joffre n'est pas venu, mais la capitale n'en montre aucune humeur. Elle saura bien attendre son petit Noël jusqu'au i" janvier.
Le 26, on s'aperçoit clairement que l'on a eu raison de ne point attacher d'intérêt à la fin de l'empereur d'Autriche. Il mange et fume comme quatre, les sacrements ne lui ont point été apportés, mais un cuissot de chevreuil. Guillaume s'est abstenu d'aller saluer un moribond en si parfaite santé. A peine l'ancêtre a-t-il le vague désir de se réfugier dans l'abdication. La ténacité des Russes désole ce vieil
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homme. Notre guerre de sage temporisation et de prudence le navre, le décourage.
Quant à Paris, et puisqu'il faut bien user le temps en ces jours de ic fêtes », on s y laisse une fois de plus bercer dans l'osier trompeur d'un énorme assaut, sur lequel rien ne serait dévoilé, et pour cause. On accueille avec une évidente satisfaction cette hypothèse d'une pression générale déjà commencée, non encore révélée. Malheureusement on ne possède aucune certitude. Ce n'est qu'une rumeur, pareille à tant d'autres...
Pour donner du cœur à JofFre — potin de coupole, non blindée — il serait question de le nommer à l'Académie* au lieu et place de M. de Mun. Et comme les badauds ne doutent de rien, dans leur sereine confiance, les voilà qui se reprennent à supposer possible une paix prochaine, du fait de la disette allemande et de la raréfaction des matériaux nécessaires à la fabrication des explosifs. Mais, disons-le, beaucoup doutent d'une si belle solution et ne croient pas à la pauvreté des usines et des arsenaux d'outre-Rhin.
Les jours se suivent et se ressemblent. Nous avons vu déjà, nous verrons encore beaucoup de ces « séries » où l'aspect de la guerre, au moins de loin, ne semble qu'à peine se déformer. Lentes cristallisations, modifications imperceptibles dans le dessin du kaléidoscope. Un choc un peu brusque suffirait à mettre sous nos yeux une autre image : mais le choc ne se produit pas. « Patientez ! » C'est la consigne. La pièce, tout de même, paraît longue. On bride ses nerfs, mais on voudrait voir enlever vingt tranchées par jour, on voudrait que l'Allemagne n'eût plus de pétrole, de cuivre, de produits chimiques, de pain. Cependant, à ceux qui, con-
I. Le projet, peu après réalisé, fit à nouveau l'objet de nombreux articles favorables en décembre 1917. On rappela le précédent du maréchal de Villars.
fiants, assurent l'imminence de cette pénurie, on répond, sur le mode narquois : « En êtes-vous bien sûrs? ))
Les sages — à moins que les pessimistes — corrigent sévèrement ces ardentes espérances : « Nos adversaires ont deviné l'étendue du péril économique qui les menace et pris toutes mesures pour y remédier un long temps encore. Le petit pain de 40 grammes que l'on vendait à Vienne avant la guerre est réduit à 27 grammes. Ainsi en va-t-il de tout. Allemands et Autrichiens, un peu moins gras et gavés, n'en restent pas moins Autrichiens et Allemands. Allégés de leur graisse, ils ont des nerfs plus souples et plus endurants pour organiser, dans ses infinis détails, ce qu'ils appellent désormais la guerre sainte. Ils fabriquent de nombreux Zeppelins pour aller bombarder Londres, Ils recrutent éperdûment. Certes, à Prague, autre part encore, on s'est quelque peu mis en fureur. Les femmes ont demandé qu'on ramenât au foyer leurs maris et leurs fils. Mais quelques revers de sabre et un peu de fusillade ont calmé cette colère hors de propos. Admettons-le : A Berlin, dans deux théâtres, l'apparition sur la scène, de cercueils et d'archers du temps ancien a, par assimilation, frappé si fort les esprits, que des spectatrices ont perdu le sens, que d'autres ont poussé des cris désespérés, que d'autres enfin ont abondamment sangloté. Mais la nation n'en est pas moins décidée à lutter jusqu'à la victoire ou la mort et ce n'est pas la semaine prochaine que nous verrons la Germanie demander grâce ».
Devant ces déclarations, les impatients de la paix montrent moins d'autorité en leurs propos instables. Ils pensent une fois de plus à la lenteur de nos opérations, comptent le cent cinquantième jour de la guerre au 30 décembre, et se demandent ce que verra le deux centième ? A nouveau, ils essayent de se persuader que la guerre est, au XX® siècle, une se-
vère et lente partie et que nous n'en sommes plus au jeu hardi, brusqué, de qui, au tapis vert, jette carte sur carte et crie « atout », le feu aux joues. Les plus fébriles doivent convenir que l'esprit pondérateur des chefâ a filtré jusqu'en chacun de nous. On se promet d'apaiser toute fougue trop française. On n'en restera pas moins désireux de promptes décisions, mais l'on en vient à accepter la nécessité d'une lenteur stratégique qui est encore le plus sûr moyen de vaincre. Les deux sentiments ne sont pas inconciliables. Ils se superposent dans la pensée de tous les citoyens qui veulent réfléchir un peu. Tantôt on laissera paraître le premier, tantôt c'est l'autre qui se fera jour : et ceci plusieurs fois quotidiennement.
C'est avec cette moyenne optique des circonstances que Paris et la France voient se lever l'aube de la Saint- Sylvestre. Il a fallu cinq mois pour nous permettre de nous adapter — encore que relativement — à cette psychologie. Une nouvelle année de guerre va s'ouvrir. 19x5 se lève, les bras chargés d'épées. Le Times écrit : « Nous savons ce que nous avons à faire ». Ce que nous avons à faire, c'est de repousser les Allemands qui ne se laissent pas aisément ébranler, qui sont bien tapis dans leurs bauges, qui ont dû miner tout le Nord, toute la Belgique, qui au besoin, mineront tous les pays jusqu'au Rhin, qui répondent par le 77 au 75 \ Les journaux français redisent avec complaisance que l'ennemi sera bientôt sur ses boulets. Qui donc croirait sérieusement ces balivernes? Le passant fait la moue en jetant un bref coup d'œil sur le communiqué. Il n'attend pas la victoire avant des semaines et des semaines. Ni pessimiste, ni optimiste : la conscience publique a enfin compris que « ce serait long ».
I. Ainsi pensait-on, à une époque où l'artillerie lourde n'avait encore que peu fait parler d'elle et où, chez nous, certains milieux, cependant qualifiés pour mieux prévoir, contestaient l'utilité des gros canons.
C'est là, au moins, l'impression que donne Paris au dernier jour de l'année. Nous le verrons plusieurs fois contredire à ce calme apparent.
1915? — Est-ce l'année de la paix? L'immense majorité des Français, — on peut dire tous les Français — l'admettent sans conteste. Il faut être de ces incorrigibles prophètes de l'Impossible qui se complaisent dans Tabsurdité du Paradoxe, pour prétendre que, dans trois cent soixante-cinq jours, la guerre sera encore une réalité vivante.
Nous avons dit dans quel état d'esprit on acceptait la continuation des combats, leur fatale et inévitable lenteur. Quelle eût été la psychologie de la nation si on lui avait certifié la nécessité de prolonger la lutte jusque fort avant en 1916, pendant tout 191 7 et plus loin encore?... Elle eût tenu pour irréalisable une telle assertion C'est qu'à ce moment, on se consolait de linertie apparente des communiqués par les actives stratégies de deux généraux qui travaillaient pour nous : le général Hiver et le général Famine \ On n'était pas g^éri de cette maladie
I . La disette allemande fut longtemps une fable. On y crut trop tôt chez nous. Au début de 1913, et même avant, elle trouva l'oreille d'un public complaisant. Peu après, des esprits sérieux la supposeront plus aiguë qu'elle ne l'était réellement. Donnons par anticipation, ces quelques exemples typiques, parmi une multitude d'autres :
Le général Famine.
De M. Arthur Meyer, dans le Gaulois :
Qui donc songerait à plaindre aujourd'hui les Allemands? Ils souffriront des mêmes maux dont ils nous ont fait souffrir. Notre habile fénéralissime, le général Joffre, les grands chefs alliés, le maréchal rench et le grand-duc Nicolas, n'ont besoin que d'eux-mêmes et de leurs troupes pour venir à bout de lenr glorieuse tâche. Gageons, toutefois, qu'ils n'hésiteront pas h accepter l'aide d'un nouvel et puissant auxiliaire : le général Famine.
(21 février 1915).
Par la faim.
De M. Alfred Duquet, dans l'Homme enchaîné : Si les Alliés sont des hommes et non des dupes prédestinées, s'ils se
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qui avait, si facilement et avec un minimum de contrôle, mené le pays à accepter pour inévitable que rAlIemagne n'accepterait ni les rigueurs des assauts sous la neige, ni les tortures de la faim que lui imposait la double pression des peuples alliés. Cela comptait dans le raisonnement français. Cela y compta longtemps.
Lorsqu'en novembre 1916, les Allemands — bien que Ton eut imprimé le contraire — s'emparèrent des magasins et des greniers des Roumains, on fut fort affligé de devoir en conclure qu'ils allaient, du même fait, trouver dans ces riches dépôts le moyen de vivre momentanément un peu plus à leur aise. Lorsque, quelques semaines plus tard, ils firent d'inacceptables propositions de paix, on déduisit, et cette fois avec un peu plus de raison : « C'est qu'ils sont dans l'obligation d'en terminer avec une solution économique qui entraînerait l'épuisement de la race à bref délai ». On ne manqua pas dans notre presse de publier alors des lettres que l'on croyait probantes, et aux termes desquelles les Allemands étaient, devant leurs buffets vides, réduits à la dernière extrémité. Non qu'il n'y eut là de sérieux éléments de vérité. Mais depuis le jour — c'était au début d'août 191 4! — où l'on se laissa conter cette très fausse nouvelle : « Les Alle-
refusent à approvisionnsr les forces allemandes, la paix sera, je l'espère, vite imposée à l'Allemagne Nous verrons, à Pâques ou à la Trinité — sans allusion à la chanson de Marlborouch — la cessation des hostilités, nous verrons se lever le jour de la délivrance de l'Europe, du triomphe de la civilisation et du droit sur l'odieux militarisme prussien, fléau du monde depuis notre écrasement en 1870 !
(34 février 19x5).
Et ce mot de la n faim ».
Le tramway de Colombes à la porte Charaperret vient d'arriver à sa station parisienne
L^ coNDVcTBUR yortj/. — C'cst ici la porte de la fin... Tout le monde descend !
Un voyageur. — La porte de la « faim » ? Nous ne sommes pourtant pas h la porte d'Allemagne...
{Excehior, 19 fîrrier 1915).
mands se laissent prendre pour avoir du pain », jusqu'à celui où, sur des bases possibles, on songea sérieusement à réunir les diplomates, 1 opinion ne sut jamais rapporter à son exacte proportion la gêne alimentaire de nos ennemis.
De même joua-t-on fort habilement, pour entretenir la patience, du « doute » germanique. Le i" janvier 1915, précisément, c était le propos du jour. On publiait ce matin-là des extraits d un article du polémiste Harden, écrivant dans son journal Zuhûnfty en des termes convenables à persuader le monde, que la démoralisation régnait outre-Rhin et qu'elle allait y faire promptement tache dhuile. On redisait volontiers que François-Joseph aspirait au bonheur de descendre de son trône, que les Hongrois pensaient tout bas ce que venait d'afficher honteusement un de leurs leaders politiques dans \q Journal de Lausanne, savoir : abandonner l'Allemagne à son triste sort, mettre bas les armes et signer la paix avec nous^ La thèse du doute germanique, c'étaient les étrennes qu'apportaient tous nos chroniqueurs militaires. Elle était démesurément amplifiée, et l'expérience a prouvé qu elle cousinait étroitement avec la « trop bonne nouvelle ».
Et le doute français ? Du point de vue militaire, nous avons dit qu'il s était fort tempéré et que la
I. Le 16 décembre 1917, et seulement alors, on devait savoir par un télégramme de La Haye que la Galette de Cologne, le 13 du ménie mois, avait enregistré la nouvelle d un vœu de dissidence, venant après tant d'autres, mais cette fois formulé en des termes particulièrement catégoriques, La municipalité de Budapest aurait voté à Tunanimité une résolution invitant le gouvernement hongrois à « faire ses préparatifs » pour une totale séparation de la Hongrie et de l'Autriclie, la personne de l'Empereur-Roi restant dans l'avenir le seul lien entre les deux états : « Ce vœu résulte, disait la municipalité, du conflit élevé entre les Hongrois et les Tchèques, conflit en présence duquel le gouvernement autrichien eut été heureux de rester spectateur silencieux ».
Pareille motion était, en soi, intéressante, mais combien éloignée de ce rêve absolu qui était le nôtre, au i" janvier 1915, alors que nous admettions possible une invraisemblable collaboration, de la Hongrie séparatiste, k l'œuvre des peuples de l'Entente!
courbe de l'esprit public se tenait, somme toute, au niveau de la confiance. Mais dans Tordre des préoccupations civiles? N'avait-on pas lieu d'être quelque peu alarmé ? Un député n'écrivait-ii pas que l'on voulait « troubler la paix sociale », en exigeant, par décret déjà en date du 17 décembre, que tout citoyen non mobilisé payât son terme ? Allait-on opérer 500.000 saisies dans Paris ? Le juge était arbitre des cas soumis à son examen. Mais un juge de paix n'est pas un pape et est loin d'être infaillible. Allait-on paralyser la fameuse reprise des affaires dont on faisait si grand bruit, en même temps qu'on la voulait poignarder dans l'ombre ? Les pessimistes voyaient là l'occasion de terribles conflits, et avant qu'il fut peu : encore une fois, les pessimistes se trompaient.
Cependant, 1' « entracte » se prolongeait. Les indiscrets d'état-major ne se gênaient pas pour chuchoter la morne vérité : « Il ne fallait pas espérer, avant six semaines au moins, l'annonce de quelque fait important ».
Façon de parler, d'ailleurs. Car, en dépit de cette sorte de trêve dont parlaient ceux qui savaient tout de la guerre, la bataille, morcelée, changeant d'aire, intermittente, faisait des morts d'heure en heure.
Il y avait pourtant quelque chose à dire, en ces jours d'apaisement relatif. A preuve, M. Clemenceau, qui dans son Homme enchaîné, le 4 janvier, exposa tout un lot d'idées. Mais quelles étaientelles? Nul n'en sut rien, sauf la censure qui supprima tout l'article d'un trait de crayon. Sans doute estimait-elle que le sénateur du Var, que le futur président du Conseil, répandait des fausses nouvelles. Elle eut maintes fois le même sentiment à son endroit, pourtant elle ne le découragea pas. Mais la censure ne peut être partout, malgré son zèle. Anastasie est femme, et — qu'on nous par-
donne ce détail — n'entre point dans les vespasiennes. Si elle eût osé cette démarche, elle eût pu lire, dans ces retiros du boulevard, des fausses nouvelles de ce genre énergique : « Il nous faut les Japonais pour en finir en cinq sec ». Ou bien : « Joftre sera roi ». La gloire pure connaît parfois d'étranges temples.
Il y avait décidément trop longtemps, le 5 janvier, que quelque lourd mensonge n'était tombé, en pavé, dans la mare des clabaudeurs. Ils furent, ce jour-là, récompensés de leur attente. S'il n'était plus question de la capture de von Kluck — espoir périmé — au moins était-il assuré que toutes les carrières du Soissonnais avaient été enlevées par nos intrépides soldats. Il est vrai qu'il avait fallu acheter ces trous à fort prix. Mais — c'était l'essentiel — nous les tenions. On précisait la dépense : deux régiments de zouaves, un régiment d'infanterie de marine, dix batteries d'artillerie, sans compter un grand nombre de malheureux civils, chambrés — à titre de bouclier protecteur — par les Allemands, dans les cavernes d'Ali-Baba.
Ce terrible conte ne trouva qu'un faible écho : il était en effet un peu gros. Tout ce que 1 on admet, tout ce qui réussit à rencontrer crédit dans les milieux informés, c'est que nos affaires sont, malgré le silence officiel, en très bonne voie, que les Allemands, en vérité, reculent; que, du côté russe, les certitudes sont encore plus positives, que l'offensive du grand-duc Nicolas va être irrésistible, que ce va être le bond en avant sur le front oriental. Ces propos font partie du grand programme de patience.
La nation a fait le serment de ne pas s'énerver du manque de renseignements réels, mais elle n'a jamais promis à personne d'entraver chez elle la folle du logis. Que les chefs réclament six semaines pour dire de telles vérités : libre à eux. Mais les
impatients n'ont nullement l'intention d'attendre un temps aussi long pour bâtir et échanger de fortifiantes légendes. On n'improvise pas tous les jours des révélations « kolossales » : il ne faut abuser de rien Mais on s'autorise le quotidien plaisir de chercher dans les épluchures des ragots, et chacun, selon ses préférences, y trouve aliment de conversation.
Voulez-vous quelques-uns de ces passe-temps? On va, à Paris, débaptiser la rue Meyerbeer, car ce compositeur était un Allemand. L'avenue de Saxe, malgré son ampleur, n'en mène pas large. Il y a, au IX° arrondissement, une rue Bochart de Saron. Bochart a quelque chose de provocateur. Un corps d'armée turc a été tout entier fait prisonnier par les Russes. On va rendre aux Parisiens le pain de fantaisie. On va débaptiser le croissant... car il est turc. Le Gouvernement ne veut pas faire venir de Japonais, car il a trop peur du péril jaune. Les Chambres vont se réunir dans quelques jours, mais le ministère ne laissera parler aucun député (?}. Il est temps d'acheter les drapeaux roumains si l'on ne veut pas en manquer pour le jour où cette nation amie va se ranger à nos côtés. De même pour l'Italie : ce n'est plus qu'une affaire d'heures. La cantatrice Delna a été tuée par un shrapnell, alors qu'avec son mari, elle se hâtait, en automobile, pour porter secours à des blessés. La population des départements envahis a manifesté en faveur de la paix. Nos poilus sont démoralisés.
« A boire et à manger », dit la sagesse populaire en entendant de tels échos et bien d'autres. La plupart de ces interrogations, de ces affirmations, ne dépassent pas le zinc du comptoir, la cheminée du salon, et le balcon des loges, au théâtre. L'un de ces ballons noirs ou rouges prend toutefois de la hauteur : celui de l'intervention roumano-italienne. Nous allons le voir monter et grossir dans le ciel
des nouvellistes jusqu'au jour où il s'abaissera vers nos yeux, rabattu par l'enthousiaste bourrasque des acclamations, lors des cérémonies du Quarto. Alors seulement, il échappera aux mains des raconteurs d'histoires pour être remis entre celles des historiens.
L'entrée en ligne des Italiens fut l'un de nos premiers grands espoirs à la suite de ceux que déléguèrent nos vaillants soldats d'Alsace sur les ailes des victoires d'entrée en campagne. Dès le début, on écrivit : « L'une des puissances de la Triple- Alliance, l'Italie, ne paraît marcher qu'en hésitant, et cela se comprend puisqu'elle marcherait contre ses propres intérêts ^ ». Plus jamais, jusqu'au discours de M. Salandra (décembre 1914), on ne douta de la fusion des efforts français, anglais, russes... et italiens, contre les Etats centraux, dans un délai indéterminé, mais que l'on savait proche. On le voulait si impérieusement ainsi, qu'à plusieurs reprises, on répandit avec insistance la nouvelle que les Italiens, dans le cours d'une semaine, auraient lancé leur déclaration de guerre. Ces rumeurs trop impatientes furent propagées, à Paris, en province, pendant toute la seconde moitié de décembre. Les nouvellistes avaient beau jeu. La presse leur fournissait des encouragements, et, parfois, presque des semblants de certitude. Le député Medici, au Parlement de Rome, venait de déclarer : « Le discours de M. Salandra répond aux aspirations de tous ». Or, ce discours encourageait toutes les hypothèses favorables. La situation de l'Italie en présence de la guerre y était lumineusement exposée. Des senti-
I. 31 juillet 1914. Pendant la Grande Guerre. (Etudes diplomatiques et historiques), par Gabriel Hanotaux. — Plon-Nourrit, 1916.
ments chaleureux et amicaux envers nous y éclataient visiblement. La vivacité émotive de nos frères latins y vibrait avec leur bon sens et leur angoisse patriotique : on y reconnaissait, avec une netteté incontestable, que la rupture était consommée entre la Péninsule et la politique des Tripliciensd'antan. Comment ne pas interpréter dans un sens fraternel, les paroles de l'homme politique et ne pas distinguer sous les périodes de son discours, les promesses certaines de l'imminente collaboration à notre œuvre? La neutralité italienne allait prendre fin. Salandra l'avait dit en termes explicites en proférant cette apostrophe, du haut de la tribune : « L'Italie a des droits vitaux à défendre, des aspirations justes à affirmer et à soutenir ». Elle doit « maintenir intacte sa situation de grande puissance ». Et mieux encore : « Il suit de là que la neutralité de l'Italie ne devra pas rester inerte et molle, mais active et vigilante ; non pas impuissante, mais fortement armée et prête à toute éventualité ». Qui n'eut compris ? Toute la France pensa comme le député Bevone, natipnaliste : « M. Salandra a tracé le programme, pour l'Italie, d'une action prochaine^ en termes étincelants ».
Que valait contre une déclaration, aussi péremptoire déjà qu'un engagement, la nomination du prince de Bulow à l'ambassade de Rome ? Le « cher Bernard » de Guillaume II ne tiendrait pas contre le courant populaire ; arc-bouté à la digue qu'il prétendait dresser, il serait bientôt balayé par le flot. Lui-même avait un jour écrit, dans son ouvrage, La Politique allemande : « L'Autriche et l'Italie ne peuvent être qu'alliées ou ennemies ». Le président du Conseil avait suffisamment répudié l'idée de l'alliance pour que l'inévitable inimitié s'en suivît *. Où Bismark eut échoué, de Bulow sombrerait.
I. De Bulow, dans le même ouvrage, avait fort justement prophétisé :
lOO LES FAUSSES NOUVELLES DE LA. GRANDE GUERRE
Telle était, en bref, la psychologie des nouvellistes. Basée sur des réalités . elle anticipait, comme d'habi.ude, sur les réalisations. Avec des hausses et des baisses, la fausse nouvelle de V « Italie prête à partir » et aussi de la Roumanie et delà Bulgarie (!) résolues à entrer en lice, va se profiler sur le ciel de l'information pendant près de cinq mois encore.
Le 1 1 janvier, le réconfort italien nous fut versé à longues rasades. Ce vermouth commençait à nous manquer un peu depuis les jours déjà lointains — plus d'un mois — où le discours Salandra, ci-dessus mentionné, nous avait généreusement grisés. Sitôt un peu fondues les neiges du Tyrol, disaient maintenant les informateurs diligents, nous assisterions à la grande avalanche des bersaglieri sur Trente et Trieste. C'était bien la raison, d'ailleurs, pour quoi nous ne brusquions pas davantage les opérations sur nos fronts. Il était de stratégie élémentaire — toujours selon les bien-instruits du dessous des combinaisons, — d'éviter la perte de cent mille hommes, peut-être, en des assauts sur l'Aisne ou l'Alsace, puisque, avant trois semaines, nos voisins du Sud, par Feltre et Bellune, allaient se ruer sur Insbrûck et Salsbourg, et bientôt menacer Munich. A quoi bon envoyer tant de nos fils à la mort, si Bucarest, à brève échéance, allait ajouter puissamment à l'effort russe en Transylvanie? Dans cette étude quotidienne que faisaient alors les Pari-
« Il y a des politiciens qui hésitent à attribuer une vraie valeur à la présence de l'Italie dans la Triple-Alliance. Ils doutent que l'Italie soit en mesure et qu'elle ait le désir de marcher la main dans la main avec l'Autriche et avec nous dans toutes les complications éventuelles de la politique internationale... ». De fait, lorsque l'Italie « fut en mesure », elle abandonna la main autrichienne et saisit celle de la France, pardessus les monts.
DE LA FÊTE DES MORTS A l' EVEIL DE l'iTALIE IOI
siens — et les Français — de la géographie européenne, en attendant quelque coup d'éclat que l'on flairait, que de calculs et de combinaisons, que de doigts posés sur les cartes !
Pour faire diversion et enrichir leur calepin, les colporteurs nous parlaient de Zeppelins. Nous avions eu les Tauben sur Paris. Mais nous verrions mieux. On savait, de Hollande, que Londres serait détruite par une pluie de feu, ou pour le moins très endommagée. Paris ne se laissa pas émouvoir par la menace d'une incursion nocturne. Il avait d'autres pensées, toujours les mêmes à ce moment : la pensée italienne, la pensée roumaine. Tout allait bien. La fièvre des armements s'accentuait d'heure en heure en ces deux pays déjà virtuellement amis. Un coup de fusil sur la frontière et tout, demain, pouvait se mettre en branle. La nouvelle d'une double mobilisation n'eût pas arraché un geste de surprise à nos concitoyens, le 12 janvier 191 5.
Il eût fallu ce fait heureux pour colorer de rose notre existence de « gens d'arrière ». On gémissait de l'atonie des communiqués, bien que cinq jours plus tôt, on les aimât tels qu'ils étaient, puisqu'ils soulignaient, de leur monotonie même, le calme voulu par nos chefs en attendant l'action générale de tous les Alliés. Maintenant, on eut apprécié un peu d'énergie. N'en était-il point dépensé ? A pleines mains, certes, par nos braves, et à toute heure. Mais les résultats n'apparaissaient pas, s'entend, avec l'ampleur que nous eussions désirée. La guerre, si énorme pourtant', semblait « suivre son petit bonhomme de chemin ». Le 15, on se ragaillardit sur un renseignement certain : nos zouaves ont réalisé une admirable action d'éclat, un des plus beaux « coups de maestria » depuis août. Remercions le Dieu des armées.