I. C'était le moment d'une rude affaire, à l'Éperon nj
Les méchantes langues disent bien que le Dieu des armées, c'est surtout le directeur de la censure et « qu'on nous a sorti l'affaire des zouaves pour nous faire oublier l'afEaire de TEperon ». Ils ajoutent, gratuitement, que « les communiqués sont, de moins en moins, le reflet de la vérité, mais deviennent une sorte de mosaïque, vraie peut-être en ses diverses parties, cependant, composée par une suite de faits mis bout à bout et s'échelonnant parfois sur un passé de plus d'une semaine. Si le communiqué ne ment pas à proprement parler, il est établi dans un ordre arbitraire et toujours flatteur, pour éviter de trop rudes émotions au pays ».
Ces interprétations auraient pu, parleur diÔusion dans les esprits, engendrer les idées mélancoliques. Il n'en fut rien . On vivait dans le gris, et on se satisfaisait de cette pénombre, sans consentir à rien pousser au noir. L'état d'âme moyen, à ce temps, pourrait être défini : « Une confiance robuste, mais désolée de ne pouvoir s'appuyer sur quelque belle donnée positive ». Malgré cela, une nuée de pessimistes, qui doutaient de nos chances durables et n'hésitaient pas à dire : « D'ici un mois, ne faudra-t-il pas faire reprendre à nos femmes la tutélaire route de Bordeaux? » Ces peureux échangeaient leurs mornes pronostics entre eux, et, il faut observer, comme il résulte d'une sérieuse enquête dont les éléments nous furent communiqués, qu'ils ne faisaient autant dire pas de prosélytes. Néanmoins un heureux coup de boutoir dans les lignes ennemies eût ranimé tout le monde, guéri les anxieux et tiré de leur ennui morose ceux qui guettaient la bonne brise en ne lui reprochant seulement que de tarder beaucoup.
Le tonique italien, sans être éventé, avait déjà un peu perdu de son alcool, dès le i6 janvier. La nature cruelle était responsable du fait. Nos Alliés éventuels ne formaient pas encore leurs bataillons,
mais bien plutôt, hélas ! de longs cortèges endeuillés pour conduire au tombeau les loo.ooo (?) victimes d'un tremblement de terre. La Roumanie, par contre-coup, se réservait. Et, faute d'oser mieux ou de plus mal faire, les Bulgares attendaient.
Nos impatiences se fussent peut-être distraites au spectacle d'une capitale radieuse de toutes ses lumières. Mais l'autorité nous parlait de ténèbres. La crainte du Zeppelin devint le commencement de la sagesse municipale, à la mi-janvier. Ajoutez la pluie et la bourrasque tenaces, une crue de la Seine promise par les fonctionnaires préposés à l'examen de nos rivières, une trahison de l'Aisne grossie, qui nous avait emporté nos passerelles et avait fait, durant la bataille, le jeu de l'ennemi, un froid de Pologne, aucune nouvelle importante du côté russe, la rumeur que les Allemands levaient du monde en masse, le « bougonnement » des quartiers laborieux '■ et vous concevrez sans peine la mélancolie de la grand'ville.
Et voici l'heure de rappeler l'affaire de Judée à laquelle nous avons fait antérieurement allusion. C'était un bon billet des alarmistes : « La Judée, proclamaient-ils les mains au ciel, vient d'être envahie parles rats ! C'est une calamité. Ces misérables bêtes ravagent tout le pays, et en nombre infini.
I. Ceci ne fait aucun doute : « Oui, c'est entendu, ça va, mais que faisons-nous ? Qu'attend-on ? Le printemps ? Pour que les autres nous tombent dessus et nous écrasent ? Pourquoi ne courl-on pas à la frontière ? — On ne peut pas : on ne veut pas faire tuer 200.000 hommes. — Pourquoi les Allemands sont-ils plus forts t^ue nous? Qu'a-t-on fait de tout notre argent depuis des années ? Pas même des couvertures pour les soldats? Si vous croyez que tout cela ne va pas se payer après la guerre ! — Vous n'êtes pas si méchant que cela 1 — Non, mais il y en a d'autres qui ne sont pas contents. Que voulez-vous? Ça dure trop... Attendez., attendez ! c'est joli à dire. Pendant que M"" P... distribue des bonbons, nous avons faim. Six mois, ce n'est rien, mais si ça devait durer encore un an, alors .. Et puis, pourquoi tant d'hommes frais dans les dépôts, et nos enfants, toujours les mêmes, dans les tranchées? » (Conversations sténographiées par un de nos amis le 17 janvier dans des bars et sur les marchés delà périphérie parisienne).
C'en est fait : tous les harnachements des troupes britanniques et, hélas! toutes ses provisions de bouche sont ou vont être dévorées par les rongeurs alliés des empires centraux I » Et puis, — il fallait être aveugle pour ne pas s'en rendre compte, — l'ennemi allait tirer parti de nos désordres. Ne voyait-on pas que les plus graves dissentiments existaient dans les Etats-majors alliés ? La preuve ? « La France, cela ne fait aucun doute, voulait, dès la fin de septembre, signer les traités. Pour entamer les négociations préalables, elle avait délégué un éminent diplomate, appartenant à une nation non belligérante, et porteur de propositions. Mais, par malheur, ce Talleyrand était subordonné à la tj'-rannique autorité des Anglais qui voulaient, quoi qu'il en coûtât, continuer la guerre. Plutôt, donc, que d'accomplir la mission dont il était chargé, il s'était rendu à l'ambassade de Grande-Bretagne et avait livré la secrète pensée de la France. Londres avait fort mal pris la manœuvre séparatiste. Lord Kitchener venait d'arriver sur le continent et ne parlait de rien moins que de pulvériser nos côtes sous les canons d'Albion ! Devant une aussi ferme attitude, le gouvernement français avait baissé la tête, et montrant un front que rougissait la honte, passé par les fourches caudines. Ainsi avait été conclu le mémorable pacte comportant l'engagement de ne point traiter séparément ».
Une poignée de sots promenaient dans Paris cette stupidité majeure, vers le 24 janvier, inspirés qu'ils étaient, et dans la plupart des cas sans le savoir, par la Galette de Cologne qui lavait forgée de toutes pièces en son numéro du 21 janvier.
A vrai dire, tous les périodiques d'outre-Rhin semblaient alors rivaliser de verve inventive. La Taeglische Rundschau, pour ne citer qu'un exemple venait de confondre, autant dire, le général JofFre et le général Boulanger, en écrivant cette
énormité : « JofFre jouit d'une grande popularité (ce qui était vrai), parce qu'il a toujours eu le talent de s'accorder avec les parlementaires et qu'il a su toujours gagner la faveur du peuple par ses gestes de théâtre (ce qui Tétait moins). Théâtrale est toujours sa pose quand il traverse les rues de Paris à cheval ». (Ce qui était faux de bout en bout) .
Il s'en fallait de peu de jours que les Muenchner NetiestcNachrichtcn n'ajoutassent à ces billevesées en nous apprenant que la panique avait atteint en France son point culminant, et que l'on y redoutât autantle Zeppelin que le sous-marin. Les Parisiens, une seconde fois, prenaient la fuite vers les régions méridionales et, dans la ville, il devenait impossible, même aux plus fortunés d'acheter, à quelque prix que ce fut, une livre de pain. Enfin, en forme de parenthèses renaissait un peu partout, dans les feuilles germaniques, cette assertion déjà ancienne selon laquelle les armées allemandes ne s'étaient retirées lors de la Marne que pour se dérober aux effets du choléra dont la grande cité était littéralement infectée.
Ce ne sont là que citations épisodiques dans ce vaste bagage de fausses nouvelles nées en Allemagne pour les Allemands, et que nous ne nous sommes pas donné l'impossible mission de recueillir.
A ne nous en tenir qu'aux sources accessibles, et si nous nous replaçons, dans notre chronologie à la date du 1 8 janvier 19 15, nous découvrons, en ouvrant le Times, un charmant euphémisme, tout à fait caractéristique de l'humour britannique. Au sujet de la complète défaite infligée aux Turcs, peu de jours auparavant, par l'armée du Caucase, on pouvait lire en effet dans le grand organe londonien : « La Turquie paraît avoir subi au Caucase une défaite si sérieuse et si décisive que même des experts dans l'art de manipuler les dépêches de Constantinople
Io6 LES FAUSSES NOUVELLES DE LA GRANDE GUERRE
pourront difficilement transformer en victoire ce désastre absolu )>\ En fait, les Turcs reconnurent que la fortune des armes leur avait été, cette fois, cruellement contraire. Presque simultanément, les Austro- Allemands, sur qui, avant de reprendre le cours des fausses nouvelles en France, il nous faut bien encore un instant retenir l'attention, étaient conduits à n'accepter point sans critique les prétendus triomphes de leur Hindenburg en Pologne.
La nation montrait alors une méfiance générale pour les nouvelles publiées par les journaux. Une lettre publiée par le Vossische Zeitting permet de vérifier que les Allemands et les Autrichiens étaient quelque peu en droit de faire des réserves lorsqu'on leur annonçait des victoires. Ils se firent prendre plusieurs fois à cette glu; mais l'expérience bien vite les prémunit contre l'emballement, plus tard. Qu'on juge de la façon que l'on avait de se moquer d'eux, par l'extrait suivant :
« Le i8 décembre, nous assistâmes à une réjouissance générale dans une ville d'Autriche. En effet, l'ordre arriva de pavoiser pendant trois jours et de tirer des salves parce que les Russes, affirmait-on, étaient complètement battus. Nous pavoisâmes, comme tout le monde. Cependant, quelques personnes ayant eu l'idée de téléphoner à Vienne, pour demander des renseignements, reçurent la réponse qu'on n'y savait rien de ces prétendues victoires. Làdessus, on retira les drapeaux des fenêtres, car si victoire il y avait, c'était une victoire allemande, non pas austro-hongroise. Un grand nombre d'Autrichiens sont furieux après les Allemands, auxquels ils attribuent la perte de Belgrade. On annonce que 20 ooo à 25 000 Austro- Hongrois ont été reietés sur le Danube par les Serbes. Un docteur connu
I. Nous verrons plus tard dans le chapitre relatif aux /aMiSf."; nouvelles à l'étranger que la Turquie fut particulièrement bien servie.
DE f.A FÊTE DES MORTS A l'ÉVEIL DE l'iTALIE I07
affirme que la monarchie dualiste est obligée de garder un grand nombre de troupes en Bosnie et en Herzégovine, à cause de l'hostilité croissante des populations slaves, tandis que la peur des Italiens nécessite le maintien d'une garnison de 70.000 à 100.000 hommes à Pola ^ ».
Paris avait ses fabulistes, mais, si parfois les bavards parlaient de victoires irréaiisées, au moins savait-on se retenir de pavoiser sans preuves. Encore moins d'illSminer, puisque — nous l'avons dit — chacun, sitôt le soir venu, devait céder à la loi des ténèbres. Même, une fort belle histoire était née de cette obscurité, motivée — on s'en souvient — par la menace des Zeppelins. Les aviateurs du camp retranché de Paris s'étaient réunis et avaient juré sur leurs moteurs, de foncer dans tout Zeppelin qui se présenterait aux abords de la ville. Lisez bien : dans le Zeppelin, c'est-à-dire l'éventrer, périr avec lui et glorieusement sauver la cité. Magnifique serment s'il en fut, formulé par des hommes résolus, à l'ombre d'un prosaïque hangar, mais bien plus beau encore que la salle du Jeu de Paume. Interrogés sur cette détermination collective, les aviateurs réponpondirent qu'ils n'en avaient jamais entendu parler.
Le 19 janvier, on crut bien un instant, vers six heures du soir, que nos héros de l'air allaient trouver dans la même soirée l'occasion de châtier les dirigeables de l'ennemi. Dans les ministères, une rumeur s'enfle et prospère en un instant. Un coup de téléphone, du front Est, vient de signaler le passage de six Zeppelins et de quarante avions allemands, en plein vol sur Paris Cinquante de nos oiseaux sont partis à leur rencontre pour engager bataille, Splendide et terrible roman. On en sourit un peu, et pourtant l'on dit, tout aussitôt : « S'il était vrai... ».