Excehior, janvier
Il était faux. Et quand vint le moment de la fermeture des bureaux, personne n'y songeait déjà plus.
Le lendemain seulement on se souvint : ils n'étaient pas venus. Peut-être avaient-ils renoncé au voyage parce qu'ils pensaient ne pouvoir découvrir Paris dans les ombres où il se blottissait. Alors, ils reviendraient, car une heureuse nouvelle était communiquée, ce jour, aux citadins. L'épaisse nuit que l'on venait de leur imposer n'était que le résultat d'une expérience. Paris bientôt ne serait plus Four de Paris : on y rallumerait demain tout le luminaire municipal. Il n'était question que d'une répétition générale « pour le cas de besoin ».
Quand à l'affaire du Zeppelin, elle ne s'éclairait pas moins que la capitale. Ce n'était pas à Paris qu'ils allaient, mais en Angleterre : les nouvellistes ne s'étaient trompés que de cela : ils avaient pris Yarmouth pour Asnières.
Où en étions-nous de la guerre? Un texte officiel publié le 21 janvier nous le dit : i" progression générale de nos troupes, très sensible sur certains points, 2" recul général de l'ennemi, sauf au nordest de Soissons. Voilà le bilan de deux mois. Pour le compléter, on pouvait ajouter que : 3'' l'offensive allemande en Pologne était enrayée depuis un mois ; 4° l'offensive russe se poursuivait en Galicie et dans les Carpathes ; 5° l'armée turque du Caucase était en grande partie anéantie; 6*^ l'Allemagne avait épuisé ses ressources en cadres (12 officiers en moyenne par régiment) et ne pourrait plus désormais développer ses ressources en effectifs qu'au détriment des unités existantes (!) ; 7° qu'enfin les armées alliées avaient au contraire la possibilité de se renforcer dans une notable proportion.
On reste songeur quand on reporte les yeux aujourd'hui sur les affirmations du paraphe 6.
Quoiqu'il en fut de l'exactitude de ces réconfor-
tantes déclarations, les nouvellistes seraient-ils assez sages pour s en contenter et n'en point, par leur propos, excéder 1 honorable mesure? C'était mal les connaître iTs étaient incapables de réciter, dune lèvre impassible, la lente litanie de la patience. « Je les aurai... avec de la patience » dit Joffre. Les Alliés éventuels ? « Patience, ils viennent », dit un diplomate. « Patientez jusqu'au printemps » disent les oracles : « Attendez patiemment ce que les Russes préparent en secret » télégraphient les correspondants de guerre. « Laissons les Allemands et les Autrichiens s'impatienter » ajoutent les journaux français.
Mais les « colporteurs » déjà sont sur la piste de grands événements nouveaux. L'Allemagne aura déclaré avant huit jours la guerre à la Roumanie. Elle a très bien discerné qu'on y mobilise à outrance et contre elle.
Et Berlin fera coup double en rappelant, de Rome, son ambassadeur. Roumains et Italiens, déjà outrés par les rodomontades germaniques, vont prendre, les premiers, la décision de rompre...
C'était une fausse joie, un coup d'épée dans l'eau. Personne ne se décida. Comme on eut aimé, cependant — bien qu'on ne l'avouât point, — voir s'élargir les champs de bataille ! N'en était-on pas venu à se dire : « Plus la marée rouge sera haute, plus tôt nous serons délivrés du cauchemar ».
— Et que pen.seriez-vous, monsieur, proposaient sur le mode narquois les optimistes de fin janvier, que penseriez-vous si la guerre était finie pour Pâques ?
— Je penserais que c'est « grand merci ».
— Eh bien, vous verrez. L'épuisement allemand est à son comble.
Vaine fanfaronnade qui s'était déjà manifestée et qui n'en était pas à son dernier bluff. Il faut convenir qu'en cette occasion comme en toutes les
autres, elle fit des dupes, pour peu qu'elle ne fut pas articulée dans un lieu public et devant de nombreux témoins. On n'en était pas encore à la période où le bavard, demi-riant, demi-sérieux, pouvait sans risque pronostiquer la paix à terme. Peut-être a-t-on oublié la psychologie de janvier-février 1915. La vérité est qu'alors on avait déjà pris son parti d'une guerre à lointaine échéance. On n'eut pas osé exprimer l'opinion que « cela put s'arranger » par une demi- victoire. Tout ce que Ton concédait, c'est que l'on n'entreprendrait pas une seconde campagne d'hiver. Telle est la note exacte des esprits. Elle nous semble assez curieuse à évoquer, car depuis lors elle a montré plus d'une variante.
Et c'est ici qu'à la date du 27 janvier, nous sommes contraint par l'impérieux devoir de l'impartialité auquel avant tout autre doit souscrire l'historien, de faire une place à un détail qui, par certains aspects, s'apparente à la plus hideuse fausse nouvelle. Il faut croire que tout le monde n acceptait pas la loi de la patience, la discipline du calme. Il y avait dans la ville, ou des fous ou des criminels. Une note officielle nous en révéla l'existence en ces termes : « Un inqualifiable factum intitulé : « On nous trompe ou on nous ment » et contenant, outre d'odieux outrages envers le chef de l'Etat et le Gouvernement, les pires calomnies ou insinuations anti-patriotiques, est en ce moment distribué à domicile par des mains mystérieuses. Contre d'aussi abominables agissements, il n'est qu'une mesure à prendre : poursuivre. C'est ainsi qu'une information judiciaire vient d'être ouverte à l'effet de rechercher les auteurs et complices de cette distribution. Aussi, tous ceux qui y auront pris une part quelconque, seront poursuivis avec toute la rigueur des lois qui punissent de pareils crimes contre la patrie. Il est d'ailleurs certain que l'Allemagne est à l'origine de ces manœuvres ».
DE LA FÊTE OiS MORTS A l'ÉVEIL DB l'iTALIE 1 I I
D'où que provinssent ces pamphlets, ils restèrent sans effet. La capitale était trop paisible, — un juge sévère écrirait trop indifférente — pour prendre feu sur des excitations de nature aussi misérable. Il ne faut pas perdre de vue que, malgré de vagues mouvements d ennui à voir les événements marcher d'un pas aussi lent, Paris se laissait vivre dans une placide confiance en les lendemains : «Au reste, observèrent ceux qui reçurent le feuillet anonyme, de quelle tromperie, de quel mensonge s'agit-il? Si nous étions battus, il faudrait bien qu'on nous en avertit par le communiqué. Et nos poilus ne nous en soufflent mot ». Les jours allongeaient. On verrait bientôt s animer la guerre.
Pourquoi faut-il alors que les fureteurs d'inédit viennent nous troubler, ou tout au moins s'3'' essayer en affirmant que Tltalie attend pour « marcher » le règlement d'une certaine question Tunisie « qui n'est pas prescrite » ? Cela paraît-il, revient à dire : « Donnez-nous ce morceau-là ; nous aurons le Trentin par ailleurs, et sur ces données, nous sommes demain vos compagnons d'armes ». Invention s'il en fut. Les esprits de bon sens ne s'y fixent pas. Pas davantage, ils ne veulent accepter que M. Millerand soit allé en Angleterre « uniquement pour reprocher à nos Alliés de ne pas faire l'effort total que l'on eût pu espérer d'eux ». Et encore moins qu'à Pétrograd, l'ambassadeur d'Angleterre eût, dans ses discours du jour de l'an, souligné amèrement, quoique tout en sourdine, un pro pos russe ainsi conçu : « Pour qui travaillons-nous ? Pour la Grande-Bretagne ! » ^ A croire ces racontars, il faudrait donner raison à ce pessimiste qui s'en va parmi les groupes prophétiser cinquante ans de guerre européenne après quarante-quatre ans de paix.
I . Il est vrai que ce mauvais grain était déjà tombé dans la terre slave.
Paris n'épilogue pas si profondément sur l'équilibre mondial. Ses journalistes lui exposent les motifs évidents pourquoi l'Allemagne sera littéralement affamée avant juillet prochain. Bien qu'un lieutenant artilleur et chimiste écrive dans la Revue de Paris : « C'est un jeu dangereux que de croire possible la famine des explosifs en Allemagne. Ils ont tout ce qu'il faut pour faire longtemps de la bonne chimie de guerre », on accepte assez volontiers qu'aux beaux jours, les Prussiens manqueront enfin de poudre.
Un tel espoir ne pouvait qu'ajouter à notre optimisme latent. Combien s'est éclairci l'horizon des âmes depuis un peu plus d'un mois I Oui, l'Allemagne gratte le plancher de ses greniers pour y recueillir le rare blé de ses derniers pains. Oui, leur misère est grande outre-Rhin au point qu'ils devront demander grâce dans les délais prescrits. Oui, tout le peuple de Paris tomberait de bien haut si quelque terrible nouvelle venait troubler sa systématique sérénité. Gomment n'avoir pas la foi la plus complète en lisant, le i" février, des entrefilets tels que celui-ci : Les Allemands n'auront bientôt plus de chevaux.
« En ce moment, les Allemands n'ont pas 30.000 chevaux de cavalerie , et encore quels chevaux ! Leur artillerie de campagne doit être réduite au strict nécessaire comme attelages ; chaque déchet devient de plus en plus irréparable.
« Comparons ces ressources aux 21.000.000 de chevaux de la Russie, et aux nôtres, égales à celles de l'Allemagne dans l'ensemble, mais doubles, en réalité, puisque la France n'a à faire face que sur un front, et nous y puiserons des espérances et un réconfort légitimes, affermis, d'ailleurs, par d'autres ressources que les Boches n'ont pas.
« Ce que nous venons de dire est absolu et précis. La guerre de blaireaux à laquelle les Allemands
sont condamnés, aussi bien à l'Occident qu'à l'Orient, n'a pas d'autres causes que la diminution de la mobilité de leur armée, qui s'aggrave de plus en plus ^ » .
Si les peuples neutres voulaient !
Il leur suffirait de se lever, de faire quelques pas. pour venir s'asseoir avec nous et nos Alliés au banquet de la plus facile victoire Mais, les neutres hésitent. On attendait les Roumains et les Bulgares : on espérait les Italiens. On faisait fond sur Télan grec. Tout n'est encore qu'à l'état de projet vague et de ténébreux pourparlers. Toutefois, un frisson nouveau vient d'émouvoir le sud de la carte européenne. Est-il le prodrome d'une grande détermination hellénique ? Il est des gens pour vous en donner l'assurance, alors qu'ils déploient un journal où est traduit ce cri athénien, sorti des imprimeries du journal Patris.
« Les psychologues venus d'Allemagne et leurs organes s'efforcent de suggérer au peuple hellène que ses opinions, ses sentiments commencent à se modifier ; que l'opinion publique ne se tourne plus en masse vers la lutte de la Triple Entente en faveur des nationalités.
« Ces fameux psychologues se sont trompés sur un point. Ils ont cru que les manifestations du peuple hellène étaient inspirées seulement par la sentimentalité.
« Mais le peuple grec n'est pas seulement inspiré par ses sentiments de profonde reconnaissance visà-vis des puissances qui signèrent le protocole créant le royaume hellénique. Ce n'est pas seulement à cause du fait officiellement et internationalement constaté que la lutte de la Triple Entente a pour but de confirmer les droits des nationalités que menacerait dans leur existence la prépondérance du