I . Cri de Paris
lides, L'Allemagne annonce qu'elle va couler tous les navires, bâtiments de guerre, transports marchands, bateaux-hôpital, neutres et alliés. Elle fait, comme on le prétend, du bluff. L'Amérique mettrait bien vite le holà. Voici — le 7 février — un Garibaldi dans nos murs : c'est aussi l^. journée du 75, avec son abondante distribution d'insignes. C'est Tenthousiasme des décimes ! Les Belges, réfugiés parmi nous, donnent avec autant de générosité que les citadins de Paris. Nous avons la température du Paradis. Un optimiste éperdu a beaucoup de succès en proposant : « Si j'étais ministre de 1 Intérieur, je ferais passer une note où je prierais les neutres de ne plus tant se consulter et de dormir tranquillement dans leurs limites territoriales en ne songeant qu'à leurs affaires personnelles. Anglais, Russes et Français suffiront à la besogne ».
Tel est le penchant des esprits. Nous le notons en accumulant volontairement les détails. Ce tableau de l'opinion est indispensable à établir, de temps en temps, au cours de cet ouvrage. Il contribue utilement, croyons nous, lorsqu'il se colore de rose ou s'engrisaille, à illustrer la grande fresque guerrière qui va se prolonger tant de mois encore. En ce début de février, la capitale, plus encore que le reste du pays, est dans une période claire et presque rayonnante. Elle serait plus joyeuse si la censure lui révélait ce qu'elle tient à conserver caché. Quelques privilégiés, et qui disent savoir le russe, répandent dans des groupes de privilégiés (Palais-Bourbon, ministères, rédactions), la transcription d'un texte du Rousskoïé Slovo, et bien propre à faire rêver. L'avenir nous révélera cjue c'était un rêve en effet ; mais on s'efforça pendant quelques jours, de voir en cette traduction tout l'envers dune fausse nouvelle : " 70.000 hommes partiront bientôt du pays du ^oleil levant, avec armes et bagages, pour venir en Europe aider les Alliés. Le
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Parlement japonais, quelque faux que soient les bruits que l'on ait fait courir, est très partisan de l'envoi de troupes en Occident. Le public entier comprend qu'on pourrait, par ce moyen, contribuer à l'écrasement d'un ennemi commercial, particulièrement redoutable pour les Jttats du Mikado, si Krupp et Zeppelin avaient raison contre les trois nations alliées. Beaucoup d'engagements volontaires sont quotidiennement contractés à Tokio et ceux qui viennent apporter leur nom avec leur vie, signent de leur sang ».
Beau geste, s'il était vrai que la chronique ne l'eût pas, de son chef, quelque peu annobli. La pluie et le brouillard nous reviennent, mais si l'on apprenait au peuple que le Soleil nous envoie ses soldats, il croirait encore à la précocité du printemps. Suffit-il toutefois de ce rappel de l'hiver toujours présent pour assombrir un peu les pensées des guetteurs de nouveau? Toujours est-il que, du jour au lendemain (10 février) et bien qu on se fût habitué à ne plus compter sur les neutres, on vit baisser la cote de confiance touchant les alliances prochaines. Les Bulgares, la veille, étaient au-dessus de tout soupçon : le fait d'un emprunt aux caisses austroallemandes les rendit presque suspects, du soir au matin. Les « outrés » conclurent qu'ils avaient partie liée. Affirmation audacieuse pour le moment, fausse nouvelle qui plus tard devait se vérifier exacte. Il faut bien que dans la loterie des bavards, quelques lots sortent par intervalles. Pour refréner le dépit des furieux, M. Léon Chenavon, dans Vinformation^ croit devoir écrire :
« A défaut de la reconnaissance des Bulgares envers la Russie, leur bienfaitrice, qui par le traité de San Stefano avait créé d'un seul coup une grande Bulgarie, nous devons accorder à ce peuple un sens critique dont on a des raisons de croire qu'il n'est point dénué. Ne nous laissons donc pas
Il8 LES FAUSSES NOUVELLES DE LA GRANDE GUERRE
impressionner par des commentaires que, jusqu'à nouvel examen, on peut tenir pour erronés. Le dernier mot n'est pas dit avec la Bulgarie ».
C'était faire crédit à Ferdinand. Ce dernier mot fut prononcé, plus tard, mais ce ne fut pas celui qu'attendait le trop confiant critique.
L'hypothèse d'une Bulgarie alliée aux Empires centraux n'ébranla pas la bonne humeur et le parti pris de ne pas douter de l'avenir. Joffre « prépare un grand coup ». Les Russes en Pologne ont fait un effort admirable. Les navires de commerce britanniques vont maintenant arborer pavillon neutre. Les neutres eux-mêmes vont se grouper autour du président américain Wilson. L'Italie arrête à ses frontières tout ce qui peut ravitailler l'ennemi Les Japonais ne sont plus très loin de nos côtes. Nos succès, prétend-on, sont de beaucoup supérieurs à ceux'que stipulent les communiqués.
C'est ainsi : personne ne veut regarder la simple vérité en face et reconnaître que si, à ce moment la guerre montre quelque mouvement sur tout le long de notre front, elle ne s'en agite pas moins surplace. Piétinement inévitable. Ce n'est pas un fourneau de mines qui saute, une tranchée qu'on dispute souvent sans résultat, un gain de cent mètres dans un bois hérissé de fils de fer barbelé, qui peuvent apporter quelque modification sensible à un état de choses permanent depuis deux saisons. Il n'est, en ce moment qu'un seul combattant, c'est l'hiver et d'aimables beaux jours ne l'ont pas désarmé. Les seules victoires qui comptent, pour le présent, entre Ostende et Thann, sont les siennes.
Certes, on guerroie sans trêve parce que le fusil est chargé et que l'occasion offerte paraît bonne. Mais disent les réconfortants, ce n'est pas la grande lutte que nous verrons bientôt, la « reprise des affaires », de l'Yser à l'Alsace. Sur le front russo-allemand, il n'en va pas de même. 40.000 enne-
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mis auraient depuis une semaine mesuré de leur corps étendu la neige du Septentrion.
En l'attente de quelque nouveauté, chez nous, Topinion publique est, elle aussi, « dans la tranchée ». Faut-il rappeler qu'à Paris, alors, on parle aussi peu que possible de la guerre? On constate, le dimanche 14 février, des foules denses, inépuisables, dans le Métropolitain. Et quelle gaîté I Et quel entrain ! Que faut-il donc à l'homme pour lui donner le goût de la grave méditation ? Le sourire est aux lèvres de la plupart des femmes. La joie est une fleur éternelle. Elle est la vie, toujours renaissante. Elle jaillit du cœur, très vite, après qu'il a neigé des douleurs et plu des larmes. C'est la primevère aux racines impérissables. Ce jour-là, Paris est gai...
Pourtant, un magazine d'occultisme anglais promet au monde de cruelles épreuves vers le 15 mars? Mais qui lit les magazines anglais ? L'Italie hésite : qu'elle prenne tous délais qui conviennent à son tempérament. Restons calmes devant ce déboire momentané comme devant les autres. On ne fêtera pas le mardi-gras : qui oserait ? Si Ton est plein de foi, rendons cette justice à la nation qu'une pitié immense lui remet à toute heure en l'esprit la douleur de ceux qui pleurent, la vaillance de ceux qui sont tombés. Bientôt la guerre assoupie va se redresser et mordre : on l'affirme de plus en plus. Les lettres des soldats en instruisent l'arrière. Le grand déclanchement est imminent.
Les Anglais — qui ont tout prévu — (et voilà un bon propos de nouvelliste) ont dressé 4.000 chiens qui vont être demain débarqués au Havre, dirigés sur Soissons, et, toutes attaches rompues, s'élancer dans les tranchées et carrières pour y étrangler ce qu'il y peut rester d'Allemands.
Et un autre mystère peu à peu se démasque. Il sera notoire et officiel avant peu : Metz est bombardée par nous depuis deux semaines. Petit détail
en marge : on va arrêter la femme du général X... qui est allemande. Mais ceci n'est rien encore : voici mieux, ou pire. Le jDarti socialiste a un secret projet : rien moins que de hisser sur le trône de France Albert I^"" de Belgique ! Alors, ce sera le désarmement général ! Ces folies, ces incohérences ont eu, depuis, le sort qu'elles méritaient. Néanmoins, chacune, et d'autres, connurent un succès éphémère.
Des marottes plus durables restaient d'actualité permanente : celle de l'usure allemande. Ce serait ici un pléonasme que de relater, en détail, après l'avoir déjà si expressément signalé, l'état de certitude en lequel vivait le pays, touchant cette question essentielle. N'y insistons pas. Disons seulement pour mémoire que, jamais avec autant d'appétit Paris n'avait dévoré les fausses nouvelles suisses et hollandaises où la détresse germanique était dépeinte sous les traits les plus noirs. Une importante part de notre calme — on en peut juger avec le recul du temps — résidait dans cette froide confiance en la famine d'outre-Rhin, plus décisive encore que les armes. Le pain, le cuivre, tout manquait. La guerre, là-bas, mourrait bientôt de faim, comme Ugolin, après avoir dévoré ses enfants. Czentowitch était maintenant aux mains des Allemands ? Les Russes reculaient? Ce n'était que sage stratégie, dût-on perdre prochainement Varsovie. « Attendez l'attaque brusque » : tel était le mot d'ordre des Renseignés.
— Pauvres Russes ! répondaient cependant les affligés .
Et, cette fois, dans leur brève exclamation, ils n'avaient pas tort.
Pour user le temps, le 20 février, on prononçait, à nouveau, le nom de Turpin. Il venait de mettre au point deux inventions nouvelles. Un rédacteur du Temps avait vu les dessins. Bien entendu, il ne
publierait pas une ligne, mais il garantissait que l'un comme l'autre engin était des plus meurtriers. Ainsi, au prochain jour, repousserait-on mieux encore les Allemands, si, comme on le répandait, ils s'avisaient d attaquer en masse.
Mais, en réalité, et depuis une semaine à peine, croyait-on si fermement que la victoire de nos troupes dût être aisée ? Le moment est venu de consigner ici un sentiment nouveau, presque soudainement infiltré dans l'âme populaire. A consulter les notes quotidiennes qui nous ont été communiquées de diverses parts, nous retrouvons, en date du 23 février, des observations qui peuvent être condensées sous cette forme : « Voici déjà plusieurs fois que j'observe un peu partout, dans les endroits publics, une mentalité qui — cela est vraisemblable — devait exister chez le Parisien dès le début de la guerre, mais dont il ne s'autorise l'aveu à haute voix que depuis un temps très court. On n'eut pas osé prononcer, il y a encore un mois, sur un quai de Métropolitain, des phrases telles que celles-ci : « Cela ne fait rien, les Allemands sont bien forts ! » ou bien : « On dira ce que Ion voudra, voilà des gaillards qui savent remarquablement faire la guerre ! » ou, mieux : « La partie sera plus que rude à jouer. Ce n'est pas difficile à comprendre : ils se préparaient depuis quarante-quatre ans, tandis que nous... ». Le fait d'émettre une opinion somme toute louangeuse pour l'adversaire est récent. 11 est à remarquer que même lorsqu'il s'agit de propos plus catégoriques encore, personne ne se préoccupe sérieusement de les contredire On peut justifier ce silence de la foule, devant les bavards, de diverses manières. Ou bien l'on considère la phrase lancée comme sortie de la bouche d'un sot et l'on ne s'y arrête pas. Ou bien encore, on y souscrit, à part soi, et l'on se tait, par consentement tacite. Il est une troisième version : celle de l'assurance absolue où la plupart des
gens sont du succès final. Qu'importe qu'un passant constate l'expérience militaire d'un ennemi à qui toute sa science n'empêchera pas de courber le front un jour! On continue à vivre dans la foi en attendant, sous le ciel gris, le ciel bleu des lendemains. Personne ne se risque encore sérieusement à redouter que Tassant proche nous menace de dures surprises, des échecs sensibles : c'est devant une telle assertion que se cabreraient ceux qui restent placides en entendant constater la force germanique.
Et pourtant, à dire d'experts, on pouvait s'attendre à de terribles secousses. Faut-il noter Topinion d'un officier belge aux derniers jours de février I9i5?« Je ne suis pas pessimiste. Mais je voudrais avoir six mois de plus. Vous me paraissez, dans votre capitale, ne pas vous rendre un compte exact des événements. Vos journalistes enchanteurs, et les milliers de ragots de vos nouvellistes, vous font oublier le sérieux et la gravité sévère du temps. Pendant que vous vivez sur la fable de la pénurie des vivres en Allemagne, et aussi sur l'imagination préconçue du manque de cuivre chez nos ennemis, il se fabrique outre-Rhin des armes en nombre infini, il s'y éduque des hommes par multitude, il s'y éveille des passions désespérées pour nous vaincre. En France, répondrez-vous, on travaille aussi. J'en conviens, mais vos compatriotes ne montrent pas la moitié de cette énergie qui anime les peuples germains. Les autres se savent condamnés à mourir s'ils ne se tirent pas des mauvais sentiers où ils se sont engagés. Vous ne songez pas assez que la guerre vous menace, vous aussi, de mort, si vous ne savez pas, vous les premiers, porter le coup fatal à l'adversaire. On vous crie trop la certitude de la victoire. Votre 75 vous est trop célébré. Vos chansonniers et vos poètes décernent trop d'éloges à votre glorieux Joffre. Un tel hommage est mérité, mais
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réservez-le pour des jours meilleurs. Que le généralissime sache que toute la France l'admire, soit, mais qu'elle ne le lui clame pas tous les jours. S'il est incapable de se laisser amollir par le compliment, la France s'endort sur les roses en ovationnant son chef militaire soir et matin. Elle a mieux à faire. Elle doit penser que le feu couve, que la bataille va éclater avec une nouvelle force, que, dans deux mois seront morts trois ou quatre cent mille hommes, que le matériel a besoin d'être multiplié, amélioré. On assure avoir tout fait pour vaincre, il y a encore tout à faire. Je ne veux pas vous alarmer. Je vous parle en tout désintéressement.
« Je serai bientôt un cadavre \ Mais pensez à la réalité des faits. La guerre n'est pas un roman ni une romance. Je l'ai vécue. Je sais qu'elle sera dure et longue. Je ne suis pas un colporteur de fausses nouvelles et j'ai le droit de m'affliger d'en voir autour de vous, tant et tant, qui quotidiennement vous développent la morale des communiqués en vers de mirlitons ».
Cet officier, calme et grave, avait raison contre les informateurs de coins de rue, les rédacteurs de certains journaux trop empressés à tourner les joyeux couplets du « on les aura! » Il n'eût pas été inutile que l'on retint la plume des gazettiers et la langue des improvisateurs. C'eût été éviter aux Français toute une littérature de confiance boursouflée qu'eut avantageusement remplacé la froide, la sèche discussion des faits. C'eût été, de même, prévenir l'opinion contre la bruyante compagnie des bien-renseignés. Nos concitoyens, par leur excellent équilibre mental, ont su résister à ces deux dangers. On ne saurait trop leur décerner
I. L'officier dont il s'agit fut tué trois mois après. Nous regrettons qu'une circonstance particulière nous interdise de le nommer.
relogée. Il est des peuples qui, grisés par les entrefilets, et surchauffés parles ragoteurs, fussent tombés dans le plus sombre désespoir, si, moins robustes d'âme que le peuple de France, ils avaient dû, comme lui, attendre une victoire que les rêveurs et les porte-lyres garantissaient certaine de trimestre en trimestre.
Tout en attendant à brève échéance la reprise des combats, Paris, le 26 février, s'amusait à écouter ses oracles : on était au temps où les Allemands — disait-ôn — frémissaient d'indignation à la seule pensée que les Alliés portassent la guerre aux Dardanelles. Et l'on ne souhaitait que l'occasion d'ajouter encore à leur colère. Aussi chuchotait-on, dans les rédactions, dans les clubs, au Palais-Bourbon, qu'un certain roi, en Europe, allait sous peu prendre une attitude propre à nous enchanter. Roumanie? Italie? C'était le mystère de demain. On ajoutait que Hindenburg, dont l'ennemi n'avait pas encore fait un demi-Dieu, mais qui déjà était pour les Allemands un très « kolossal » personnage, était arrivé face au front français et qu'il fallait s'attendre à ce qu'il essayât de doubler, en nous battant, ses gros succès de Pologne.
Bien des gens, surexcités par les premières bonnes nouvelles de l'Orient, comptaientqu'à trois forts turcs démantelés par semaine, on pourrait voir les drapeaux de l'Entente flotter sur les minarets de Sainte- Sophie vers Pâques au plus tard. Certain peintre n'ébauchait-il pas. déjà, dans son atelier, une étude pour un grand tableau d histoire qui eut fait pendant au chef d œuvre de Delacroix, et qu il intitulerait au prochain Salon : L Entrée des Alliés à Constantinople ?
Les « classes 1916 » entre temps, passaient leurs conseils de révision. Le sentiment général — ou peu s'en faut — était que ces enfants n'entendraient jamais le bruit des balles. A prendre la moyenne
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des opinions sur la durée de la guerre, on fût arrivé, alors, à cette conclusion que le point serait mis sur l'i du mot « traité » vers juillet de l'année courante. La Bulgarie hésitante se tenait sur l'expectative en voyant les premiers succès ententistes aux Dardanelles. Et les Roumains, les Italiens..., les Grecs, allaient se joindre à nous, ensemble, pour porter le dernier coup. L'Allemagne mangeait déjà du pain de paille ! C'est peut-être bien pour cela même que ses communiqués étaient, en ce temps, si fades. A quoi bon se battre, disaient les potiniers, puisqu'ils vont se rendre par force de disette?
Au premier jour de mars 19 15, Paris avait le sentiment que « tout allait bien », que l'affaire des Dardanelles était, selon toutes apparences, le pivot de la guerre, et que Constantinople prise on pourrait voir venir, sans inquiétude désormais, l'heure des capitulations. La fin des événements, si facile à prévoir, mettait un sourire sur le visage de la capitale. Et si des rôdeurs de ministères parlaient d'une grosse affaire, imminente dans les Flandres, on pensait que ce serait là le dernier, Tavant-dernier soubresaut du Fafner épuisé. Du reste, Hindenburg n'était pas en France, comme on Tavait assuré. Il bataillait en Russie. Même, disaient les feuilles du soir ( i" mars) il montrait ses talons aux soldats du Tsar. Nous avions, à ce moment de la guerre, un magnifique arsenal d'armes morales. La reprise des combats? Nous ne la voyions que comme une brillante suite de succès. Le printemps semblait verser les munitions au plein de nos caissons, la confiance au plein de nos cœurs. Le monde entier nous aflmirait. Nous avions des recrues fraîches,.. Les dieux nous baisaient au front. Quarante-quatre ans plus tôt, ce même jour, les Prussiens entraient dans Paris. Il y eut, ce i""" mars 191 5, sur la ville, un éclair et un coup de tonnerre Qui donc, même, s'en aperçut? Ceux qui les constatèrent se souvinrent plutôt que Xénophon
avait dit : « Le tonnerre d'un soir de mars présage la victoire ».
Le ciel pouvait avoir ses agitations; l'âme de Paris, celle de la France étaient au beau fixe. Les nouvellistes entretenaient le baromètre et y maintenaient l'aiguille. Le mirage de l'Orient était l'un de leurs plus puissants moyens : La Corne d'Or verrait nos proues sous peu de temps. Le pain KK est aussi l'un des plus nouveaux aliments de leur conversation. L'entremets, c'est la Grèce. Athènes étudie de très près l'opportunité de se joindre à Paris, Londres et Pétrograd : un événement décisif est au moment de se produire. Si les Hellènes se jettent au combat avec nous, les autres neutres imiteront l'exemple de nos nouveaux Alliés.
Or, ce sont là des rumeurs rattachées aux grandes généralités de la guerre. Elles sont vastes comme l'énorme conflit lui-même. Depuis quelque temps, elles accaparent les esprits, mais par leur ampleur même restent assez inaccessibles aux amateurs de potins de moindre taille, partant, plus digestifs. Il en faut pour tous les estomacs. C'est bien ce que considèrent les imaginatifs qui, sortant des thèmes géants, se rabattent sur les menus hors-d'œuvre On greffe donc sur le fait majeur de la prochaine intervention des Roumains, le fait mineur que 40.000 soldats français sont déjà arrivés à Bucarest. Dans les milieux de presse, on certifie que, lorsqu'aura lieu l'armistice, la censure restera en fonction (elle aurait déjà été prévenue par le Gouvernement).
Deux jours plus tard, c'est un déboire. Pour la première fois, et le fait n'est que trop certain, Constantin, roi de Grèce, prend nettement position contre son président du Conseil, Venizelos. Il ne veut pas la guerre et Venizelos la propose. Les amis des diplomates expliquent, tout en arguant que Constantin craint les Bulgares, mais que sitôt Ferdinand de Bulgarie rallié au parti des Alliés, la
Grèce et son roi partiront comme un seul homme. Paris, moins subtil fait mauvaise presse à l'époux de la reine Sophie. Et, pour une fois, c'est Paris, son instinct, qui a raison contre les fins experts et des ambassades.
Encore une fois, les marchands d'approximatifs on dit n'en vont pas chercher aussi long : ils se contentent d'annoncer la prochaine fermeture de toutes les écoles de Paris où Ton doit loger des blessés innombrables. Ils assurent qu'il va être interdit d'écrire aux soldats et d'en recevoir des lettres : fausses nouvelles. Mais ils forcent leurs talents. Ils n'ont plus la verve des premiers mois. Le psychologue attentif doit à la vérité de constater que ce fut là une période où le canard fut, somme toute, assez rare. Ce n'était plus le feu d'artifice que l'on avait vu. Les fantaisistes faisaient presque grève. Ils ne brûlaient plus leurs cartouches inutilement. Ils constataient partout un penchant à l'optimisme qui les retenait d'inventer de sinistres romans. C'était la moitié de leurs ressources inutilisée et en sommeil.
On observa, bien plus tard, un parallèle à cet état d'esprit. Ce fut en ig 16-19 17, depuis la période des fêtes de fin d'année jusqu'à la seconde quinzaine de janvier, alors qu'il s'échangeait des notes, entre belligérants et neutres, pour un sondage en faveur d'un arrangement, d'un préliminaire de paix. A cette époque aussi, il y eut une singulière pénurie de faux bruits. Les pessimistes et les autres attendaient : ils comprenaient que leurs légendes ne viendraient que comme de maigres informations en un moment où, sans y croire, on était fort intéressé par ces tentatives pacifiques. Nous retrouverons cette accalmie, à son temps. Mais il nous paraît intéressant de lui découvrir un précédent dès mars 1915, alors que, pour des raisons toutes contraires, l'esprit public était absorbé par le grand problème de l'in-
tervention possible de nouveaux peuples dans la guerre européenne.
Ce que l'on disait volontiers, c'est que — ô versatilité de discoureurs qui promettaient naguère de rudes combats en Flandre ! — les plus formidables phases de la lutte se produiraient, jusqu'à la fin ^ en Russie et que sur le front français, les Allemands engageraient le minimum d'action. Il importait en effet de sauver la Prusse de l'invasion pour maintenir la confiance du peuple allemand et lui éviter le désarroi que n'eut manqué de produire chez lui l'invasion par l'Est, Hypothèse gratuite que l'avenir allait brutalement infirmer, après quelques semaines.
Pour contribuer à l'exact tracé de la courbe où s'inscrit le sentiment moyen de Paris, recueillons, dans les notes déjà mentionnées par ailleurs, cette constatation, en date du 14 mars : k Le printemps, par anticipation, palpite dans le bleu du ciel, à la pointe des branches Mais nos femmes ont des fleurs au corsage et tous les soldats qui passent semblent avoir le sourire aux lèvres. l,e communiqué ne dément pas cette apparence de joie calme que nous portons sur nous. Ce qui fait du bien, c'est de penser que partout comme en nos murs, dans les bourgades et les hameaux, sur le sentier de montagne comme sur la route qui conduit à l'église du village, les bonnes gens ont cette même certitude de l'heureuse issue de la guerre. Est-il donc incontestable que, si nous devons voir encore bien des jours rouges, nous allions vers la victoire ? » C'est un fait : force nous est de l'enregistrer Quelque prévenu qu'ait pu être un Français à cette époque, il se laissait entraîner, peu ou prou, par cette psychologie unanime qui ne voulait pas appréhender l'avenir et qui croyait passée la période des grandes dé^^illusions II est réel que les Russes se battaient dans des conditions telles que tous les espoirs redevenaient permis, que nous
tenions coup et marquions de bons points sur notre front, que les Anglais venaient d'être brillants à Neuve-Capelle, que François-Joseph refusait le Trentin à Victor-Emmanuel et que, par conséquent, l'Italie allait ébranler ses bataillons, qu'à entendre nos défenseurs, une dernière poussée allait suffire, que le communiqué du i6 mars était particulièrement éloquent, qu'on levait encore 700.000 hommes (chiffre officiel des échotiers d'Etat-major). C'était au point que bien des gens redisaient, sur un ton plus désinvolte que la première fois : « Après tout, si les neutres ne veulent pas comprendre leurs intérêts, on finira bien l'affaire sans eux ».
— Encore un mois, ajoutaient-ils, et le détroit des Dardanelles sera franchi.
En étaient-ils bien sûrs ? La perte du Bouvet^ connue dès le ig mars dans la nuit, ébranla quelque peu leur quiétude, touchant la facile conquête de l'Orient. Ils n'étaient pas, sur ce chapitre, au moment d'éprouver leur dernier mécompte. Pour se venger d'un tel mauvais coup du sort, ils lancèrent immédiatement la nouvelle, inexacte, que la Roumanie serait notre sœur d'armes dans les vineftquatre heures. Ce fut au point que la légation roumaine à Paris, le 20. ferma ses portes pour écarter tout un peuple de reporters aux abois.
L'Allemagne répondit le lendemain 20 en envoyant quatre Zeppelins à Paris. Ils repartirent sans être blessés. Leur seule visite suffit-elle à troubler un peu notre sérénité? Indiscutablement, la « courbe » mollit un peu. Le 21 fut un jour moins quiet encore. Un communiqué muet ajouta au dépit : « On aimerait mieux de mauvaises nouvelles », disaient des passants du boulevard, exagérant leur pensée en ce beau dimanche. Par bonheur, la prise de Przemysl et l'entrée du grand-duc Nicolas dans la ville nous ramenèrent au plan de l'optimisme. Les habitués des cafés surent — par quelle mysté-
rieuse télégraphie ? — que le Tsar, sans perdre une heure, avait lancé sur les routes de Vienne (!) les trois ou quatre corps d'armée qu'immobilisaient les opérations devant la grande cité enfin conquise.
Les Parisiens étaient trop heureux : quatre Zeppelins revinrent. Deux seuls s'approchèrent et n'osèrent survoler la capitale. Ce n'eut été qu'un vaudeville et non un drame, si dans certains quartiers, des commérages mensongers n'avaient désigné à la police telles fenêtres trop éclairées derrière lesquelles « veillaient et faisaient des signaux des espions aux gages de l'Allemagne » . Les délinquants ne furent frappés que de contraventions. Une seule fois, la population voulut faire justice elle-même et cette fausse démarche eut un assez réjouissant résultat pour que nous en gardions ici le souvenir.
Le Zeppelin signalé, et toutes lumières masquées, on avisa, à la fenêtre d'un certain troisième étage, un rectangle de clarté suspecte . Des ombres passaient et repassaient sur des carreaux trop dépolis pour être honnêtes. Lors, chacun, dans la rue, s'excitant à cette découverte, une équipe de chasseurs d'espions se constitua en peu d'instants. Ce ne fut qu'un jeu de s'élancer dans l'escalier de l'immeuble, de heurter à la porte de l'appartement, d'entrer et de questionner sans aménité l'infortuné locataire. Celui-ci eut quelque peine à démontrer aux enquêteurs qu'ils faisaient une démarche sans objets, car il était lui-même agent du gouvernement au service du contre-espionnage, et, précisément, ce soir là, recevait à sa table un fonctionnaire important de la police parisienne.
Même lorsqu'ils se terminaient par un éclat de rire, ces menus incidents, nés de l'apparition du Zeppelin dans notre firmament parisien, énervaient un peu. Les trafiquants de nouvelles se reprirent à répandre l'assurance que la ville était peuplée d'espions. Ces rumeurs et le fait, moins discutable, que
Tennemi pouvait ainsi nous approcher à son gré par les voies de l'air, firent quelque peu impression. Joignez à ces circonstances l'obstination du communiqué à rester nébuleux ; et vous comprendrez mieux pourquoi, le 27 mars, Paris, sans raisons très fondées, modifiait, dans une mesure assez sensible, le dessin de son graphique psychique par une saute à la baisse. Il y eut un léger battement d'inquiétude au pouls de la capitale, un vague malaise. Les nouvellistes qui avaient de la mémoire rappelèrent les communiqués amorphes d'avant la Marne, alors que toute vérité n'était pas bonne à dire, et ils établirent des comparaisons.
Pour lutter contre ce courant qui fut d'ailleurs de peu d'importance, nos dessinateurs, à la veille des Rameaux, crayonnaient, en manière de légendes : « Les rameaux, cette année, c'est du laurier ». Ils allaient un peu vite, en bons nouvellistes d'avantgarde, mais personne ne songeait à leur adresser reproche. Faisant chorus, les camelots, place de l'Opéra, proposaient des poissons d'avril, fausses nouvelles traditionnelles : une limande pour Liman de Sanders, un homard (pacha) pour von der Goltz, un « merlan pour refriser la moustache de Guillaume ».
Et autre farce : voilà qu'on nous promet, pour la cinquième fois, le retour des autobus parisiens.
Le i" avril même, c'est une autre floraison de balivernes qui font l'enchantement des rumoristes : Fatiguée de ses trop constants insuccès, l'Autriche a proposé à la Russie une paix séparée. La nouvelle est partie de Russie même, le correspondant d'un grand organe parisien ayant reçu Vapprobatur de la censure pétrogradienne. Le ministère des Affaires Étrangères a arrêté, chez nous, cette nouvelle énorme au moment où elle allait prendre son vol. Mais ce n'est qu'une affaire de jours. Elle serait connue dans une semaine.
Le moment semblait favorable à la propagation des idées de paix. Deux jours plus tôt déjà la Galette de V Allemagne dit Nord avait fait accueil à cette rumeur : « De tous côtés nous arrivent les échos de bruit relatifs à une prochaine paix séparée avec l'Angleterre. Aucun homme sensé ne peut imaginer que l'Allemagne traitera séparément avec n'importe lequel de ses ennemis pour aboutir à une paix prématurée, surtout dans la situation exceptionnelle où l'Allemagne se trouve »\
Les Allemands, pour montrer à cette époque un tel dédain à l'égard d'une paix anglaise, se laissaient volontiers illusionner par leurs journaux redondants et fanfarons, et aussi par diverses feuilles étrangères parmi lesquelles le Svenska Dagblad, de Stockholm .
La citation suivante en fera foi : « Notre correspondant de Paris nous écrit : « A Paris, l'opinion « est ballottée entre des espoirs vite enflammés, à « chaque éclaircissement, comme le bombardement « des Dardanelles, et d'autre part, un pessimisme « chronique que les journaux en vain s'ejforcent « de combattre-.
« On sait maintenant que, pour l'offensive annon- « cée, on ne peut compter sur de nouvelles armées,
I. Le ton d'arrogante confiance qui apparaît en cette citation est bien différent de celui qui caractérisa vingt mois plus tard, le langage de toute la presse d'outre-Rliin lorsqu'on écho aux offres fallacieuses de l'empereur Guillaume II, elle accusait les Alliés, résolus à poursuivre la lutte, de ne pas vouloir entendre les conseils de la raison et de l'humanité. La « situation exceptionnelle » de l'Allemagne n'était plus aussi favorable, tant s'en fallait, à l'affirmation de principes altiers, à la thèse du tout ou rien. Et si alors des bruits de paix séparée avec la Russie furent répandus, c'est de Berlin qu'ils prirent leur essor. Il convient d'ajouter, triste compensation, que plus tard, en novembre-décembre 1917, les propositions pacifiques partiront bien de Russie. L'Allemagne alors, pouvait sur les apparences de sa carte de guerre, dans une mesure toute relative du reste, parler d'une « situation » nouvelle.
3. Cette appréciation est un modèle de fausse nouvelle psychologique. Nous avons dit que, tout au contraire, fin mars et commencement avril 1915, Paris et la France péchaient plutôt par un optimisme exagéré.
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« car on manque d'officiers et aussi des formations « nécessaires d'armes spéciales (?) . Les Anglais ne « seront pas assez nombreux pour changer la situa- « tion au profit des Alliés ; aussi a-t-on retiré tous « les drapeaux des maisons particulières, car on ne « croit plus à la victoire prochaine ».
Si les drapeaux avaient été retirés des fenêtres parisiennes, c'est qu'ils étaient salis et décolorés par tout un automne et tout un hiver. Nos trois couleurs avaient en effet presque partout disparu, mais sur le conseil même de la presse. Au reste, on ne se hâtait pas de les remplacer, car l'on comprenait qu'il était un peu puéril d'imiter Berlin où le pavoisement était imposé, fût-ce même pour célébrer des défaites. La dignité et le bon sens du caractère français s'exprimèrent ici une fois de plus, par la convention tacite que l'on replacerait les drapeaux sur les façades au seul jour du grand triomphe. Voilà à quoi se réduisait l'information tendancieuse du Svenska Dagblad.
Mais ce n'était point tout quant à la paix. On disait encore, dans Paris, que la Turquie, elle aussi, sondait le terrain du côté des Alliés pour en finir par un traité qui lui laisserait Constantinople. On ajoutait enfin que l'Autriche, délivrée du souci russe par un traité en bonne forme, saisirait l'occasion pour se retourner, seule ou avec son alliée l'Allemagne, contre l'Italie, ennemie héréditaire.
Toutes ces hypothèses rencontraient, dans la foule, un accueil assez vif. Il y avait trop longtemps que l'on attendait de fortes rumeurs. On sauta avec une sorte d'avidité sur ces assertions qui, réalisées, pouvaient, en mal ou en bien, modifier profondément la physionomie de la guerre européenne. Ce ne fut, à vrai dire, qu'un feu de paille. Rien ne vint, dans les quarante-huit heures, confirmer ou infirmer la possibilité de ces grandes scissions et les « paix séparées » furent oubliées plus vite que
ne l'avaient été, peu de mois auparavant, les turpinites meurtrières et les providentiels Russes arkangéliens.
On croit bien plus sérieusement à un ensemble de faits que l'avenir confirmera : la Bulgarie penchant de plus en plus vers les empires centraux, l'aveuglement du roi Ferdinand de Cobourg. Déjà, dit un conteur de rédactions, un parti de comitadjis s'est « amusé » à faire des morts dans un régiment serbe : il y a eu échange de coups de canons.
Cette nouvelle, reparaît, confirmée, le 3 avril, dans le Tetrips : elle est vraie. Elle contient en puissance tout un chapitre de l'avenir. On dira dans le cours de la semaine suivante, que les comitadjis étaient des brigands opérant pour leur compte. Mais malgré ce correctif, l'opinion publique est faite : la Bulgarie doit marcher contre nous dans un temps proche. S'énerve-t-on de cette possibilité nouvelle? Assurons que non, et nous ne trahirons rien de la vérité. Les nouvellistes, sur un fait de cette gravité, auraient généreusement brodé en septembre-octobre 1914. Maintenant ils dédaignent ce moyen de briller. Ils sentent que le mystère balkanique n'a plus d'aussi vifs attraits que jadis. Ils présagent que le fait sensationnel ne mord plus si facilement sur les âmes que cent vingt jours plus tôt. Ils s'abstiennent. Ils sont peut-être les premiers à reconnaître que Paris est ferme et calme et qu'il serait très difficile de lui « tendre les nerfs ». Le 9 avril, un journaliste belge, soldat au front, résume assez bien la mentalité de laquelle la grande majorité des gens se réclament, en écrivant, dans le journal Excelsior :
« Nous espérons tous recevoir d'un jour à l'autre l'ordre de reprendre l'offensive. Le moral des troupes — croyez-moi, je vis leur vie — n'a jamais été aussi bon : le jour où nous marcherons en avant, rien ne nous résistera plus : ce sera un vrai
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torrent qui balayera toute cette canaille allemande. Et notre conviction est que la Belgique sera aussi dégagée plus tôt qu'on ne le pense ».
Par surcroît, les communiqués continuent à réconforter le patriotisme des Parisiens. Tous applaudissent à l'avance qui va presser le haut de la hernie de Saint-Mihiel.
Ceci, c'est pour la guerre. Mais suppose t-on que Ton va renoncer si tôt au jeu de la paix ? Il y eut à ce moment une très discrète répétition générale d'une pièce qui devait être jouée à grand éclat, en décembre igi6-janvier 191 7 : la pièce des propositions d'arrangement. On avait dit : « Cette légende de la paix est séduisante, mais ce n'est qu'une fumée. Elle se dissipera au premier vent du boulet ». Certains citoyens avaient douté, et supposé que la fumée serait un peu plus tenace : c'est eux qui pensaient selon la vérité. De même en 1916-1917, sur la première offre allemande, on déduisit que c'était là un geste de théâtre, et tel qu'il n'aurait point de lendemain. Les mêmes esprits critiques, dès le premier jour, assurèrent au contraire que le grain de la paix était, du même fait, jeté sur le champ de bataille, et qu'il germerait bien plutôt qu'il ne pourrirait.
Donc, le 10 avril 191 5, on apprit que l'Allemagne et l'Autriche ne tarderaient point à dissocier leurs intérêts. François-Joseph, lassé de trop d'émotions, céderait la Galicie à la Russie, la Bosnie et l'Herzégovine à la Serbie, mais conserverait Trente et Trieste, au grand dam des Italiens trop temporisateurs. A ce lourd prix, l'Autriche consentirait la paix et laisserait à Guillaume II tout le poids de l'entreprise. Cette version fut propagée à Pétrograd comme à Paris. Chez nous, comme en Russie vraisemblablement, elle fut accueillie avec un légitime scepticisme et une joie tempérée de prudence.
« Ce serait une bonne action, disent les pessi-
mistes, et l'humanité devrait dresser partout des statues au vieil empereur de Schœnbrunn. Car, s'il est quelque fléau ici-bas qui dépasse, en gravité, la guerre, c'est la peste. Et ne devinez- vous pas qu'aux jours de l'été, nous allons tous périr par l'empoisonnement de l'air? Il est anormal que tant de cadavres s'accumulent. Les morts se vengeront en nous tuant ».
C'estlapremièrefoisquesemanifeste cette crainte. Ce n'est pas la dernière. Mais elle n'alarma que quelques hygiénistes forcenés. Le 12 avril, elle semblait pourtant presque justifiée, à Paris, par une détestable odeur qui semblait venir des lignes de combat : le vent ne l'apportait cependant que d'Aubervilliers.
Mais un parfum compensateur remonte du Sud. Il ne faut plus douter que l'Italie ne médite quelque p-rande action. Nous avons intentionnellement négligé en ces pages, depuis un mois, le va-et-vient des idées contradictoires relativement à Fintervention possible de la Péninsule. Qu'il nous suffise de retenir, pour ne point alourdir à l'extrême ce récit analytique déjà si chargé de faits, que depuis plusieurs semaines, l'esprit public s'était quelque peu désaffecté de l'affaire italienne. Dans le fond de la question, on discernait que Victor-Emmanuel serait un jour l'allié de Nicolas II et de Georges V, mais la décision se faisait attendre : ce n'étaientlàquediplomaties secrètes où l'ignorance du public, par crainte de s'égarer, avait à peu près renoncé à s'aventurer. On attendait le fait nouveau, et les marchands de fausses nouvelles, démunis de la moindre base d'appréciation, se réservaient.
Ils eurent leur revanche le 15 avril. Ce jour appartient à l'Italie. Les caricaturistes qui, dans l'ombre, préparaient déjà des dessins aimablement sarcastiques pour railler les « Hésitaliens », renoncèrent à faire publier leurs « essais » et taillèrent de nouveaux crayons pour célébrer l'élan fraternel
des transalpins. L'opinion s'accrédita en une matinée que l'intervention italienne était imminente. D'où venait ce courant nouveau ? Des journaux euxmêmes qui instruisaient leurs lecteurs de certains détails significatifs, précurseurs de la mobilisation.
Jamais détermination ne semblait venir mieux à son heure. La saison promettait la collaboration prochaine d'un favorable été. L'Allemagne, chaque jour davantage, avouait l'aggravation de sa détresse matérielle'. L'opinion française s' « installait » dans la thèse de la victoire avant les premiers jours de l'hiver. On ne rencontrait que rarement désormais, dans la capitale, ces ténébreux pessimistes qui, naguère encore, gémissaient sur l'infériorité de notre artillerie, le décousu de notre discipline, la multitude de nos morts, l'invincible puissance du géant allemand. La déclamation tonique des « littérateurs du territoire » s'exaspérait dans les feuilles populaires, le Figaro réclamait une rue Joffre. La morale du jour était : « Tout va bien, laissons passer le temps ». On conçoit comment devait être accueillie cette bouffée d'air chaud accourue du Midi et où palpitaient les senteurs des herbes vives poussées au soleil des Apennins, celles des roses et des lilas retombant en grappes dans les jardins du Quirinal.
Dès lors, on eut l'oreille dressée vers Rome et l'on tint pour assuré que nos plus émouvantes joies, dans un temps proche, trouveraient leur origine en
I. D'une lettre d'Allemagne à un prisonnier, publiée par VEclaireur
de Nice :
Ils ont les dents longues.
— Tu as de la chance d'être sur le front. Ici nous arrivons à la famine. Depuis le commencement de cette semaine, il n'y a plus que 200 grammes de pain par personne ; c'est peu. mais il n'y a rien à faire... Cette guerre de malheur n'aura-t-elle pas de fin? Ah ! si Dieu pouvait avoir pitié de nous !...
On racontait dimanche que si la guerre n'est pas bientôt finie, on appellera tous ceux qui n'auront pas cinquante et un ans le i" août prochain...
Toscane, en Ombrie et sur les rives du Tibre. Le communiqué malingre n'inquiétait même plus, comme autrefois. Psychologie nouvelle : en le semi-mutisme des notes officielles, on ne voulait plus deviner que la discrétion souriante d'un Etat-major qui, pour employer l'expression imagée d'un humoriste : « nous tenait le sucre un peu haut pour nous le mieux faire apprécier, quand il le lâcherait ». Nous étions alors presque aussi heureux de lire deux parcimonieuses lignes que si nous avions vu la note quotidienne établie en un long récit, sur un tiers de page, dans notre journal.
Les faits étaient rares ; nous ne nous en plaignions pas et nos informateurs officieux ne se donnaient qu'une moindre peine pour y ajouter des commentaires. Nous avions déjà traversé une trêve analogue au cours de laquelle, pour glaner des fausses nouvelles, il nous fallait chercher beaucoup et ne pas toujours trouver. Actualité incolore, entr'acte avant la formidable reprise, un ciel au bleu d'aquarelle (18 avril), les Champs-Elj'^sées, avenue triomphale de la flânerie, nos élégantes habillées en vierges guerrières : jupes courtes, petites bottes de cuir clair. Exposition des peintures de guerre aux Invalides, chansons dans les cours, et plutôt des romances que la Marseillaise. Se peut-il qu'il y ait encore un mètre vingt de neige dans les plaines de Hongrie ? Que l'armée russe éprouve de rudes difficultés à se frayer passage au débouché des cols karpathiens, que l'Italie se questionne encore devant les glaces des Dolomites, lorsque l'on voit les Parisiens, surpris par les chaleurs, s'éponger à l'angle des rues ? Les journaux de tranchées sont d'une verveuse gaîté. Les rédacteurs du Rigolàoche, du Cri de Vaux, de Tourne-Broche, du Télé- Mail, de VÉcho des Marmites, de Vhcho des Tranchées, du Poilu, de VÉcho du Ravin, de la Voix du 75, du Marcheur du 88' sont les premiers
DE* LA FÊTE DES MORTS A l'ÉVEIL DE l'iTALIE I39
optimistes. Ils nous envoient la fausse nouvelle systématique, le « on les aura » au jour le jour, la promesse des lauriers pour la semaine prochaine. Des gamins, au boulevard, avec un bâton de craie, dessinent, sous nos pas, des Allemands déconfits ; les avions, la nuit, survolent en ronronnant la capitale confiante. Le 20 avril, toute cette bonne humeur se cristallise en un fait que colportent les « confidentiels ». — « L'Italie, indiscutablement, entre en guerre à nos côtés, demain matin, après-demain au plus tard. Quant à la Roumanie, c'est, d'une façon absolue, pour le dernier jour du mois ». Devant cette assurance, on se décore un peu plus du muguet naissant. On refuse du monde à la revue « 1915 » de Rip, au théâtre du Palais-Royal.
Pourtant, l'Italie n'est pas partie au jour dit. On blâme les « raconteurs » trop pressés. Et pour tout dire du sentiment vrai des désillusionnés, il faut bien avouer que la bonne foule, versatile, mais non san3 méchanceté réelle en la circonstance, tourne un peu en ridicule les « plumes de coq » des frères latins encore au port d'armes.
Ce n'est qu'une des attitudes de la girouette. Elle ne tardera pas à se replacer au beau fixe. On était alors si impatient d'acclamer les bersaglieri qu'on les raillait légèrement de différer le moment où on les presserait entre ses bras.
Le terrain est assez mobile pour qu'il change d'aspect de jour en jour. Quel est-il le 23 avril, alors que, la veille même, on doutait des Italiens? Lisons nos notes : « Une personnalité attachée au cabinet de M. Carton de Wiart, ministre belge, et résidant au Havre, écrit à l'un de ses amis qui me met la lettre sous les yeux ; « Je vous dis tout bas la grande nouvelle d il y a cinq minutes. Le gouvernement belge vient d'être officiellement avisé par l'Italie, de son imminente entrée en campagne ». Est-ce donc vrai enfin ? Les « renseignés » jurent
sur leur tête qu'il ne faut plus sourire de leurs promesses. En attendant, les feuilles publiques recommandent la patience. Pour corrompre notre atmosphère, les Allemands lancent — première fois — des bombes asphyxiantes. « Menu détail quelle que soit sa gravité, assurent nos « réconfortants ». L'Italie est au bord de sa décision. Des ambassadeurs se sont réunis à Londres, y compris celui du roi Victor-Emmanuel. Tous les peuples intéressés, anxieux, sont accoudés au balcon de la diplomatie et regardent d'où vient le vent. L'Italie, pour tout dire, veut nous vendre son intervention. L'Angleterre et la France lui ont déjà versé 700 millions ».
Parmi ces rumeurs, une autre, dont l'heure ne semble pas être bien choisie, est propagée par des « manteaux noirs », réapparus au milieu de la satisfaction générale. Ils disent, amèrement : « Votre allégresse sonne faux. Attendez-vous à voir lever en masse tous les hommes de 17 a 55 ans : c'est à cette mesure que nous allons en ligne directe, par une pente rapide ». Ils ne disent point leurs sources, mais ils savent, et cela leur suffit pour affirmer.
On hésite à écrire, après des mois et des mois, ces phrases articulées de sang-froidle 26 avril 1915, et depuis lors oubliées. La perte de THartmanswillerkopf, bien que cruelle, était insuffisante pour les justifier. D'ailleurs le sommet fut reconquis par nous le lendemain.
Fort mal écoutés et souvent plaisantes lorsqu'ils annoncent la levée en masse, les nouvellistes se vengent sur les Dardanelles. Ils tiennent en réserve une histoire, peut-être vraie, mais dont ils exagèrent les circonstances.
Quelques semaines avant Pâques, on aurait donc débarqué des troupes à Lemnos, sans s'être au préalable avisé que cette île infortunée est aride et que l'on n'y saurait recueillir une goutte d'eau. Il fallut
DE LA FÊTE DES MORTS A l'ÉVEIL DE l'iTALIE I4I
promptement reprendre la mer et aller boire en Egypte. Tablant sur ce fait, « M. le Compétent » ajoute, en manière de développement à son amère pensée, que l'incurie est à tous les étages, dans la hiérarchie de nos administrations militaires.
Ces quelques grincements de dents ne sont que des épisodes. On a confiance. Il y a grande offensive allemande sur l'Yser, et de sévères combats en Alsace. C'est une période de formidables tueries. Mais Paris, malgré quelques légères fluctuations dans sa foi, reste assuré que les affaires de l'Entente vont au mieux. Berlin en est réduit à montrer de vieux trophées (!) . En face du palais du Kaiser, au centre d'un carrefour, c'est un gros canon français de 240 millimètres, installé sur une plateforme, en compagnie d'un obusier également très puissant. On voit aussi des projectiles : le tout est disposé avec soin. Une plaquette en cuivre en explique l'origine : ce sont des pièces emportées du fort du Mont-Valérien. Les passants regardent et lisent, mais ils s'éloignent aussitôt, désappointés, en déchiffrant la date : 187 1.
Les fausses nouvelles n'énervent pas : on les recueille, on les transmet. Elles sont impuissantes à détourner les esprits du grand thème : la victoire vient à pas réguliers, et du thème annexe : les Italiens viennent à grands pas.
Quelques rumeurs? En voici.
— Les Anglais sont indignés contre nous. Ils blâment sèchement le ton du communiqué d'hier soir (1°' mai).
— Quels motifs ont-ils. . . ?
— Ce communiqué prétend que des navires allemands ont été vus au large de Dunkerque et que la ville a reçu des obus. Nos Alliés sont peu flattés d'une telle explication : « Comment, disent-ils, peuton imprimer que nous avons toléré la présence d'un navire ennemi devant un port français ? »
Autre aliment pour la conversation. Gallipoli est tombée aux mains des troupes franco-britanniques : le soir n'est pas venu que la rumeur est infirmée. Circonstance aggravante, elle avait été imprimée, avec autorisation de la censure.
— Savez-vous qui a bombardé Dunkerque ? disent le lendemain, les mieux avisés. On l'a appris par un déserteur allemand. C'est un énorme canon, soigneusement abrité par l'ennemi dans les dunes belges, et qui peut porter à 38 kilomètres.
Cette nouvelle est peut-être fondée (on sut depuis qu'elle l'était). Le public, qui en est saisi le 2 mai, la tient pour suspecte et n'y veut voir qu'un conte bien imaginé. Si le soupçon d'une pointe allemande vers Dunkerque a effleuré Paris, ce ne fut qu'une légère et éphémère inquiétude. Pour dissiper ce moindre nuage, on nous a dit que nos canons bombardaient l'un des forts de Metz. Réconfort de l'Est, en attendant le réconfort du Sud. Après le 6 mai tout proche et certaine cérémonie où sera célébrée la mémoire de 1.086 Garibaldiens, le général Galliéni franchira les Alpes à la tète de 100.000 Français pour aller encadrer nos frères latins, dans leur premier choc contre l'Autriche. On laisse vaticiner les mécontents qui présagent de nouveaux atermoiements italiens, du seul fait que Victor-Emmanuel ne sera pas au Quarto dei Mille. Mais l'histoire imminente semble assez nettement écrite en traits de feu pour que ces incorrigibles mécontents en soient réduits à une infime minorité.
Le petit serpent d'ironie qui s'enroulait, deux semaines plus tôt. aux phrases des Parisiens raillant les tardifs « Va-t-en-guerre », siffle seulement dans de rares groupes d'impatients. Paris fait crédit à Rome, et n'accepterait pas davantage ces deux nouvelles inexactes : l'Italie se décide ce soir; l'Italie ne se décidera jamais.
Cependant chaque jour ajoute au désir que l'on
a de voir châtier les Allemands, et par le plus grand nombre de vengeurs : ils viennent de couler le Lusitania. Les nouvellistes, sitôt ce crime connu, disent que les gouvernements alliés sont décidés à faire fusiller des officiers allemands prisonniers en nombre égal au nombre des victimes du torpillage. Paris, dans la première émotion, approuve cette mesure... qui ne sera pas prise. L'Amérique, dont plusieurs nationaux avaient péri, allait-elle prendre parti? Ils se trouva des échotiers pour le dire : mais ils anticipaient. C'étaient généralement les mêmes qui, vers ce lo mai, présageaient un inévitable recul des Russes, sur le seul indice de quelques opérations malheureuses. En ceci encore, ils prenaient les devants sur la réalité, mais avec plus de raison.
C'est le 12 mai qu'en l'observant de près, on peut constater un assez sensible affaissement dans la « courbe de confiance » de la capitale, relativement à l'intervention italienne. Nous nous permettons de suivre attentivement ce graphique d'opinion qui, en la circonstance, fut l'un des plus curieux de tous ceux que nous montra la guerre. Fait de hausses et de baisses, sans à-coups, on peut presque dire qu'il zigzagua, par de molles ondulations quotidiennes, jusqu'au jour où, par la certitude du fait acquis, il s'élança et se maintint longtemps au beau fixe. D'où provenaient ces fluctuations incessantes? On ne peut dire que la fausse nouvelle en fut responsable. Nous croyons avoir suffisamment marqué que, même longtemps avant le discours de d'Annunzio au Quarto, l'opinion française était fixée sur le rôle actif de l'Italie, à bref délai. On ne doutait donc pas tant que l'on espérait. Et c'est bien plutôt cet espoir, indéfiniment différé, constamment balancé par les jeux préalables de la diplomatie, qui marqua son influence, presque d'heure en heure, sur la bourse aux probabilités.
Quoiqu'il en fut, à TAscension de 191 5 — et sans que Ton put expliquer cette saute autrement que par les arguments ci-dessus proposés, — Paris modifiait une fois de plus, et bien que très légèrement, son sentiment sur les actes éventuels de la Péninsule. On avait été ironiques, on était redevenus patients. Maintenant — c'est là de l'histoire authentique — une certaine méfiance, dont on se souviendra sans doute, se levait à propos de M. Giolitti.
Transcrivons ici l'un des propos du jour : « Ce neutraliste est vexé de n'être pas premier ministre. C'est un temporisateur de la mauvaise manière. Pourquoi prêche-t-il, trop subtil italien, la théorie de l'attente passive?^ » Le lendemain, coup de théâtre qui encourage les mécontents. L'Italie renoncerait-elle à aller cueillir le laurier trentinois? Giolitti a si habilement conduit son opposition que le ministère Salandra démissionne, que le roi ne sait plus que penser (!!). Cette fois, Paris ne se retient plus de sourire, d'un sourire critique et dont un très prochain avenir allait démontrer l'injustice. Cette ville est née gavroche : il faut avouer que ce jour-là elle eut la plaisanterie trop facile. Les nouvellistes dépassèrent la mesure. La capitale ne mettait aucune méchanceté dans la façon qu'elle avait de lire les dépêches italiennes. Des informateurs trop zélés excédèrent les droits de la mauvaise humeur et de la désillusion en apprenant au boulevard, bien surpris d'une si soudaine rigueur, que la « France allait envoyer deux corps d'armée en Italie pour obtenir le remboursement immédiat des sommes avancées et la restitu-
I. Il faut retenir qu'au même moment, la capitale usait son impatience en reprochant à M. Wilson de n'avoir pas aussitôt déclaré la guerre à l'Allemagne, sitôt connu le torpillage du Lusitania. On assurait volontiers qu'il ne voulait faire à Guillaume II aucune sérieuse peine. Et des plaisantins faisaient malicieusement remarquer que Wilhelm et M'^ilson avaient — ce qui était trop — une syllabe commune.
DE LA FÊTE DES MORTS A 1,'ÉVEIL DE l'iTALIE I45
tion des obus qui avaient déjà passé les monts ». Cette invention funambulesque ne fut admise de personne. Les Parisiens trompaient, certes, leurattente en se gaussant amicalement des hésitations italiennes, mais beaucoup trouvèrent de mauvais goût une rumeur nettement injurieuse pour nos Alliés de demain... ou d'après-demain \
Ce souffle d'incrédulité ne dura point. Dès le 15, on avait fini de s'amuser des a turlupinatures » et les mains comme les cœurs se tournaient vers les Alpes. On avait des détails : on était touché — et comment ne l'eût-on pas été, de si caractéristiques et si ferventes manifestations pour la guerre, manifestations dont le théâtre venait d'être à la fois Rome, Florence et quelques cités de la péninsule. Nos compatriotes discernaient, plus clairement, que l'élan italien venait d'être quelque peu entravé par la manœuvre de politiques trop subtils, et que sitôt le flot populaire assez gonflé contre l'écluse, il l'emporterait et roulerait jusqu'aux frontières. La nouvelle que Salandra était rappelé pour reconstituer un ministère sur les débris de celui qu'il venait d'abandonner, ne fit que confirmer à Paris, en France, le sentiment d'un léger, mais momentané « recul pour mieux sauter ».
Les colporteurs profitent alors de cette bonne humeur renaissante pour lancer une parole de Joffre. Il aurait dit : « Je suis content ; nous approchons de la fin de la guerre ». N'avait-il pas des raisons
Turlupinatura.
I. Les Italiens ne se laissent pas abuser par les offres suprêmes qui leur sont faites. Ils conçoivent bien la méchante et pauvre ruse de la dernière heure, et prévoient ce qu'il adviendrait des a gentillesses » autrichiennes après une guerre où- l'Italie n'aurait pas marché pour la cause de la civilisation. Le Corriere délia Sera a trouvé le mot de la situation, rebondissant, magnifique d'ironie: .../'<''«or»«« turlupinatitra che l'Austria e la GermaiiLi kanno tcntato e tentano ai tiostri danni : L'énorme « turlupinature » que l'Autriche et l'Alleningne ont tentée et tentent à nos dépens {Excehior, 14 mai 191 7).
pour prononcer cette phrase prometteuse ? Que contaient en effet les mêmes nouvellistes, le lendemain 16 mai ?
— On ne vous le fera connaître qu'un peu plus tard. Mais nous sommes à Lens. Allez dans... tel hôpital, et vous y verrez des blessés qui arrivent en ligne directe de cette ville où nous sommes rentrés.
On recommence à croire, dans les salles de rédaction, que le communiqué ne relate pas tous nos bonheurs militaires. Pourquoi faut-il qu'à prendre l'inverse de cette hypothèse, on en vienne à conclure que Przemysl, bien qu'on nen dise mot, est en péril imminent de repasser aux mains de l'ennemi ? Paris serait oublieux de cette menace si on lui faisait la surprise, un matin, de lui montrer un défilé de prisonniers allemands. La question a été maintes et maintes fois mise en avant, depuis des mois, et toujours solutionnée par la négative. On chuchote que, sous peu, les Parisiens seront récompensés de leur longue attente. Ce n'est qu'un bruit; il s'évanouira vite jusqu'à ce qu'il renaisse. En fait, presque tout le monde lit dans l'esprit du Gouvernement et des autorités militaires : cette lecture est clairvoyante. Les défilés des captifs n'auront pas lieu.
Mais les confidents du trottoir ne sauraient rester longtemps sans improviser quelque rumeur à sensation. En voici une qui peut consoler, par son énormité, de bien des broutilles sans importance. Il était donc dit, le 18 mai, par divers augures très mystérieux — et même certaines personnes en auraient été avisées par des lettres anonymes (?) — que les Anglais ne collaboraient avec nous qu'en entretenant la secrète intention de nous demander Dunkerque et Calais en échange de leurs bons services. Si déjà, dans le Nord, ils se conduisaient comme chez eux, il ne fallait voir là que les prodromes de leurs prétentions. On a écrit fort juste-
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ment que des insinuations aussi puériles ne pouvaient sortir que de clandestines officines germaniques, désireuses de ruiner par la méfiance les amitiés franco-anglaises. Notre mission n'est point, en ce moment, de rechercher les origines de ce « potin » démesuré, mais de noter seulement qu'il fut, à l'époque, l'un de ceux dont les inquiets commentèrent, avec un apparent sérieux, les possibilités .
Ce bruit se relie à un autre qui circula, alors, comme à plusieurs reprises, plus tard, et aux termes duquel les armées du roi George V en viendraient à être numériquement plus importantes que les nôtres, sur notre propre territoire. Les alarmistes présageaient, pour le temps où cette différence d'effectifs serait portée à son maximum, une véritable pression du gouvernement anglais sur les décisions françaises.
L'hypertension des esprits vers l'Italie, — dérivatif de toutes ces préoccupations à long terme, — atteint son point culminant, semble-t-il, le 19 mai. On assure, puis l'on dément que les Autrichiens ont déjà fait quelques pas par delà la frontière. Si, ce jour-là, un épais brouillard pèse sur le front de nos armées, les prophètes aperçoivent, au grand soleil de leur raisonnement, la résolution italienne, qui doit être un fait acquis avant vingt-quatre heures. On n'écoute que distraitement quiconque se lamente du fait que les Russes manquent de munitions et reculent ^ Que se passe-t-il à Rome? Telle est l'unique question. On attend l'aurore vert-blancrouge, la plus belle qui jamais pavoisa les Alpes.
Un jour passe cependant, et les Parisiens ouvrent leur journal sans y rien découvrir qui soit décisif. « Ce sera pour demain ». Chacun, peu ou prou, s'enrôle chez les chroniqueurs de coin de rue. On recueille des mots : « Maintenant que nous avons