‹ Les fausses nouvelles de la grande guerreChapitre 19 sur 52 · Ce n'était pas du vain nouvellisme · texte numérisé non relu

Ce n'était pas du vain nouvellisme

La Targette, la Porte va céder ». Mais ni les combats de l'Artois, ni le débat militaire des Dardanelles ne suffisent à nous détourner du seul forum qui ait de l'importance au monde : le forum romain. Les plus nerveux ne se retiennent plus de livrer l'étoffe tricolore des drapeaux italiens aux souffles du ciel de Paris. Dans la soirée du 21, c'est une ruée sur les journaux. On fait la moue en n'y trouvant pas ce que l'on y cherche.

Le 22, apaisement inattendu. On s'est trop crispé. Plus rien de narquois dans cet entr'acte. Voici exactement la psychologie du phénomène : on se dit, tout bas pour ne pas heurter la foi publique qui, dans l'ensemble, est certaine du départ italien : <( Comment ne sont-ils pas déjà en route? Leur Chambre des députés a entendu un discours, le Sénat en a applaudi un autre. Le roi, les ministères, les généraux, les amiraux, le peuple, tout le monde est d'accord. Il y a partout un enthousiasme unanime et... on marque le pas. Que signifie? Quand on a du sang italien dans les veines, quand on a voulu la guerre, quand on l'acclame jour et nuit, quand on est déterminé à aller se battre, pourquoi tergiverser ? N'y a-t-il pas lieu de croire la sorcière du Pausilippe * acharnée à jurer que l'Italie ne tirerait pas l'épée? Et ne fallait-il pas s'affliger de ce qui déjà semblait un faux départ ? Assez de pourparlers, de préparations oratoires ». Personne ne disait cela ouvertement, comme pour ne point contrarier V aléa jacta est, qui était la pensée finale de tous les interrogateurs du Sud. Une Pentecôte orageuse, le lendemain, ranima les nerfs de Paris. Il admit, sur on dit, que des coups de feu avaient été échangés à la frontière italo-autri-

I. Une pythonisse du Pausilippe, malgré le flot montant des passions, et l'inévitable déclanchement de l'Italie, s"évertuait depuis deux semaines à vendre des oracles pour attester, sous la dictée des dieux, que sa patrie irait « au bord de la guerre mais ne s'y jetterait point ».

chienne. Il salua, à la gare de Lyon, les Italiens qui partaient rejoindre. Il dépassa même son espoir immédiat en faisant un sort à la nouvelle — fausse

— selon laquelle la Roumanie, tous préparatifs achevés, allait « couper le fil ».

Enfin, peu d'heures après, le 24 mai, on eut la récompense de tant de semaines fiévreuses. L'Italie avait envoyé à l'Autriche sa déclaration d'ouverture d'hostilités et, déjà, l'on se battait sur l'eau en attendant mieux. Venise avait reçu quelques bombes. On ne parla plus que « de cette bonne Italie, de cette brave Italie ». On demanda ardemment des précisions sur les effectifs, sur la puissance de l'artillerie. Les nouvellistes avaient, — est-il besoin de l'écrire ?

— réponse à tout. Ils savaient qui pénétrerait chez le voisin. Ils débattaient le destin dAncône et de la Cité des Lagunes. Ils donnaient des indications formelles sur les lieux où allait, d'abord, se porter le roi. Ils détaillaient les incidents du voyage des ambassadeurs allemands et autrichiens, quittant Rome pour rejoindre leur pays.

Ainsi se fermait, par une alliance longtemps désirée, une phase de la grandeguerre. Les bavards avaient trouvé en toute cette période une lice où débrider leurs imaginations. Rendons-leur cette justice qu'ils s'étaient trouvés d'accord, avec euxmêmes et avec la vérité, pour annoncer depuis longtemps l'intervention italienne à nos côtés. Même aux heures les plus indécises, les plus douteuses, les informateurs que nous allons maintenant voir s'employer à d'autres besognes, avaient basé leurs pronostics sur le fait indubitable d'une « Italie faisant la guerre avec nous et non contre nous ». C'est là une des bien rares circonstances du long et funèbre drame européen où optimistes et pessimistes montrèrent dans leurs vaticinations, par ailleurs si souvent contradictoires, une telle simultanéité.

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