CHAPITRE VI
Mon ami Tristan Bernard, depuis quelques semaines, essayait de mêler un peu de rire satirique à la gravité des temps. C'était là une tâche malaisée, un peu surhumaine, où il ne réussit qu'à demi et dont il se lassa bientôt, convaincu d'une impuissance bien excusable en l'espèce. C'est pourtant par un extrait de son Poil civil que nous commencerons ce chapitre nouveau, au cours duquel notre enquête va s'acheminer vers le premier anniversaire de la déclaration de guerre.
« En ce moment, disait alors Tristan Bernard, les vendeurs de pronostics gratuits travaillent sur une question, comme on travaillait en temps de paix sur le prochain Derby.
« Combien de temps durera la guerre ?
« Les tuyaux arrivent de deux sources principales : i" la source anglaise : l'officier supérieur, le grand industriel; 2° le grand quartier général français. Notre Joffre, d'après les distributeurs de renseignements, passerait tout son temps à répandre sur ses chauffeurs d'autos, sur son coiffeur, une nuée de pronostics, d'ailleurs contradictoires ».
Ces informateurs ne cessaient, à vrai dire, d'être légion, et si, comme nous l'avons constaté, le tour des événements les avait portés vers un optismisme réconfortant depuis que l'Italie nous semblait déterminée à agir avec nous, par une sorte de réaction
assez naturelle, les alarmistes se reprenaient à donner le petit frisson à qui voulait bien les entendre. Cela en vint au point que l'on protesta. Les auteurs de ces pratiques n'étaient presque jamais poursuivis : au surplus, de tels délits ne constituaient, aux yeux du législateur, que des contraventions relevant du tribunal de simple police et donnant lieu à des amendes insignifiantes.
La Ligue des Droits de l'Homme s'avisa, en mai 1Q15, de protester contre cette impunité : « L'exploitation de l'angoisse des familles » lui parut à cette heure entre toutes condamnable. Elle demanda donc au Garde des sceaux : i" de rappeler aux procureurs généraux qu'ils peuvent et doivent poursuivre ce scandaleux trafic ; 2° de déposer un projet de loi qui l'assimile aux délits prévus dans l'article 405 du code pénal et permette l'application de peines correctionnelles ».
Cette motion ne tempéra qu'à demi le zèle des colporteurs. Le pessimiste « cet individu, fut-il dit, qui a le mal de mer pendant tout le voyage de sa vie » ^ continua son sot métier et, sous le manteau, ne se retint pas de dire que nous allions à la défaite inévitable. « Comment n'en être pas assuré, ajoutat-il bientôt, quand les dépèches de Russie semblèrent être le clair aveu de l'adversité ! Comment n'être pas certain du désastre en voyant ces infortunés Alliés battus à plate couture? » Sans compter qu'une douzaine de Zeppelins n'attendaient plus que le bon vent et la nuit propice pour venir survoler Paris et l'arroser de fer. Peu de temps après, en juillet 19 15, devaient circuler à nouveau, en France, et avec une fréquence particulière, des « papiers » discrètement déposés à domicile ou envoyés par la poste, sans signature ni lieu d'origine. Les mains philogermaniques, déclara la presse, inondaient de ces