I. London opinion, l'Tnai
textes démoralisants nos villes, nos campagnes et les abords de nos usines de guerre. C'étaient surtout des appels aux fennnes, détestables mensonges trempés dans le fiel de la calomnie. On y apprenait que « de l'œil, du sourire, les femmes entretenues, sur le front, promettaient aux musculeux, aux intrépides « des délices, etc. ». — « Les officiers, pour l'été, autorisaient les fêtes, les beuveries, les butins, la bière, les... demoiselles, et le reste ». C'était vouloir semer la jalousie, l'angoisse dans le cœur des épouses françaises, les entraîner à réclamer la paix. Malheureusement, le document trahit sa provenance. En lettres minuscules, l'imprimeur avait eu la naïveté de se faire connaître : Gebr, Par eus Mûnchen Buchdrûckerei (Librairie des frères Parcus à Munich). Cela semblait venir de Berne : c'était la dernière invention bavaroise.
Par bonheur, le peuple français exige d'autres excitants pour se départir de son calme, un calme qu'on ne lui soupçonnait pas avant août 1914. Il repousse du pied ces insinuations et persévère à vivre sa vie d'attente, avec le minimum de nerfs, et de doute. Les nouvelles d'Italie sont bonnes, en cette fin de mai où tout un pan d'Europe vient de s'incorporer à la carte de guerre. Il y a des gens qui divaguent sur la Grèce, d'autres qui entendent déjà le canon roumain. On les laisse dire et l'on guette seulement les dépèches officielles. Il semblerait que Paris cherchât à se reposer de cette forte tension qui le raidit, naguère, tandis que s'élaborait la décision des Transalpins.
On attend quelque nouveau motif important, pour se passionner. C'est le plein de la « bataille de Lens ».
Les Dardanelles restent un problème sans solution. Les Anglais perdent des unités : l'ennemi a des sous-marins en Méditerranée. Bethmann-Hollweg, au Reichstag, admire le soldat français. Notre
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grand assaut général devait être donné au début de mai. Voici juin : on ne saurait l'attendre bien longtemps maintenant.
C'est tout cela que l'on propage et Ton n'est pas trop déraisonnable. Il y a bien, déjà, et probablement depuis longtemps, les « fatigués de la guerre ». Ceux-là parlent pour tenir des propos tristes. Des soldats, écoutent, fébriles et à peine sortis d'un combat meurtrier, racontent que « là et là..., trois régiments ont déserté armes et bagages ». Des ouvriers, sur le chemin d'une usine, acceptent le destin : v Allemands ou Français, cela nous est égal, mais qu'on en finisse ». Des civils au café déplorent : « Nous avons manqué le coup de Vauquois par faute de munitions ». Des vieux ébénistes dans les bars des faubourgs : « Ça ne peut pas durer : on va crever de faim. On pousse au feu les prolétaires, et les fils de bourgeois sont tous embusqués. C'est un compte à régler plus tard, et le peuple n'y manquera pas ». Rumeurs parasites de la guerre qui, inévitablement, se forment sur l'opinion comme naît la rouille sur le fer et le champignon sur le bois mouillé. Mais ces moisissures de mécontentement ne sont visibles que par places. Elles ne pourraient créer un état d'esprit.
Le sentiment public, sans être hypnotisé sur un immuable « tout va bien » penche toujours vers le mieux, bien plutôt que vers le pire. La « scie roumaine » — c'est un mot d'époque — se perpétue et prospère. Bucarest distribue des sacs et des cartouches. Le fils de M. Guesde, précisela chronique parlée, est parti chez nos futurs Alliés, pour installer de nombreux appareils de télégraphie sans fil. Beaucoup d'aéroplanes français ont été livrés aux Roumains : l'Italie et l'Amérique ont envoyé des munitions.
Comment accorder des déclarations si souriantes avec la grimace des boulevardiers pour qui l'arsenal
de Bourges n'a plus de secrets : « Savez-vous pas qu'on y fabrique, au plus, vingt-cinq fusils par jour? On en avait commandé une grande quantité aux Etats-Unis. Ils sont arrivés, mais ne valent rien. Défaut de construction : il faut tout recommencer. Dans un mois au plus tôt, on aura la nouvelle livraison. En attendant, nous manquons d'armes ! »
N'est-ce point assez pour affliger les cœurs ? Il faut encore que les broyeurs de noir fassent de la surenchère. Londres est fortement endommagé par les Zeppelins. On a publié que les bombes sont tombées sur la banlieue. « Qu'est-ce à dire ? On a arrêté toutes les dépêches. Il faudra bien que tout se sache. La capitale anglaise a beaucoup souffert. Dans quinze jours, les grands illustrés d'outre-Manche se décideront bien à reproduire les ruines de Londres ».
Comme pour appuyer la rumeur de notre pénurie de munitions, des articles de MM Charles Humbert [Journal), et Henry Bérenger [Paris-Midi] paraissent et sont forts commentés. Ni l'un ni l'autre des sénateurs ne dit que nous en soyons à notre dernier obus, mais les analystes de leurs articles, trop souvent en dépassent le sens et courent au plus sombre de la situation. L'appel : « Des canons, des munitions ! » inspire les commentaires les plus navrés. Tandis qu'en Angleterre, M""* Asquith dépose ses habits de dame et va travailler dans les usines, il y a encore chez nous — rumeur du 2 juin — un haut chef préposé à la fabrication de l'artillerie qui prétend ne remettre qu'aux manufactures de TEtat le soin de fabriquer des canons, en éliminant par principe toute entreprise privée. Et cela, au moment où Krupp voit, de 40.000, s'élever à 110.000 hommes son personnel d'ouvriers.
Le 3, les renseignés savent que Przemysl est aux Allemands. On lève les épaules. Ils ont si souvent menti ! C'est le sort des nouvelles authentiques
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d'être considérées comme des fictions, lorsqu'elles passent par certaines bouches. Paris, dès le 4, acceptera tristement l'évidence. On lui dira alors que le ministère va être remanié et que M. Millerand, ministre de la Guerre, est au moment de rendre son portefeuille. Il ne croira pas davantage. Cette fois encore, ce sera pourtant la vérité. Pour avoir trop crié « au loup », lorsque le loup n'était pas là, le petit .berger de la fable fut un jour dévoré. C'est toute l'histoire de nos nouvellistes. Quand ils propagèrent une « certitude de demain », maintes fois, on les railla de leurs alarmes...
De fait, la chute de Przemysl fit un effet des plus fâcheux. Il y eut des Français pour jeter, comme on dit, le manche après la cognée, et convenir à haute voix que « ces Allemands étaient étonnamment forts », et dire même « qu'on ne saurait rien tenter d'efficace avec des Alliés comme les Russes ». Ainsi parlèrent les spontanés. Enregistrons la vérité entière : ces exaspérés furent rares, encore que leurs prévisions ouvrissent des portes sur l'histoire. Les autres, — le grand corps de la nation — , furent dépités mais calmes. Paris resta, en somme, très gai, rit au cinéma, s'amusa des poussées dans le métro. Il avait canoté le 4 septembre 1914. Pourquoi eut-il pleuré le 4 juin 191 5? L'Angleterre promettait de s'organiser d'urgence, comme une vaste usine de guerre. La loi Dalbiez allait réparer l'injustice de « l'embusquage ». Et, si l'on parlait déjà de la campagne d'hiver, si l'on apprenait avec stupeur que les Allemands se reprenaient à faire du pain blanc, si l'on s'apercevait que la peau de l'ours avait été trop vite vendue, il y avait loin, de là, à admettre que l'ennemi pût revenir sur nous en force suffisante pour essayer et réussir une trouée. Nous avons dit qu'une poignée de mélancoliques acceptaient ce fait comme possible. Le pays était infiniment éloigné de partager leurs soucis.
Un raisonnement, toutefois — et il était logique — surgit de l'échec russe à Przemysl : les Bulgares ne « marcheraient » pas avec nous. Des citoyens clairvoyants osèrent le dire tout net, et bien qu'ils parlassent de faits futurs toujours susceptibles de corrections inattendues, très peu de contradicteurs s'interposèrent en criant à la fausse nouvelle. Quant aux Roumains, on n'osait plus rien pronostiquer. Décidément les malheurs récents de nos Alliés nous avaient plus atteints que nous ne voulions le consentir. C'est le moment de marquer une volte d'opinion qui fut brusque. Le 5 juin, on fut très affecté des événements de l'Est, mais on pouvait croire à un frisson en surface, sans autres conséquences. Le mauvais air venu du Levant était cependant plus malsain. Deux jours après, il nous donnait presque la fièvre : on avait réfléchi. Les déducteurs, ceux qui aiment prévoir, ne [se retenaient pas de dégager la leçon de l'infortune slave. Ils envisageaient et nous donnaient à redouter le transfert vers notre front des forces allemandes, ou tout au moins d'une partie d'entre elles, qui avaient fait reculer les soldats de Nicolas II. Cette h)-pothèse, proférée aux jours où l'on nous annonçait la nécessité de multiplier nos munitions, inquiéta visiblement. On cessa de s'irriter contre l'embusqué d'usine ; on le reconnut, non plus « Viande protégée », mais nécessaire et indispensable. Il devint la clé de voûte de la guerre. On souhaita qu'il fût plus nombreux.
Et comme les miasmes malsains ne viennent jamais seuls, il fallut encore entendre gémir les amis des généraux : « Nous venons, disaient-ils, de subir un rude échec à l'Hartmanswillerkopf, et de reperdre les Eparges ». Ragots ou enflures de pessimistes. Mais des auditeurs qui, il y a un demi-mois, n'auraient pas été atteints dans leur sérénité, soupesaient la nouvelle et la rattachaient au grand X
des munitions défaillantes. La munition tendait à se faire hantise et idée fixe. Peut-on écrire, sans être taxé d'exagération, qu'il se trouva des citadins assez peu maîtres de leur sang-froid pour murmurer : « On reverrait un jour les Prussiens sous Paris qu'il ne faudrait pas s'en étonner ». — « Mais, trouvonsnous mentionné en des notes datées du 7 juin, c'est là de l'opinion parcellaire, et la multitude, en son ensemble, n'est pas ou n'est qu'à peine entamée par ce corrosif ».
C'est peut-être pour dissiper cette pointe d'anxiété que les journaux, le lendemain, publièrent une hilarante traduction d'après un article du Canadian News :
« Suivant une information sûre, un syndicat américain se livrerait à des travaux mystérieux, non loin de Saint-Jean, extrémité est de Terre-Neuve : il s'agirait d'une vaste plate-forme d'acier comprimé destinée à recevoir un canon de proportions jusqu'alors inconnues. Le projectile, doté d'un système absolument nouveau de propulseurs-détonateurs automatiques dus à l'inventeur Edison, serait capable de franchir en se jouant les 7 à 8000 milles qui séparent l'Aînérique de V Allemagne. Le but visé serait Berlin. Mais on calcule que, s'il était manqué, cette masse tombant du ciel n'en serait pas moins fatale aux femmes et enfants qui se trouveraient à portée du point de chute, lequel serait toujours en Allemagne. La bombe contiendrait des gaz délétères inédits (!) et d'un effet foudroyant. Chaque torpillage de bateau américain donnerait lieu à Texpédition d'une ou deux bombes ».
C'est l'un des plus fantastiques a canards » de la guerre. Il n'en fut plus jamais entendu parler.
Pour équilibrer l'effet de la fameuse bombe, dans nos esprits émerveillés, il fallait la nouvelle grecque. On l'eut. Le roi des Hellènes, le 8 juin, était si malade de sa pneumonie, qu'il pouvait
mourir avant la fin du jour. Mais les malins savaient bien que cette pneumonie n'était qu'une maladie diplomatique. Le roi Constantin mourait tout au plus d'un coup de couteau. Crime d'Etat? Et de quelle naturel Admirablement shakespearien. Car la main qui avait frappé, n'était autre que celle de Sophie, la reine! Cette Allemande, sœur du Kaiser, et tigresse sans mesure, avait porté elle-même le fer dans le flanc royal. C'est donc que son époux préméditait la guerre contre la Germanie ? Et cependant, toutes les apparences commençaient à laisser supposer le contraire. Le mystère ne s'expliquait pas, mais l'assassinat de Palais était certain.
Même ambiguïté dans les échos de la plus tortueuse diplomatie. M, Delcassé voulait renoncer à l'appui grec et il prodiguait les .sourires aux Bulgares. Malgré toutes les sympathies visibles de Ferdinand pour les empires centraux, c'est ce généreux monarque, en les veines de qui coulait du sang français, qui se joindrait le premier à nous. Il précéderait les Roumains qui, pour lier partie, demandaient divers avantages à la Russie et se les voyaient refuser.
Les nouvellistes poussaient passionnément et sûrement le jeton blanc et noir sur l'échiquier balkanique. Ils se contredisaient d'heure en heure et n'étaient jamais pris de court.
On se serait peut être étourdi dans ce va-et-vient de propositions disparates et on eut oublié le problème, aigu et lancinant, des munitions si, le 9, Gustave Hervé, dans la Guerre Sociale, n'avait, bien innocemment, redonné une nouvelle paire d'avirons aux désespérés qui nous voulaient entraîner sur leur morne galère. Le polémiste s'exaspérait des attaques vaines, des dépenses d'hommes et de courage, disproportionnées avec les résultats acquis. Etions-nous assez forts pour attaquer? Lors, que n'attaquionsnous pas ? Sinon, il fallait nous terrer dans nos
trous et attendre de disposer d'assez d'obus pour refouler la horde. Le journal fut saisi. Et ceux qui n'avaient pu le lire commentèrent l'article avec plus de véhémence encore que ceux qui l'avaient pu parcourir avant la rafle.
Le terrible homme ne nous annonçait-il pas aussi le choléra, répétant et imprimant une rumeur déjà ancienne, que nous avons consignée à son temps? Les grandes chaleurs approchaient. A Carency, le 30 mai, des corps pourrissaient au soleil depuis les 9-10-11 mai. Laisserait-on venir la peste, plus redoutable que la guerre?
On imagine si de telles promesses réjouirent les anxieux et s'ils furent satisfaits d'en tirer argument dans les groupes pour certifier ce que M. Flervé redoutait seulement.
Par chance , un bon vent souffla qui dissipa presque entièrement une autre inquiétude, l'inquiétude des munitions sous laquelle les âmes fermes avaient légèrement plié. On se laissa dire que « dans deux mois nous aurons beaucoup de gros canons, et alors, tout ira bien ». On sourit et on crut. Courbe sinueuse et fugitive de l'énervement parisien : comme elle est difficile à suivre dans ses nuances, dans sa variété ! De quelle manière concilier, dans un texte qui veut être exact en toutes ses parties l'assurance de l'optimiste, le grognement de celui qui n'a plus la foi, la chanson de la patience que fredonnent, jour sur jour, les feuilles publiques, voire l'imbécile propos des sots incurables qui disent : « Vous verrez que nous sommes trahis ». Et par-dessus tout cela, une confiance de façade que chacun, sincère ou non, affiche après avoir parlé, pour ne pas faire tache ou n'être point accusé de servir les intérêts ennemis. Nous traversons, en ce courant de juin 19 15, une période où tous ces points de vue, effleurés plus qu'appuyés, latéraux à la conversation bien plus qu'ils n'en sont la substance
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même, rôdent autour des esprits et les portent, plusieurs fois dans une journée, aux deux pôles de l'opinion. Et pourtant, rien d'absolument visible, dans ce choc des bons et des mauvais présages. Un peuple moins sage en eut beaucoup souffert, et l'eut peutêtre violemment montré. A Paris, en France, il parut, tout au contraire, que ces antinomies se fondaient en une sorte de « laissons faire et laissons venir », en une moyenne qui ressembla singulièrement à un calme d'où personne ne voulait sérieusement sortir.
C'est donc sans frémir d'aucune façon que, dans les milieux bien informés et les clans privilégiés, on reçoit le 13 juin, la nouvelle, tenue cachée au grand public, que Bulgarie et Roumanie ne seront pas de nos amis. Les Roumains sont effrayés par les difficultés des Russes. Quant aux Bulgares, ils veulent toute la Macédoine et il est impossible de leur consentir ce cadeau. La double nouvelle se répand bientôt, et n'émeut point. Paris est ragaillardi. Les techniciens de l'usine quittent le front. La fabrication se fait intensive. On s'est si complètement remis d'une récente alerte qu'on approuve du chef lorsque certains journalistes laissent entendre, en leurs leaders, qu'une nouvelle campagne d'hiver pourra être évitée. Dans des voitures, passent des jeunes gens enrubannés des insignes du parfait conscrit. On se reprend à penser que ceux-là ne verront pas la bataille.
Il est vrai que le lendemain 15 juin, on connaît que Compiègne a reçu deux obus ennemis. Mais c'est trop peu pour troubler le inectoub d'un Paris devenu presque aussi fataliste qu'un derviche ottoman. A bien voir, penché sur cette ville, on reconnaît, à travers le mélange confus de ses rumeurs, qu'elle ne sait rien, et ne cherche que peu à savoir, à déduire, dans l'impénétrable d'une situation si complexe. La misère allemande, les vivres rares à Berlin, le cuivre épuisé à Essen, la collabo-
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ration ou Tabstention bulgare, tout ce dont on nous entretient quotidiennement n'est fondé que sur du sable. Nos ennemis meurent de faim... mais ils ont du pain blanc\ Ils n'ont plus d'hommes... mais ils
I. Il fallut attendre longtemps pour avoir, sur cette question où nous anticipons, des précisions indispensables. « Les maximalistes russes commencent, dit-on, à trouver que l'Allemagne les presse un peu trop vite de signer la paix. Mais l'Allemagne a ses raisons pour être pressée, et ce ne sont pas seulement des raisons militaires.
« Le peuple allemand a faim. Les Alliés, il est vrai, ont spéculé trop tôt sur sa disette. Ce fut une erreur ; il aurait mieux valu spéculer moins largement, et bloquer plus étroitement. Mais on commettrait une erreur plus grave encore, si l'on négligeait de voir aujourd'hui la gêne
?ue nos ennemis eux-mêmes décrivent dans des documents officiels. 'illusion qui consistait à exagérer les embarras de l'Allemagtie avait du moins le mérite d'être encourageante. L'aveuglement qui consisterait à nier la gêne actuelle de l'ennemi nous priverait d'un réconfort légitime et nuirait à notre cause en faussant notre jugement ».
(Le Temps, 23 décembre 1917).
Et le lendemain plusieurs journaux allemands, dont le Vorwaerts et le Berliner Tageblatt, jetaient, malgré les autorités, un plus retentissant cri d'alarme :
Genève, 34 décembre 1917. — On connaît les raisons pour lesquelles le Vorwaerts a été suspendu pendant trois jours. Il avait critiqué dans ces termes le contrôleur des vivres :
« Les producteurs, les paysans et les riches habitants des villes vivent dans l'abondance. Comme l'accaparement n'est plus interdit, chaque millionnaire a ses cuisines et ses celliers pleins de jambons et de lard, tandis que les bourgeois des classes moyennes n'arrivent plus à soutenir leur existence qu'en dépensant tout ce qu'ils gagnent pour des vivres. Quant au peuple, il meurt de faim. Et trente ou quarante millions de personnes mourant de faim ne peuvent pas cependant rester silencieuses! En présence de ce fait nous pourrions bien assister, d'ici à un mois, en Allemagne, à une catastrophe effroyable, à un effondrement plus grand encore que celui de la Russie, et comme résultat, la défaite allemande et la perte de la guerre ! »
De son côté, le Berliner Tageblatt tient le même langage :
« C'est avec de sombres préoccupations et de mauvaises appréhensions que la population urbaine — et non seulement celle de l'agglomération berlinoise — envisage l'hiver qui vient. Les perspectives de l'alimentation sont plus défavorables qu'elles n'ont été à aucun moment antérieur de la guerre. Au renchérissement général des moyens d'existence, devenu pour les masses profondes un effroyable fardeau, se joint le danger que même les produits d'alimentation les plus nécessaires ne peuvent être considérés comme assurés. Chacun sait qu'il faudra diminuer à bref délai la ration de graisse et qu'il sera difficile de maintenir la ration de pain ».
Ce qui était depuis longtemps un secret de polichinelle est maintenant officiel, dit encore la Vossische Zeitung ; à partir du i»' janvier, la ration hebdomadaire de graisse sera de 70 grammes au maximum, et la carte de semaine ne comportera en réalité que 62 gf. 5.
en jettent chaque jour, à larges poignées, de nouveaux dans la fournaise. Ainsi va du reste. Alors ? Campagne d'hiver? Qui saurait le dire? En attendant, vivons. Voilà V épiderme de Paris, ce qu'il montre. En dessous, il garde sa ferveur, entretient ses inquiétudes, verse ses larmes. Il est humain. Il se partage en foyers où l'on pleure les morts, où l'on gémit sur la misère des temps, où on accepte avec stoïcisme la loi de la souffrance et du sacrifice. Mais cela, c'est la mosaïque cachée, privée, enfouie, faite d'âmes nobles, de cœurs faibles, de ténacité, de lassitude, de patriotisme ou de semi-indifférence, selon les tempéraments. Le conglomérat de ces millions de cas individuels, c'est une capitale qui, aux yeux d'un visiteur à peine entré dans ses murs et non prévenu, paraîtrait nous l'avons dit, fort éloignée de la guerre et médiocrement soucieuse de ses lendemains. Tout le contraire d'un défaut, qualité maîtresse : c'est précisément elle qui roidit la Ville sous l'épreuve et qui, commune à toute la France, valut à notre patrie tant d'admiration, de l'aveu même des peuples qui, jadis, nous avaient le moins compris.
Sous ce masque que l'on supposerait inerte, les sentiments vivent. On apprécie fortement le geste de ces vingt-trois aviateurs qui vont bombarder Carlsruhe ; on ressent douloureusement le dépit que provoquent divers échecs alsaciens, l'affliction d'apprendre que les Russes ont totalement évacué la Bukovine. On lit avec un peu d'hésitation ce journal du soir (i6 juin) qui relate : « Les Roumains louvoyent, les Bulgares composent avec les Jeunes Turcs : les Serbes, seuls, restent de loyaux Alliés ». On « épouse » la guerre dans ce qu'elle a de favorable et de fâcheux. On déplore que M. Millerand à la tribune reçoive au visage l'épithète de dictateur — déjà ! — et que l'union sacrée soit massacrée au Parlement. Des visionnaires à longue échéance
prétendent que les soldats feront un jour payer aux civils leurs discordes. On lit sans passion l'article du Gaulois où le général Zurlinden espère la trouée entre la Bassée et Arras, et présage « Iheure de la cavalerie française ». On fait crédit à l'Italie. On se laisse répéter que l'Allemagne va faire appel au blé hongrois, et que Joffre attend sa minute, qui est proche. On flaire, dans les journaux, les réticences prémonitoires qui devancent de peu les redditions de places : cette fois, on nous prépare à la chute de Lemberg. On ne met pas en doute que, la Hongrie dégagée, l'Allemand va volter en masse vers les champs de l'Ouest. On tient pour évident que la crise des munitions peut compromettre les plans russes.
Malgré tout, la capitale donne l'impression de se délecter en un farniente estival. Sur les communiqués qui, cependant, en leur brièveté, débordent de gloire anonyme, Paris jette un rapide regard. Où. sont ses impatiences d'antan ? La revue du 14 juillet, que l'on prépare, lui fouettera un peu le sang.
Lemberg tombe : on le sait le 24 juin. Les Russes continuent à reculer. Toute une presse optimiste estime ce mouvement comme le fin du fin de la tactique. Paris reste la cité heureuse si on l'envisage superficiellement. « Il devient, écrit un témoin, à ce jour, fort difficile de tracer avec probité le graphique psychologique de cette ville. C'est la ligne droite du beau fixe : c'est comme la vacance des sentiments pathétiques. Personne ne paraît se préoccuper du tour des choses sur le front oriental. Il fait lourd, l'orage menace et n'éclate pas. Les nouvelles de notre front sont quelconques. Paris est impassible ». Réitérons que nous ne lui en faisons pas reproche. Nous avons, il y a quelques^ paragraphes, sondé cette façade. Il suffirait d'«î faire un peu craquer le plâtre pour savoir qu'f^ft o'es.e
point en matériaux si légers qu'on le pourrait prétendre. Ecoutez ceux qui murmurent, mais dont la voix ne porte pas : « Nous n'aurons pas de charbon cet hiver ! L'Allemagne a ses greniers pleins ! La horde va dévaler et nous reprendre toute la région d'Arras ! L'Allemand est invincible ! Au printemps, tout le monde sera dans la misère ! Les hommes en auront assez : les femmes gémiront pour la paix. Ce sera la paix bâtarde ! »
A part ces excessifs, il y a les demi-teintes, les paroles qu'il faut arracher des lèvres, les raisonnements amers qui veulent être décents. Il y a aussi les satisfaits, les confiants inamovibles. Ce nest qu'en écoutant avec attention chuchoter les gens que l'on reconnaît bien, sous l'enduit, l'imperceptible lézarde d'un Tlépit concentré. 11 n'est pas jusqu'à certains chroniqueurs militaires qui ne haussent le ton et réclament la grande offensive pour nous sortir de cette attente.
C'est vraisemblablement vers cette époque que l'illustre général JofFre, sans perdre rien encore de sa popularité, la vit se moisir aux angles et s'effriter par places. Il fournit des éléments à la chronique cancannière. Exacts ou imaginés, les détails suivants sont propagés : « JofFre étant franc-maçon, a suscité autour de lui, dès le début de la guerre, de grandes rivalités d'opinion. Mais les événements ont exercé sur lui une influence telle que ses convictions d'autrefois ont évolué et que, pressé par des collègues bien pensants, il a renié la maçonnerie. Maintenant, il est croyant Mais, ajoute-t-on, cette conversion irrite ses anciens amis, et l'occulte puissance travaillerait pour lui nuire ».
Les « Echotiers », en fin juin, se rejettent sur l'Italie, pour dire, non sans vraisemblance, qu'elle ne nous aidera pas aux Dardanelles ; sur les Etats Balkaniques, pour annoncer, et ils ont raison, la .défection inévitable des Bulgares ; sur les Etats-Unis
même, pour affirmer, et ils ont tort, que les notes de Wilson tendent à une collaboration prochaine des Empires centraux et de l'Amérique. Et pour ajouter à leurs homélies, ne sachant, hélas, si bien dire, ils certifient que les Allemands vont prestement enjamber les 189 kilomètres qui les séparent de Varsovie. Pour eux enfin la campagne d'hiver est certaine et il faut convenir que ces alarmistes sont dans une bonne passe d inspirations, dont, pour presque tous les cas, l'avenir confirmera le bienfondé.
Ils dénoncent une fêlure dans les sphères gouvernementales. La commission sénatoriale de l'armée, à les croire, aurait refusé de recevoir au sein de ses délibérations, M. Millerand, ministre de la Guerre. Ils prétendent, et ne sont-ils pas dans le vrai, que de gros canons devant être commandés au Creusot, le crédit nécessaire fut affecté, mais que deux mois après, les canons n'étaient pas commencés « parce qu'on n'avait pas reçu d'ordre de fabrication » ! Vérification faite, ces ordres traînaient encore dans les bureaux de Paris. Cela parut énorme, mais des citoyens très sérieux déclarèrent : « Mais cela n'a rien d'impossible ».
On comprend que de telles histoires prédisposent les esprits à admettre, à bref délai, un changement de ministère. Les journaux, eux-mêmes, en effleurent l'hypothèse.
Une autre question se lève : celle de la rareté du bétail français. Les bien-informés ne se trompent pas en annonçant la viande frigorifiée, le bœuf des p-ampas d'Argentine, lemouton brésilien. Le2 juillet, ils accordent leurs tristes lyres sur la chanson du charbon rare. Tout cela se vérifiera, et, une fois nest pas coutume, l'historien doit un « billet de vérité » aux marchands de mensonges.
Ces affirmations et bien d'autres ne paraissent pas solidaires l'une de l'autre. Aucun lien apparent ne
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les unit . Pourtant, frappant régulièrement à la même place, ajoutant le petit souci à la menue alarme, elles réussissent peu à peu à faire le trou que creuse la goutte d'eau heurtant sans arrêt le plus dur des granits. Un malaise confus, insensiblement, ne se substitue-t-il pas à la parfaite stabilité d'âme d'il y a quelques jours à peine? Rétrospectivement, il est à peu près impossible de marquer, par un assemblage de mots, cette transition lente, ce decrescendo des quiétudes parisiennes. C'est de l'impondérable, du courant sous-marin. On ne le voit pas : on en peut douter et déjà on sent que, pour une cause invisible, on part tout doucement à la dérive. Oh ! rien du JVLaelstrôm ! Rien d'aigu ni de tragique. Le phénomène se produit dans les profondeurs de l'âme citadine. Et il n'y a peut-être qu'une infime minorité d'observateurs pour en surprendre les effets, en surface. Et cependant pourquoi dit-on ce que l'on n'eut pas dit, un mois plus tôt? Besogne de nouvellistes ? Racontars de désœuvrés ? C'est plus que cela : c'est un état d'esprit. Où en est la France ? Imite-telle Paris ? Il est possible que non. Alors qu'elle ne s'émeut pas plus aujourd'hui qu'hier, la nation diffère de la capitale. Cette dernière écoute les soldats qui parlent, quand ils assurent avec trop d'insistance que les Anglais, malgré leurs efforts ne « s'ammunitionnent» pas en proportion des immenses besoins auxquels ils vont avoir à faire face. On ne contredit qu'avec mollesse quand un permissionnaire nous prévient que si l'Allemand se décidait à nous assaillir du feu de 4.000 pièces, comme il le fit en Galicie, la trouée dont il rêve serait faite. On va jusqu'à prétendre qu'il a déjà commencé une offensive sévère et que nous avons dû céder dans la région du Soissonnais. On chuchote même que le général Foch a été tué, que Joffre va donner sa démission de généralissime. Ces assertions trop directes et trop facilement contrôlables ne durent pas, mais ce qui per-
siste et lentement progresse, c'est l'appréhension d'un moment proche où nous devrons, de bec et d'ongle, tenir coup contre une formidable poussée germanique.
Faisons-nous ici la part trop belle à cette appréhension qui accusa alors ses effets d'une façon particulière ?
Pense-t-on que nous donnons trop d'importance à un épisode psychologique localisé en quelques milieux énervés ? Nous persistons pourtant à certifier que cette onde de doute passa sur tout Paris. Dans la banque, dans les centres journalistiques, au Parlement même, et un peu dans l'armée, l'idée... grise (car ce n'était pas l'idée noire), obscurcit alors sensiblement le soleil de notre confiance.
Perceront-ils? Ne percer ont-il pas? That is the question.
Eut-on fait voter Paris sur ces deux interrogations, une immense majorité eut souscrit à la seconde. Intimement, et loin des parlottes, presque tout le monde niait la possibilité d'un funeste coup du sort. Mais on n'aimait pas agiter le problème, de compagnie, parce qu'il se trouvait toujours quelque augure assombri pour jeter la mauvaise carte dans la partie. A ne prendre sa leçon que dans le communiqué, le Parisien devait être réconforté. Certes les Allemands voulaient briser la barrière. Mais leur entreprise défaillait et défaillait encore, chaque fois qu'ils la mettaient en œuvre. Dans les combats, nous tenions et faisions parfois mieux que de tenir. Les déchiffreurs d'avenir nous faisaient un fantôme de la fermeture rigoureuse de la frontière belgehollandaise. Ils juraient que cette précaution allemande cachait une organisation d'attaque brusque vers Calais. Ce n'était qu'une opinion gratuite. Nul, et moins que jamais, n'était autorisé par les faits à préjuger des événements. Nos forces se multipliaient. Le Gouvernement, maintenant, nous de-
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mandait notre or : nous allions le donner, ne disposât-on que d'un modeste louis. La mobilisation du noble métal serait un grand succès de l'arrière. Cette évidence, personne ne la contestait et, tout en contribuant à enrichir le trésor, l'expression « Débusquons l'or », fit fortune.
La guerre d'hiver, le 6 juillet, était positivement annoncée. Soit! on la ferait. Le front avait grommelé cinq minutes et allègrement rechargé ses fusils.
Donc le moral ne nous trahissait pas . Une moindre dépression achevait de se corriger, aux abords du 14 juillet, en un redressement des volontés un instant perplexes. Depuis une semaine, on parlait d'exhumer, à Choisy-le-Roi, les cendres de Rouget del'Isle. Excellente occasion pour un Sur suni corda. En attendant le funèbre et évocateur cortège, les camelots du potin frais ouvrent leurs paniers. Qu'offrent-ils de nouveau? Vont-ils essayer encore de démoraliser Paris?, Ils sont plus sages et ne lui donnent que des broutilles, des histoires d'Etatmajors : le général d'Urbal, très semonce, renvoyé du front, rejeté à l'arrière, Joffre prêt à signer sa démission et Millerand tenant la sienne en poche : Sarrail généralissime dans trois jours.
Quant au Kaiser, il y avait assez longtemps qu'il ne parlait plus : il faisait dire enfin, le g juillet, pour que le monde n'en ignorât point, qu'il réservait aux Alliés, et d'ici peu, une « grosse surprise ».
« Nous autres , nous ferons mieux et plus vite encore , opposent les nouvellistes. Mais on ne le révélera aux Parisiens qu'à la dernière minute. Lors de la cérémonie Rouget de l'Isle, cent vingt aéroplanes survoleront Paris ». Ce bel espoir ne se réalisa pas.
Or, c'était le temps où, par un roulement enfin à peu près régulier, les permissionnaires étaient renvoyés pour quatre jours dans leur famille. Cette
mesure devait inspirer les imaginatifs. Ils lui trouvèrent une vilaine explication. Laissons-leur la parole : « La pensée secrète du généralissime est quelque peu machiavélique, dirent-ils. Il y aurait, dans les rangs de notre armée, comme dans la masse des civils, des Français qui souhaitent la fin de la guerre à tout prix. Ceux-là, dans la tranchée, proclament à haute voix leur pensée ; leurs propos font tache d'huile, rongent l'esprit de discipline, et carient les régiments Ce sont ces têtes brûlées qui partiront les premières en permission. On présume qu'il en sera, dans le nombre, à qui l'obligation de retourner au feu paraîtra si dure qu'ils prendront le parti de déserter. On en arrêtera go sur loo, et on les fusillera, après un procès dont acte sera mentionné au rapport de chaque unité. La leçon portera de terribles effets dans les cœurs hésitants. L'ordre sera rétabli pour le peu qu'il fut troublé. Et la guerre continuera sans que Ton ait plus jamais à redouter des malheurs aussi désolants que celui dont je vais maintenant vous faire, très près de l'oreille, confidence : sous Arras, entendez-moi bien, hier, tout un bataillon français s'est rendu sans combattre ».
Ayant ainsi parlé, le nouvelliste s'en allait, tout navré d'avoir dû dire la vérité, toute la vérité... Parfois, cependant, il avait la bonté d'effacer en son auditeur la fâcheuse impression de ces « pelotons d'exécution pour permissionnaires » en lui contant la mirifique et dernière aventure du grand-duc Nicolas. De fait, elle a bien son prix et sa couleur. La voilà, sténographiée : « C'est ainsi, et je le sais de la meilleure source. Il y a environ quinze jours, le grandduc de Hesse s'est rendu à la cour impériale russe. Il venait, au nom de Guillaume II, négocier une paix séparée. Le tsar consentait. Ce qu'en effet on ne sait pas, en France, c'est qu'il y a chaque jour, en quelque ville du grand empire moscovite, une manifestation pour réclamer la fin de la guerre. J'en ai la
preuve incontestable, dans le journal La Diplomatie de Bucarest. Les choses donc allaient s'arranger entre le Hessois délégué et Nicolas II, lorsque le grand-duc Nicolas entra dans le salon sans se faire annoncer. Apprenant ce dont il s'agissait, il tira son sabre, le mit, plutôt le jeta violemment sur la table, et s'écria : « Ah ! c'est ainsi ? Eh bien, je « sors du palais dans un instant et je vais commencer « aussitôt à faire cela... cela... cela ! » Trois fois, il fendit l'air avec sa main. Il laissait entendre qu'il allait couper des têtes, abattre celle du tsar s'il le fallait, pour pouvoir continuer la guerre à son compte. Vous comprenez bien qu'à la suite d'une telle algarade, l'empereur de Russie fit savoir au grand-duc de Hesse que toute paix était impossible. Les pourparlers furent interrompus et le souverain n'a pas insisté ».
Ce bon nouvelliste débitait son tragique récit avec un flegme imperturbable. Si, alors on lui disait qu'il s'était trompé naguère en reléguant à Limoges un général d'Urbal qui était toujours au front, il déclarait n'avoir plus souvenir de s'être jamais occupé de cette affaire. Mais ce qu'il savait bien, c'est que les Japonais avaient vraiment — cette fois on ne le démentirait pas — l'intention de nous envoyer des armées de renfort. Peut-être voulait-il dire : les Australiens. Et comme il était, le 16 juillet, en pleine moisson d'indiscrétions, il ne vous quittait pas sans faire serment que la Roumanie était prête à partir.
« Tout a été signé avant-hier soir », précisait-il.
Était-ce bien l'heure ? Les Russes reculaient, Varsovie était menacée. Les Italiens n'avançaient pas. On employait, chez nous, depuis quelque temps, un terme nouveau : la guerre d'usure. Le nouveau « fait roumain » eut cependant une assez belle carrière pour être commenté dans la presse du 19 juillet, où l'on imprima que l'Allemagne
allait envoyer un ultimatum au petit royaume, sous le prétexte qu' « il se refusait à laisser passer des munitions destinées à Constantinople ».
La loi, entre temps, sévit contre les alarmistes. Le 22 juillet, devant le III'' conseil de guerre, on poursuit le procès de quelques individus qui ont mis en circulation des « papiers » criminels bien faits pour semer le découragement. Nous avons, à son origine, signalé cette diffusion de factums. Elle se prolongeait, par intermittences, et sans aucun succès. Un sévère verdict ne retint pas les imitateurs. Plusieurs fois, jusqu'à la fin de la guerre, la presse signala la manœuvre et la justice eut, hélas, à s'en occuper avec un assez retentissant éclat. Nous la mentionnons ici pour mémoire. Elle n'a, alors, que l'importance d'un mesquin fait divers. Mieux vaut certes écouter les poilus de passage. Quand l'on pense que ce sont ces braves gens que l'informateur pessimiste voulait faire fusiller pour désertion!... Que nous dit, au contraire, le Temps à\i 23 juillet : « Ils nous communiquent leur vaillante confiance et leur intelligent optimisme en nous disant, tout bonnement, la vérité. Si l'on était tenté parfois de céder à l'influence malsaine de certaines rumeurs que les agences de fausses nouvelles dirigent sur nous comme des gaz asphyxiants, un mot tombé des lèvres véridiques de nos soldats, un rayon de leurs yeux, un éclat de leur bon rire, suffiraient à dissiper ces effluves délétères. Tous disent la même chose : « On les aura ». Cette certitude, affirmée par des témoins dignes de foi, et qui connaissent bien ce dont ils parlent, a mis de la gaîté, cette semaine, dans les tableaux de Paris ».
C'est peut-être parce que la pleine quiétude de nos poilus l'avait gagné, lui aussi, que répondant à une enquête faite près des directeurs de théâtres concernant les reprises de la saison prochaine. M. Albert Carré, administrateur de la Comédie
Française, se laissa entraîner à répondre par une fausse nouvelle, au moins par une nouvelle anticipée : « Cette année?... on reprendra Metz et Strasbourg ! »
L'anniversaire approchait. Un an plus tôt, l'Heure était déjà proche. En ce 24Juillet qui voyait la malheureuse Varsovie serrée de si près par l'ennemi, nos journaux parisiens ouvrirent la série des éphémérides de la guerre. Nous vivons une période solennelle. La plus grande bataille de tous les temps, de toutes les histoires, se livre en Russie, sur un front de cent vingt lieues. Si nos Alliés sont coupés, s'ils sont écrasés, quel choc en retour nous atteindra ? Le problème est de nature à émouvoir la France. Cependant, l'âme populaire est à ce point variable qu'elle prend le deuil quand elle le veut. Malgré la gravité des faits en cette circonstance, Paris parut bien moins affecté qu'il avait pu l'être en présence d'événements plus secondaires. Les Italiens allaient prendre Goritzia. Et puis, notre front était si calme ! On ne savait pas, dans la foule, ce que l'on se reprenait à chuchoter dans les bureaux ministériels, savoir qu'une forte cabale, à la cour de Russie, militait pour la paix immédiate, et que son action trouvait des appuis de plus en plus fermes dans tout l'empire. Propos d'échotiers qui cherchaient à l'expliquer en faisant constater que tandis que les Slaves se laissaient décimer, nous n'agissions pas sur notre front, pour tenter de les dégager. Une déplorable mauvaise humeur était, en Russie, la conséquence de notre immobilité.
Savait-on davantage que Turcs et Bulgares — au dire des mieux documentés, — avaient conclu un arrangement de frontière qui rendait certaine, sous peu de jours, l'intervention de Ferdinand de Cobourg aux côtés des deux empereurs germaniques ?
Et de même savait-on, dans la grande masse, que le général Sarrail — mensonge d'écouteur aux
portes — venait d'être « privé de tout commandement parce que trop républicain » (!), que « Millerand était l'esclave de la réaction », que « les chefs militaires terrorisaient le pouvoir civil » ?
Tout cela était de l'information infiniment trop subtile pour corroder l'opinion des « braves gens ». Ils retenaient seulement que les Anglais envoyaient en France un grand nombre de soldats et allaient occuper le front jusqu'au-dessous d'Amiens, que la « frigorifiée » était arrivée, que les Japonais envoyaient des canons aux Russes, qu'on avait distribué aux députés, pour avoir leur opinion, des petits pains composés pour partie de blé, et pour partie de riz indo-chinois...
Il fallait compter parmi les initiés pour être au fait que «^ dans le gouvernement français, il y avait un parti de la paix », que la tranchée elle-même était « travaillée par le désir &' arranger cela à tout prix, pour en finir », qu'il y avait quelque part aux armées « un grand chef qui serait un jour \e général heureux^ le beau sabre rêvé par les gens de l'ordre ». C'étaient là des divagations de choix et qui ne s'égaraient pas dans le populaire. Pour lui, on évoquait, le i" août, des réalités moins contestables, l'anniversaire du jour où, en 1914, avait été apposée sur les murs l'affiche de mobilisation. Voilà le 366* jour, un dimanche. La commémoration ne suscite à Paris aucune cérémonie. On est si acclimaté dans la guerre que l'on n'éprouve pas le besoin de sortir des drapeaux neufs, de marquer d'un discours, d'un cortège, ce jour évocateur. On ne se décide pas même à imaginer ce que pourrait être le i®"" août 1916. On croit, en bloc, à la victoire, longue à venir, dure à acheter, mais certaine. C'est un grand bonheur que l'esprit public soit ainsi fixé sur une certitude qui se suffit à elle-même et ne réclame, pour prospérer, qu'un minimum de raisonnements.
Ainsi, prélude la seconde année de guerre, alors que des artistes, près du front, peignent avec habileté des fausses nouvelles pour les Allemands, sous les apparences de tranchées de carton, de canons de bois, de silhouettes humaines découpées. C'est l'équipe des maquilleurs en trompe-l'œil, lescamoufleurs ingénieux en l'art d'illusionner les Tauben'. Guillaume termine ce premier cycle par un mensonge : il n'a jamais voulu la guerre! La presse française, bien imprudente, lui répond que, dans un mois, la Bulgarie et la Roumanie marcheront avec les Alliés, la main dans la main.
I. Parmi les nouveautés qu'a fait surgir la campagne actuelle, il en est une qui a pris un développement considérable et auquel personne ne songeait avant 1914.
Quelques initiés, et en particulier les officiers du génie, qui avaient construit les énormes blocs de béton des tourelles ou de certaines casemates de nos fortifications, avaient bien senti la nécessité de dissimuler ces grosses masses pour les soustraire aux vues de l'ennemi, mais ils étaient bien loin de penser cependant que cette nécessité s'étendrait aux choses les plus hétéroclites. Et, néanmoins, le camouflage, puisqu'il faut bien l'appeler par le nom que tout le monde connaît actuellement, a pris une importance sans doute encore insoupçonnée de ceux qui ne circulent pas souvent dans la zone des armées.
Déjà, on avait recouvert de peintures plus ou moins appropriées : le béton des avant-cuirasses des tourelles et la calotte de celles-ci, de manière à ce qu'elles se confondent avec le terrain environnant, vert en été, de teinte neutre pendant la mauvaise saison. Et encore, on ne s'était préoccupé que de les soustraire ainsi aux vues des observatoires plus ou moins élevés où pouvait s'installer l'adversaire.
Depuis, un autre élément est intervenu : c'est l'avion qui, avec ses appareils photographiques, découvre et enregistre pour ainsi dire automatiquement, tout ce qui se trouve dans le champ de ses objectifs. Il est donc absolument nécessaire de recouvrir d'un voile, et encore fautil qu'il soit de couleurs variées, analogues à celles du sol environnant, tout ce qui a des formes plus ou moins géométriqi^es : tranchées, abris, boyaux de communication, voitures, canons, locomotives, wagons, engins de toute nature...
Une nouvelle industrie était née, et, pour la diriger, il a fallu faire appel, d'un côté, à une catégorie de travailleurs qui pensaient bien n avoir jamais aucun rapport avec la guerre, c'est-à-dire les peintres, et ensuite aux fabricants de textiles de toutes sortes, depuis le chanvre jusqu'au rafia.
(La France Militaire. Le Camouflage, 7 octobre 191 7).
Dans une brochure de propagande, destinée à dénoncer aux neutres les « dessins tendancieux »
publiés par l'Entente, un érudit d'outre-Rhin , le D' Avenarius, s'écrie vertueusement : « Si quelqu'un, ami ou ennemi, a connaissance de bassesses de ce genre commises par une feuille allemande, je le prie de me mettre en état, en m'envoyant les pièces, de livrer moi-même cette feuille au mépris public ».
Nous l'avons constaté, nous le constaterons sans doute maintes fois encore, les Allemands, au cours de cette guerre mentirent effrontément, cyniquement par le moyen de Taffiche, qu'elle fut placardée chez eux-mêmes ou dans les pays envahis.
L'affiche est la sœur de l'image et tant par l'affiche illustrée, par l'image accompagnant le texte d'un livre ou décorant la carte postale, que de toute autre manière, nos ennemis eurent toujours grand soin d'utiliser à bon escient ce moyen parlant aux yeux, pour endormir la crédulité de leurs peuples et de leurs Alliés, pour illusionner et aggraver les angoisses de leurs victimes, voire même pour proposer au monde entier — tribunal de juges au nombre toujours grandissant — des apparences de justifications truquées, pour leurs exactions, leurs infamies et leurs crimes.
En Allemagne, fort vite, il fallut prendre, avec la vérité, des licences que la morale réprouve. Mais un pays qui a voulu la guerre en appuyant cette ambition sur un principe mensonger — celui de l'Allemand supérieur à tous les hommes — s'embarrasse peu de morale lorsqu'il s'agit de réaliser son rêve, et moins encore lorsque le coup de force ayant échoué, il importe de ne pas avouer qu'il y eut maldonne. Après la bataille de la Marne^ le peuple allemand eut pu, mieux éclairé, voir clair dans une situation qui jusqu'alors n'avait été illuminée que des clartés d'une fête sanglante, et qui tout à coup s'assombrissait. On a pu voir, dans le tome I de cet ouvrage, comment les informateurs officiels et officieux, d'outre-Rhin et à ce moment même, s'ingénièrent à cacher l'évidence à la nation et réussirent à lui faire une mentalité de confiance arrogante, ou pour mieux dire, à renforcer en elle, malgré l'adversité manifeste, cette psychologie si méthodiquement cultivée chez le Germain, depuis •près d'un demi-siècle*.
L'affiche et l'image, à cette période de la guerre
-I. Ace propos, qui fera d'ailleurs l'objet de mémoires infinis, nous croyons utile de citer un extrait de l'article publié le 9 septembre 191 7 par M. Victor Giraud, dans l'Ecko de Paris :
« En Allemagne, pendant très longtemps, — voyez là-dessus les très curieux Avant-propos stratégiques du colonel Feyler, — on a tout simplement escamoté la bataille de la Marne. Le plus amusant est que cette « manœuvre morale » semble avoir parfaitement réussi. Peu à peu, cependant, la vérité a filtré, même en Allemagne, même dans les classes populaires. Et il a bien fallu expliquer, tant bien que mal, ce que furent ces « simples combats d'avant-garde » « devant Paris ». J'ai là sous les yeux l'une de ces explications tardives, la plus curieuse peut-être de toutes celles qui ont été proposées à la naïveté tudesque. Elle est extraite d'une brochure intitulée : De la bataille de la Marne a la chute d'Anvers (Stuttgart, Librairie franconienne). L'auteur, Anton Fendrich, est très goûté, paraît-il, du public allemand...
« La thèse développée est la suivante. Après Charleroi, von Kliick conçut un plan « étrange et génial » qui devait s'adapter, « comme un même écrou à deux vis », à deux éventualités différentes : « encercler et écraser l'armée française dans une immense et unique bataille », et, cela fait, s'emparer de Paris ; ou bien, si la résistance française était trop forte, refouler le plus loin possible l'armée de Joffre et se replier.
et lors de la première épreuve cruellement subie par l'orgueil teuton, furent de précieux auxiliaires pour l'armée des menteurs qui s'était donné la mission de nier les faits, et de les si bien maquiller que la défaite en prit la figure du triomphe.
Bien plus tard, lorsque sous la répétition des mauvais coups du sort, la confiance germanique, sans se glacer encore, descendit des hautes températures où elle avait été maintenue par un surchauffage intensif, le London Opinion (19 août 1916) donna, de ce commencement de défaillance de l'enthousiasme chez « les Huns », une représentation saisissante en montrant un Bethmann-HoUweg disposant la lampe du Mensonge sous le baromètre de l'Optimisme allemand et s'essayant à faire remonter, dans la colonne, le mercure défaillant. Près de son chancelier, Guillaume II, non moins alarmé, surveillait l'opération. Et l'aigle de son casque déjà semblait quelque peu défrisée.
C'était là peut-être anticiper à Londres, et quelque peu, sur les véritables événements de Berlin, mais ce dessin correspondait pourtant, dès cette époque, à un état d'âme désormais indiscutable en Ger-
en territoire français, sur une série de positions inexpugnables et préparées à l'avance.
« Ces positions, c'était une ceinture de solides fortilications de campagne, que des milliers de sapeurs aux mains calleuses avaient construites durant les dix journées de l'avance et de la retVaite. Partant des cavernes et des carrières de l'Aisne, franchissant les collines de Craonne et de Reims, elles s'étendaient jusqu'à l'Argonne. L'armée française, refoulée jusqu'au delà de la Marne, n'avait pu gêner la construction de ce rempart, derrière lequel s'étendait la région des étapes allemandes, ce Nord de la France si riche en ressources agricoles et industrielles. C'avait été une tentative surhumaine que de tenter l'écrasement des Français, des Anglais et de leurs esclaves de toutes les couleurs, en n'employant contre eux qu'une fraction des forces allemandes, engagées déjà sur trois fronts. Lorsqu'on en reconnut l'impossibilité, la fiévreuse mise en œuvre du second plan allemand fut une victoire que la victoire française ne surpasse pas. Pour les Allemands, la Marne estime bataille non perdue, mais interrompue ».
« Une victoire » : vous l'entendez bien I Et pourquoi n'en dirionsnous pas autant de la bataille de Charleroi ? »
manie, à une dépression qui dans la suite s'accentua, en une baisse de plus en plus impossible à corriger par le secours de la lampe mensongère, et malgré des hausses justifiées par divers retours de fortune.
Suivre jour sur jour les variations de l'opinion outre-Rhin et en faire le contrôle par les images et affiches qui furent accumulées pour colorer et maquiller les faits, est une tâche qui ne pourrait être entreprise ici. Ainsi que d'autres chapitres de cet ouvrage, celui-ci ne peut être qu'un rappel d'un de ces sujets de large envergure qui seront proposés aux historiens des temps à venir ^
Nous ne nous proposons que de lui donner le caractère d'une sorte de fiche, destinée à faire état, en bref, de ce genre de fausses nouvelles que cultivèrent nos ennemis avec une rare maestria. Ce n'est donc que par quelques exemples choisis entre une multitude qu'on pourra se donner ici une impression sommaire du formidable truquage du
I. On consultera avec un vif intérêt le recueil de gravures falsifiées par la presse germanique publié sous le titre : \ Imposture par t image (Payot, éditeur), en septembre 1917 : on trouve dans cette anthologie toutes les variétés du faux depuis le simple plagiat où l'œuvre d'un artiste français ou britannique n'a fait que changer de signature en paraissant reproduire dans un journal allemand, jusqu'à l'imposture laborieuse, savante, méthodique qui dénature l'image et lui fait dire exactement le contraire de ce qu'elle signifie. Nous signalons, au cours de ce chapitre, un certain nombre de ces « faux » germaniques. Ajoutons ici deux spécimens encore qui figurent dans Y Imposture par rima§e :
Un dessin du Graphie, intitulé Anges secourailes, montrant des femmes belges donnant leurs soins à un blessé allemand. L'illustrierte Kriegs-Kurier n'a eu qu'à changer la légende : « Des citoyens et des citoyennes belges, écrit-il commettent des crimes malins contre les combattants et les blessés allemands ». Ces femmes qui s'empressent autour de la civière ne sont plus que des harpies ; les anges secourables se transforment en démons.
Quatre paysans belges en bras de chemise, dans la cour d'une ferme, tiennent à la main des pioches et des faux. A leur physionomie paisible et souriante, il est visible qu'ils posent tranquillement devant un amateur avant de partir pour les travaux des champs ; au bas de ce vieux cliché pacifique, il a suffi d'écrire : « Ouvriers armés de faux et de pioches pour défendre leurs maisons ».
dessin qui en Allemagne fut le complément direct du truquage des textes.
Nous joindrons à ces témoignages, dont un petit nombre suffira à prouver une fois de plus la déloyauté de l'adversaire, une certaine quantité de « répliques », lancées par-dessus le front par les dessinateurs et caricaturistes des pays de 1 Entente.
Enfin nous dirons quelle source infiniment précieuse peut être consultée par ceux qu'intéresserait spécialement le détail de cette question. Nous pénétrerons un instant dans le Musée de la Grande Guerre et y recueillerons au milieu d'une moisson chaque jour plus abondante, des éléments propres à enrichir ce chapitre de précisions utiles.
Dès les premiers jours de la guerre, alors que l'Allemagne savait que ses armées entreraient à Paris après une« promenade militaire », les médaillistes exercèrent leur verve « fraîche et joyeuse » et mainte plaquette célébra par anticipation les victoires du Kaiser irrésistible. Une médaille eut chez nos ennemis un succès immense. Elle portait sur sa face, et en relief accusé, un cavalier nu sur un robuste cheval, s'avançant « Nach Paris » d'un pas que rien, semblait-il, ne pouvait entraver. Le bronze était frappé de la date 1914. Le génie teuton, pressant de ses jambes nerveuses, le flanc de la bête, désignait d'une main le but convoité, et de l'autre agitait la torche des incendies dévastateurs. Le coursier fringant trébucha dans les marais de Saint-Gond et l'artiste en fut pour ses frais d'imagination et de fonte.
En 191 7, un médailliste français fit de cette œuvre une réplique fort à propos. M. Edmond Dulac, faisant tourner bride au cheval allemand, le représenta décharné, squelettique, régressant, d'un
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trot OÙ cliquetaient tous les os, « Nach hause », vers la maison. Le fier cavalier avait ici perdu toute arrogance. Il était lui-même réduit à la plus extrême maigreur. Il dressait vers le ciel un visage désespéré. Et la torche à son poing jetait ses dernières étincelles.
M Dalac n'avait pu attendre que notre victoire fut complète pour réaliser son idée. Défait, le centaure germain devait encore, en son retour au foyer, semer bien des ruines sur ses pas. Mais c'était faire œuvre de bon prophète que de montrer le cheval et l'homme épuisés tels qu'ils le devraient être un jour, et personne chez nous, ne vit, en cette médaille vengeresse, une fausse nouvelle.
L'inspiration du mensonge, en Allemagne, venait de haut. L'Empereur' était fort expert en cet art de tromper et ses lieutenants tenaientàhonneurd'égaler le chef des menteurs. Parmi ceux-ci se distingua notamment ce général von Stein, ministre de la Guerre prussien, dont le maître caricaturiste argentin Faber traça un si exact portrait-charge -. Génér aiquartier -Meister dans la première partie de la guerre, c'est lui qui signa tous les communiqués officiels allemands de cette époque et suréleva, avec un raffinement qu'il faut reconnaître, le mensonge à la hauteur d'une institution. Convenons, du reste, que son successeur, Ludendorf, le collaborateur zélé de Hindenburg, ne lui est pas resté inférieur. Apprécié pour ses qualités de metteur en scène et d'escamoteur, von Stein remplaça legénéral Wild von Hohenborn, dans le poste d'organisateur du développement des munitions.
A l'école et à l'imitation d'un tel maître, les
1. Nous verrons, dans quelques instnnts, Guillaume II mobiliser les humoristes allemands, pour stimuler le rire défaillant des pays d'Empire.