Le Matin, 27 novembre
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« illustrateurs » des pays d'Empire prirent de fécondes leçons. Qu'on en juge. Une maison d'automobiles voulait-elle affirmer aux yeux du public la qualité supérieure de ses voitures, elle demandait un dessin à quelque spécialiste et se trouvait fort satisfaite de cette burlesque invention : sous le titre : Gerniania motorwagen et avec, pour soustitre cette indication prometteuse : Stets die ersten ani Ziell (elle arrive la première au but), on pouvait voir une auto trépidante passant sous un portique enguirlandé au sommet duquel se balançait l'écriteau : Paris !
Une fabrique de cigares, les cigares Zeppelin, choisissait sans hésiter comme marque parlante un dessin blanc sur noir, où un imposant ballon dirigeable survolait la tour Eiffel et la capitale en flammes. Thème d'invention inépuisable! C'est par centaines de millions que furent vendues en Allemagne ces cartes postales, genre peau de l'ours^ où un Fritz casqué, brandissait son fusil désormais inutile, tandis qu'il emportait, comme un jouet, sous son autre bras, une Tour de trois cents mètres, arrachée sans peine de son quadruple socle de granit. L'annonce des automobiles inspirait une naturelle jalousie à une fabrique d'aéroplanes, qui lançait aussitôt une réclame de même esprit : Paris vu à vol d'oiseau et dans son ciel, des albatros à la croix de fer, aussi nombreux que les hirondelles aux beaux jours de printemps.
Mais ce n'était là qu'un aspect de la manœuvre dont le but tendait à maintenir à haute température l'optimisme du peuple. Il y avait mieux et plus subtil. Le 12 septembre 19 14, le journal anglais The Illustrated London Isiews publiait un dessin signé S. Begg, avec ce titre : « Louvain. L'hôtel de ville entouré de camions allemands. Officiers allemands en automobile se partageant du vin et des cigares pendant l'incendie de la ville ». Sur la
place de l'Hôtel-de- Ville, les camions entouraient en effet la maison municipale et c'étaient, au premier plan, les officiers et les soldats, chargés de bouteilles de vin et de boîtes de cigares.
Cinq jours après — nos ennemis avaient été extrêmement diligents — l'illustré allemand Illustrierte Zez/^wn^ reproduisait le même dessin, avec sa signature G. Begg et y joignait cette légende suggestive : « Vérité et mensonge : Intact, l'hôtel de ville de Louvain qui d'après les informations de la presse française et anglaise aurait été détruit par les « vandales » alors qu'en réalité nos troupes l'ont protégé des flammes avec le plus grand soin ^ » . Cette légende n'eut été qu'une rectification sans malice si le dessin n'avait été astucieusement gouache et arrangé. Dans le ciel, on avait ajouté d'abondantes fumées et de hautes flammes pour mieux faire valoir quel avait dû être le zèle des Germains, amis des chefs-d'œuvre de l'architecture et protecteurs du fameux hôtel de ville.
Le 26 novembre 1915, la revue française Y Illustration mettait sous les yeux de ses lecteurs un dessin signé Simont, représentant le fléchissement des masses allemandes à la bataille des Flandres, et souligné de ce commentaire : « Comment s'arrêtent et échoueht, sous le feu des 75 français, ces attaques par formations massives et compactes que renouvelle sans se lasser l'Etat-major allemand, malgré les effroyables pertes d'hommes qu'elles entraînent ».
Quelques semaines plus tard, ce dessin reparaissait complètement transformé dans son détail, mais
I. Le texte remarque en outre, assez maladroitement, qu'on aurait
Su voler -des liqueurs fines, mais que pas une gorgée n'a été bue. La evue Zur giiten Stunde s'est aperçue de la bévue et, pour la réparer, quand à son tour elle reproduit la gravure, elle met dans las mains vides des hommes à la place des bouteilles, des livres, des papiers arrachés par leur sollicitude aux ravages de l'incendie.
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tout pareil à lui-même dans son ordonnance générale. La revue viennoise Wiener illustrierte était cette fois responsable de ce misérable plagiat. Il était dit dans la légende : « masses compactes de l'infanterie russe décimée par notre artillerie dans les récents combats de Galicie ». Les uniformes allemands étaient métamorphosés et ces infortunés russes faisaient la plus triste figure. Plus un casque à pointe, rien que des casquettes plates et les ex-Poméraniens reparaissaient, en cette planche, barbus comme des moujicks !
Verdun fournit aux artistes plus d'une occasion de briller par de glorieuses anticipations auxquelles l'avenir ne souscrivit point. C'est ainsi qu'un décorateur trop pressé composa le ruban des vainqueurs de Verdun : Die « Helden von Verdurl » : ce ruban devait être fixé à la poitrine de ceux qui feraient les premiers pas dans la ville conquise. Il était beau, d'une beauté bien germanique. 11 avait été fabriqué à Vienne, maison Albert Berger, sur les indications du dessinateur Franz Wacik. On y reconnaissait dans une auréole un chevalier Saint- Georges faisant tournoyer son épée au-dessus d'un affreux dragon tout bardé de fer et hérissé de piquants. Dans un médaillon, on pouvait lire : « En l'année de guerre 191 6 >). Et pour complète!" l'œuvre, un cartouche octogonal encadrait une grosse Bertha, canon géant stylisé au milieu des fumées. Le ruban resta sans emploi. Verdun ne consentit pas à se rendre, au jour prévu.
Fâcheuse circonstance, mais qui ne découragea pas les Imaginatifs en Allemagne. L'ennemi déjà reculait sous les efforts sublimes de nos armées, que les truqueurs de photographies faisaient infatigablement leur métier, à Berlin, à Vienne, et en tout lieu. C'est alors que furent répandues à profusion des brochures de propagande, dans les pays neutres, où les documents graphiques les plus faux accom-
pagnaient les textes les plus trompeurs ^ Entre autres supercheries, on espéra beaucoup de cellelà. Sur deux rangs, était disposée une compagnie de fantassins allemands, au pied de quelques maisons. Légende : « Zum Sturm angesetzte deutsche
I. « Les hôtels suisses reçoivent quotidiennement des brochures, journaux et illustrations de propagande. Qu'on ne crie pas que la grossièreté du procédé suffise à le rendre inefficace. J'ai sur ma table un illustré de grand format, en trois langues, Welt im Bild. qui s'annonce au public par un innocent « effet du soir à Zurich ». On tourne la page : les portraits de M. Malvy et Soukhomlinof, l'expédition du blé roumain en Allemagne. De nouveau, un hommage à la Suisse sous forme de reproductions des toiles de Hodler. Puis, les batailles autour de Riga et une carte du front russe. Cela se parcourt sans irritation, avec intérêt même. Les brochures sont moins hypocrites : c'est la vérité allemande exposée en articles, en statistiques, renforcée d'excellentes photographies et offertes sous les auspices du pape. Le Continental Tintes, feuille allemande demeurée anglaise d'aspect, est joint gracieusement à ces envois. La Paix, rédigée à Berlin et à Zurich, se vend 10 centimes, mais un grand nombre d'hôtels reçoivent gratuitement la Frankfurter Zeitung. On sait maintenant, du moins partiellement, à quoi s'occupent les 525 « diplomates » attachés à la légation d'Allemagne : ils collent des timbres et écrivent des adresses.
(La Revue Franco-étrangère , M. H.-R. Lenormand ; 20 décembre 191'/).
« Vlllustrierter Kriegs-Kurier dit par ailleurs, un français d'outrefrontières, a une édition spéciale pour la Suisse, publiée à Zurich.
« Des images variées, énormément d'images avec quelques brèves explications répétées en français et en italien. Très habilement, on évite de mettre en garde le lecteur par un texte agressif, trop apparemment tendancieux, et par la reproduction exclusive de scènes ou de portraits de personnalités d'Allemagne. Bien au contraire, vous pouvez y contempler « le général Joffre, commandant en chef de l'armée française, dans son cabinet de travail », ou bien encore « le roi Georges d'Angleterre en tournée d'inspection de ses troupes du camp d'Aldershot », voire même « une séance du Conseil de guerre au grand quartier général en présence du tsar Nicolas ». On y intercale aussi quelques sujets de nature à plaire au peuple helvétique : ainsi un numéro nous montrera « le service de la poste pour les puissances de guerre à Berne », un autre nous permettra de faire connaissance avec un soldat suisse et ses huit fils tous militaires.
« Mais, entre ces dessins destinés à endormir la défiance du lecteur neutre en satisfaisant sa curiosité, on glisse des clichés qui doi\ent, soit amener à cette conclusion que la puissance allemande est énorme, soit combattre indirectement les reproches de cruauté et de barbarie que l'on formule contre les « Boches ».
« Dans la première série, nous rangerons non seulement toutes les scènes de combats où naturellement les Impériaux ont toujours le dessus, non seulement les embarquements et débarquements de prisonniers ennemis, mais encore les photos consacrées à « l'art de l'ingénieur en campagne », « énorme souterrain à l'abri des bombes », « intérieur
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Infanteristen vor dem Ausmarsch in einem Vorort von Verdun ». Ce qui signifie « Revue, avant l'assaut, de fantassins allemands dans un faubourg de Verdun ». Ainsi voulait-on donner à entendre que les troupes du kronprinz avaient pris pied dans les abords immédiats de la ville. Et ces brochures étaient distribuées au moment où nous repoussions les Allemands au delà de Douaumont ! Ce n'était pourtant pas encore assez de bluff. La carte postale de la « prise de Verdun » fut éditée à Munich dès octobre 1914. Dans les rues de la ville, les Allemands s'avançaient à grands pas, piétinant les soldats français, abattant les civils, enfonçant les portes. C'était la victoire complète, l'assaut triomphal et la mention inscrite au milieu de nuages de fumée ne laissait aucun doute sur la réalité du magnifique succès : « Strassenkampf in Verdun ». « Combat de rues à Verdun ». Il se
stylisé d'un blockhaus », « une maison de fées pour officiers en pleine forêt », à la construction de navires de guerre ou d'immenses paquebots comme le Cap Polonia, à la réfection des ponts militaires, que sais-je encore. Dans cette même catégorie, nous comprendrons de très nombreuses illustrations qui ont pour but de montrer en action le génie de l'organisation teutonne ou l'intensité de la vie dans l'Empire. Quelques exemples entre beaucoup d'autres : un instantané de coureurs et de lutteurs, avec ce simple commentaire : « Malgré la grande offensive, les soldats allemands trouvent encore le temps d'organiser des luttes en arrière du front, tout près de la ligne de feu ». J'arrive à la seconde catégorie d'illustrations tendancieuses. Ce sont celles qui ont pour but de répondre indirectement aux accusations de barbarie qui se dressent contre de trop nombreux Allemands. Elles vont nous montrer des soldats des Empires centraux, priant dévotement, jouant avec les bébés, secourant les malheureux, bref faisant régner le bonheur autour d'eux. C'est, par exemple, un uhlan qui, ayant mis pied à terre, s'est agenouillé devant une chapelle. Dans cet ordre d'idées, nous signalerons, à titre de curiosité (numéro du 27 août 1916) : « La chapelle de campagne austro-hongroise qui. nous dit-on formellement, sert pour les différents cultes » ; de fait, au même autel, on célèbre successivement, ainsi que nous pouvons le constater par les trois photographies superposées, la sainte messe, un service Israélite et un office musulman, et, détail savoureux, deux des ecclésiastiques que nous voyons figurer à la cérémonie catholique assistent, revêtus des ornements sacrés, au culte juif et à la prière à Mahomet. C'est bien là, si nous ne nous trompons, la. comtntinio in sacris ». Et l'auteur continue :
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trouva des Munichois pour acheter cette belle image.
Ne pouvait-on se permettre ces fantaisies du crayon et du pinceau, puisque l'on était en bonne route pour conquérir le monde entier?^ Personne ne doutait de cette évidente conclusion de la guerre.
Le 23 juin 191 5 doit être célébrée la huitième fête du Feldberg Ce sera un beau dimanche, et des rives du Rhin, du Mein, les visiteurs afflueront. Il y aura des jeux de toutes sortes et pour tous les âges, et, entre autres, les joueurs de boules pourront rivaliser devant les quilles. Quel symbole mieux désigné pour synthétiser tant de plaisir réunis ? Le dessinateur chargé de composer un fron-
« Il faut aussi gagner le cœur de ceux qui feuillettent le Kriegs- Kurier en les rendant témoins de la charité, de la mansuétude, et même de la bonhomie allemandes. Et, sous ce titre : « Assistance allemande aux Français des pays occupés », on représente une salle d'hôpital où « des enfants français grièvement blessés » sont soignés par un docte médecin d'outre-Rhin ; quinze jours auparavant, ayant photographié une cinquantaine de femmes du peuple qui font la queue devant un grand bâtiment (à Varsovie, paraît-il), on donnait à cette illustration le texte suivant : « Des femmes de réservistes reçoivent des secours des autorités allemandes » ; de même, on a saisi, en un joli instantané, une trentaine de fillettes qui marchent deux à deux, et cela est intitulé : « Assistance aux orphelins polonais et juifs ».
« Mais nous trouvons peut-être le chef-d'œuvre du genre dans le numéro du 16 juillet 1916 ; il peut faire pendant à la célèbre gravure qui représente un soldat d'outre-Rhin tenant sur ses genoux un jeune enfant belge et lui donnant des sucreries. Notre dessin d'aujourd hui a pour titre : « Derrière le front, le petit chef de musique ». Une trentaine de fantassins allemands, souriant d'un gros sourire bonasse, entourent un gamin de trois à quatre ans — un pauvre drôle des régions envahies — auquel l'un d'entre eux a remis, en plaisantant, l'insigne du commandement musical et qui s'en montre quelque peu empêtré... » {Revue Hebdomadaire. Quelques exemples de propagande allemande, par un Français doutre-frontières, 28 octobre 1916).