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CHAPITRE VIII

« Avec mes plus cordiales félicitations, je m' empresse de vous adresser celles de tous les Français du front et de l'arriére pour l'admirable discours dans lequel vous ave;^ si heureusement résumé des vérités de fait, qu'il ne faxit jamais se lasser d'opposer aux mensonges allemands ».

(Message de M. Georges Clemenceau, président du Conseil, ministre de la guerre, envoyé le 6 janvier 1918 à M.. Lloyd George, premier ministre de la Grande-Bretagne, à la suite du discours prononcé par ce dernier sur le thème d'une lutte à outrance, jusqu'à la victoire et à la réalisation intégrale des vœux de l'Entente).

L'Allemagne seconde l'action de nos pacifistes. Elle, dont le gouvernement a si longtemps préparé cette guerre, et l'a déclarée à l'heure qui lui a paru propice ; elle, dont les intellectuels — philosophes, historiens, naturalistes, théologiens — proclament la nécessité de la guerre, et en célèbrent la divine beauté, à présent, elle se dit la plus pacifique nation du monde ; l'agneau calomniébèle innocence. Ilya quelques mois, les délégués allemands à la conférence de la Haye s'opposaient à l'arbitrage obligatoire, qui eût empêché cette guerre; aujourd'hui. l'Allemagne se délecte à l'idée d'une Société des nations, où de justes arbitres jugeraient toutes les querelles ; et c'est un des plus grands mensonges de ce peuple, né pour mentir, comme a dit un historien romain, 7iatum mendacio genus . Aûn d'accTéditer ses menteries, l'Allemagne verse à flots, chez les neutres et chez nous, son or qui trouve d'infâmes mains prenantes. Elle empoisonne l'opinion, comme elle empoisonne l'air, comme elle empoisonne l'eau des puits. Elle est la grande empoisonneuse de la terre.

Défendons-nous ! Défendons-nous !

(Discours de M. Lavisse, à la Sorbonne. — 3 novembre 191 7).

En novembre 191 6, M. L. de Montgolfier, dans

la Nouvelle Revue, consacrait des pages excellemment documentées à la propagande française chez les neutres. Il y rendait hommage aux propagandistes francophiles et constatait que la propagande française devait, somme toute, l'aide la plus efficace aux Allemands, qui se sont signalés, partout, avec un zèle intempestif: « Qui veut trop prouver, disaitil, ne prouve rien, et à force de vouloir prouver des contre-vérités, la propagande allemande s'est discréditée dans bien des pays et a facilité la tâche de la propagande française » .

Il manquerait au présent ouvrage un chapitre essentiel si nous n'y envisagions ce que fut la diffusion des fausses nouvelles germaniques dans le monde entier, tant chez les Alliés des Empires centraux que chez les stricts témoins du vaste drame \

I. La propagande allemande fut de tous les temps, ainsi qu'en témoigne, entre mille documents probants, cette note de M. Louis Forest, publiée dans le Matin le 24 octobre 1917 :

« Soit pour faire insérer dans les journaux du monde entier des articles tendancieux utiles à son crime, soit pour semer partout, à l'aide de publications de dissociation, les discordes intérieures, l'Allemagne dépense les millions à la grosse. Les révélations s'accumulent en tous pays.

« Ces révélations ne révèlent rien à ceux qui sont renseignés. Il y a dix ans qu'un Alsacien, M. Florent-Matter, essayait d'ouvrir, sur ce sujet, les yeux aux Français qui les fermaient. Il démontrait que* la manœuvre par la presse était, en Allemagne, un système étudié, méthodique, organisé. C'est dès 1848 qu'eu Prusse. M. de Manteufel créait le Bureau Littéraire « pour travailler dans l'intérêt de la politique extérieure Je la Prusse ». « En 1864, dit le professeur Wuttke, de Leipzig, le bureau de Berlin réussit à faire insérer dans les journaux français des articles favorables à la Prusse ». En 1870, comme la Prusse préparait la guerre contre nous, elle organise, pour tromper les Anglais, la Nortk Germany Correspondance : pour tromper les Etats- Unis, la Norddeutsche Korrespondens^. Elle arrive à glisser dans le Times de tendancieuses correspondances de Berlin. En 1873, on découvre qu'un journaliste avait été chargé par Bismarck, peu de temps avant la guerre de 1870, « de fournir gratuitement aux journaux anglais des articles habilement rédigés au sujet de la politique allemande » . En 1869, pour peser contre nous sur la Russie, le général Schweinitz, ministre plénipotentiaire de Prusse à Saint-Pétersbourg, essaye d'acheter la Ga:{ette de Moscou... etc..

« On voit donc que le système allemand est vieux. S'il nous parait neuf, c'est que nous sommes des ignorants ».

Il ne saurait d'ailleurs, être question de faire la nomenclature chronologique et complète de toutes ces intrigues parlées, écrites ou télégraphiées. Ce serait là une vaste entreprise qui, à elle seule, justifierait un travail considérable dont nous ne pouvions nous proposer ici la réalisation. Pourtant ne fut-ce que parcellairement, il convient d'établir une étude assez précise sur cette campagne d'opinion souvent très effective, dont l'inspirateur fut Guillaume II et l'outil, le plus généralement, l'agence Wolff.

Dès le 2 août 1914, le Berliner Tageblatt écrit avec la plus calme impudence : « Le roi Albert a ouvert son territoire aux troupes alliées qui veulent envahir la Prusse » ^

Simultanément, d'infâmes communiqués étaient envoyés aux presses neutres, par Berlin. Les Français y étaient accusés d'avoir empoisonné les sources en Allemagne, d'avoir maltraité des sujets austrohongrois ou italiens.

Vers le 13 août 1914, les journaux suisses reproduisent de nombreuses affirmations de même ordre empruntées aux journaux allemands. Silence complet sur la résistance de Liège : on néglige d'avouer que tous les forts sans exception tiennent encore. On dit que le bateau de plaisance poseur de mines Kônigin-Luisa, est allé dans les eaux anglaises remplir sa mission, mais il n'est pas fait mention de la destruction de ce bâtiment par un torpilleur britannique. De même, il est prétendu que des milliers de vétérans d'Alsace accourent volontairement sous les drapeaux prussiens.

Les journaux austro-hongrois, à la même date,

I. Les Allemands, plusieurs fois, et notamment au début de janvier 1916, reprirent cette thèse et la voulurent appuyer sur des témoignages de prisonniers français-

conduisent la même campagne mensongère, pour instruire les neutres Ils tentent ainsi d'impressionner la Roumanie en annonçant que de nombreux sujets roumains ont été maltraités en France. Ils appellent aux armes, contre la Russie, la population de l'Ukraine ^

Le Danemark est affolé par les rumeurs pessimistes. Dans son journal de la guerre ", Léon Bloy, le 16 août mentionne : « Une lettre nous apprend qu'en Danemark l'affolement est extrême. On craint l'annexion à l'Allemagne supposée victorieuse. Effet des fausses nouvelles que celle-ci répand partout, suivant l'inchangeablesystème de sa politique . . . On attend toujours une grande bataille qui déciderait du sort de Metz ou de Strasbourg' ! »

Il se trouve pourtant des pays où le travail occulte des faiseurs d'opinions à la manière allemande ne corrompt pas aussi facilement le bon sens de tout le monde. Si, aux Etats-Unis, de trop nombreux germanophiles mènent avidement campagne et devancent les événements pour garantir à brève échéance la ruine des Alliés ^ des esprits plus posés et moins faciles à influencer réagissent contre

I. Fait curieux à rapprocher du mouvement séparatiste ukrainien, affirmé en 1917 et cette fois inspiré par des sentiments essentiellement nationaux.

a. Au seuil de l'Apocalypse, par Léon Bloy (pour faire suite ^m. Mendiant ingrat, h. Quatre afis de captivité à Coc/ions-siir-Maruc. et an Pèlerin de l'absolu) (1913-1914). Ouvrage déjà cité dans notre tome I".

3. C'est aux Etats-Unis que sévit M. Hearst, dont il sera beaucoup parlé pendant toute la guerre. D'une vanité incommensurable, il disposait de dix-huit journaux, d'une agence qui transmettait les nouvelles à 400 autres journaux, et de 1.300 cinémas. Avant la guerre, Hearst avait reçu à Paris un accueil sympathique. Depuis le début de la campagne, il persévérait astucieusement à montrer pour notre pays une vive affection réservant toute sa haine à l'Angleterre. Mais il avait surtout l'admiration la plus grande pour TAUemagne. A l'ouverture des hostilités, Guillaume II envoya h Hearst une dépèche pour l'inviter à venir au quartier général Le « souverain de l'opinion » ne quitta pas l'Amérique, mais envoya en Allemagne deux de ses rédacteurs qui se trouvaient â Londres, et ils furent reçus comme des généraux.

le terrible enseignement des apparences, et émettent des considérants peu propres à satisfaire les Allemands d'Amérique, trop prompts à la curée. Le New-York World demande à soixante officiers supérieurs de l'armée des Etats-Unis leur sentiment sur la durée et sur l'issue de la guerre européenne. La majorité des officiers consultés estime que les hostilités se prolongeront un an et que l'Allemagne sera battue après avoir été forcée de combattre sur son propre territoire.

Les fables allemandes se répandent en Suède comme partout. Dès le début de la guerre, les agences teutoniques s'y multiplient. Le Svensha Telegram Bureatt qui prend alors ses inspirations près de l'agence WolfF, ne cesse de publier la nouvelle de grandes victoires allemandes. L'épuisement des Français est certifié jour sur jour par maintes preuves et l'agence ne trouve plus d'expressions assez colorées pour décrire le profond désespoir de l'Angleterre tout entière. Le Stockholm Dagblad, le Svensha Dagbladet insistent avec satisfaction sur les malheurs des Russes en Galicie, plus tard. Ce ne sont dans les feuilles vendues à l'Allemagne que documents pipés, pièces truquées, insinuations savantes ou naïves, cynique propagande à coups de fausses nouvelles.

La Hollande ne tarde pas à être envahie, non point par les uhlans du Kaiser, mais par cette autre armée des nouvellistes dont les stratégies sont aussi déloyables que sont cruelles celles des soldats impériaux. Propagandistes d'opinions favorables à la cause tudesque, ces gens s'installent bientôt à Taise. Le De Tœkonist, le Vaterland, le Standaart sont philogermaniques par doctrine avouée. Le Nieuwe Rotterdarnsche Courant ne l'est que par accès. Le Tijt, le Centruin d'Utrecht, le Maashode de Rotterdam sont déconcertants et très divers dans leurs points de vue. Les uns et les

autres, de bonne foi ou sciemment, ont cultivé dans leurs parterres, à côté de la tulipe nationale, et pendant toute la première partie de la guerre, la fleur empoisonnée de la fausse nouvelle*.

La plupart des journaux étrangers, dans la première quinzaine d'octobre 19 14, enregistrent le bruit que la reine des Belges s'est réfugiée en Angleterre. La nouvelle n'est point exacte : la souveraine a envoyé ses enfants outre-Manche, mais elle-même est au grand quartier-général, près de son mari, dont elle partage courageusement les dangers.

C'est le temps où ciiez nous Ton fabrique, nous l'avons vu, des contes avec une virtuosité merveilleuse, la belle période où nos échotiers de ministères déclarent que rien n'est plus mal réglé qu'un convoi d'intendance allemande, et qu'il suffit de proposer un peu de beurre sur du pain à un régiment bavarois pour qu'il se rende avec empressement. C'est l'heure où l'on croit déjà que la disette est dans les rangs de l'armée ennemie et que les Allemands sont déjà contraints à manger toutes crues les betteraves de nos champs du Nord ! Mais ce sont de petites fausses nouvelles, certes, et bien innocentes, au regard de celles que l'on offre à la Suisse en provenance de l'avenue des Tilleuls berlinois. La mesure est à ce point dépassée par les Allemands que les placides helvètes, devant un tel « soufflage », bientôt se prennent à éclater de rire des exagérations de Wolff'. Un temps viendra, dans

1. Le seul organe qui ne se grisa jamais de son parfum funeste fut le viiUaint Te le/rr aaf k qui les Alliés devront une indéfectible gratitude pour le zèle constant qu'il montra à redresser l'erreur et à proclamer la vérité.

2. Le I" septembre 191 7, cependant, la Ga:[ette de Lausanne riait moins qu'elle ne déplorait :

« Il y aurait beaucoup de choses à dire des procédés de la propa-

tande austro-allemande en Suisse, dirigée avec tant d'astuce par M. von imson, des feuilles et brochures de toutes sortes, mais portant toutes la

le Verger de la paix, selon Texpression de Rémy de Gourmont, où l'on ne croira plus rien, autant dire, de tout ce qui passera la frontière des pays du Ya. Dès septembre-octobre, la Ga^^ette de Lausanne, parmi d'autres organes sérieux, enregistre joyeusement — d'une joie qui se moque et qui raille — les affirmations de l'Allemagne puffiste'.

Ces leçons ne découragent pas les fabricants de calomnies. Ils continuent; ils insistent. Mais des clameurs de protestations se sont élevées qui ont fait grande sensation et que l'on ne peut totalement étouffer. Le Koelnische Zeitung, un soir, se permet d'avancer que le vice-recteur de l'Université de Louvain, Mgr Coenraets, vient de faire l'aveu que « les habitants de sa malheureuse ville méritaient les représailles commandées par le major von Manteufel ». Le prélat, avec indignation, oppose un démenti immédiat et réduit à néant cette infamie.

Par ailleurs, un faux scandaleux est osé par le gouverneur provisoire de Liège. Ce lieutenantgénéral, von Kolewe, remet le soin, à une bande de colleurs d'affiches, de placarder sur les murs une apocryphe proclamation du bourgmestre Max, lequel avertit la population belge qu'il n'y a plus à attendre de secours efficace de la France, car cette nation a bien de la peine à se défendre elle-même. Le loyal

même empreinte, dont le public suisse est inondé depuis quelques temps, des dépèches hostiles à TEntente et audacieusement datées de Lyon ou de Genève, sinon de Berne, que le bureau bernois de l'agence Wolff transmet aux journaux suisses-allemands dans le seul but de semer la méfiance entre la Suisse et l'Entente ..

« Il serait intéressant de noter la coïncidence (fortuite ?| entre le retour du prince de Bulow à Lucerne et la recrudescence d'tme intense et sournoise propagande pacifiste pro-allemande, ne reculant devant aucun sacrifice d'argent et revêtant les formes les plus diverses. Et que dire encore de ces feuilles publiées en français, qui. sous couleur de défendre r n indépendance helvétique », se bornent trop souvent à plaider la cause d'une puissance étrangère, toujours la même? Oui, il y aurait vraiment beaucoup à dire sur ce thème ».

I. Voir plus loin une note importante sur la propagande allemande en Suisse.

Max, dans Tinstant avisé, rédige le texte suivant qui, en hâte, est opposé à l'autre sur les murs de la capitale belge :

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