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envoyait l'Allemagne. On avait promptement pris l'habitude, avons-nous dit, de se méfier et même de rire des sottises berlinoises. L'hydromel des brasseries Wolff ne risqua bientôt plus de tourner la tête des Suisses circonspects. Un statisticien impassible, établit avant décembre 1914, et publia incontinent, le total des gains prodigieux que signalaient à leur actif les Allemands enivrés par leurs propres nectars de contrebande. Il y aurait déjà eu, à la date du 7 septembre, 880.000 Alliés prisonniers. Nos ennemis, à ce moment, auraient mis la main sur plus de drapeaux que Français, Anglais, Belges et Russes ne comptaient de régiments. Il y avait belle heure en octobre que le chiffre de ces étendards captifs dépassait 1.213!! Mais cela n'était que petite nouvelle : la grande cause de joie résidait en ce fait, superbe assurément, que dans les casernes et musées d'Allemagne, depuis moins de soixante jours de guerre, on avait déjà traîné 11.982 canons pris à l'ennemi. Souriant d'une telle niaiserie, les Suisses se souvinrent plus que jamais des procédés teutoniques, en 1870, alors que chaque jour la victoire allemande était soufflée sur les Alpes, par les trompettes de la Renommée, en bulletins invraisemblables.
Il ne suffisait pas de verser l'illusion aux neutres. L'œuvre se complétait par l'administration des narcotiques à l'Allemagne même et à l'Autriche.
L'Autriche ? Elle n'avait pas oublié son goût des plaisirs, ses habitudes de flirts, son temps de valses et les délices de ses pâtisseries d'avant-guerre. C'était à qui, dans Vienne comme dans Budapest, fournirait, parmi les salons ou sous les ombrages des promenades, les vues les meilleures sur « la constitution et l'organisation politique qu'il conviendrait d'accorder à la France écrasée ». Bien entendu, plus de République. Les « Napoléon » n'étaient pas très sympathiques. Mais n'y avait-il pas, quelque part
en réserve, un prince rêvé, une providence du ciel qui, déjà, ralliait tous les suffrages des viennoises : Monseigneur le duc d'Orléans? Avec le trône, le prétendant retrouverait l'harmonie de son foyer troublé, et une Autrichienne régnerait au Louvre, à Versailles. Dans le grand parc, il y aurait de beaux jours pour les grandes dames viennoises attirées par leur compatriote. On rêvait du petit Trianon. Ainsi vaticinaient les parlottes et de tels projets éveillaient les échos de Schœnbrunn.
Nous n'aurions pas d'absolues garanties sur ces affirmations que nous n'en aurions point alourdi cet ouvrage : il se trouve pourtant qu'une circonstance nous a livré le secret de ces imaginations austro-hongroises. Quelque invraisemblable que puisse paraître ce qui vient d'être lu, ce fut la vérité de fin 19 14, dans les capitales de François-Joseph.
Au début de décembre 19 14, la Bourse de Paris rouvre ses portes. Il est pénible de dire que cette opération eut pour conséquence d'introduire dans nos murs un certain stock d'idées fausses qui se monnayaient couramment à l'étranger, après avoir été frappées aux coins du mensonge allemand. D'au delà des frontières, en effet, revinrent d'assez nombreux individus de nationalité interlope qu'attirait la reprise des affaires, autour de notre grand marché financier. Mais la tolérance du temps jadis n'avait plus cours. On s'aperçut vite que ces inopportuns se faisaient les courtiers de fausses et de tendancieuses informations, souvent fort abracadabrantes. Aussi la chambre syndicale des agents de change prit-elle des mesures contre l'admission de ces trop grands amis de Paris. Le parvis leur fut fermé. Et s'ils ne disparurent absolument, au moins furent-ils mis dans l'impossibilité de nuire.
Les Allemands n'avaient point besoin de leur auxiliaire, qu'il fut conscient ou non. La presse neutre publia, au lendemain du 15 décembre 1914,
qu'un Zeppelin était venu bombarder Paris ce même iour : Paris n'en a jamais rien su. Le 26 décembre, un radio de Nauen apprenait au monde que les projectiles envoyés par l'artillerie allemande de campagne n'éclataient pas, dans certaines circonstances. La raison était fort simple, mais il était bon qu'on la connut : c'est que ces obus défectueux appartenaient au lot de munitions pris par les vainqueurs, aux Belges et aux Français.
Nous nous amusâmes, delà tour Eiffel, à répondre du tac au tac : « Les Allemands qui ont quotidiennement l'occasion de se rendre compte, mieux que personne, des qualités de l'artillerie française, viennent de lui en découvrir une nouvelle qui serait particulièrement appréciable : c'est que cette artillerie ne serait plus dangereuse lorsqu'elle n'est pas maniée par des Français ! »
Il était indispensable pour les envahisseurs de diriger les esprits en Belgique, ou tout au moins de s'y essayer à formuler, sur les faits, des opinions qui puissent être mises sous les yeux des victimes. Avant que ne fussent fondés divers journaux allemands, dans les premiers jours de l'occupation du malheureux pays, le baron von Bissing invita impérieusement les principaux directeurs des feuilles d'Anvers et de Bruxelles à reparaître sans retard. Déterminés à ne point imprimer sous la pression du conquérant, ceux-ci se refusèrent à reprendre la publication de leurs périodiques. Leur réponse fut belle : « Tant que le roi légitime de la Belgique ne sera pas rentré à Bruxelles et tant que la censure allemande s'exercera, les journaux belges ne paraîtront pas ».
La Belgique ne voulait rien entendre ! Soit, mais il n'était pas interdit aux Allemands de faire savoir urbi et orbi que cette même Belgique était un modèle de soumission. C'est ce qui fut conté aux Turcs, à qui l'on donna à méditer ce fait extraordi-
naire : tous les Belges s'étaient convertis à la foi du Coran. A Constantinople, un bureau de presse bien machiné préparait pour les Ottomans des plats quotidiens. C est ainsi que l'on apprit avec grande allégresse, sur les rives du Bosphore, l'Entrée triomphale, à Paris, de Sa Majesté Islamique Guillaume II, acclamé par les députés qui se prêtèrent au baise-main en montrant un servile empressement. Beaucoup d'églises, dans les pays subjugués, avaient été transformées en mosquées. Si l'on veut des dates, il est aisé d'en fournir. Ces inventions magnifiques furent publiées notamment le 6 décembre par le Tordj iman-1-Apzier et par le Hanumbar Gha^ettasch dIskoudar;à.e\iyi]ovirs,\A\is tard, elles étaient reproduites par le Djeridek-I- Sharkeyeh. Les infortunés Belges eussent-ils appris que les Turcs se félicitaient de les savoir désormais leurs coreligionnaires, qu'il leur eut manqué peutêtre le courage de sourire. Cette énormité déconcertait à la fois la colère et la gaîté. Ils n'en étaient pas encore, aux jours, où toute une presse organisée, leur verserait, sans entamer le granit de leur volonté, un vitriol de démoralisation. Plus tard, ils verraient surgir le Bruxellois, par exemple. Cette feuille reptilienne en vint à tirer qo ooo numéros par jour. Elle était gratuitement distribuée en Belgique et dans le Nord de la France, envoyée par ballots, aux Allemands gardiens des camps de prisonniers français. Ceux-ci s'en amusaient à chaque envoi. Pour éloigner le « cafard » s'il était quelque part alentour, ils prenaient le contre-pied des informations allemandes et réussissaient ainsi à lire un journal dôs plus réconfortants. Avec une inlassable régularité, \e Bruxellois souligna le bonheur grandissant chez les Belges, à la pensée qu'ils allaient bientôt être de vrais Allemands.
A ne considérer que cet organe, parmi beaucoup d'autres, on imagine ce qu'eût été la vie des Belges
et des Français envahis s'ils n'avaient eu, par hasard et bien que trop rarement, des nouvelles d'au delà les lignes ; s'ils n'avaient eu, surtout, la conviction que les temps de l'épreuve ne sont pas éternels et qu'un jour les clairons de France sonneraient aux avant-postes. Pour les distraire et les instruire, il n'était cependant point d'amabilités et de régals littéraires qui ne leur fussent prodigués par les Allemands, Au i"' janvier de l'année 191 5, ceux-ci n'avaient pas eu le temps de prévoir les moyens de servir à chacun la bonne littérature. Mais, dès Noël et l'approche de 191 6, fut publié l'almanach illustré de la Ga::^ette des Ardennes. Nos compatriotes de la région occupée, en 191 7, purent feuilleter une seconde édition ornée d'un casque de tranchée allemand et de feuilles de chêne. Ce recueil est, tout au long, une idylle, une suite de tableaux touchants : les soldats du Kaiser y embrassent les petits enfants, labourent le sol français. Jamais les Allemands n"on\; commis ces meurtres épouvantables, n'ont allumé ces terribles incendies, n'ont ruiné ces merveilles de l'art, n'ont fusillé en tas ces vieillards, ces femmes et ces poupons, tous crimes dont les Français les accusent injustement, Reims? Miss Cavell ? Mensonges ! Jusqu'au dernier feuillet, l'almanach propose la fausse nouvelle au lecteur sous les dehors de la bonhomie et de l'équité.
Si, fermée cette parenthèse relative à la Belgique et aux départements envahis, nous nous reportons aux premiers jours de janvier 1915 où nous étions parvenus en notre récit, nous constatons, en regardant vers l'Acropole, que les journaux grecs subventionnés par l'Allemagne, et parmi eux le Nea Hi- 7\xéra, VEmbros, n'ont pas manqué à leur tâche de faire, autour d'eux, une opinion germanophile'. Les
I. L'œuvre allemande en Grèce survécut à tous les obstacles, après la chute de Constantin et l'avènement du roi Alexandre. Alors même que Venizelos était revenu au pouvoir, l'intrigue germanique conti-
iMENSONGES GERMANIQUES ET LES TEMOINS DE LA GUERRE 21 ^
articles sont prudents et, certes, n'atteignent pas en violence le point où on les verra dans la suite se porter. Et cependant, qui veut, sans se laisser séduire par les apparences de la politique du jour, percer jusqu'au fond des choses, y découvre aisément les prémisses des grandes fureurs futures. Les chroniques grecques du cinquième mois de la guerre portent en elles les âpres apostrophes du dix-septième mois. UEm.br os publiera, un an plus tard, le i8 janvier igiô : « Quant au général Sarrail, qu'on nous donne comme l'incarnation de la politesse proverbiale des Français, il s'est conduit
comme un Aussi rien d'étonnant si, à l'un de
ses récents voyages à Athènes, il n'a été acclamé que par ce que la ville compte de plus abject ».
La Nea Hitnera, le 2 février 19 16, diffamera l'armée française en ces termes : « Que peut-on attendre d'une armée où des officiers dépouillent les églises de leurs objets les plus précieux et ont dérobé en Macédoine toutes les icônes qui leur sont tombées sous la main ? » Le même journal ajoute, huit jours plus tard, que les consulats allemand, autrichien et turc de Salonique ont été saccagés et pillés sous prétexte de réquisition. Les mobiliers, les vaisselles, les vêtements des consuls ont été dispersés aux quatre vents.
Les journaux Astrapï, où dépose sa « copie » un impudent menteur nommé Sakellarion, la Nea
nuait à prospérer. Le Times du i8 janvier 1918, relate, entre autres, ces faits significatifs : « L'efifondrement russe, le désastre italien, la présente accalmie des offensives franco-britanniques ont singulièrement favorisé les apôtres du défaitisme en Grèce. Ce ne sont chaque jour que rumeurs alarmistes. Les communiqués allemands ne sont plus imprimés ; on fait mieux, on les propage de bouche en bouche en les déformant, en les embellissant. Il reste au Palais un certain nombre d'officiers « vieux style » qui continuent leur basse besogne grâce à l'indulgence des Vénizélistes, résolus à les dédaigner et à ne pas admettre que ces individus puissent avoir encore de l'importance. Il y a aussi un bon nombre de femmes admiratrices de la Kultur. Par un sentiment de chevalerie peut-être excessif, M. Venizelos ne veut mettre aucun frein à ces agissements de Salomés rumoristes ».
AlitJiia, le Scrip font, alors, chorus contre les Alliés et contre la presse vénizéliste où l'on rencontre des organes tels que VHestia, la Campana, VEthnos. Toutes ces aménités sont déjà en substance dans les leaders et entrefilets des feuilles de janvier 1915.
Nous étions revenus à parler tantôt des Suédois. Il nous faut faire un nouveau détour du côté de Constantinople avant de nous diriger vers quelque autre région du monde. Les Austro-Allemands ont un souverain intérêt à entretenir autour du front de Péra la fausse nouvelle continue. En février 1915, Wolff déploie un luxe particulier, étale, avec une prodigalité intarissable, les trésors de son imagination. Naguère, nous Tavons dit, les Belges s'étaient ralliés au Croissant. L'Islam a fait en Europe de nouveaux progrès. Lisons le Hanumbar Gka::^ettasch : « Les églises muées en mosquées ? Il ne tardera pas à en être de même pour tous les pays repris aux incroyants. Deux mille ânes chargés d'or ont été offerts à Guillaume II par le Gouvernement britannique, lequel va détruire la ville de Londres et supplier le vainqueur de ne pas envoyer ses terribles navires sur les côtes anglaises et écossaises ».
Les bons Ottomans digèrent ces « fantaisies » avec autant de facilité qu'ils ont assimilé les contes du Tordjiman, lequel, avant même la fin de l'année 1914, a affirmé que Guillaume II — majesté islamique, — a prononcé un discours inoubliable, image de ses triomphes, au sein même du Parlement, dans la tribune d'où était descendu M. Deschanel pour lui faire place. Un vaste auditoire de vaincus buvait les paroles de l'élu d'Allah.
Quant au S abats, il apportait la belle nouvelle d'ordre militaire : « Vingt-cinq ballons allemands, disait-il, ont touché terre à Andrinople. C'est eux qui vont transporter à la bataille le premier corps d'armée ottoman. Le harem de Guillaume et ceux
de son État Major ne tarderont pas à arriver à Constantinople. lisseront là certainement aux premiers jours du printemps. Ces harems seront escortés par dix des plus puissants dreadnoughts britanniques capturés ».
Les Roumains, de qui, également, nous avons déjà parlé, n'acceptaient pas sans rechigner un peu la manne des informations de nos ennemis. Aux premiers temps de 191 5, on leur fit donc plus large mesure encore. L'active des « germaniques » devint sans borne à Bucarest. Propriétaires de plusieurs journaux, ils n'hésitèrent pas à fonder, par surcroît, des revues. Leurs représentants de commerce étaient, en l'espèce, leurs plus hardis et plus laborieux collaborateurs, ainsi, du reste, que leurs danseuses, leurs chanteurs, leurs banquiers. C'est à mains débordantes qu'était répandu l'argent corrupteur. Leurs sensationnels films de guerre — nous reverrons le cinéma bientôt agir en Belgique — affichaient la quotidienne fausse nouvelle truquée. Très souvent, il convient de le dire, et dès cette époque, le film était accueilli par un éclat de rire^
I. A propos de la propagande par le film, en Allemagne et à l'étranger, voyons quel soin y était apporté. Le ao décembre 1917, la Norddeutsche Allgemeine Zeitung soulignait une nouvelle victoire de la pellicule :
Doit et avoir de la guerre mondiale i<)i7 », tel est le titre du film présenté hier pour la première fois par l'administration de la guerre. On peut prédire à ce film une forte et persuasive influence dans le public. Il s'agit en l'espèce de la présentation de notre situation qui fera ainsi certes plus d'effet que des livres.
« Le film part de notre offre de paix il y a un an et montre ce que nous avons gagné depuis. Il montre aussi la situation actuelle de nos adversaires. L'oftre de paix est présentée par les quatre monarques alliés, la réponse pleine de haine de nos ennemis nous montre les visages de Lloyd George, Briand, Boselli et Sasonov On nous montre aussi des vues du pays des dollars Nous voyons également des vues des fronts ennemis La révolution russe (avec Kerensky) est expliquée par des épisodes très bien compris. Les événements de Grèce, eux non plus, ne sont pas oubliés.
« La seconde partie du film représente ce que nous avons fait cette année : sur les fronts, sur terre et sous terre et dans les airs. On voit aussi l'œuvre de nos vaisseaux de combat et de nos sous-marins. De
2l8 LES FAUSSES NOUVELLES DE LA GRANDE GUERRE
Courons en Amérique du Sud. Les Allemands y travaillent à leur apologie. Ils y ont des journaux. Plus tard, ils les multiplieront jusqu'à constituer une sorte de fédération de ces feuilles mensongères, et à créer de grands quotidiens, publiés en espagnol, en portugais, où seront vulgarisés, à côté de l'informa-
fort beaux films ont trait au navire de course Mœtve, à nos conquêtes en Galicie, à Riga.
« La vie à Berlin, qui se déroule ensuite sous nos yeux, ne démontre pas précisément que la capitale prussienne est plongée dans le désespoir. Le film prend fin par une brillante exposition du succès de notre dernier emprunt ».
Concernant la corruption et l'espionnage allemands en Roumanie, M. Constantin Mille, député de Bucarest, directeur des journaux Adeverul et Dimiveatia écrivait, dans \q. Journal, le 3 octobre 1917 :
« Une organisation publique de corruption a été créée, sous la direction d'un certain Iversen et sous le nom de « bureau d'informations ». Les fonds étaient fournis par des banques affiliées aux établissements allemands : la Banque générale roumaine, en rapport avec la Diskonto Gesellschaft et la Banque de crédit roumaine, liée à la Niederoesterreische Bank. Plus tard, on eut recours à la Société Steaua Romana, commanditée par la Deutsche Bank. Tous ces établissements correspondaient à l'aide d'un chiffre spécial.
« Tolérée pendant deux ans et demi, une œuvre pareille de corruption ne pouvait que donner de tristes résultats. Elle reste, entre mille autres, une des causes qui engendrèrent les premiers revers de la campagne roumaine ».
Les journaux Minerva et Seara, cités par ailleurs, appartenaient au prince Grégoire Cantacuzène, et avaient été achetés 3 millions et demi par l'agent allemand Roselius. Une tentative, faite pour acheter 7 millions VUniversul, échoua. La légation allemande fonda alors le Zuea et le Libertateu. La propagande dans les milieux universitaires fut menée par un certain Stoian, et dans les milieux ouvriers par un neveu de l'ex-ministre Marghiloman, plus tard condamné à mort pour désertion devant l'ennemi. Toute la contrebande fut alors organisée par des agents allemands.
a L'armée a été, est-il besoin de le dire, ajoute M. Constantin Mille, l'objet des sollicitudes particulières de la propagande allemande. Le ministère de la guerre fut envahi par une bande de fournisseurs dont beaucoup ne fournissaient rien du tout, mais mettaient leur nez partout, et liaient connaissance avec les chefs de service. Faut-il citer quelques-uns des tristes effets de ces agissements ? Le colonel Jonesco, surpris en flagrant délit d'espionnage et réduit au suicide. Le colonel Stourdza, ancien chef de l'école militaire, condamné à mort pour trahison. Le colonel Crainiceano, fusillé. Le général Socek, accusé d'avoir livré au comte Czernin les plans du pont de Cernovoda, condamné, par la suite, pour défaillance devant l'ennemi, à cinq ans de réclusion et dégradé. Le général Mustatsa, maintenu préfet de police de Bucarest jusqu'à l'évacuation, bien qu'ayant écrit dans VUniversul que les Carpathes seraient le tombeau ae l'armée roumaine ».
tien au jour le jour, les progrès et les avantages des banques, du commerce, de l'industrie, des sciences et des arts allemands. Cette littérature pour américains-latins fut à peu près simultanée à l'apparition de journaux en français paraissant, à l'autre bout du monde, à Salonique, pour propager des nouvelles favorables à l'Allemagne*.
Mais il y a la Russie qui est loin d'être négligeable. En l'immense empire, depuis plus de cent ans, les Allemands ont jeté des racines et élargi des ramifications multiples. Le service de presse y est infiniment subtil. Si les documents précis, à l'heure où nous écrivons, nous font défaut pour tracer même une esquisse rapide de cette énorme entreprise d'espionnage et de captations d'influence, au moins pouvons-nous dire, avec certitude, ce qu'il advint des basses besognes journalistiques entreprises par l'envahisseur, dans les pays qu'il occupa. Un temps vint où le commandement en chef en Pologne et en Russie conquise mit sur pied quinze journaux, dont quelques-uns illustrés, sept publiés en allemand, cinq en langues étrangères et trois mixtes. Et ces chiffres plus tard seront très sensiblement outrepassés. Il s'agissait, non seulement de donner une distraction aux troupes et un aliment à leur goût de lecture, mais aussi, et surtout, de diriger l'opinion des populations et de leur inculquer l'admiration et l'amour (?) de leurs nouveaux maîtres. La presse locale allemande était représentée par les journaux de Liban, Mitau, Kovno, Grodno, Vilna et Bialystock. Vilna possédait une Galette de la X^ armée, Lida une Garde à VEst et la 41° division une Ga:^ette de la Dwina. On
I. Nous en citerons deux au hasard, en date du 13 octobre 1915 : Berlin. — « On annonce que dans la dernière offensive, les pertes francoanglaises sont cinq fois supérieures à celles des Allemands ».
Athènes. — « On annonce qu'un emprunt de deux milliards va être conclu à New-York pour l'Allemagne ». Ah uno disce omnes.
publiait par ailleurs un journal pour le pays lithuanien, un letton, un polonais, un petit russien et même une feuille rédigée en yoddisch (patois mélangé d'hébreu et de dialectes locaux, dont se servent les israélites). La multiplicité des langues, qui fait de ce pays une véritable Babel, conduisit enfin à éditer régulièrement des éditions bilingues et trilingues : ainsi les journaux de Grodno et de Bialystock paraissaient avec un supplément polonais et yoddisch résumant le texte allemand. Le commandant de cette petite armée de journaux appartenait à la section de la presse du grand état-major général de l'Est. Il y avait un office télégraphique, où se concentraient les nouvelles, où elles étaient habilement triturées dans des bureaux de traduction, voire dans des ateliers photographiques lorsque l'on voulait faire parler l'image. Du rédacteur au metteur en pages et au prote, tout le monde était militaire. S'il faut en croire la Ga^^ette de Cologne, ces journaux, vers la fin de I g 1 6, réussirent à avoir un considérable succès puisqu'ils furent tirés quotidiennement à cinq cent mille exemplaires. Mais c'est la Galette de Cologne qui l'assure... ^
I. Cette presse multiple était un excellent moyen de préparation à l'état d'esprit qui devait, bien des mois plus tard, faire dégénérer la révolution de mars 1917 en le chaos que l'on sait. En décembre de cette même année, le second du baron de Schœn, M. de Lancken, avoua que l'Allemagne avait en Russie, et de longue date, cultivé la graine du Léninisme :
« Au début de la guerre fraîche et joyeuse, nous comptions sur un prompt succès Mais la guerre d'usure est venue; elle nous épuise plus que les armées de l'Entente. Puis, nous avons cru au résultat de la guerre sous-marine : elle n'a pas fait lâcher l'Angleterre ; elle a armé l'Amérique. Nous ne comptons plus sur le front, mais sur les arrières Nous ferons réclamer, chez les Alliés, par leurs propres ressortissants, la paix sans annexions ni indemnités Et grâce à la fatigue générale, cela prendra, non seulement en Russie, mais ailleurs Cinq cents Lènines nous coûtent moins cher qu'une année de guerre. D'ici à l'automne, nous aurons semé la division dans tous les pavs.
Déclaration à rapprocher de ce cri poussé par M. Louis Forest, dans le Matin, le 5 octobre 11)17 :
« En Grèce, des documents viennent de révéler que les Allemands ont, pour leurs intrigues, dépensé douze millions. Comptez ce que ces douze
Pour contrebattre cette action, assimilable à la diffusion des l'aux roubles dans le pays, manœuvre à laquelle les allemands ne manquèrent pas, il se trouvait pourtant des Polonais irréductibles. Le Galette allemande de Varsovie en fit, plusieurs fois, et fort tristement, l'aveu. Un journal en langue polonaise : la Galette Polonaise était distribuée sous le manteau. Il était de tendances violemment hostiles à l'Allemagne. « Cette feuille, vitupérait le journal allemand, contient dinfâmes mensonges qui constituent un danger pour la saine population polonaise comme pour nous ». C'était vouloir juger les autres à travers soi-même.
Les Mexicains sont curieux, comme tout le monde, de savoir ce qui se passe en Europe. Les Allemands les abreuvent à souhait. Les « Wolfformades » passent l'Atlantique pour eux comme pour tout le monde. Et c'est à maintes reprises que certains journaux du Mexique assurent que, selon les dernières dépèches de Berlin, les Alliés vont implorer la paix auprès du Kaiser et de l'empereur François- Joseph. Ils certifieront un jour avec une admirable sérénité d'âme, que Vo^ensive allemande sur la Somme a été un des plus beaux faits darmes dont peuvent se glorifier les soldats du Kaiser ; que les Autrichiens n'ont jamais cessé de repousser partout les Russes et continuent leur merveilleuse offensive en territoire italien alors qu'il n'était point
millions nous ont coûté à nous ! Un milliard peut-être, et des larmes. En Russie, quelques révolutionnaires éloquents, grassement payés par l'Allemagne pour dérouter le peuple, ont réussi à briser les élans les plus généreux Les deux cents millions jetés ainsi par l'Allemagne, k la veille de crier grâce, lui ont procuré un bénéfice énonne. Elle n'a aucun succès militaire de cette importance à son actif, etc.
(1 Qu'avons-nous fait pour lutter, à l'étranger, partout, contre cette offensive de grand style par la corruption ?... L'avons-nous seulement comprise? Qu'a-t on répondu aux quelques hommes clairvoyants qui la dénonçaient sans peine, puisqu'elle crevait les yeux?... Nos augures... Allons 1... Il est exact que les Allemands manquent de psychologie; mais cela ne veut pas dire que nous en ayons plus qu'eux.
question d'opérations de ce genre. Ils diront enfin que la bataille navale de Jutland est le plus grand triomphe qu'ait enregistré l'histoire du pays du : « L'avenir du Deutschland est sur l'eau ». Il faut reconnaître que tous les journaux, au Mexique, n'insèrent pas les nouvelles d'Europe avec un égal manque de discernement.
Le cours des temps et des choses nous ramène encore — et que l'on nous en excuse — en Roumanie. C'est que l'heure est venue de marquer d'un trait nouveau l'emprise des Allemands sur la presse de notre futur allié. Parmi les journaux qui surajoutent l'erreur voulue à la fausse nouvelle préconçue, ad majorem gloriam Germanoruni, il faut maintenant citer* la Minerva qui entonne chaque matin un hymne d'allégresse en l'honneur du Kaiser et de ses invincibles armes. La Seara reste muette ? Un demi-million lui déliera la langue. U Inainte (En avant !) malgré son titre, s'assoupit et sommeille ? Une généreuse subvention la réveille en sursaut. En avant ! oui, mais en avant avec les Allemands. Tout de même, trois journaux ce n'est guère pour chanter congrument et avec profit les louanges d'un aussi grand empire. Allons ! encore un effort et un million par mois, et treize gazettes nouvelles, cryptogames venimeux, poussés en une nuit, vont faire connaître aux Roumains stupéfaits les mérites insoupçonnés de la toute-puissante Germanie... Tout le monde au cinématographe... Von Busche subventionne un certain nombre de cinémas, où l'on tourne implacablement, jusqu'aux heures les plus avancées, devant un public d'abord soupçonneux, puis admiratif, des films exclusivement consacrés aux hauts faits de la glorieuse armée allemande. Il n'est pas jusqu'aux vitrines des commerçants qui ne soient utilisées par ce diplo-
I. La gutrre et les neutres. René Moulin, page 2^3 et suivantes.
mate infatigable ; des cartes de la guerre, à grande échelle, s'y étalent, sur lesquelles de petits drapeaux, austro-allemands, s'enfoncent chaque jour dans les territoires ennemis, avec une rapidité si vertigineuse, que le propriétaire d'une de ces lucratives vitrines — il la loue à la légation d'Allemagne la bagatelle de 40.000 francs par an — a reçu un avis autorisé le priant d'avancer désormais ses oriflammes d'une main plus circonspecte ».
Le même édifiant ouvrage nous renseigne sur l'action germanique... au Maroc. Les calomnies les plus noires 5^^ sont répandues sous forme de tracts par des agents secrets de l'ennemi : « Dieu aidant, les troupes turques avec les troupes austroallemandes ont envahi la Pologne et se sont emparées d'un grand nombre de villes fortifiées. Le jour est proche où l'armée russe sera complètement anéantie et où il lui sera complètement im.possible de se relever. Chaque jour amène à nos Alliés un succès. Des canons, dit le papier impudent, des munitions, des armes, des prisonniers en grand nombre, tombent entre leurs mains. Lors du dernier recensement, une seule armée allemande s'était emparée de quinze mille canons (!) de tous calibres et de deux millions et demi de prisonniers. Elles occupent toute la Belgique et la jnoitié du territoire français ». Aux brochures, ajoute l'auteur, ajoutez la propagande par l'image : revues (la Vielt im Bild est un chef-d'œuvre du genre), photographies, cartes postales, chromolithographies grossièrement enluminées, mais si suggestives, sans oublier l'éternel cinématographe qui est un précieux instrument. A Melilla, deux établissements déroulent sans arrêt, devant les indigènes enthousiastes, les films consacrés à la gloire de l'universelle Allemagne. Guillaume II et ses généraux provoquent de frénétiques applaudissements. Par contre, quand, par un hypocrite souci de neu-
tralité, on fait passer sur l'écran quelques-uns de nos héroïques poilus, on murmure, on piétine, on siffle : « Nous ne sommes pas venus ici apporter trois gros sous pour voir des soldats français... » proteste le public ^
I. La propagande allemande dans les pays musulmans fut menée avec une particulière activité On consultera à ce propos, et avec un grand intérêt, le rapport fait, en 1917, pour la Commission du»budget de la Chambre, par M. Louis Martin, sur le crédit de ^500. 000 francs consacré à la mission de musulmans français à la Mecque :
« En automne 1916, écrit-il parmi d'autres fausses nouvelles mentionnées à foison, nos pèlerins à la Mecque ont trouvé un manifeste arabe, publié antérieurement à la guerre, et prenant à partie la France pour des raisons ridicules, affirmant, entre autres curiosités, que les journaux français ont révélé l'intention de leur pays de détruire les Lieux Saints musulmans et de transporter au Musée du Louvre la pierre noire de la Mecque et les cendres du Prophète... »
C'est là de l'ouvrage allemand d'avant guerre, mais pendant la guerre, l'entreprise devait prendre une bien autre extension. De Barcelone, Cadix, Almeria, par les soins des agents du Deutscher Flottenverein et du Norddeutscher Lloyd partirent des monceaux de tracts — à bord de navires neutres — en arabe, turc, persan, hindoustani, bengali, pàndjabi, malais, chinois, annamite, siamois, imprimés soit à Berlin, soit en Suisse, soit encore en Espagne, pour vanter l'invincible Allemagne aux peuples de l'Islam.
Des tracts en persan très pur. des brochures en turc oriental et en turc azéri, pour les musulmans russes, d'autres en javanais et dialectes des Indes néerlandaises : on trouvait tout ce que l'on pouvait désirer en ces inépuisables ballots. Afrique septentrionale, pays Senoussi, Tunisie (qui resta profondément indifférente) . en furent inondés, de même que le Maroc où la propagande fut « soignée ». Le but : exciter la liaine et le mépris des musulmans contre les puissances de l'Entente.
Frovoquer l'admiration en faveur de l'Allemagne protectrice et amie de Islam. Citons quelques-uns de ces documents empoisonneurs :
Tracts généraux s' adressant aux musulmans.
Atkâr hâdhiht-al-Harb. [Les conséquences de cette guerre]. Arabe. Feuille volante in-4'' de 2 pages, sur papier rose signée. Ibn El-Hosein. Cette guerre n'ouvrira-t-elle pas les yeux aux Musulmans molestés et opprimés?
Al Fadhâi' Ar-Koûsiya. [Les atrocités russes (à Memel)]. Arabe. In-4°, I? pages. — Récits de soi-disant atrocités russes lors de la prise de Memel, avec d'horribles illustrations de « massacrés » si exagérées qu'elles risquent d'aller contre leur but.
Tracts plus spécialement destinés aux sujets musulmans de l'Angleterre.
Khithâh mafloûh ilâ'l-Mister Asquith, raïs wi^ârat Ingliterrâ. [Lettre ouverte à M. Asquith, président du Conseil des ministres d'An-
L'Espagne n'est pas loin. Les Allemands y portent leur « genre » à la plus haute perfection. Pendant les premiers mois, le terrain leur y est facile. Ils y sont favorisés par une circulation d'idées qui, dans la suite s'amendèrent très sensi-
gleterre]. Arabe in-S", 4 pages, par Mohammed Fehmi, président du Comité permanent de la Jeune-Egypte en Europe (Genève, 14 septembre 1913). Cette lettre rappelle les promesses faites par les Anglais d évacuer l'Egypte.
Çaifa man tàrikh Ingltterrâ fî-Miçi'... Lest we forget... A page from the kistory of the English in Egypt. Mai 1913. Arabe (8 pages), anglais (4 pages). In-4'' oblong, 6 vues de l'exécution des condamnés de Denchawaï (Delta du Nil) et un portrait de Moustafa Kamel pacha. C'est l'exploitation de l'incident de 1893.
Pamphlets plus généraux adressée aux peuples islamiques ou extrême-orientaux.
En turcosmanli à destination des Ottomans d'Europe et d'Asie.
Ptitâf-i Muselles Dèvlctlèrinin l^èchriyàté V na\rèntîarhoumoumetun Mènchèlèrt. [Réponse aux publications des gouvernements de la Triple Entente. Les causes de la guerre mondiale]. Turc, In-8», 80 pages Constantinople, Ahmed Ihsàn et C'», sept. 1333 (1915), a* édit. tirée à 5.000 ex. C'est la traduction turque faite par Ibn Chems ud-Din Sivàsi Rechid Savfet, et accompagnée d'une préface de Talaat bey, ministre de l'Intérieur, des déclarations du ministre allemand des Finances, le D"^ Hellferich. Conclusion : la responsabilité du cataclysme incombe à l'Entente.
En persan.
Iran vè-Djeng-è Ferenguistàn, 133. [La Perse et la guerre européenne, 133 (1914)]. Persan, In-8», 46 pages. Sommaires : Gravité de la situation actuelle. — Rivalité anglo-russe. — Injustice et cruauté des Russes. — L'Angleterre s'associe à l'étranglement de la Perse? — L'espoir du salut de la Perse chez les Anglais. — Les officiers suédois et belges en Perse. — Atteintes portées par les Anglais et les Russes à la neutralité persane. — La conquête du monde et la violation des traités. — Quelle est l'attitude de la Perse. — Conclusion et résultats. — Appendice. — La neutralité est-elle possible? — (Le problème est ainsi posé : l'Allemagne et l'Autriche luttent à la fois pour le droit et contre les ennemis historiques de la Perse).
En chinois.
To kouo king tsi yu tchan tcheng tclie kouan ki. [La vie économique de l'Allemagne dans la guerre actuelle]. Chinois. In-8° carré, 86 pages, lithographie. Illustrations relatives à la vie économique de l'Allemagne et représentant le nombre de prisonniers faits par les Allemands, utilisées dans tous les pamphlets de même titre et en diverses langues.
A l'instigation de l'Allemagne, il s'est fondé, .'i Lausanne une « société internationale musulmane » avec l'appui financier et moral de l'ex- Kbédive d'Egypte, Abbas Hilmi. Sous son nom, c'est l'Allemagne qui agit.
blement, on le sait \ Mais les ennemis de la France y sont fort nombreux et il suffit de jeter l'hameçon dans la péninsule ibérique pour faire bonne pèche de crédules. Une majorité, en Espagne — et parce que nous sommes des impies, et parce que la kultur allemande les a éblouis d'on ne saurait dire quels feux — nous envoie résolument à la défaite, d'un cœur satisfait. « Dieu ne peut être avec ces Français mécréants », disent les bonnes âmes. Et les autres, ceux qui sont moins bons chrétiens que tenaces rancuniers trouvent encore moyen de nous charger de tous les crimes, assurés qu'ils sont de ce que la guerre a été décidée au Congrès eucharistique de Lourdes, Ils savent bien, et sous contrôle indéniable, qu'à ce Congrès, Guillaume II assistait habillé en prêtre catholique ! Et qui donc pourrait mettre sérieusement en doute que l'évêque de Tarbes a promis à l'empereur d'Allemagne le trésor de la Basilique ! !
En mars 19 15, divers journaux sont trop heureux de ménager un accueil empressé à une nouvelle qui vient d'Allemagne et qui blesse la France. Le secrétaire d'Etat aux finances, M. Hellferich, a dit au Reichstag : « L'impuissance de la France à réaliser une opération financière décisive est éton-
1. Les erreurs de point de vue de l'Espagne furent en effet rectifiées assez vite par des citoyens clairvoyants. On n'ignore pas le rôle discret mais certain du roi en cette évolution. On connait aussi l'intervention de divers prélats, parmi lesquels Mgr Pelaes, archevêque de Tarragone, francophile militant II fut également parlé de l'action de divers chefs carlistes qui, brisant avec leur parti, déclarèrent leur préférence en notre faveur. Il y eut en Espagne une presse amie des Alliés. Et le retour des esprits se manifesta avec un éclat particulier, en fin 1916, par la constitution d'une ligue antigermanique espagnole où prirent rang plus de cent professeurs, et une soixantaine d'hommes de lettres, poètes, auteurs dramatiques, acteurs, romanciers, journalistes, compositeurs,
E cintres, sculpteurs, dessinateurs, vingt députés et sénateurs, de nomreux maires, représentants des conseils provinciaux et municipaux, avocats, médecins, ingénieurs, etc. Barcelone et la Catalogne se firent, dès les premières heures de la guerre, remarquer par leur fidélité k l'idéal de l'Entente.
nante. Il paraît que ce pays n'a pu se procurer plus de deux milliards. La politique financière française consiste, la plupart du temps, à convertir du papier en papier, par d'éclatants artifices... Les négociations menées à Paris, pour un emprunt commun souhaité par la France et la Russie, ont échoué quant aux points essentiels ». Les journaux espagnols germanisies font grand profit de cette parole : Correo Espanol^ Espana Nueva^ Accion, Nacton, El Debate, Tribuna, El Dia, d'autres en tirent des déductions peu flatteuses pour le pays d'au delà des Pyrénées. C'est pourtant à cette audacieuse assertion, qu'on le sait, M. Ribot, répondit en ces termes rectificateurs : a Que vaudraient nos billets de banque, si nous recourrions à des procédés semblables à ceux que l'on emploie dans certains pays ? Nous n'avons pas besoin, nous, que le Code pénal vienne au secours de notre politique financière ! Nous avons le droit de déclarer notre fierté légitime et de dire à nos adversaires : « Comparez, Messieurs, avant de vous livrer à de certaines plaisanteries. Votre œuvre n'est pas une œuvre française^ parce que ce n'est pas une œuvre de probité, de sincérité et de clarté ». ^
I. L'étude des intrigues et manœuvres allemandes en Espagne resterait une matière inépuisable pour l'historien qui s'y consacrerait. La vérité dont parle Diderot : « On avale à pleine gorgée le mensonge qui nous flatte et l'on boit, goutte à goutte, la vérité qui nous est amere » y fut insuliée par des journaux qui s'appelaient eux-mêmes La Vérité (Barcelone, en fiançai.i), organe haineux qui écrivaiten décembre ii.)i7 ; « Tape aux Dardanelles, tape en Artois, tape à Salonique, tape en Champagne, tape à Cambrai, lape et retape sur toute la ligne d'Hindenburg. . Marianne pour se venger de toutes ces « claques », congédia ses généralissimes Joflfre et autres Nivelle... Clemenceau, ce fauve édenté que Maiianne a été quérir au Jardin des plantes politiques, aiguise à l'heure actuelle ses utilmes crocs pour croquer les pacifistes français... u (Adresse de la Vérité : 570. Apartado, Barcelone).
C'est cette feuille — et d'autres — qui en août 1917, appuya la manœuvre infâme tendant à accréditer la rumeur que la France avait provoqué les troubles survenus récemment dans la Péninsule, de coanivence avec la Grande-Bretagne. Abjecte allégation, tout allemande et sur laquelle l'Espagne ne s'abusa pas. Par le moyen des circulaires,
Rendons hommage — le moment est venu — à la clairvoyance italienne. Les germanophiles, vers mars 19 15, essayent encore d'accorder leurs sifflets. Mais une puissante volonté nationale clame, du fond de la terre, du fond du sang, ce qui doit être, ce qui, bientôt, sera. Et à côté des raisons fondamentales qui vont conduire l'Italie aux portes du temple de Janus, il y a de moindres considérants qui par leur curieux caractère anecdotique, valent tout de même de trouver épisodiquement place dans cet ouvrage où une part est faite à la mystique et à l'étrange. Guillaume II, se souviennent alors
catalogues et annonces, les Allemands pendant la guerre ont essayé de convaincre les Espagnols que les affaires commerciales avec l'Allemagne devaient enrichir le royaume, alors qu'une victoire des peuples de l'Entente l'appauvrirait, le ruinerait à tout jamais. C'était un excellent moyen de propagande : il s'appuyait sur la redoutable menace d'une misère espagnole définitive et sans recours. — Il y eut aussi des campagnes allemandes avec argent allemand, lors des élections de 1918. Le Times du aq décembre 1917 relate à cet égard : « On dit que les Allemands se disposent à prendre une part active dans les élections pour assurer le retour d'un bon contingent de membres germanophiles aux Cortès ». (Lettre de Madrid).
La propagande française en Espagne fut-elle aussi activement conduite qu'elle eut dû l'être? Ecoutons M. Albert Mousset. dont l'article du Temps fut rappelé par la Revue anti-allemande, le 1" décembre 1917 :
« Il est inopportun de donner des dates, mais elles auraient leur éloquence. Aucun plan général n'a précédé notre campagne, aucune conception synthétique n'a harmonisé nos ffiforts. Un système bureaucratique, ordonné mais rigide, a réglé dans ses moindres détails notre organisation de propagande transformée en une sorte de sous-direction du ministère de la persuasion. Le pis n'est d'ailleurs pas que des fonctionnaires se soient improvisés propagandistes. Le pis est qu'en vertu même de leur indiscutable prérogative officielle, ils se soient opposés à toute initiative latérale, à tout effort privé. On pourrait citer mille exemples de cet exclusivisme.
« En voici un dont je garantis l'exactitude : des commerçants français vinrent proposer au représentant de la France une certaine somme — très appréciable — destinée à l'extension de nos œuvres de propagande. Cette proposition ne fut pas accueillie ; l'Etat faisait « ce qu'il fallait ». Je pourrais invoquer le témoignage d'un grand éditeur parisien qui offrait au ministère de fonder à ses frais une revue de propagande dans la Péninsule. On reconduisit poliment. Cependant, il n'existe aucune revue de ce genre à part celle que publie à Barcelone, la maison Bloud et Gay et le journal La Ra^on, édité à Madrid, qui n'atteignent qu'une partie de la « clientèle » francophile. Les Allemands en ont dix ».
beaucoup d'Italiens, n'est-il pas le plus redoutable jettatore que la terre ait jamais porté? Quand il vint en Italie, au cours d'un dîner de gala à bord, le Re-Umberto prend feu; il tend la main à une dame de la Cour et il ne faut pas plus que ce geste pour que la malheureuse manque de tomber dans l'eau. Il entre au Quirinal ? Un lustre se détache et se brise. Et actuellement même, ses généraux qui lui savent le mauvais œil ne sont tranquillisés que lorsqu'il n'est pas au milieu d'eux : il n'y a pas de petits détails et si ces évocations eussent été peu suffisantes pour déterminer l'Italie, au moins furent-elles ranimées dans les conversations du plus grand nombre, dans le même moment que l'on prenait parti avant de prendre les armes.
Nous disions, parlant de Roumanie et du Maroc, le rôle attribué au cinéma par les Allemands en ces deux pays. Nous eussions pu élargir cette constatation aux pays les plus divers, les plus lointains, tels que le Siam et la Chine, dont nous aurons l'occasion de reparler. Mais nous faisions, de même, allusion aux films spéciaux de la Belgique. La fin de mars 191 5 nous reconduit à Bruxelles, à Louvain, jusque dans les villages où la pellicule mobile, alors, fait son œuvre, sans d'ailleurs convaincre personne. On y voit des scènes singulières, qui honorent, tout au plus, le génie de truquage du fabricant : c'est tantôt un officier allemand abordant une femme, dans un décor de cité belge, et recevant d'elle un accueil prometteur, tantôt les dégâts formidables causés par l'artillerie allemande, tantôt encore des paysannes dansant avec Aes feldgrau (!). Ce que l'on ne dit pas c'est que ces villageoises ont été obligées de valser devant l'appareil, avant d'obtenir livraison des vivres et denrées de première nécessité. C'est aussi que ces « dégâts de l'artillerie allemande » ont été précisément causés, dans la plupart des cas, par l'ar-
tillerie française ! C'est enfin que la dame belge accostée par le hauptmann est une berlinoise. Plus tard, en juin, diverses enquêtes faites parles Allemands en pays conquis aboutiront aux mêmes résultats flatteurs par les mêmes méthodes de maquillages ^ Recueillant avec une feinte bonhomie le fruit de ses « observations scientifiques et im-
I. Empruntons un récita l'ouvrage de M. X..., avocat près la cour d'appel de Bruxelles, ouvrage publié en 1916, chez Fontemoing et C'«, sous le titre : La Belgique sous la griffe allemande.
Pages 128 et suivantes : « On sait avec quelle audace les Allemands altèrent la vérité ..
<( Quelques jours après l'installation d'une garnison allemande à Bruxelles, il fut commandé aux troupes casernées au Palais de Justice d'exécuter une marctie de parade sur la place Poelaert Les Allemands avaient convoqué à cette occasion le ban et l'arriére ban de leurs espions, de leurs employés civils, de Icirs infirmiers et de leurs infirmières, de leur population amenée avec eux des pays d'Outre-Rhin. Pendant le défilé des troupes, cette masse d'individus agitaient frénétiquement chapeaux et mouchoirs en poussant des clameurs d'enthousiasme. Il est inutile de faire observer que pas un Belge ne fut mêlé à cette démonstration Au moment oîi ces faits se passaient, on pouvait voir un appareil photographique installé sur les premières marches de l'escalier monumental du palais, fonctionner sans discontinuité ».
Quelques jours après, on montrait aux populations allemandes ébahies, une vue cinématographique présentée en ces termes:» L'armée nllemande accueillie avec enthousiasme par la population bruxelloise ».
Fausses nouvelles par la photographie.
Du même ouvrage, cette histoire encore :
« On sait que le pétrole est devenu une denrée excessivement rare en Belgique et particulièrement h Bruxelles A la suite de la déclaration de guerre de l'empereur des Marolles (nom donné au quartier le plus populaire de Bruxelles) à l'empereur d'Allemagne, déclaration dans laquelle l'empereur susdit annonçait h son impérial cousin que, si on avait privé ses sujets de leurs armes à feu, ils disposaient encore de bien d autres moyens d'action, au nombre desquels se trouvait le pétrole , les Allemands furent pris d'une crainte... d'à illeur s bien incompréhensible et ils se mirent en devoir d'acheter ou de réquisitionner tout le pétrole se trouvant encore à Bruxelles et dans les faubourgs, à l'exception de celui dont disposait la ville elle-même et ses comités de secours Depuis lors, le gouvernement allemand vend aux ménagères au parc de Bruxelles et dans les diverses casernes de minimes quantités de l'huile tant redoutée
« Il y a quelques Jonrs, les Allemands firent annoncer qu'ils distribueraient à un moment déterminé du pétiole à des conditions plus avantageuses que la ville de Bruxelles. Une foule de malheureuses ménagères se présentèrent : dès qu'elles furent introduites, une musique se fit entendre et les soldats les contraignirent à danser avec eux, pendant
partiales », un D' Ziegelroth déversera sa récolte dans le pressoir de la Kœlnische Zeitung et en tirera un jus délectable. Ayant visité avec soin la Belgique, le docteur en rapporte des précisions du genre de celle-ci : « Les paysannes septuagénaires ont enfin convenu que tout le mal a été perpétré par leurs compatriotes impudents. Et puis, les Français ne peuvent aujourd hui que se réjouir d'avoir vu écraser un petit pays qu'on a faussement prétendu héroïque. Ce n'était plus qu'une nation de fourbes. Le clergé de France s'était insensiblement emparé de toute la politique belge et travaillait contre la République de Poincaré. La France saurait cela un jour et bénirait les Allemands d'avoir mis à la raison un peuple de conspirateurs ». Le D"" Ziegelroth échelonnait ses « consignations » sur plusieurs colonnes.
Comme en Pologne, la Belgique avait toutefois ses moyens de réagir contre le poison de ses infor-
que des photographes fixaient sur des plaques historiques ces scènes extraordinaires ».
Quelques jours après, on montra aux Berlinois émerveillés, des fils delà patrie allemande enlaçant les Bruxelloises et dansant avec elles un pas de valse ou de polka.
« On reste confondu, ajoute l'auteur, devant de pareilles impostures ».
Ne pouvant prendre Dunkerque et Calais, les Allemands cherchèrent au moins à donner l'illusion qu'ils y avaient réussi. Un de leurs journaux illustrés de Dusseldorf Rhein und Dusscl, en date du 20 septembre iqi4 publie une photographie de Boulogne (déjà !) au-dessous de laquelle on peut lire : « Vue de Boulogne, avec le quai Gambetta et le port, à l'embouchure de la Liane et du canal, le port et la forteresse importante qui ont été évacués par les Français et occupés par les Allemands. Boulogne comptait environ 50.000 habitants dont 8.000 sont Anglais ».
Le 16 octobre 1914, le journal Panorama de Leyde (Hollande) publie une photographie représentant trois soldats anglais et deux belges avec la légende ; « Blessés en Belgique : troupes anglaises et belges revenant ».
Le lierliner Ilhistrierte Zeitung du !"■ novembre reproduisit la même vue en indiquant son origine : mais il avait au préalable fait disparaître les soldats belges. Pourquoi ? Qjielques jours auparavant, les gazettes allemandes avaient fait savoir à leurs naïfs lecteurs qu' « après le siège d'Anvers, l'armée belge était complètement anéantie ! »
233 l'ES FAUSSES NOUVELLES DE LA GRANDE GUERRE
mateurs intéressés. Depuis la fin de janvier 19 15, elle lisait en cachette la Libre Belgique, ce journal imprimé dans des caves mj^stérieuses'. Les Allemands fulminaient, exaspérés par la verve de cet organe séditieux, mais, malgré toutes leurs colères, ne réussissaient pas à en découvrir les presses clandestines. « Régulier irrégulièrement » selon sa formule, le vaillant journal, avait, disaitil, ses bureaux « installés dans une cave automobile ». Insaisissable furet, il était partout et nulle part. Les maîtres de l'heure arrêtaient de prétendus rédacteurs et devaient les relâcher faute de preuve. L'un d'eux, soupçonné plutôt que pris sur le fait, fut, en novembre 191 6, condamné à douze années de prison. Mais la rigueur des lois teutonniques ne découragea pas les autres. Promesse de fortes primes aux dénonciateurs, menaces des pires châtiments, chasse implacable aux porteurs, rien ne sut ruiner l'entreprise. Le baron von Bissing,
I. La Libre Belgique avait reçu le surnom de « Journal du mystère ». Du I" février 1915 au 31 décembre 191(1, il parut cent numéros. Le journal continua à paraître six à sept fois par mois. Nous avons signalé comme menant le dangereux et vaillant combat à coté de la Libre Belgique, d'autres feuilles clandestines, telles que La Vérité, Le Belge, Patrie, De Vlaamsche Leeuw, De Vrije Stem, la Revue Hebdomadaire de la presse française, Motus, ou le journal des gens occupés, (de ce dernier organe, il ne parut que trois numéros). Ces journaux démasquaient les pratiques de la propagande ennemie. Ainsi firent souvent les journaux hollandais, tels la Ga|<?/^e de Hollande qui cita, en 1917 — un fait entre mille — le cas du Limburger Koerier (neutre), comportant, le 36 mai, deux éditions, l'une à fusage des Hollandais, l'autre pour les Belges.
Celle qui était destinée à la Hollande paraissait sincère dans son information relative à la bataille de l'Isonzo. Les Hollandais étant assez exactement renseignés, le journal germanophile n'avait aucun mérite à avouer l'échec des Autrichiens et neuf mille des leurs tombés aux mains des Italiens.
L'épreuve était difficile en ce qui concernait l'édition de Belgique. Les nouvelles y étaient rares et l'on ne risquait rien à dénaturer l'information et annoncer des victoires à l'actif des puissances centrales. Aussi le Limburger Koerier terminait-il le récit de la même bataille par la défaite des Italiens et cinq mille des leurs tombés aux mains autrichiennes !I
gouverneur général, ne cessa jamais de recevoir, dans son courrier, la feuille maudite.
Renforçant l'action de la Libre Belgique^ d'autres publications non moins héroïques, parurent. La Revue hebdomadaire de la Presse française en était à son 57" numéro au i""" janvier 19 17 : on y trouvait la substance condensée des journaux et revues de Paris. L'éphémère Motus avait eu, au même temps une clientèle, qui goûtait sa mordante satire. La Patrie tirait fort honorablement et même reproduisait les plus beaux dessins de Louis Raemaeckers. L'argent ne manquait pas, la « copie » abondait, le papier n'épuisait pas ses réserves, ni l'encre ! Et la Kommandatur écumait ! Quand les Allemands voulaient répandre dans le pays une version mensongère, souvent ils étaient prévenus par les petits journaux et la fusée faisait long feu. On peut dire que cette presse occulte a joué un rôle très important dans la résistance des populations opprimées. « C'est elle ^ qui a maintenu le contact avec le dehors et détruit l'effet des mensonges allemands inlassablement répétés ; c'est elle qui a entretenu l'espoir et la confiance, en apportant à certaines heures les paroles nécessaires qu'aucune voix n'osait clamer. Les petites feuilles, imprimées n'importe où. n'importe comment, au hasard de l'heure, ont déterminé la faillite du terrorisme prussien, car elles résumaient pour un peuple entier toute la patrie, et son inflexible volonté de ne pas mourir ».
Nous espérons pouvoir, avant la publication du dernier tome de cette œuvre, consulter la série complète des journaux publiés par les Allemands en territoire envahi. Mais quelques documents anticipés suffiront au présent chapitre. Privés de nouvelles de source française, les Lillois, les Roubai-
1. Le Temps, 19 janvier 1917 {Signé ; R. D.) : Presse cUndestine.
siens, les Cambrésiens, les Ardennais, lisaient, comme pis aller, toutes les publications allemandes, et notamment cette trop célèbre Gazette des Ardennes dont nous avons signalé, voici quelques pages, le tendancieux « almanach annuel ». Ces « envahis » s'efforçaient de découvrir entre les lignes ce que ne disait pas le texte. L'habitude les avait rendus très habiles à déchiffrer, même dans les communiqués officiels allemands, même dans les dépèches de l'agence Wolff, tout ce qui était favorable à la cause de l'Entente.
Dans les villes, on ne disposait que de ces périodiques conçus pour tromper sur toutes choses, et l'on préférait, lorsqu'il était possible, ne chercher la lumière au milieu des ténèbres qu'en lisant les journaux venus d'Outre-Rhin. Il advenait parfois cependant que l'on put se procurer des journaux français. Il fallait alors les payer cinquante francs le numéro aux officiers allemands qui, alimentés de papier ennemi par leurs familles, gagnaient ainsi des sommes importantes, dans les grandes villes *.
Un mot soit dit des journaux fabriqués en Allemagne à l'usage des prisonniers. Le Times fournit à ce propos des renseignements typiques. Avec une
I. D'une remarquable étude de M"" Reboux, publiée le 3 juin 1917, par les Annales politiques et littéraires, nous sélectionnons ces quelques faits ;
Du 15 octobre au i" novembre 1914, pas un journal ne parvient dans le Nord. En Belgique, on vend \q Journal de Roubaix et Y Écho du Nord, imprimés par des gens aux gages de Tennemi. et pleins de fausses nouvelles Le i" novembre, sort un numéro du Bien public de Gand. Il arrive à Roubaix, résidence de M»» Reboux, et circule en cachette. C'était un faux 1 II était d'inspiration allemande Le temps était proche où l'envahisseur ne tolérerait que le Bruxellois et la Ga:[ette des Ardejines Des journaux français parvenaient mais rarement ; on vendait à Bruxelles, sous le manteau, ces journaux interdits, et le numéro coulait de cinq à dix francs.
Dans le Nord, était né YOiseau de France, feuille minuscule presque quotidienne. L'autorité allemande persécutera à outrance l'oiseau, sans connaître le lieu où se cachait son nid.
cruauté particulière, les Allemands répandaient dans les camps des journaux de mensonges, dont le plus « demandé «, si l'on peut écrire ainsi, était la prospère Ga:^ette des Ardennes- Nos compatriotes étaient assurés d'y trouver, chaque fois, une large provision de contre-vérités, et. tout spécialement, une rubrique soignée entre toutes, où prenaient place des citations tronquées des journaux français et anglais, insidieusement rapprochées pour troubler les bons rapports qui existaient entre les Poilus et les Tommies prisonniers.
Les Anglais étaient... favorisés. Trois fois par semaine, ils recevaient le Continental Times, rédigé en leur langue maternelle. L'eifet de ce journal a été pendant longtemps désastreux sur les captifs anglais, mais peu à peu les événements sont arrivés à leur révéler que le Continental Times était un mauvais pain pétri dans les pétrins germaniques. L'illusion avait pu se produire par ce fait que le journal se prétendait honnêtement rédigé à l'intention des Américains résidant en Allemagne. Il parut même, durant plusieurs mois, avec les étoiles et les raies du drapeau américain en tête de sa première page. Un consul des Etats-Unis, enfin, exigea la suppression de cette... réclame insultante. Le journal devint donc œuvre allemande, démasquée comme telle, et, au su de tous, subventionnée par le département du ministère des Affaires étrangères, chargé de la propagande anti-anglaise. Les prisonniers britanniques ne lui accordèrent plus aucune confiance.
Quant aux Russes*, on leur distribua longtemps
1. Lp Tintes (10 décembre 1917) relate qu'une école pour prisonniers russes fut instituée à Salzbourg. On leur apprit que la guerre avait été déchaînée à l'instigation de lAngleterre, et qu'elle était un véritable crime contre l'humanité, et qu'enfin tous les moyens étaient légitimes pour en amener la fin. 20.000 prisonniers furent ainsi stylés, puis, pourvus d'argent, renvoyés en Russie comme propagandistes, parmi les troupes.
un factura de même provenance, le Russki Bisnlk, dont la caractéristique était de publier les plus extraordinaires communiqués français, anglais et russes, qui se puissent imaginer ' .
Aux prisonniers qui lisaient l'allemand, on proposait la distraction de diverses feuilles neutres, dûment cuisinées, parmi lesquelles des journaux ultra-germanophiles provenant de la Suisse alémanique. C'est dans l'un de ces journaux qu'un rédacteur, allemand de naissance, et qui s'était fait Suisse pour parler à des Suisses, se laissa un jour emporter par le naturel jusqu'à intituler un paragraphe : Nos Sous-marins, dans un article où il célébrait les mérites de l'Helvétie ! Ces officines d'information étaient parentes de la curieuse agence allemande dont on fit la découverte à Bâle, en octobre 19 16. Ce « Buro » était chargé de traduire des articles soi-disant extraits de la presse allemande
I. Dès octobre 1914, le camp de Zossen à son journal, le Hérault ; Wurzburg ^V Intermède. Il y a aussi le camp de Gotttingen. VEcho des camps de Rennbohn, \q journal des Eaux d'Ordruff, et bien d'autres. Le 23 septembre 191 7, le Deutsche Tagesieitung publiait que la plupart de ces organes, composés par des français et pleins d'esprit mal-
VEcho du camp de Rennbalin (sur six pages, tirage à i.ooo et une feuille en anglais). Le tirage monta jusqu'à 7.300.
Les Allemands laissaient faire, tout en censurant impitoyablement. Ils savaient que ces feuilles, bien qu'entretenant la bonne humeur, ne pouvaient longtemps lutter contre l'action corrosive des journaux qu'euxmêmes glissaient aux mains des prisonniers, français, anglais et russes, Les gazettes des camps, en fait, peu à peu dépérirent. Les captifs en vinrent à se lasser. Le moindre journal de Paris eût mieux tait leur affaire, ne fût-ce qu'une fois par mois. Mais cette délection ne leur fût pas souvent offerte, bien que l'assurance nous ait été donnée que certains intermédiaires allemands aient trouvé, dans la vente des journaux français aux prisonniers, une source de bénéfices fort appréciable. On sait en effet que nos journaux étaient vendus outre-Rhin. « La confiance est telle, dit le Temps du 15 juin 1917, que les Allemands laissent librement circuler les journaux des pays ennemis et que dans les grands cafés de Berlin, on trouve sur toutes les tables le Times, le Temps, le Figaro, le Mati>i, le Corriere délia Serra, VImpartial, ainsi que les journaux suisses, dont le Bund de Berne ».
et destinés à être reproduits par la presse française. Tous ces emprunts établissaient que l'Allemagne était à bout de forces et que nos ennemis désiraient la paix. Une note était conçue en ces termes caractéristiques : « C'est la seule façon de venir à bout des Français : les empêcher de connaître notre force de résistance et propager, du même coup, l'idée de la paix parmi eux » ^
Mais, il était des Suisses qui n'avaient pas besoin d'une agence si ingénieuse pour lancer la fausse nouvelle. Loin de nous la pensée d'appuyer sur cette odieuse exception qui fut si magnifiquement submergée par l'inoubliable générosité de la Suisse, pour nos blessés, pour nos réfugiés, pour nos rapatriés. Le fait — pour n'en citer qu'un seul — que le 2 juin 19 15, le Berner Tageblatt^ imprima : « La chute de Przemysl est sans doute le dernier coup de trompette dans le drame final de la Russie », n'est que petite et insignifiante monnaie de méchanceté au regard de ces infinis trésors de foi en notre succès, de vœux pour notre triomphe que dépensèrent sans compter, au pays de Guillaume Tell, les vrais amis de la liberté.
I. Il existait, à Bâle, en novembre 1917, quatre bureaux — agence d'informations et fabriques d'articles, — aux gages de l'Allemagne, « le Bureau Rickter, du nom de son fondateur et directeur (le docteur Richter, qui dirigeait, avant la guerre l'observatoire de Riga, parle couramment cinq langues) ; le Bureau Dumstrey, fondé au début de la guerre et dont le directeur collabore à une vingtaine de journaux allemands. Il met, en outre, gratuitement à la disposition de certains journaux suisses, rédigés en allemand, des dépèches et des articles dont on devine le ton ; le Bureau Teufel, ou Correspondance du Haut-Rhin, qui existait avant la guerre et qui desservait environ 1^0 journaux allemands ; le Bureau Wolff, succursale de l'agence Wolff de Berlin.
« Enfin, le consulat a. lui aussi, son bureau de correspondance et les articles polycopiés qu'il propage portent le cachet aux armes impériales ».
Lyonel Rival. L'organisation de la propagande allemande. (Bulletin des armées de la République, 7 novembre 1917).
Ces «Buros » devaient renseigner le gouvernement allemand sur l'état moral des différentes nations ennemies, renseignements centralisés
Ce sont ces mêmes organes, fâcheusement attachés à la cause mauvaise, qui, en Suisse comme ailleurs, le lendemain du 17 avril 1915, et sous l'inspiration de l'agence Woifî, négligèrent de parler de notre heureuse conquête de la crête des Eparges, où tout au moins la présentèrent sous un jour ténébreux. Dans le monde entier, la presse pro germanique étouffa ainsi ou drapa de ternes couleurs le plus clair de nos succès, tout le long de la guerre. A la même époque, par exemple, on annonça, de provenance berlinoise et intégralement fausse, une éclatante victoire sur Tarmée belge et la capture de 3.300 canons ! A des périodes diverses, le télégraphe allemand gaspilla ses ondes pour révéler à la terre et jusqu'aux antipodes, la complète anarchie dans le gouvernement français,
dans un autre bureau berlinois créé à l'effet de réunir ces documents d'ordre spécial (notes sur le Bureau psychologique de Berlin, journaux bernois, août 1917).
C'est sans doute pour avoir mal connu la psychologie des Suisses que les Allemands envoyèrent en ce pays neutre, vers novembre 1917, Lahgen, l'assassin de Miss Cavell, dans l'espoir d'une provocation qui ei\t mis le feu aux poudres. Les Germains lurent plus heureux en faisant imprimer en Suisse de faux journaux italiens qui répandus dans l'armée de nos Alliés, y propagèrent le ferment de la lassitude, peu avant le recul de fin 1917. « C'est à Zurich que se prépara le désastre de l'Isonzo », dit avec juste raison. M. Ch-Gab. Margot, dans la Galette de Lausanne du 8 décembre 1917. Certain mouvement qui se produisit à Zurich à la même époque eut ses inspirations, pour une large part, en Allemagne. Dans cette ville, 7.000 déserteurs allemands « travaillaient » pour leur patrie, en agents du désordre. Olten, Winterthur, la Chaux de Fonds, Genève devaient manifester en même temps que Zurich. C'est en Suisse que manœuvrèrent Erzberger, Bernstein, et David, Gotheim et 'Wolfgang Heine, Scheidemann et le prince de Hohenlohe, Schillingfiirst, Piloty, Niemeyer, Schiicking, le D' Quidde, von Gerlach, et les autrichiens Reddich, Karl Reumer, Ehrlich, Frid, von Laun, H Lammasch et aussi Walter Rathenau, organisateur de la mobilisation des matières en Allemagne, sans préjudice d'une foule de comparses et figurants dont l'histoire de la guerre rappe le les noms à toutes pages. C'est en Suisse encore que furent lancées les « Editions de Vlndépendance helvétique » publications sorties de l'officine de ce journal genevois qui, « contrairement à son titre mensonger, n'est ni indépendant ni helvétique, mais simplement une feuille à la solde des agents d'outre- Rhin ». {Quelques exemples de la propagrande allemande. Revue hebdomadaire, 2& obtobre ic)i6).
la maladie grave de Delcassé, l'afFolementde Viviani, le fait que le général J offre venait de décréter la dictature militaire, celui que le « gouvernement britannique venait de signifier que, si une paix séparée était conclue par la France, Calais serait définitivement conservé par l'Angleterre, comme gage de sûreté personnelle ». Ces potins éhontés, et plusieurs milliers d autres furent la basse besogne de nos ennemis. On perdrait un temps précieux à les coUationner tous. Il n'est possible à l'historien que d'en évoquer quelques-uns et de les pousser tous, d'un pied dédaigneux, aux sentines de la calomnie et du mensonge '.
A la veille dujouroù l'Italie va mêler ses drapeaux aux nôtres, le comte Andrassy vaticine la plus grande prospérité de lAutriche et, s il concède que la guerre doit être longue, il garantit la victoire austro-allemande, la future prise de Londres, et la signature des traités à Budapest!
Le 4 mai, Hindenburg est Dieu. La paix est imminente. Les « neutrals » affiliés l'assurent... Mais, de plus en plus nombreux sont, dans les divers pays illusionnés ou complices, les journaux qui désormais se méfient des télégrammes. Jusqu'en Allemagne même, cette prudence devant les déclarations des triomphes hypothétiques fait son chemin. Tandis que Nauen multiplie ses communications aériennes, pour soutenir le « blufi" des bonnes affaires » allemandes, l'armée, insensiblement se laisse gagner par un scepticisme qui n'est encore qu ironique et qui plus tard prendra les formes du désespoir
C'est un journal neutre qui enregistre cette his-
I. Comment pourtant ne pas faire un sort particulier à cette impudence allemande aux termes de laquelle, le 5 avril 1915, les envaliisseurs déclaraient, dans la Galette des Ardennes, que parmi les villes conquises figuraient Dunkerque, Bétlaune, Amiens, Reims, Epernay, Bar-le-Duc. Châlons, Nancy et Belfort?...
toire comique, comme pour se venger d'avoir trop longtemps cru les « inventions » des états-majors et des agences de Prusse, d'Outre-Rhin. Un sous-officier du Sleswig voit clair, dès juin 191 5, dans l'avenir de la guerre et a l'imprudence de composer un petit recueil de fausses nouvelles pour rire, qui lui vaut instantanément quatre mois de prison, sous l'inculpation de propos séditieux envers l'Empereur. Que dit-il? Il énumère les conquêtes rêvées par les Hohenzollern, et n'hésite pas, en plaisantant, à en élargir le cercle :
Nous occuperons alors l'Asie,
Nous annexerons l'Afrique,
Et l'Amérique sera notre colonie.
Tout étant avalé sur la terre,
— Car la planète est un peu petite —
Nous irons avec de Moltke dans la lune.
Puis nous bombarderons le soleil
Avec des batteries de dix mille kilos.
Et nous ferons une expédition au ciel.
Le Kaiser, Augusta et les enfants
Rendront visite à Dieu le père,
Puis nous annexerons le firmament.
Alors Guillaume sera Dieu ;
Nous accepterons aussi l'enfer
Où Bismarck est déjà comme diable !
Boutade, qui ne contrebalance pas la quotidienne information réconfortante. Le 15 juillet, la Galette de Francfort dit — et les dépèches répandent hors les frontières — que, de source sûre, on apprend un formidable soulèvement au Maroc. Il en va de même pour la grosse nouvelle imaginée par la Neue Prie Presse : « Des manifestations de haute gravité ont éclaté à Paris, contre la guerre trop longue, et l'on y a découvert un complot de royalistes : à ce propos quatre généraux, avec deux évêques et un bon nombre d'officiers sont sous les verrous ». Quelrégalpourlesgermanophiles d'Espagne, de Hollande, de Suède, du Venezuela et d'autres lieux !
Mais voici mieux encore. Fin juillet, Tours et Angers se sont mis en état d'insurrection : on y veut la paix, on y a allumé des incendies.
Ces entremets accompag'nent généralement les gros plats que fabrique, dans les circonstances solennelles, le maître-coq de ces « cuisines infâmes », sous forme d'allocution, aux troupes, ou de télégrammes \
Les estomacs les moins préparés à ces nourritures se les voient proposées, dans les cinq parties du monde, et rExtrème-Orient, par lequel nous achèverons cette pérégrination chez les peuples bernés, est la région du globe où peut-être le génie inventif allemand délègue ses « sauces » les plus épicées, pour relever la saveur des riz chinois, hindous, siamois, laotiens et malaisiens.
A ne limiter notre enquête finale qu'à la seule Chine, nous y pouvons faire des découvertes dont