‹ Les fausses nouvelles de la grande guerreChapitre 30 sur 52 · I. Quelques spécimens valent d'être conservés · texte numérisé non relu

I. Quelques spécimens valent d'être conservés

Allocution aux troupes du quartier-général à Dortntund (a septembre 1914):... « Nous devons avant tout notre victoire à notre vieux Dieu (unsern alten Got^). Il ne nous abandonnera pas, car nous com» battons pour une sainte et juste cause Nous ne céderons pas, et nous serrerons l'ennemi botte à botte ».

Télégramme au roi de Saxe (7 octobre 1914) : h ...Avec une telle armée, nous pourrons achever victorieusement notre tâche difficile, dans laquelle Dieu nous donne son appui ».

Discours prononcé a Lemherg (juin 19IÇ). « ...La victoire complète, suprême, est déjà en vue. L'Allemagne régnera dans sa gloire et sera à la fois la libératrice de l'Europe et la gardienne de la civilisation ».

Discours a Cracovie (juin 1915). « ...L'Allemagne ne sera jamais battue ».

Discours à Kanigsberg (juillet iqij). « ...Une victoire complète sur tous nos ennemis et sur tous les champs de bataille est proche. Notre triomphe définitif ne saurait plus être ajourné longtemps ».

Lettre de Guillaume H a une haute personnalité de la cour de Bavière (juillet iqis). «... Cette paix pourrait se faire plus tôt que l'on ne le pense Elle serait signée demain si je le voulais ».

C'était l'époque où la Ga^elte de Stalberg osait imprimer, en écho aux paroles impériale», des déclarations propres à stimuler la confiance du peuple allemand : « Nos soldats sont bien nouris. habillés et payés: ils n'ont ni gène, ni souci Leurs femmes réalisent des gains très appréciables. Des mUliers de familles n'ont jamais été dans une meilleure situation ».

le nombre est infini et où il nous faudra nécessairement pratiquer un triage.

Les Allemands se sont vu enlever leur joyau du grand Est, par les Japonais. C'est moralement et matériellement, pour eux, une sensible perte d'influence . Les Asiatiques ne vont plus croire à leur invincibilité : il faut empêcher que ne s'accrédite cette impression naissante. Tout aussitôtl'Allemagne agit. Elle ne perd point de vue que si, un jour, les Alliés ont raison, la Chine sera le dernier pays de la terre qui restera aux Germains pour reconquérir des marchés à leur commerce. Le morceau vaut qu'on y prépare « le grand jeu », longtemps d'avance. On essaye donc de circonvenir Yuan Ché K'ai et les fonctionnaires qui l'approchent, et, simultanément, de créer aux Anglais, aux Français, aux Japonais, dans l'ex-empire, des difficultés sans nombre. Des mois, on prépare l'action : enfin, elle se déclanche. Une propagande inlassable bientôt porte d'heureux effets. Von Hintze, ministre d'Allemagne à Pékin, tire les ficelles. L'un des grands moyens est la circulaire en chinois, lancée à pleins ballots, dans toutes les provinces. Pendant toute Tannée 19 15, ces « papiers » empoisonnent l'opinion des Célestes. En décembre de cette même année, la Novoië Vremia donne la traduction que voici : « La paix vient d'être conclue entre l'Allemagne et la Russie. Cette dernière nation, écrasée, cède à l'Allemagne toutes ses possessions d'Extrême-Orient, de même que ses bases navales dans le Pacifique. Par ces dispositions, la colossale flotte allemande va anéantir la marine du Japon détesté, dont les bâtiments, tant de guerre que de commerce, vont être donnés à la Chine, offrande amicale de Guillaume II. Pourtant, si le peuple chinois veut profiter de cette aubaine, il doit nécessairement mettre en déroute les adversaires de Yuan et accepter la décision d'En-Haut qui réclame le couronnement du prési-

dent de la République. Si les Célestes ne participent pas d'un commun effort au rétablissement du trône et à l'érection de Yuan, ils verront sous peu leur pays ravagé par la tempête, Tincendie, les eaux débordantes ainsi qu'il arriva naguère à la province de Chang-Haï, où 15.000 habitants moururent et quatre millions se trouvèrent sans vivres ni maisons ».

L'affiche, le film*, la brochure" renforçaient

1, Les cinémas de Bangkok en vinrent à présenter des aspects si invraisemblables des victoires allemandes, que les directeurs refusèrent de les mettre sous les yeux du public qui n'y voulait croire.

2. A propos des ouvrages publiés par les Allemands pour illusionner les populations d'Extrême-Orient, M. le sénateur G. Reynald écrit dans l'Evénement du 14 juin 1916, au cours d'un article intitulé : L'art du mensonge : « C'est surtout dans sa propagande dans les pays de l'Extrême-Orient que l'imagination germanique s'est donné libre carrière. J'ai feuilleté des brochures en turc, en persan, en hindoustan et en malais, la langue commerciale de toutes les régions qui bordent l'Océan Indien. Elles ont belle apparence, la couverture est de couleur vive souvent rendue plus attrayante par une décoration extérieure. Le texte est pour moi impénétrable, mais je dois à l'obligeance de M. Cabatton, le savant professeur à l'Ecole orientale, d'en avoir saisi le sens par une analyse sommaire. D'ailleurs, les gravures qui l'accompagnent sont démonstratives et s'expliquent aisément par elles-mêmes.

« La thèse varie suivant le pays et la race. A tous, on certifie la victoire rapide, foudroyante de l'Allemagne. Cette Allemagne invincible est en même temps le temple des vertus pacifiques. L'Allemagne a été provoquée : elle représente la douceur, le travail et, ne l'oublions pas, le bon marché des produits manufacturés dont la cupidité anglaise rehausse les prix au détriment des autres peuples. Aux Hindous, on dénonce la tyrannie anglaise, aux Persans les ambitions de la Russie. Les gravures présentent des statistiques sous les formes comparatives d'êtres ou d'objets de grandeurs différentes. Nous apprenons ainsi que, dès les premiers mois de la guerre, l'Allemagne avait fait prisonniers deux millions de Russes, 500.000 Français, etc. L'industrie française est représentée par une usine : une large zone noire marque que l'Allemagne en détient les trois quarts ; une mince bande blanche désignant la part qui nous reste. Une haute colonne figure les ressources financières de nos ennemis. L'Angleterre se contente d'un petit tas. la France est à zéro, l'Italie bien au-dessous. Un gros sac, bien plein et bien rebondi, montre les réserves en or de l'Allemagne : un sac bien moindre et flasque renferme celles de l'ensemble de ses adversaires. Une scène nous présente un groupe de femmes, occupées auprès d'un lavoir : elles ont interrompu leur travail et offert à l'objectif des visages souriants, La légende porte ; « Femmes belges travaillant joyeusement sous l'occupation allemande ». Le type des femmes et les détails du costume

Taction de « circulaires » dont la teneur, en fin 1915, roule sur ce thème extravagant : « La Russie a accepté de traiter l'Allemagne en égale pendant vingt années sur le chemin de fer Transsibérien : elle va payer les dépenses militaires de la Belgique. L'Allemagne va s'installer dans le port de Vladivostok, avec des licences de trafic et de séjour, tant dans les ports qu'à l'intérieur du territoire russe. Pendant vingt ans, l'Angleterre ne lèvera pas de troupes, ne construira pas un navire. Le commerce allemand s'exercera librement en Grande-Bretagne. Les Anglais payeront les frais de tous les navires américains coulés... Tout le royaume de George V sera placé sous le contrôle de l'Allemagne Le gouvernement du Japon remet ses pouvoirs aux mains des Allemands qui dirigeront la marine et l'armée. Les Japonais payeront une indemnité annuelle ».

Les Chinois sont éblouis. Il ne leur en eut point fallu autant. Le « Soleil Levant » va être puni Tous les journaux allemands en Chine le disent, depuis le début, et le fait se réalise déjà. Le Oestasiatischer Lloyd, les quotidiens germaniques de Tien- Tsin et de Chang-Haï. la Deutsche Zeitung fur China, créée depuis le 2 août 1914. envoient des suppléments à Manille, aux Philippines. Die Umschau naît à Bangkok. Le Sie-Ho-Pao^ revue chinoise, célèbre l'apothéose de l'idéal teutonique.

révèlent que nous ne sommes pas en Belgique ; mais qu'importe ! c'est une photographie qui est utilisée pour la propagande.

« Sur une autre gravure, de vigoureux attelages tirent la charrue dans dévastes espaces, et le texte inscrit au-dessous du dessins nou= indique que les Allemands ont apporté aux Français les bienfaits de l'agriculture et défrichent les plaines inciltes de la Picardie et de l'Artois ».

Qu'on n'en doute pas, les brochures répandues à profusion en Chine par nos ennemis rééditaient avec le même luxe et le même cynisme ces mensonges infâmes La note est même forcée dans bien des cas. car les Allemands n'ignoraient point la naïve candeur du Chinois de basse clause, qui ne s'étonne de rien croit n dur comme fer » au merveilleux, et trouve à l'invraisemblable, sans trop de peine, toutes les apparences de la réalité.

Chang-Haï est le grand centre d'empoisonnement à la prussienne. De ik, on expédie de la « copie » aux journaux chinois subventionnés. C'est là qu'on fait tirer l'atfiche, collée partout, dans la suite, et où Ion voit grandeur nature un obus de 420, avec le portrait de Guillaume II ; là qu'on achète le journal China Press pour répandre mieux le mensonge, que l'on crée le The War, où il est annoncé un jour que les mines allemandes, dans la Tamise, ont coulé douze grands navires. La besogne est faite à Canton, par des luthériens missionnaires qui impriment le Sing Ming, « la vie », pour y admirer chaque jour les prouesses de la Germanie.

Dans nos propres concessions — britannique, française — les Allemands continuent à résider^ disposent (comme il fut prouvé à Han Keou), de fusils, de caisses de cartouches et de revolvers, de mitrailleuses. Ils disent avant la Marne que « l'escadre allemande va apparaître dans les eaux chinoises et l'on va retirer leurs concessions aux Alliés pour les donner au vainqueur ». Plus tard, ils opposent les Chinois aux Chinois en répandant la rumeur que les peuples de l'Entente ont offert au Président Yuan des moyens d'écraser la révolte des provinces du Sud ; ce qui — est-il nécessaire de préciser — est inexact de tout point.

Pendant tout le cours de Tannée 1916, nos ennemis, au Nord comme au Sud, ruinent notre prestige, sapent notre crédit. Ils réussissent à semer la panique, à Tien-Tsin, chez les Chinois dépositaires de fonds dans les banques françaises et anglaises en déclarant que la Banque de France vient de faire faillite et que l'Angleterre n'a plus un farthing. Ils parviennent à accréditer le bruit que le gouvernement chinois va décréter : i" la punition la plus sévère pour qui achèterait, au compte de la France, des produits indigènes, de nature à aider ce pays dans son œuvre de guerre ; 2° des châtiments d'une

extrême rigueur pour quiconque se mettrait au service de la France, de quelque nature que fut ce service \

... Ainsi, soit dit en bref, — et pour une période seulement, — pendant la grande guerre, la fausse nouvelle fit constamment son œuvre en ce lointain pays où les habitants, naturellement friands de fables merveilleuses, trouvaient un plaisir d'autant plus grand à entendre celles des Allemands, que nous disposions de peu de journaux pour en contrebalancer l'effet et que, par surcroît, nous persistions — ce qui reste à notre honneur — dans le parti pris de ne jamais dire aux Célestes que la vérité.

Le rôle de ceux qui, dans la presse anglo-française d'Extrême-Orient, essayaient de lutter contre le poison allemand fut aussi méritoire que dur à soutenir. Ils s'y employèrent avec une ténacité remarquable. Mais trop souvent, la médiocrité, l'infériorité de nos moyens eurent pour conséquence que les mensonges allemands entraînèrent en Chine de déplorables conséquences. Cette affirmation reste valable pour le temps où la République chinoise devint notre amie et alliée. L'action occulte des Allemands s'y poursuivit malgré les mesures prises et il faut espérer qu'un historien a5^ant vécu sur place complétera un jour, à ce projet, les indications sommaires que nous venons de fournir.

I. C'était le moment où nous recrutions, en Chine, des travailleurs pour les usines de la métropole.

La France, l'Europe, le monde entier, pendant toute la guerre, auront inventé, accrédité et démenti des fausses nouvelles qui, pour une grande part, avaient trait aux opérations du front, à la marche des combats. C'est de l'arrière à l'avant que beaucoup de nouvellistes jetaient leurs sondes; c'est de la ville, à Tabri de tout danger, qu'ils lançaient leurs filets pour ramener de la tranchée de première ligne ces récits illusoires qui faisaient le pain quotidien des badauds.

Certes, nos soldats ne furent pas insensibles à la rumeurqui court. On ne saurait vivre de longs mois, des années, une existence aussi extraordinaire, si remplie d'à-coups et de surprises, sans que la pensée ne travaille, sans qu'elle ne cherche à établir des correspondances entre ce que fait le poilu, ouvrier actif de la guerre, et ce que dit le civil, lointain témoin du grand œuvre. Le potin s'installa donc, avec les rats et autres misères, dans les étroits boyaux, aux abords de nos guitounes et de nos cagnas. Mais il fut d'une nature vraiment très spéciale, d'une espèce particulière au milieu, et qui, psychologiquement parlant, n'avait que de très vagues rapports avec le potin de Paris et celui des provinces. Il serait trop absolu décrire que les régiments se désaffectèrent entièrement de ce qui se passait, de ce qui se disait derrière eux. Les lettres.

envoyées et reçues, unissaient par un lien étroit et fréquent l'homme qui laisait la guerre dans des trous boueux et le reste du monde qui, loin des gaz asphyxiants, attendait la Grande Aube. L'incessant va-et-vient des permissionnaires suffisait à retremper chaque combattant, pendant un temps court mais bien employé, dans cette atmosphère civile, dans ce courant des « idées de larrière » qu'il était le premier à ironiser souvent lorsqu'il avait repris son fusil. Les journaux étaient lus au front et nous verrons dans quelle mesure ils intervenaient comme « agents de liaison » entre la ligne de défense et le reste du territoire. Le cafard lui-même — bien qu'avant peu, au cours de ces pages, nous devions faire une réserve sur les raisons qui le provoquaient — reportait maintes fois la pensée de nos braves vers les foyers, voire les soucis du temps de paix. La chaîne spirituelle et sentimentale n'était pas brisée. Aucun tir de barrage ne pouvait la rompre complètement. L'armée et la nation, par la seule puissance des souvenirs qui ne s'éteignaient pas, seraient restées solidaires même si une considération supérieure à toutes autres, la volonté homogène de briser l'ennemi, ne les avaient fait à tout instant l'une à l'autre pareille.

Toutefois, il était dans la logique des choses que le citoyen en armes s'attachât davantage à connaître et à présager ce qui V intéressait en propre de préférence à ce qui faisait l'objet des préoccupations constantes du citoyen désarmé. A vrai dire, il importait peu à celui qui se battait nuit et jour, sous la pluie, sous le soleil, sous la neige, dans le vent, de savoir s'il était vrai qu'un ministère dût tomber dans les quarante-huit heures, qu'il y eut beaucoup d'espions allemands dans la capitale, ou qu'on dût instituer à bref délai la carte de sucre. Ce qui intéressait essentiellement le combattant, c'était son sort personnel, son destin immédiat, et celui de

l'unité à laquelle il appartenait. Nous l'avons de nos yeux et de nos oreilles longtemps constate, et, cent fois quotidiennement, en de nombreuses formations du front, dans les régiments d'infanterie et les centres sanitaires où nous eûmes l'honneur de servir : le poilu, les officiers subissaient l'effet, bienfaisant ou nuisible, de la fausse nouvelle, mais le plus souvent, cette fausse nouvelle qui alimentait leurs entretiens était née, à quelques pas, dans la terre à peine remuée d'un trou d'obus, et. pour la plupart des cas, sa portée ne dépassait point celle d'une pièce de gros calibre. C'est dire qu'elle avait trait, non plus à ce que Ton pourrait appeler les grandes directives de la guerre, mais à des considérations et à des questions localisées qui évoluaient à l'aise dans le champ visuel du soldat et ne sortaient guère de son horizon que pour se transporter dans d'autres paysages de dévastation, pareils à ceux où elle avait pris naissance.

Rien n'était plus naturel et plus humain. Tout ce qui pouvait donner au soldat sa joie la plus haute et la plus complète se centralisait autour des points où il risquait sa vie. Il se réjouissait bien, certes, lorsqu'il apprenait, de l'arrière, qu'un nouvel allié s'était ajouté à la famille de l'Entente, mais il était autrement heureux lorsque, la grenade ou la baïonnette au poing, il avait fait une avance de deux kilomètres vers la. frontière. Qu'on tolère la comparaison. Comme quiconque travaille ardemment, avec probité, dans un métier, pour gagner son pain, le soldat faisait lui aussi son métier, de bonne volonté et presque toujours de bonne humeur, pour sauver sa vie, ou mieux, sa liberté et sa patrie. Ce métier noble, même s il ne se sentait d'instinct aucune préparation pour le faire, il le faisait bien, et par la force de l'entraînement et» de l'exemple, et aussi par une sorte de goût qu'il ne s'avouait pas toujours, il s'}'' consacrait entièrement, en bon

ouvrier. Il se conçoit donc qu'avec le temps il devait fatalement en venir à y ramener le maximum de ses pensées, et, sage philosophe, à comprendre qu'à défaut des bonheurs de l'arrière, il devait s'accommoder des bonheurs, même relatifs, du front. S'il ne se fut pas imposé ce raisonnement, s'il ne l'eut pas accepté d'instinct, nos armées fussent devenues d'immenses bandes de neurasthéniques qui eussent tourné la tête vers le Sud après avoir tiré chacune de leurs cartouches sur l'envahisseur venu du Nord.

Il fallait bien aimer le front puisque l'on n'en pouvait partir. Et, en vérité, ce n'est pas assez dire. Ce serait laisser faussement croire que nos poilus toléraient leur état, le subissaient avec une amertume secrète. Le soldat français était tout autre. On le définirait mal, moralement, si on appréciait à cet égard, son état d'âme, par les propos bruyants et parfois bougons qu'il tenait. A le confesser quelques instants, à dialoguer avec lui dans la ligne de feu, à entendre ses boutades crânes, ses appréciations sur les résultats obtenus, ses appels impatients vers quelque nouveau combat, combien de fois n'avons-nous pas constaté que, loin de ne voir en son sort que peine et fatigue et danger et horreur, il goûtait ce que l'on est en droit, sans blesser les mots, d'appeler la sublime beauté de la guerre.

Le risque, la mort aux aguets, le chaos des mêlées, l'obus qui s'abat même sur le cantonnement d'arrière, les retards du ravitaillement, les enlisements dans la glaise et les trous d'entonnoirs, les alertes au milieu du sommeil, les longues marches épuisantes, les plus terribles aspects du drame interminable, pour le poilu restaient assurément des « incidents » fâcheux, mais tout ce que ces misères du métier pouvaient comporter de dangereux, d'exténuant, de démoralisant, de mortel, le cédait à la

longue à ce sentiment maître de tous les autres : la Grande Aventure était encore plus admirable que terrible. Elle apparaissait variée comme un monde, passionnante comme un beau spectacle ; elle entraînait, elle grisait. Tout bien compté on était fier de la vivre. Jamais elle ne se ressemblait, et si ce cinéma qui tournait des films jamais pareils était souvent éclaboussé de sang, qu'importait, à vrai dire, puisqu'on était aux premières places, et que. dût-on y laisser ses os, on voyait cela! Alors « à quoi bon s'en faire ? » ^

Cette psychologie avait des modalités variables. Il serait simpliste d'admettre en bloc que toute l'armée appréciait tant la guerre qu'elle souhaitait n'en voir jamais la fin ^. Tout au contraire, superposé au sentiment que nous venons d'essayer de retracer, existait en chacun de nous, en chacun des soldats du Droit, l'espoir que les solutions seraient promptes. On ne les admettait d'ailleurs que fondées sur notre victoire. Faire allègrement la guerre

I. Lq Journal de Genève, le i8 novembre 1917, analysait pittoresquement, sous le titre : Le secret du bonheur, cette psychologie du poilu fataliste et heureux.

« Connaissez-vous la suite de raisonnements par laquelle les soldats du front français se sont pr«uvés qu'il ne fallait pas « s'en faire », comme ils disent?

« De deux choses l'une. Ou l'on est dans une arme combattante, ou non. Si c'est non, faut pas s'en faire. Si l'on est dans une arme combattante, ou l'on est dans un secteur mouvementé, ou l'on est dans un secteur tranquille. En ce cas, faut pas s'en faire. Si l'on est dans un secteur mouvementé, ou l'on a un poste exposé, ou l'on a un poste bien défilé. En ce cas, faut pas s'en faire. Et cette cascade de dilemmes rassurants mène, de chute en chute, jusqu'à la blessure grave. Si l'on s'en tire, faut pas s'en faire. Et si l'on en meurt, eh bien 1 l'on ne s'en fait plus.

« Qui inventera pour les civils un semblable talisman de bonheur?

« Peut-être pourrait-on en trouver les éléments en ce simple mot : choisir. Ou les événements nous dominent, ou nous restons maîtres de notre destin. Si les événements nous dominent, rien à faire, qu'à attendre des jours meilleurs. Si nous pouvons encore agir, usons alors du mot magique ».

a. Ne nous illusionnons pas. Le bel enthousiasme, l'ardeur juvénile de 1914 et des campagnes précédentes ont disparu. (Capitaine de la Rocque. Le Poilu de 1917. Revue hebdomadaire, b octobre 1917).

et désirer la bonne paix, ceci et cela pouvait se concilier aisément chez un Français qui ne nourrissait aucun ténébreux dessein et qui se battit uniquement pour se défendre, d'abord, avant de se battre pour se vengera

I. Dans la Gai[ette de Lausanne, le 13 septembre 191 7, M. Maurice Millioud a fort exactement parlé des « deux légendes du poilu m.

« Du début de la guerre à la bataille de la Marne et même pendant le premier hiver de tranchées, il s'est formé en France une conception" conventionnelle, une sorte de dogme répandu par la presse, et consacré à tel point par l'assentiment du public, qu'il eût été imprudent d'y contredire.

« Le soldat, on le représentait transporté d'enthousiasme belliqueux, (( illuminé d'une foi naïve, dit M. Georges Bonnet, heureux de se « livrer aux plaisirs de la guerre, rallié définitivement au principe « d'autorité avec ses conséquences ». (Georges Bonnet. L'âme du soldat, Paris, Payot, 1917).

« Ce soldat rempli de joie vivait dans des tranchées pleines de confort. Peu s'en est fallu, du moins à l'arriére, qu'elles n'aient passé pour des lieux de plaisance, tant on célébrait la paternelle familiarité des chefs, la sollicitude de l'intendance, l'ingéniosité des hommes contre les intempéries et le désœuvrement Pour ]e Boche, on le déclarait hors d'état de tenir la campagne, dépourvu du nécessaire, mal vêtu, mal nourri, incapable d'initiative, d'ailleurs prêt à fuir.

« La légende a changé et rien ne caractérise mieux la France contemporaine que cette réaction du bon sens, survenue spontanément en pleine guerre.

« Les « poilus » eux-mêmes s'y sont employés, officiers et soldats retour du front, blessés ou permissionnaires, excédés du rôle de mélodrame qu'on leur faisait jouer et de la légèreté avec laquelle on substituait une fiction d'héroïsme théâtral à la réalité de leurs sacrifices quotidiens, en dissimulant leurs fatigues, leurs privations, leurs lassitudes et leurs souffrances. Des lettres du front vinrent corriger avec une précision impitoyable les descriptions mensongères et les peintures idylliques. Et il y eut un sursaut de volonté dans le pays. On voulut y voir clair, quelque amère ou effrayante que la réalité pût être. Déconcerté un moment, l'esprit de la race se ressaisissait au milieu de la tourmente dans ses qualités natives : la sobriété, la netteté, le dégoût de la déclamation. La révolution qui s'accomplit dans la mode littéraire, sans qu'on y prit garde au dehors, était des plus significatives. Mais on ne l'a guère comprise, chez nous, ni ailleurs, parce qu'elle a subi des interférences du fait des événements, et des déviations dues à un phénomène d'optique littéraire ».

L'auteur ajoute que la seconde légende a engendré des œuvres fortes, telle Gaspard à& Benjamin et le Feu de Bai busse. Mais, ajoute-t-il, il y a une vérité moyenne qui se situe entre les deux légendes.

« Le soldat moyen est un homme patient, résigné, qui supporte, en murmurant souvent, mais avec simplicité, de grandes soufirances... De la lutte immense, il ne voit que son petit coin. Dans le communiqué, il ne s'iutéresse guère qu'à ce qu'il a fait ou vu lui-même. Les

On comprend qu'aussi absorbés dans leur œuvre justicière, nos soldats avaient généralement prêté plus d'intérêt à la nouvelle du tront qu'à la nouvelle de l'arrière II en va de même pour les fausses nouvelles. Et l'exposé que l'on vient de lire nous permettra peut-être de faire accepter du lecteur cette considération curieuse et paradoxale : lorsque le soldat fut affecté dans son esprit, mélancolique et sombre, lorsqu'il eut, pour dire le mot, le cafard, ce fut, croyons-nous, beaucoup plus — et sans qu'il s'en doutât — pour des raisons d'avant que pour des raisons d'arrière ' . Atteint à son tour de ce

grands mots sont étrangers à sa bouche comme toutes les idées qui y correspondent sont étrangères, en général, à sa pensée .. C'est que le poilu du temps de guerre est tout simplement un ancien civil qui se souvient d'avoir été civil et qui n'aspire à rien tant qu'à le redevenir ».

I. Lci Saucisse journal du front, fournit en juin 1917, un excellent remède contre le cafard. Ce remède, pour une maladie déclarée à l'avant, était facile à se procurer sur place.

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