I. Voir note, page
poilu est un être mobile et le changement lui convient assez. Ceux qui quittent à regret leurs guitounes ne sont pas l'exception, mais en combien plus large proportion sont ceux qui flairent le vent pour apprendre de lui qu'en haut lieu on a décidé le déplacement du corps d'armée. Le cuistot, maître nouvelliste dont le moment est venu de reparler, fait mijoter quotidiennement une nouvelle de cette sauce-là, ou d'un goût similaire, dans sa « portative » ou sa « roulante ». Par un étrange miracle assez confusément expliqué, c'est vers lui que convergent les on dit. Il sait tout. Cet homme est l'oreille de Denys. Il centralise les ragots ainsi qu'il fait des patates, et des « bidoches». Il est précieux, on l'interroge à coup sûr. Toujours, il tient une réponse prête. Bien mieux, il est devenu, avec letemps, une sorte de symbole. On baptise nouvelle de cuistot^ toute information qui vient d'on ne sait d'où, mais qui est positive et certaine jusqu'au moment où elle est démentie puis oubliée.
Il y a aussi la nouvelle dite « perco ». Il ne faut pas la confondre avec celle du cuistot, avec le potin, et M. Maurice Donnay, dans son ouvrage « Pendant qu'ils étaient à Noyon » (page 88), établit finement la nuance :
... Ah 1 me disait un jeune permissionnaire qui revient des Vosges, on est là-bas au calme ; il n'y a pas d'attaque ; c'est le tran-tran habituel ; quelques obus, quelques marmites, duel d'artillerie par-dessus nos têtes ; le temps semble long ; si par surcroit, il pleut, on sent venir le cafard qui aime l'humidité. On est là, 5 ou 6 camarades ; on ne cause pas ; on fume; on s'ennuie. Passe un poilu : c'est un cycliste, ou bien un secrétaire d'état-ma|or, ou bien IWdonnance du commandant, ou bien un homme qui revient de la ville, enfin quelqu'un qu'on suppose bien renseigné. On l'arrête, on lui demande : « As-tu un perco ? »
... Il y aune grande différence entre le potin et le perco. Le potin de la tranchée ne diffère pas beaucoup, dans son essence, du potin de l'arrière, du village ou de la grande ville : le lieutenant a échangé ses leggins contre des guêtres en cuir;
on va toucher des casques à la fin de la semaine ; un tel reçoit beaucoup d'argent de chez lui, etc. ; voilà des potins. Mais le perco est à la fois sans consistance et grave ; il n'a pas de pieds, mais il a des ailes. D'où vient-il ? D'une parole tombée de haut et mal entendue et, surtout, mal interprétée ; deux négations très lointaines, mais rapprochées brusquement en affirmation peuvent créer un perco. Il peut être inventé de toutes pièces par un malin qui, à cette demande : « As-tu un perco ?» ne veut pas perdre de son prestige, être pris sans vert. De même un poilu qui a bon cœur, Hevant le désir d'être leurré qu'il lit dans les yeux d'un camarade, ne lui refusera jamais un perco. Et le camarade, comme il tournerait et retournerait un morceau de sucre dans sa bouche, tourne et retourne le perco dans son esprit et le laisse fondre *.
Ce qu'est exactement le « tuyau aux » armées ? Apprenons-le par ce très renseigné qu'est Trissotin, rédacteur de VEcho des marmites (n° 221).
Tuyaux, tuyaux..,
L'immobilité, qui résulte souvent des procédés du combat
I. Cet extrait avait été publié d'abord par M. Donnay, dans la Liberté, du 19 septembre 1915. Dans le livre édité ultérieurement l'auteur ajoute cette note :
« P. -S. — A la suite de cet article paru dans la Liberté, un lecteur du front m'écrivit que dans son secteur, on n'employait guère le mot perco dans le sens indiqué, mais bien le mot bac. Dans un secteur assez éloigné du précédent, on dit bobard.
Un autre lecteur explique que perco et bac qui ont le même sens ont la même origine. Celui qui rapporte aux tranchées ces histoires à sensation, comme, en temps de paix, il les apportait dans les chambrées, c'est généralement 1' « homme de jus » qui va chercher, aux cuisines, le café de l'escouade. Tout en attendant d'être servi, il écoute les nouvelles qui se débitent autour du percolateur où se fait le café, autour du « bac à rab » qui est la boite aux résidus, une sorte de poubelle, en campagne, un trou creusé dans la terre.
n Ainsi le mot perco ne vient pas du front, pas plus que le mot bac ».
Autre lettre citée par M. Donnay :
« Le perco, mot nouveau ? Non. Le mot et la chose existaient bien avant la guerre, puisque voilà longtemps que les aérostiers, tant civils que militaires, désignent ainsi leurs ballons de toutes sortes... » « Le moi perco ne vient pas du front Au contraire, il y est monté... et au sens figuré, il signifie un ballon lancé, plein de promesses et de merveilles ».
Et l'auteur ajoute :
« Quoiqu'il en soit, il reste assuré que perco vient de percolateur, puisque c'est par vague assimilation de forme avec cet ustensile que les premiers aérostiers avaient ainsi nommé leurs ballons ».
moderne fait excuser le sentiment de curiosité quand il s'agit, chez nos poilus, d'écouter un tuyau, de l'entendre, de le comprendre, de le colporter. Curieux, en effet nous le sommes tous et en toutes circonstances Un journal paraît-il illustré de grands blancs? Nous voulons savoir ce que la censure a supprimé ; entend-on au loin une violente canonnade? Nous voulons savoir ce qui se passe ; le régiment doit-il être déplacé ? Nous voulons savoir où il ira ; tel officier supérieur quitte-t-il son commandement? Nous voulons savoir où il va et connaître le nom de son remplaçant. Citerait-on cent faits, cent fois se retrouvera le même esprit questionneur. Aussi que de fois entend-on ; « Dis-moi, Chose, n'as-tu pas de tuyaux sur tel fait ?» Et rarement Chose vous a répondu non, soit que luimême, à un autre, ait déjà posé la même question, soit qu'il vous réponde ce qu'il suppose être le plus vraisemblable, soit — cas bien plus rare — qu'il sache lui-même ce que vous lui demandez.
f Entre poilus, il n'est pas de camarade, quel que soit sa situation ou son grade, qui ne puisse donner un tuyau. Avec quelle avidité de nouvelles questionne-t-on celui qui vient du village ou de la ville voisine, autorisé pour achats divers! Avec quelle frénésie pressure-t-on le pauvre permissionnaire qui pendant sept longs jours, a fréquenté les civils de l'arrière. A l'un comme à l'autre, on demande « quels tuyaux? »
A cette question, il faut répondre et le patient narre ce qu'il a vu et cru comprendre, assaisonné de réflexions personnelles ou entendues. Il a toujours gardé de son absence ou de sa permission, le souvenir d'un fait qu'il débitera et développera à son retour, autant de fois qu'il sera nécessaire. Revenir sans tuyaux, il n'y faut pas songer : ce serait s'attirer le mépris de tous.
Des tuyaux, tous en donnent : ceux qui approchent un bureau quelconque commenteront tel rapport ou telle circulaire qu'ils ont lus et souvent mal compris : ceux qui ont accès aux téléphones et y entendent tout ce qu'on n'a aucune raison de cacher, ne manqueront pas de vous fournir des renseignements dont vous ne suspecterez jamais la véracité. Le brancardier Machin, qui reçoit souvent une lettre d'un député, vous donnera des détails précis sur un fait à venir, en spécifiant l'origine de son tuyau. Le sergent Truc en vous prévenant qu'il s'agit d'un secret vous indiquera sur la carte le tracé de la prochaine attaque et le caporal d'ordinaire, même, n'annoncera pas « aujourd'hui pas de gnole à la Compagnie * sans vous expliquer la cause qu'il attribuera, selon les dires du boucher du ravitaillement, au récent déraillement de « l'Ecureuil » ou au dernier torpillage de ces paquebots qui contenaient des tonnes de rhum (case à louer) venant des Antilles. Donc, du soldat de seconde
classe au plus haut des sous-officiers, chacun, chaque jour, placera son petit tuyau qui s'amplifiera s'il a été bien compris. Où vous aurez signalé cent hommes, il s'agira de mille, douze heures après ; ce que vous teniez d'un caporal le matin, sera le soir un résumé textuel du dernier entretien du colonel avec un autre officier supérieur ; le petit entrefilet lu dans les échos du Trifoiiillis Républicain que vous avez fait voir au voisin sera bientôt un article du Temps, voire une dépêche Havas. Et si votre tuyau a été mal compris ou mal entendu, ses déformations plus bizarres seront bientôt tout le contraire de vos dernières paroles.
Si les tuyaux ne prennent pas naissance aux cuisines, ils y prennent certainement leur essor. L'escouade en première ligne pendant de longs jours n'a de relations directes avec l'arrière de la compagnie que par son cuisinier. C'est donc ce dernier qui. retrouvant autour des marmites ses collègues porteurs de soupe des autres escouades, devra s'informer des faits qui se sont produits depuis les quelques heures de son précédent voyage. Avec son pain et ses gamelles il ramènera donc des tuyaux et les ornera à loisir, certain qu'ils n'iront pas plus loin, les communications avec l'ennemi ne se faisant qu'à coups de grenades.
Beaucoup de tuyaux ont leur origine dans un article de journal ou dans un fragment de lettre quelconque reçue par un poilu, comme nous l'avons indiqué, mais s'il s'agit de fait exclusivement militaire, presque toujours c'est un loustic qui, doué d'un esprit d'invention original, s'est amusé à faire courir son petit tuyau, et quelle joie pour lui quand, par hasard, son pronostic se réalise.
Si les tuyaux les plus sûrs « crèvent » le plus souvent, on a toujours le même plaisir à en demander et à en colporter de nouveaux. C'est une manifestation de la gaité française qui revit pendant la guerre et, tant qu'il ne prendra pas la forme de fausse nouvelle, il faut se réjouir de l'activité du tuyau qui alimente toutes les conversations aux avant-postes comme au repos et qui, lui aussi, avec les canons, les munitions et le succès de l'emprunt; nous aidera à hâter l'heure glorieuse de la grande victoire.
Le sort de la formation, ce que l'on va faire, les incessantes rumeurs locales, très locales, d'ordre minime ou majeur, le fait de savoir si l'on va être relevés, si l'on va partir demain aux tranchées, ou être envoyé en secours « à tel endroit où cela cogne », l'hypothèse que l'on pourrait bien, avant
274 t-ES FAUSSES NOUVELLES DE LA GRANDE GUERRE
quinze jours, ramasser bagages et descendre à Marseille pour embarquer à destination de l'Orient : tout cela passe au filtre du cuistot ou au perco ; tout cela, c'est sorti de leurs tuyauteries savantes après avoir suivi, dans Talambic distillateur des meilleures essences de nouvelles, un chemin tortueux. C'est un automobiliste, par exemple, qui arrive d'un quartier général de corps d'armée ou de ravitaillement. Il tient l'information d'un sergent secrétaire qui l'a surprise sur les lèvres d'officiers d'approvisionnement. Et l'on sait que les officiers d'approvisionnement sont d'intarissables propagateurs de faits nouveaux. Il faut donc croire l'automobiliste, quoiqu'il dise, parce que son ragot, même déformé par le voyage, amplifié par l'interprétation, c'est encore une matière à commentaires et que si l'on ne commentait pas à perte de vue, on mourrait bien vite d'ennui.
Aussi, il est à peu près indiscutable que l'on va partir à l'action beaucoup plus vite qu'on ne le croit généralement. Des indices qui ne trompent pas le prouveraient aux moins clairvoyants. Il se produit que le bruit reste sans effet? Les colporteurs, et c'est tout le monde, n'en sont pas pris de court. Il y a eu contre-ordre. On sait bien qu'il y a eu contre-ordre. On pourrait même fournir l'heure à laquelle ce contre-ordre a été donné.
Un régiment d'infanterie va-t-il relever un régiment de cavalerie ? Ce même régiment de cavalerie est-il lui-même versé dans l'infanterie et dans les tranchées ? On trouve toujours une explication pour justifier, tirer au clair le mystère de la mutation d'armes. Dans le premier cas, c'est assurément que les cavaliers vont remonter à cheval et que la guerre de mouvement va recommencer. Dans le second cas, il faut s'attendre à une forte offensive — et l'on a l'option entre la nôtre et celle de l'ennemi, — offensive qui exige un « sérieux rembourrage » du
front. Quelquefois la folle du logis sur un aussi moindre fait, brode et brode encore. J'ai vu l'opération de relève d'un régiment de dragons avoir pour effet que, pendant vingt-quatre heures, tout un secteur fut convaincu d un prochain départ pour l'Italie, bien avant qu'on y envoyât des renforts.
Il y a la nouvelle du bureau du colonel. Celle-là est toujours fort recherchée. Il se chuchote soudain que le colonel vient d'apprendre l'arrivée de telle ou telle division à l'arrière du secteur. Quelles conséquences tirer de ce fait ? Il en faut au moins tirer une. Est-ce pour remplacer les troupes en ligne ou pour appuyer une attaque ? Les deux opinions sont également cotées à la bourse aux ragots. Le fait certain, c'est que le secrétaire du colonel, ou les officiers qui approchent ce chef, assurent que la division nouvelle est arrivée. Et chacun d'opter suivant ses préférences. Il n'est pas rare que le bruit s'étant bien enflé et ayant bien circulé, avant la fin du jour, on apprenne qu'il est inexistant.
N'oublions pas le téléphoniste, précieux propagateur de rumeurs, de messages mal compris. Plus ce téléphoniste fait partie d'un élément élevé, plus ce qu'il dit prend de l'importance. C'est le cas, par exemple, du téléphoniste du quartier général de corps d'armée de qui on ne saurait mettre les indiscrétions en doute sans se couvrir de ridicule.
Un facteur important pour l'entretien des nouvellistes, c'est le prisonnier et surtout le déserteur ^ Par
I. Il faudrait pouvoir dire au long le va-et-vient, intentionnel ou fortuit des fausses nouvelles entre les lignes, par le prisonnier, le déserteur... et l'espion : feintes, fausses concentrations de troupes ou de camions, trains prétenduement supprimés, suppression de colis postaux, retard et censure des courriers, nouvelles de déplacement de troupes vers un point fréquemment signalé par le communiqué, etc. Concernant l'espionnage, un général sous les ordres de qui je servis, me, dit avoir constaté à plusieurs reprises qu'il faut de douze à treize jours pour qu'une nouvelle, exacte ou fausse soit connue de l'ennemi. Son poste de commandement, en certaine circonstance, se
les déclarations de l'un et de l'autre, on sait les dates des attaques prévues, tout ce secret des a Heures » allemandes, les reculs prémédités par l'ennemi, et bien des renseignements encore qui vont grossir le « Bulletin des renseignements » et qui avant même d'être publiés, sont colportés, déformés, si bien qu'ils se trouvent promptement faux de point en point, parce que Tennemi n'a rien fait de ce qu'avait annoncé le déserteur, et parce que le troupier français avait surbrodé le mensonge de l'Allemand.
Mêmes courants d'idées contradictoires pour les perniissions ^
La cadence des départs était régulière. Elle l'est encore. Mais qu'on s'y attende : on va avoir des surprises. Ceux qui partent regardent avec commisération ceux qui doivent partir après-demain. Ils se réjouissent de la chance qui leur permet de gagner la gare et de prendre route. Derrière eux se dressera la rigueur d'un règlement. Les permissions vont être suspendues. Huit jours, quinze jours, peutêtre plus. Ce n'est pas sans raison. Déjà, il y a quarante-huit heures, l'artillerie a montré une activité particulière. Vous ne comprenez pas ? Offensive. Vous irez embrasser vos femmes un peu plus tard. Le temps passe. Les permissions sont délivrées sans difficultés. Quid? Contre-ordre. L'offensive est ajournée. Ceux qui se voyaient déjà privés des joies du départ prennent leur feuille et s'en vont... en se flattant d'avoir eu bien de la chance. Dans le compartiment, avec les camarades de rencontre, ils épuiseront le sujet, parleront de cette alerte, se
trouvait dans une maison en ruines, qui fut à l'abri du marmitage pendant douze jours. Il en partit le treizième jour, au moment même où commençaient à tomber les projectiles de l'ennemi enfin renseigné.
I. Le meilleur moment de la permission, c'est la veille du jour où l'on doit partir (Philosophie du poilu. Bulletin des armées de la République. aj juillet 191 7).
renseigneront pour savoir si dans les autres secteurs, on n'en a pas connu une toute semblable.
Plus éloquents encore sont ceux qui reviennent de Paris-Panam ou de leur village. N auraient-ils conversé chez eux qu'avec le garde-champêtre, c'est vraiment étonnant tout ce qu'ils ont appris. A plus forte raison lorsque, gradé ou non, mais surtout gradé, ils reviennent de la capitale où ils ont pu rencontrer des « gens influents ». C'est alors un bien beau récit duquel l'on ne peut pas dire que, toujours, autant en emporte le vent \
Mais la foire aux potins se tient avec une activité particulièrement fébrile, lors de l'arrivée des trains provenant des gares régulatrices aux gares de ravitaillement des divisions et où viennent chaque matin toutes les voitures des régiments, celles de la poste (deux wagons de lettres et de colis arrivent quotidiennement pour une division, etc), les voitures de l'état-major du corps d'armée, celles de l'artille-
I. « Un permissionnaire qui rentre est généralement très entouré; l'attrait qu'il exerce ne lui vient pas seulement du litre de kirsch ou de mirabelle qu'il a rapporté ; la curiosité plus que l'intérêt rassemble autour de lui ses camarades et les friandises qu'il distribue lui valent moins de succès que les nouvelles qu'il débite. Les civils ne montrent pas plus d'avidité pour les récits du front que les soldats pour les indiscrétions de l'arrière Le rôle du permissionnaire est d'assurer la liaison entre les uns et les autres... Juvenet, qui avait été harcelé de questions à Billancourt, dut encore se soumettre h un interrogatoire :
— Les civils tiennent-ils toujours ? Qu'est-ce qu'on dit à Paris? Parle-ton de la paix? Qu'est-ce qu'on prépare en ce moment ? « Malheureusement, Juvenet, qui n'avait pas oublié de rapporter du marc, avait négligé totalement de se munir de nouvelles. Mais il se garda bien d'avouer qu'il ne savait rien d'extraordinaire : qu'aurait-on pensé de lui ? qu'il ne possédait ni relations, ni influence ! Il savait que l'existence de la censure permet de construire, à côté de la vérité officielle, les hypothèses les plus audacieuses ; le silence de la presse à leur égard ne constitue pas un démenti mais une présomption d'antVenticité, car l'opinion prévalait aux tranchées que tout pouvait être vrni. à l'exception de ce qu'on laissait imprimer. Ce fut donc sans hésitation qu'il révéla qu'un attentat avait été commis contre le président d' Conseil; que deux cents mille Russes attendaient, massés en Champagne, le moment où les Anglais déboucheraient de Valenciennes ; que la paix serait signée dans trois mois, selon les uns, dans trois ans selon les autres n. (Pierre Chainc. Op. cit., pages 61 et 62).
rie, etc., etc. Tous ces éléments ont des officiers d'approvisionnement qui viennent chercher le fourrage pour les chevaux, les bœufs, les chevaux et aussi les hommes du dépôt envoyés en renfort ainsi que leurs officiers, sans préjudice du matériel pour les travaux, abris, planches, sacs à terre, etc. Tous ces officiers se connaissent, échangent des impressions, des nouvelles, des fausses nouvelles, et leur principal pourvoyeur est l'officier d'administration qui couche dans le train, en fait, pour ainsi dire, partie, ne s'en sépare jamais alors qu'au contraire les divisions changent fréquemment d'affectation et de résidence. Ce « voyageur » sait tout, ou est réputé savoir tout. Comme le pigeon de la fable, il a beaucoup appris, car il a beaucoup voyagé.
Il faudrait tenir encore état des fausses nouvelles, en pleine action. Celle du camarade mort ou blessé est assez fréquente. J'ai à ce sujet un souvenir personnel. L'aspirant Pottet qui partageait ma cagna et qui dirigeait les travaux de terrassement en première ligne alors que j'étais au Chemin des Dames, le 4 octobre 191 7, fut porté blessé et évacué par sa compagnie, à 8 heures du matin. Or il était rentré près de moi, dès 3 heures du matin. En réalité, il avait été surpris par une rafale d'obus « sur le billard » et avait dû se terrer dans un entonnoir avec ses travailleurs. Puis il était parti en avant, pour faire une reconnaissance dans la nuit. Un obus avait éclaté et blessé plusieurs hommes. Pottet, poursuivant sa mission, était revenu par un autre chemin, si l'on peut parler de chemins en cette affaire. Ne le voyant pas rentrer, le chef de section l'avait cru blessé avec les autres. Mon camarade fut le premier étonné à son réveil en apprenant officiellement sa blessure.
Il y a la fausse alerte, le guetteur un peu endormi parfois et qui, dans la nuit, croyant voir une nappe de gaz ou des ombres, donne l'alarme. La fausse
nouvelle de l'attaque se répand. C'est la fausse nouvelle, parfois, du poste d'écoute. On trouvera dans le spirituel roman de M. Pierre Chaîne, les Méynoires d'un rat, cité d'autre part, une description aussi comique que véridique d'une de ces alertes « Les gaz ! vlà les gaz ! » nées d'une illusion et dont le communiqué enregistre les résultats, parfois très graves, avec sa probité coutumière '.
Parmi les fausses nouvelles allemandes sur le front, nous n'en retiendrons que deux recueillies par moi-même dans les tranchées de Champagne : il en est beaucoup d'autres. L'ennemi, par exemple, lançait des fusées en chenille dans ses tranchées de première ligne, très rapprochées des nôtres. Ces fusées étaient pour nos artilleurs le signal convenu à ce moment-là : allongez le tir. Notre artillerie, pré-
I. Le communiqué.'' Le Matin (15 septembre 1917) établit en bref, comment est rédigé le communiqué bi-quotidien :
c< Aux premiers jours de la tourmente, le mot « communiqué » n'était pas employé. On appelait alors les bulletins touffus qu'on affichait, le soir, aux portes des mairies : «télégrammes officiels ». Leur rédaction était diffuse, lourde ; les nouvelles du jour y étaient commentées ; parfois elles étaient suivies et précédées d'une sorte de plaidoyer.
« Aujourd'hui, notre « communiqué » est bref, et c'est, sans plus, un exposé.
« Le capitaine, de son trou ou de sa tranchée, envoie deux fois par jour au chef du bataillon le «résumé» de ses opérations. Il l'envoie soit par le téléphone, quand l'obus ne l'a pas coupé, soit par coureur. Du bataillon, le bulletin est adressé au colonel qui l'expédie à la brigade, qui le livre à la division, qui le transmet au corps d'armée. De ce corps, l'armée le reçoit et aussitôt le téléphone au quartier général, où l'officier chargé d'enseigner au public les nouvelles du jour groupe ces « voix d'en haut », ;i chaque étape contrôlées.
« Avant que le pays n'en prenne connaissance, le bulletin, dans sa forme première, est soumis au généralissime qui l'examine et en soupèse les termes avec le seul souci, la passion d'une toujours plus grande exactitude ».
Ce parfait scrupule met-il toujours le communiqué à l'abri de l'ironie ? Non si l'on en juge par cet entrefilet que publia, le 9 août 1917, le Courrier de Hatphong :
« Avez-vous foi dans les communiqués officiels? Oui ou non, n'est-ce pas ; et le mieux qu'on en puisse dire, c'est qu'ils disent toujours la vérité sans dire toute la vérité. Le plus curieux est que ces communiqués prétendus officiels n'ont rien, d'officiel, si on s'en tient au Journal Officiel de la République française, qui prend soin de les insérer dans sa partie non officielle ! »
28o LES FAUSSES NOUVELLES DE LA GRANDE GUERRE
venue par notre première ligne, ne tînt aucun compte de cetordreastucieusementdonné par les Allemands, dont l'intention était de se préserver en renvoyant nos obus en arrière de leurs positions.
La nouvelle « brouillée » par les radios de nos adversaires est classique \ Nous recueillons, cela va de soi, les communiqués de la Tour Eiffel dans nos stations de T. S. F., sur le front. Nous recueillons aussi ceux des Allemands, mais il arrive que notre écouteur, quoique sachant parfaitement la langue du Ya, ait quelque difficulté à recueillir les signaux d'en face qui sont transmis avec une extrême rapidité. Par contre, l'ennemi ne tient pas à ce que ses propres stations prennent nos communiqués. Aussi lorsqu'il reconnaît la Tour Eiffel, lance-t-il des ondes précipitées qui embrouillent la transmission. Ces ondes contrarient notre notation, du même fait, et ce jour-là nous n'avons pas le communiqué. Par voie de conséquence, les nouvelles vraies ne vont pas dans leurs lignes, et ils s'en félicitent lorsque ce sont de bonnes nouvelles à notre actif.
Je retrouve dans mes notes, crayonnées aux abords du fort de la Malmaison, pendant l'offensive d'octobre 191 7 : « 25 octobre. — Ce matin, bonnes nouvelles : L'éperon de Pargny-Pllain est pris. Deux avions, ces jours-ci, survolaient obstinément la région où nous sommes. C'étaient deux allemands qui nous mitraillaient. Nos mitrailleuses répondaient mollement au tir de ces ennemis. Les « croix de fer » volaient pourtant bas. Renseignements pris, je sus que c'étaient en effet des appareils allemands, mais que montaient des aviateurs français. Ils nous mitraillaient « pour la frime » et notre artillerie était prévenue du subterfuge. Sans doute ces deux pilotes firent-ils ce jour-là sur les lignes
I. Dans la plupart des secteurs, on a des appareils de T. S. F. et on capte les communications amies et ennemies. Aussi est-on souvent mieux renseigné qu'à Paris.
ennemies une bonne moisson d'observations. C'est une ruse de guerre assez assimilable aux ruses cidessus mentionnées. Les Allemands, au reste, la connaissent et usent, à l'occasion, de réciprocité^ ».
I. Tout ce que, par ailleurs, nous avons dit du camouflage, s'apparente avec ce genre de fausse nouvelle sur le front. Le poète l'a dit :
Aux Camoufleurs.
A vous merci, chers camoufleurs Qui dissimulez sous des fleurs Canons, mortiers et mitrailleuses Vous dont les décors abusants Eloignent de nous les fuyants.
Et vous, Boches, têtes gobeuses, Vous que l'on met si bien dedans Obstinez-vous, longtemps, longtemps A prendre l'art pour la nature
Moralité Prenez bien garde à la peinture 1
(Louis Sonolet. — Rigolboche. Journal du front, n» 63). Et le prosateur :
« Par des routes déviées, je parvins à certaine batterie de gros canons qui avaient joué leur rôle en « arrosant » la gauche autrichienne pardessus un bras de l'Adriatique et qui venaient de recevoir Tordre de changer de place et d'avancer plus près. La batterie était la plus discrête des batteries ; son simple désir, semblait-il, c'était de paraître un coin de forêt au regard de Dieu et de l'aéroplane. Je parcourus ce dédale de. voies ferrées et de chemins sous les arbres qu'une batterie moderne exige et arrivai bientôt auprès d'un grand canon qui, à première vue, paraissait un peu moins bien caché que ses confrères.
« Puis, je vis que c'était un « mannequin » des plus ingénieux, fait d'un arbre, de bûches et autres accessoires de ce genre. Il se trouvait à l'emplacement d'un canon réel qui avait été repéré ; il avait ses sacs de sable peints autour de lui, tout comme un vrai canon et il se sentait si bien faire partie de la batterie que, chaque fois que ses compagnons tiraient, il laissait partir une étincelle et un nuage de poussière. C'était un excellent exemple de ce grand art du camouflage que la guerre a développé.
{La guerre et l'avenir. H. G. Wells.
(Traduction Cecil Georges-Bazile, pages 53 et 53).
Camouflage encore cette pratique des soldats qui revêtent l'uniforme de l'ennemi pour l'attaquer ou qui s'affublent de manteaux blancs pour avancer invisibles dans la neige (voir conférence du capitaine P Chalmers Mitchell secrétaire de la Zoological Society of London, 8 janvier 1918, à la Royal Society of arts. — Considérations sur les ruses des animaux aux pelages et plumages « camouflés » pour éviter leurs ennemis).
Le camouflage fut pris, par tous les belligérants, en grande considé-
Ainsi, chaque jour, chaque nuit, Thomme qui se bat est sollicité par la fausse nouvelle de toute nature. Et encore au leurre des racontars ajoute-til une foule de superstitions, une sorte de foi confuse en le pressentiment*. Brutus, la veille de la bataille de JPhilippes, Desaix, la veille de Marengo, Lassalle averti de sa mort pour le lendemain, Cervoni de la sienne au début de la bataille d'Eckmùl, et Damrémont au matin de l'assaut de Constantine, on les trouve dans le rang, tout le long du front, sous le casque gris-fer. Tels conservent une pièce d'or qui, assurent-ils, les protège. Tels croient en leur étoile. Il en est qui achetèrent des talismans « préservant de tout danger ». Le commerce fut assez prospère pour valoir quatre millions de bénéfices à l'escroc Victor Mouren, que condamna le tribunal de la Seine. Beaucoup de poilus se refusent à utiliser la même allumette pour donner du feu à trois cigarettes. Beaucoup s'inquiètent pour leur sort s'ils ont rêvé d'obus ou de camion automobile. Le Daily Mail citci un caporal de l'artillerie royale qui ne se fut séparé ni pour or
ration : personne ne négligea son importance. C'est ainsi que le premier soin des Américains, à peine entrés en guerre, fut d'appeler les peintres en décors, peintres d'enseignes et ouvriers spécialistes pour servir dans une unité chargée du camouflage sur le front.
I. « La seule « contribution à l'étude des superstitions du front » a paru, sous ce titre même, dans le Mercure de France du 16 février 1917. Elle est de M. Guillaume Apollinaire, et l'intérêt qu'elle présente fait vivement regretter qu'elle soit si succincte. Joignons-lui, si l'on veut et pour être complet, quelques pages du livre récent de M. Augustin Hamon : les Leçons de la guerre mondiale, livre souvent paradoxal, gâté par le préjugé antimilitariste, mais plein de vues neuves et de remarques ingénieuses.
« A l'exception de ces deux auteurs, personne (à notre connaissance) ne s'est soucié de l'ethnologie du front. C'est d'autant plus regrettable que nous avions là une occasion peut-être unique d'éclaircir la genèse d'un certain nombre de phénomènes mystérieux, les pressentiments ». (Charles le Goffic. La Liberté, 13 juillet 191 7).
ni pour argent d'une petite souris blanche. C'est la mascotte. Bien des régiments en eurent une, ici brebis, là un âne, autre part un chien, un chat, une poule, une chèvre, un hérisson.
Tous fétichismes qui eurent leurs crédules, leurs sceptiques aussi, et leurs incroyants. C'était encore, pour ces derniers, fausse nouvelle que tout cela. Leur meilleur grigri était « défends-toi !... »^
I. « La guerre a rendu extraordinairement superstitieux les soldats boches naturellement mystiques.
« Mais qui a introduit parmi eux les méthodes occultes des Lapons?
« Les troupiers du Kaiser se servent couramment de « tyres », instruments empruntés aux opérations magiques auxquelles se livrent les sorciers lapons.
« La tyre possède — du moins Lapons et Boches sont-ils d'accord làdessus — la charmante propriété de recevoir les balles destinées à son maître... absolument comme le menin, jadis, recevait les corrections pour le jeune prince son compagnon.
« La « tyre » passe pour être animée et sensible.
« En tout cas, si les Alliés trouvaient dans les débris teutons du champ de bataille une petite boule ronde de la grosseur d'une noix, faite de duvet, polie et légère, de couleur verte, mêlée de gris et de jaune, qu'ils ne s'étonnent pas : c'est la « tyre » laponoboche ».
(L'Intransigeant, 11 novembre 19 1"}).
« La guerre a beaucoup accru la vente des fétiches et des porte-bonheur. On en voit de toutes sortes aux vitrines ; bijoux de prix ou de pacotille, pierres rares, poupées comiques, grains de Sirius et mains de Fatma. . . Tout ça est acheté par des gens qui n'y croient pas, mais qui, tout de même... D'ailleurs, c'est un cadeau commode.
« Le dernier fétiche en date, c'est Tou-tou. On ne va sans doute pas
tarder à le voir sur les boulevards... déjà sa vogue est immense à
Londres. On l'y trouve partout, sous les aspects les plus divers, bois
, sculpté, métaux précieux... Mais le plus répandu, le populaire, c'est
Tou-tou en velours noir et blanc.
« Vous connaissez ces ours incassables qui prennent des attitudes si grotesques. Tou-tou, qui leur ressemble, est un tout petit chien, une sorte de pékinois mâtiné de fox, et son allure tient à la fois de celle des ours et de celle de Chariot. Il a deux yeux étourdis, candides. Ses pattes sont courtes, basanées de blanc; enfin, il doit porter au cou une faveur ou un mouchoir de soie sur quoi l'on écrit le nom de « la personne à qui l'on pense », car — les Anglais l'ont décidé — Tou-tou porte bonheur ».
(L'Intransigeant, 24 septembre 1917).
« Les aviateurs ne montent jamais leur appareil sans emporter avec eux un fétiche porte-bonheur : tantôt c'est une poupée, ou un oiseau empaillé, ou tout autre objet. D'autres le décorent d'une cigogne, d'un sphinx, d'un scarabée, d'une hirondelle, d'une alouette, d'un hibou, d'une tête de mort posée sur deux tibias en croix, etc. D'autres encore
A l'heure où nous écrivons, la guerre continue et le goût du potin, s'il a perdu de son intensité à l'arrière — nous signalerons le fait à son heure dans notre analyse chronologique — reste très vif sur la ligne de combat.
Les officiers, pareils aux hommes, subissent les mêmes courants, se laissent entraîner par les mêmes appréhensions, les mêmes espoirs. Celui qui, parmi eux, s'appliquerait à noter leurs thèmes de conversation, n'emplirait pas dix pages sans se répéter. Le noyau des idées est réduit à un petit volume. Chaque jour est identique au jour qui le précéda. Ce que l'on pensait, ce que Von disait hier, on le dira, on le pensera demain. Il y a, assurément, ceux qui essayent de voir les événements de plus haut, ceux qui s'efforcent de considérer la Guerre — avec un G majuscule — mais ceuxlà aussi, comme les autres, glissent dans l'entonnoir du petit potin de secteur. Ils se retrouvent au fond avec les camarades qui ont perdu le goût de généraliser, qui ne peuvent plus, d'une façon durable et constante, participer, en logiciens, à la vie mul-
y dessinent l'image de la femme aimée, ou le baptisent d'un nom cher à leur cœuj.
rt Du temps du second Empire, où les guerres succédaient aux guerres, les conscrits étaient fort superstitieux, et à C..., ma ville natale, ceux qui voulaient s'assurer un bon numéro (on tirait au sort à cette époque), allaient consulter un vieux et malin sorcier, dont la réputation s'étendait à dix lieues à la ronde.
« La consultation coûtait un écu (trois francs) et devait précéder d'une semaine la date fixée pour cette opération.
« Le devin invitait le futur soldat à inscrire son nom sur une petite boîte, ficelée et cachetée au préalable avec le plus grand soin. La veille du tirage au sort, la petite boîte était ouverte avec précaution et mystère, en présence de l'intéressé et d'un membre de sa famille.
« Elle contenait une araignée noire (horresco referejis ! !). Si la bestiole demeurait en vie, le jeune homme avait plein espoir de réussir : si, au contraire, elle était morte, il avait beaucoup de chance d'être déclaré : Bon pour le service. A moins qu'au jour de la revision, il ne se produisit une influence favorable, que, bien entendu, le sorcier s'attribuait en tout bien tout honneur ».
Manuel Marq.uez, pharmacien a Clicky.
{La Chronique médicale, i" décembre iQi/)-
tiple de rénorme ruche, et qui, conquis par leur strict milieu, circonscrivent leur enquête dans le périmètre de la « cellule » où ils opèrent. Ce qui vient de loin arrive vieilli, décoloré, atone. Ce qui se passe dans un rayon de deux lieues est seul digne d'être apprécié, médité. Ce n'est pas diminuer la psychologie de l'officier que de la ramener à ces limites étroites ^ Il est exposé à être tué dans une heure, mais rien n'empêchera que jusqu'à la balle au front, il soit lieutenant, capitaine ou commandant — sinon mieux que cela, — et que, comme tel, il ait apporté sur les champs de bataille ce genre de préoccupations qui, avec des fièvres moindres, emplissait sa vie à la caserne, s'il était professionnel. Et les officiers mobilisés en 1914 ou promus depuis lors n'échappent pas à cette hantise. Laquelle? Celle des nominations, des changements. Rien n'empêchera cela. Petit point de vue? On a les points de vue que l'on peut. Et, qu'on l'admette bien, en notant ce détail qui peut paraître mesquin, nous n'avons aucunement l'intention de tracer, de l'officier qui fait la guerre, un portrait médiocre
I. n A la popote de nos amis, on ne parle pas de la guerre, sauf en ses incidents immédiats. Mais de sa durée probable, de la façon dont elle eût pu être conduite, des circonstances qui l'abrégeraient ou la prolongeraient, de la valeur comparée des grands chefs, jamais un mot. Les combattants laissent aux civils les discussions interminables et sans résultat sur la stratégie et la tactique. « Cela nous donnerait le cafard », m'expliquait le capitaine B..., chargé ici d'un commandement très important et très délicat. « Et nous n'avons pas le droit de l'éprouver. Un officier qui a le cafard n'est plus le même avec ses hommes II retourne parmi eux assombri, se montre distrait ou injuste. Si peu que cette humeur le domine, les poilus le sentent. Cela les gagne. Aussi, nous nous imposons mutuellement la discipline de ne jamais aborder aucun sujet troublant ou déprimant. A l'amende, celui qui s'y risque ! Une bouteille de Champagne. Pour la première fois, de la tisane. A chaque récidive, on hausse la marque, ou le nombre de bouteilles. Nous nous tendons des pièges, quand nous sommes restés trop longtemps sans faire sauter quelque bouchon ».
Daniel Lesueur, Parmi les combattants.
(La Renaissance politique, économique, littéraire et artistique, 23 décembre 191 7).
et sans accents. Ce ne sont pas les accents qui manquent et d'innombrables témoignages sont consignés au livre de l'Histoire pour attester que Tofficier français, dès que l'alerte est donnée, oublie les colonnes de l'Officiel et ne songe plus qu'à se battre en héros. Oui, la bataille fait le héros, mais l'inertie au cantonnement, dans la cagna, n'a jamais fait de demi-dieux. Il faudrait être un demi-dieu pour passer ses jours et ses nuits dans la boue en pensant, l'esprit inébranlablement fixé sur la grandeur du Sublime Problème, à tout ce qu'il contient de noble, de prodigieux et de géant. Cette pensée, elle est acquise, une fois pour toutes. C'est pour elle que l'on combat, que l'on court à l'ennemi, ou qu'on le reçoit bravement lorsqu'il approche. Pourtant, le sentiment de l'œuvre à accomplir une fois concrétisé par tous, dans les rangs des hommes comme parmi les officiers, il est naturel, il est humain que l'on redescende de l'Empyrée et que l'on se soucie, qui de l'arrivée du meilleur pinard, qui de la promotion espérée, somme toute, de la sous-cuisine de la guerre, de ce qui peut être l'intérêt palpable, la récompense tangible : une boîte de singe, un titre de permission, une belle croix, un galon de plus... Tout résumé, c'est là un excellent état d'esprit. Il n'en pourrait exister de meilleur. Les austères de l'arrière, peut-être, objecteront qu'il est singulier d'entendre les officiers entre eux, à cent mètres de l'ennemi, débattre, avec une curiosité et une impatience toujours pareilles, leurs chances d'avancement, les décisions qui leur permettraient d'aller se battre sur un autre point du monde. Ces rigoristes-là n'ont pas fait la guerre. Ils la voient à travers la distance, à travers les journaux. Ils ne veulent pas se souvenir que la nature humaine est ainsi faite et que, si nos soldats, si nos chefs ont des cœurs de fer, ils n'ont pas des âmes de
bronze. Le citoyen aux armées vibre comme le civil. Comme lui, il a ses appétits, ses fatigues morales, son besoin de réconfort. Plus que lui, indéniablement. Il y a dans le rang, quand on ne se bat pas, des esprits et des cœurs indécis, des âmes ambitieuses, et toutes les vertus, et le reste aussi. C'est comme cela. Et ce ne peut être que comme cela. L'ensemble fait une magnifique armée, qui appuie sa grande passion sur ses petits désirs, et qui, de ses humaines faiblesses, de ses défauts, fait un bloc indéformable et superbe, qu'agrège le ciment de sa vaillance commune.
Cette armée, c'est parce qu'elle fut ainsi que la victoire doit lui appartenir. Quand elle rendra ses éléments à l'activité de la nation triomphante, qui pourra contester qu'ils ne soient meilleurs ? L'épreuve les aura martelés comme le fer à la forge et les caractères qui sortiront du feu seront trempés à la bonne manière. Pour avoir attendu la fausse nouvelle de la ligne de combat, pour avoir cru à tout ce qu'elle pouvait contenir de puéril et même de mesquin, ces Français n'en seront pas moins, et à cause de cela même, de très grands Français, les plus beaux fruits de notre arbre, mûris sous le soleil des Flandres ou d'Alsace, sous cet « astre moral » qui dora la dune et aviva les émeraudes du printemps sur les branches des pins, en terre reconquise. Vivre au milieu des dangers, avoir perdu la moitié de ses camarades dans la lutte, ne pas connaître, pendant des années, la peur devant la mitraille, aller à l'assaut comme on va au café, cela justifie bien le droit à espérer l'étoile des braves, à guetter la distinction qui consacre le courage. Et de quoi parlerait-on, de quoi s'inquiéterait-on, après avoir bien accompli son devoir, sinon du laurier qui couronne et de la citation qui authentique le dévouement à la patrie?
Carpe diem. Mets à profit le jour présent. Horace
rappelait que la vie est brève et qu'il faut se hâter d'en jouir. Au front, ce fut une façon encore de goûter la rude existence que l'on avait, en écoutant le tuyau du cuistot et les calculateurs de probabilités, entre deux chaudes affaires. Elt s'il y eut des inquiets, des nerveux, des pessimistes, des victimes du cafard, à tous les grades, si dans cette glorieuse humanité couverte de boue, harassée de fatigues, il y eut des cœurs parfois un peu las, des esprits un peu déconcertés par les contradictions et les déboires des on dit, malgré tout, le type qui restera, celui qui absorbera tous les autres, en lequel se généralisera la vraie physionomie du P'rançais qui soutint cette formidable guerre : c'est celui du poilu Carpe diem, écoutant tout, recueillant tout, mais au fond indifférent à tout, sinon à poursuivre jusqu'au bout la Tâche nécessaire.
Pour celui-là, les bavardages du front ne furent que des passe-temps, des minutes, amusantes oU mélancoliques, sur le grand cadran, alors que l'aiguille tournait, lentement mais sûrement, et avançait, indifférente et sereine, vers l'heure marquée par le destin.