‹ Les fausses nouvelles de la grande guerreChapitre 34 sur 52 · II · texte numérisé non relu

II

Il eut ù-ié bien désirable que pour aider à ponctuer un drame si long, des Alliés nouveaux vinssent nous offrir le concours de leurs poitrines et de leurs armes. Exclusion faite des peuples balkaniques, on exprimait volontiers le sentiment que la guerre pourrait durer encore autant de temps qu'on l'avait subie, si quelque facteur nouveau, quel qu'il fût, n'intervenait point. Aussi était-on naturellement prédisposé à faire un accueil sympathique à toute présomption qui ouvrait une porte à la thèse d'un renfort instinctivement désiré. C'est dire que, sitôt qu'une rumeur favorable à la « probabilité » bulgaro-roumano- hellénique se levait, elle ne retombait point, et était avidement recueillie.

En attendant, la Bulgarie ne disait mot. Les bruits étaient contradictoires, quant à la Roumanie. Tel disait que la « démobilisation » s'y faisait chaque jour un peu plus complète, tel autre prétendait que l'on y gardait les casernes pleines. Pour la Grèce, c'était le moment où Ton supposait que, d'accord avec son roi, Venizelos allait constituer un « cabinet d'avant-guerre ».

C'était chez nous le bout de l'an de l'union sacrée, mais les malicieux ne le fêtaient guère. Ils contaient, prématurément, que Joffre ne serait pas longtemps maintenu dans sa fonction. On s'était alarmé en haut lieu de son état de santé, lamentable, sinon inquiétant. Ne venait-il pas « d'avoir une forte attaque d'apoplexie à Chantilly et, presque coup sur coup, une autre, un peu moins grave que la première ? »

L'intérêt de la guerre était reporté sur les lignes russes : les batailles y suivaient les batailles. Nos femmes risquaient des semblants de robes amples et nos chroniqueuses de modes cherchaient à terrifier le pays en présageant un retour offensif de la crinoline. Mais les échotiers planaient dans des sphères moins futiles. Rôdant autour du Parlement, ils

LES UliSILLUSIONS BULGARE, ROUMAINE ET GRECQUE 29 1

exerçaient leur flaira découvrir si, réellement, nous n'allions pas tout droit à un aigre conflit entre le pouvoir civil et le pouvoir militaire. Hervé, dans la Guerre sociale, écrivait des articles que la censure blanchissait sans pitié. Ces « fenêtres » ouvertes sur la copie du polémiste aéraient les discours des bien renseignés. Tout ce que l'on put constater, le 5 août, c'est que les parlementaires ne montrèrent qu'un empressement très limité à écouter M. Viviani lisant le texte d'une allocution présidentielle où un an de stratégies était célébré en bon langage. La plupart des députés s'éclipsèrent à l'anglaise, dit-on, pendant la lecture.

A la même heure, Varsovie tombait aux mains de l'ennemi. Pour atténuer ce fâcheux coup du sort, on imprime à outrance — et combien de fois devrons-nous le redire ? — que la Roumanie sera en guerre, à nos côtés, dans la seconde quinzaine d'août. Le Parisien sourit et dit : « Va-t-en voir s'ils viennent ! » Un minimum d'émotion, d'ailleurs. Les permissionnaires parlaient, et avec une foi collective, juraient que, sur aucun point du front, les Allemands ne passeraient jamais. Le 7 — la chronologie rigoureuse n'est pas inutile dans l'examen de cette psychologie de Paris, penchée sur la carte des Balkans et plus avide de discussion qu'elle ne paraissait l'être — le 7, donc, une nouvelle hypothèse est mise en circulation dans les milieux instruits des secrets diplomatiques. A en croire les ragoteurs, les Serbes sont maintenant fort inquiets pour euxmêmes. Ils ont vu les Russes évacuer la capitale polonaise et ils attendent le choc d'une Allemagne ivre de vengeance. Jusque-là rien que de vrai. Mais quelle raison encore justifie l'effroi nouveau de la Serbie ? Elle est subtile. Exposons-la telle qu'elle fut motivée alors. Un mois plus tôt, nos vaillants Alliés avaient confiance, malgré l'adversité. Dans les chancelleries de la Quadruple Entente, leurs

porte-paroles maintenaient la prétention de voir attribuer aux Serbes le territoire du Banat, après la victoire. Or les Roumains, aujourd'hui, pour se battre, réclamaient, eux aussi, ce Banat, bien qu'indivisible. L'Entente ne savait comment solutionner ce problème. Par ailleurs, la Bulgarie réclamait la Macédoine. Et l'on ne se croyait pas en mesure de la lui accorder, pour ne pas froisser Serbes et Roumains par un trop grand accroissement territorial des Bulgares. Au résumé, la Serbie redoutait autant l'auxiliaire que Tinimitié de sa voisine, perplexe à Sofia. Les dernières nouvelles prétendaient que Pierre I*'', enfin, consentait à renoncer au Banat en faveur du roi de Roumanie, alors que Ferdinand de Cobourg recevrait la Macédoine tant désirée par lui. D'autres compensations seraient offertes au souverain de Belgrade. x'Vinsi donc, c'était l'intervention roumano-bulgare à bref délai. Mais les Grecs? C'était le moindre des soucis. Ils venaient trop tard et Gounaris serait puni d'avoir tant tergiversé.

On voit ici les bavards des cafés s'élever bien plus haut qu'à l'ordinaire : ils trouvaient la clé du rébus balkanique, sans effort, et en souriant. Si l'on avait quelque peine à suivre le dessin de leurs arrangements, c'est avec une sérénité sans égale qu'ils découpaient la Péninsule. Le t]ième était d'importance et ce n'était pas sans fierté qu'ils le proposaient aux yeux éblouis de leurs contemporains. On y prenait un certain plaisir. A ce moment, personne n'était encore absolument blasé sur cette question qui devint, par la suite, fastidieuse, et qui — nous le redoutons fort — pourra le paraître au cours même de ces pages. On écoutait donc, et, parfois,

Ton croyait Si l'on avait su les lenteurs, les

reculs, les surprises de l'avenir, on eut certes moins facilement accordé crédit aux informateurs.

Trois jours après, c'était bien une autre merveille. Nous disposions de tant de munitions pour nous-

mêmes, que nous avions arrêté la fabrication pour nos propres besoins. . . et que nos usines travaillaient fébrilement pour servir les canons des Bulgares. On s'expliquait un peu mieux sur les éventualités de la « guerre élargie ». Tout allait de mieux en mieux, et tout eut été déjà arrangé, s'il n'y avait encore le caillou grec contre lequel butaient les diplomaties. La Grèce contrariait tous les projets en refusant de céder à la Bulgarie le lambeau de Macédoine que revendiquait cette nation procédurière. Les ministres de Constantin établissaient qu'ils n'avaient aucune concession à faire en Europe, quels que fussent les avantages qu'on leur offrit, par compensation, en Asie.

L'écheveau s'embrouillait. On pourra noter, plus tard que parfois les « raconteurs », dans la grande ligne de leur récit, côtoyaient la vérité de ces pourparlers enchevêtrés. Mais ce qui, cependant, faisait de leurs assertions autant de fausses nouvelles, c'était le ton positif, la solidité des détails, l'abondance des considérants qu'ils accumulaient pour convaincre, et dont on nous excusera de ne pas faire ici un tableau plus complet. Effleurant, à la faveur de leurs relations, un sujet si complexe, ils avaient le tort professionnel de sculpter dans du marbre ce qui n'était pétri que dans du sable mouillé et de donner des contours précis à des faits dont, plusieurs fois par jour, les formes variaient, sous la pression des événements.

Les divagations des nouvellistes, dans cette si grave question des Balkans qui fut un des sommets de la guerre, eurent cette infirmité particulière d'être, le plus souvent, aussi tranchantes que les circonstances qu'elles interprétaient étaient insaississables On ne peut pourtant leur retirer le mérite d'avoir étudié avec un soin tout particulier le logogryphe obscur où se heurtaient tant d'intérêts opposés, et d'en avoir, à maintes reprises, dégagé

des apparences de sens qui semblaient être des preuves de bon sens.

Mais le bon sens lui-même fut si souvent maltraité, tandis que se joua cette cauteleuse partie, que ces passagères victoires des augures furent largement compensées par de lourdes erreurs de prévision.

Ce sont ces alternatives où, successivement, l'échotier fut en bonne ou en mauvaise posture, qui rendent si délicate à analyser cette ère du nouvellisme, pendant la grande guerre. Autant il était aisé de suivre les potiniers lorsqu'ils butinaient, d'un fait à l'autre, et sur des fleurs très dissemblables, le pollen de leurs entretiens , autant il est ardu de les accompagner dans ce labyrinthe diplomatique, qui eut dû les effrayer par ses détours, et qui, tout au contraire, leur fut un champ clos entre tous favorable à Texploitation de leur industrie.

Nous essayerons toutefois de ne point rompre le fil d'Ariane et de les suivre dans leurs errements tortueux sur la carte de l'Orient, soit que leurs imaginations les égarent, soit — et ce sera moins fréquent — que leur flair les conduise, par un instinct heureux, jusqu'à approcher l'authenticité des faits.

Une parenthèse fut ouverte le 13 août, et elle eut, au moins, le mérite de l'inédit : ce fut celle de la paix. Plus tard, à diverses reprises, et surtout aux premiers jours de 19 17, nous entendrons les marchands de nouvelles épiloguer sur le rêve de la paix. Ils auront à cette époque, une substance vivante, réelle à pétrir. Les démarches du président Wilson leur fourniront une base d'argumentation surlaquelle inventer et charpenter des fables. Mais en août 191 5, ils ne pouvaient encore que se baser sur un on dit. On disait donc que, par des voies très indirectes, le Kaiser faisait sonder l'opinion des Alliés. Le roi de Danemark, un groupe de cardinaux essayaient le ballon pacifique. Peu de temps auparavant, Beth-

mann-Hollweg avait déclaré qu'il fallait à TAllemagne une paix plus qii honorable. La rumeur était-elle née de cette parole ? Personne n'y attacha la moindre importance : nul n'y crut. Cependant il fut observé par quelques-uns qu'en ce 376* jour de guerre, c'était la première fois qu'il était fait allusion à la colombe porteuse du brin d'olivier. Trois mois plus tôt, on n'eût pas même osé imprimer le mot de paix, dans une phrase où eût été articulée la moindre des suppositions concernant la cessation des hostilités. Ce vain propos fut donc tenu pour une moindre sottise. En ce temps, la fin boiteuse eut indigné les citoyens, même ceux qui souhaitaient le plus ardemment l'achèvement. Nous consignons là l'opinion publique, globalement consultée.

Cependant, pour ne rien omettre, on put voir surgir, le 14 août, en plusieurs centres où, à Paris, Ton échange des idées, une fausse nouvelle, fille bâtarde de la courte hypothèse pacifique qui venait de traverser la ville. Des prophètes donnèrent les motifs qui leur faisaient admettre la possibilité des traités pour décembre courant. Leur raisonnement ? Il faut bien attendre encore trois mois pour que quelque fait décisif se produise sur l'un ou l'autre front. A ce moment, l'Allemand est vainqueur ou vaincu. De toutes façons, c'est la paix. Pourquoi? Parce qu'alors les Balkaniques se seront enfin décidés. S'ils sont venus se joindre à la Quadruple Entente, la Turquie est condamnée, l'Autriche réduite aux dernières extrémités. Le front français harcèle l'ennemi, Guillaume II se replie. Si, au contraire, les Balkaniques ont lié partie avec le camp germain et même s'ils se sont prudemment abstenus, c'est la Serbie envahie, la Russie bâillonnée, la France impuissante à réaliser l'œuvre de justice. Et... c'est encore la paix. Architecture un peu fruste, dont les assises so)it instables et que renversera un ouvrier capricieux, le temps, Mais il

ne faut pas demander aux nouvellistes un chefd'œuvre de logique, pour la première fois qu'ils s'essayent à envisager l'heure de l'armistice \

Ne mentionnons que pour mémoire les indiscrétions du monde parlementaire : Millerand au bord de Tabîme, un scandale imminent sur la question des marchés militaires : « Tout cela évoque les querelles du Conseil des Cinq-Cents », dit au Palais- Bourbon un journaliste qui aime les allusions historiques. Et il s'éloigne en présageant Bonaparte. Ce sont là de mesquines fumerolles sur le grand brasier. Au ciel de la guerre montent des espoirs plus immédiats. C'est la flamme de l'Orient incendié que l'on y guette avec impatience. Hervé assure, comme les gens du plus prochain café, que dans quinze jours l'affaire des Balkans sera réglée et mise au point à notre avantage. Les chambres grecques se réunissent. Nous allons hâter les choses par une prochaine offensive sur notre front.

Le problème des nouvelles alliances s'est de plus en plus, et en quelques jours, « mis, si l'on peut dire, à la portée de tout le monde ». Naguère encore localisé aux milieux officiels, aux centres d'informations, il s'est répandu, tout rayonnant de prétendues clartés chez l'ouvrier, dans les ateliers, au foyer des « braves gens ». Chacun peut s'exercer à le résoudre. Ce n'est plus mathématique de diplomates, mais sujet de conversation et matière à opinions personnelles. Il n'est pas de comptoirs de bars où un oracle ne puisse dire avec assurance que

I. Le public semblait déjà avoir oublié ces nouvelles de paix, que pendant plusieurs jours encore, nombre de chroniqueurs se firent un jeu d'en tirer des articles pétillants. Ils semblaient s'être ralliés à un mot d'ordre pour ironiser, avec une verve alerte et vengeresse, la « paix honorable » de Bethmann-HoUweg. L'opinion française n'avait pas besoin de ce « renfort » pour repousser l'offre, d'ailleurs inconsistante. Mais maint journaliste saisit l'occasion qui lui était offerte de fournir, sur ce thème propice, de la copie abondante, sarcastique et bien française, et de faire mousser son encre à la manière de chez nous.

la Grèce tient dans sa main les fils de l'énorme intrigue, que si elle donne Cavalla, c'est la métamorphose de l'Europe, que les Bulgares, bien qu'astucieux, nous resteront fidèles. Certes, Kowno, en Russie, va être prise par les Allemands, mais c'est là un simple incident. Si les Balkans se déclanchent, tout ira promptement.

— En êtes-vous bien sûr?

— C'est l'évidence même.

— Mais les Bulgares n'ont pas de munitions. Conversations à hue et à dia, dont Paris n'est pas

encore fatigué. Dialogues sans passions bien vives. Depuis des mois, la capitale traite la guerre... à froid. On y délibère sur le sort de millions d'hommes comme sur la vie d'une mouche, et l'on parle de milliards comme on parlerait d'un sou. Les soldats anglais, belsfes, traversent le boulevard sans étonner. On ne montre plus cette pitié visible que continue pourtant à inspirer, au cœur de chacun et de tous, l'apparition d'un grand blessé, au coin de la rue. La conversation des nouvellistes subit l'influence de cette sorte d'insensibilité progressive. Leurs révélations sont toujours aussi « intéressantes » : leurs accents sont beaucoup moins enfiévrés. Le 19 août et jours suivants, ils disent, fort impassiblement, et généralement sans preuves :

— C'est le réveil du front occidental. La voilà enfin l'offensive générale !

— Vous verrez : on pendra quelques-uns des bouchers qui refusent de vendre de la viande frigorifiée.

— Le concert balkanique tient ses violons dans leurs boîtes, a perdu les clefs de ses pistons, cherche des chanterelles pour ses contrebasses et ne tourne plus la manivelle de son piano mécanique. C'est moi qui vous le dis : jamais, ni Bulgares, ni Roumains, ni Grecs n'auront la naïveté de faire la ofuerre.

— Toute la flotte russe a été détruite par la flotte allemande dans le golfe de Riga*.

— Briand va être ministre. Avec lui la guerre ira tambour battant. Dans six mois, c'est fini.

— Les Allemands vont envahir la Bulgarie, sans déclaration de guerre, pour aller sauver la Turquie.

— Nos ministres, nos députés se querellent. Nous aurons, après la guerre, une terrible crise. Les Français ne savent jamais terminer unie guerre sans s'entretuer un peu.

— Ne vous eflVayez pas du terrible recul des Russes. Ils ne porteront leur grand coup qu'en mars 191 6 après avoir hiverné sur de bonnes positions.

— Les soldats dans les tranchées sont moralement fatigués. Si vous saviez le véritable état des esprits !...

— Les Russes sont incapables de se relever !

— On va redresser la ligne du front en évacuant Arras .

— Les Italiens ont mangé leur pain blanc le premier.

Le Français, sensé, maître de ses nerfs, au i*"" septembre, voit clair parfaitement. Sa religion est faite et, pour condenser en une forme vulgaire le sentiment de tous, il faudrait écrire : « Dites-le nous tout de suite, ne nous endormez plus de belles espérances. Les Bulgares vont jouer la partie allemande ». On est surmené par les promesses d'une presse précautionneuse et dont les rhétoriques évasives tournent autour d'une vérité désormais évidente. L'affaire est entendue, pour la majorité des citoyens : le tzar Ferdinand et son peuple sont nos ennemis. Déjà ils passent des munitions aux Turcs. Les journaux tout-va-bien remontent mal ce courant brusquement grossi par le dépit public.

I . Sinistre rêve de pessimiste. Dans ce combat naval, nos Alliés avaient coulé un dreadnought, deux croiseurs et huit torpilleurs ennemis. Paris en manifesta bientôt une joie des plus vives.

Beaux jours pour les pessimistes :

— Cela tournera mal. On nous en a trop fait croire, les gens ont imaginé des lauriers qui n'étaient pas poussés.

— On n'a pas besoin des Balkans, répond l'optimiste, bien que timidement.

— Même s'ils se jettent en bloc sur les Russes ?

— Les Roumains seront fidèles.

— J'en doute fort.

— Les Allemands s'useront avant nous. Ils ont moins d'hommes que nous.

— Je suis sûr du contraire.

Le débat s'animerait-il ? Les esprits se passionneraient-ils, après avoir été résolus à l'inertie ? On pourrait le croire. Mais ce n'est qu'un frisson de surface. Faut-il croire, plutôt, les observateurs de la grande ville qui la connaissent bien, dans ses fugues, dans ses caprices, dans ses sautes, et qui, à ce moment, ont l'impression qu'elle se laisse peu à peu gagner par une sorte d'anxiété inavouée ? Personnellement nous n'avons pu, aux premiers jours de septembre, noter cette psychologie nouvelle, au baromètre de Paris d'où nous étions éloigné, mais, de diverses parts, nous en fûmes avertis par des amis qui, à tort ou à raison, constatèrent un vague affaissement de la confiance. Que cette oscillation ait été réelle ou non, nous nous croyons tenu d'en faire état ici, en publiant l'extrait d'une lettre, reçue par nous le 2 septembre 191 5, et signée d'un Français" notoire, excellemment placé, de par sa fonction même, pour consulter et surprendre, dans ses moindres variations, la tension artérielle de la ville : « Nous vivons dans un air singulier. Il faut en convenir tout franc. La presse éprouve une gêne évidente à conserver ce ton claironnant qui lui réussit pendant tant de mois. On la dirait gagnée par un malaise que je crois assez généralisé. On rencontre encore, et en très grand nombre, et, j'estime même.

en majorité, les imbattables, ceux qui, sans autre argument, mettent tout leur Credo en trois mots : « on les aura ! », mais, il y a beaucoup de gens qui commencent à penser au delà d'une formule, et je présume que, si personne n'est sérieusement alarmé, bien des gens, sans Tavouer, sont soucieux. Ne seraient-ce les ordres de police qui, passe-moi l'expression, mettent des pavés sur les langues des ragoteurs, on entendrait davantage exprimer une pensée que l'on cèle, mais qui se peut lire en bien des yeux. On appréhende la fin de toute cette histoire, un ric-à-rac, un à peu près, la Belgique rendue aux Belges peut-être, mais, aussi, les colonies restituées aux Allemands, et pas d'Alsace- Lorraine aux Français. J'ai peur que l'idée d'écraser l'Allemagne ne paraisse bientôt ridiculement prétentieuse à tout le monde. Je te donne ici, sans prendre parti, une face de la mentalité parisienne, telle que je la vois. L'autre, c'est celle de la foi aveugle, celle du « dur comme fer », celle que l'on pratique dans certains journaux. Je souhaite que celle-là ait raison, un jour prochain. Mais quant au reste — je me contrôle minutieusement avant d'écrire — je crois bien ne pas exagérer : la confiance règne, cependant tempérée d'assez vives appréhensions, descendue de plusieurs calories. Si nous sommes encore très loin de la température de la glace fondante, nous sommes loin aussi de celle de l'eau qui bout ».

Sous cette forme pittoresque, et que nous avons respectée, notre correspondant, décrit un état d'âme qui — nous avons fait plus haut cette réserve personnelle — ne nous parut pas, alors, si profondément écrit, au moins dans Paris.

Les placides et les inquiets trouvaient, les uns et les autres, et en part égale, dans les contes des nouvellistes, des raisons d'être calmes ou d'être désolés. La « scie balkanique », puisqu'il faut bien rappeler

ce qualificatif qui fut dans la bouche de tous, s'y combinait avec des rumeurs d'autres provenances,

— Nos dépôts débordent de munitions.

— • Ferdinand veut arriver à constituer, pour lui, un empire balkanique qui agrégerait la Bulgarie, la Serbie, la Roumanie, le Monténégro, et même la Grèce : ce sera le cadeau de TAUemagne triomphante au Cobourg complicç.

— Le choléra est à Berlin.

— Le pape, le cardinal Gibbon's, et M. Wilson préparent un projet de paix devant lequel tout le monde s'inclinera.

— Un grand coup se prépare en Champagne, pour l'anniversaire de la M.arne.

— Ne raillez pas la paix de Wilson . Il y a un demimois, on a commencé à imprimer le mot paix en France, pour le considérer comme un vocable inutilisable. Aujourd'hui on Timprime encore, et on le discute avec dédain. Pourtant, on le discute, et c'est là le fait nouveau. Il y a progrès pour les pacificateurs. Dans un mois, dans deux mois au plus, on décortiquera le mot paix, avec une attention respectueuse. Nous verrons la fin du drame en décembre prochain.

— Le tzar peut congédier le grand-duc Nicolas et se mettre à la tète de ses soldats : cela ne lui donnera pas de munitions : ils n'ont plus une cartouche en Russie.

— Mais ils ont fait dix mille prisonniers hier ?

— Ce n'est qu'un heureux hasard.

— Vous ignorez donc l'évidence ? Les Russes avancent en Galicie. Je veux qu'à Noël, ils soient rentrés à Przemysl et à Lemberg.

Un poilu parle, qui revient de la région meusienne : on prépare des troupes de poursuite. Vous verrez bientôt. Inutile de défoncer les Allemands aux Eparges. Quelques kilomètres plus loin, on serait sous le feu des canons de Metz. Mais on pré-

voit une rude avancée autre part. A preuve que l'on construit des passerelles volantes qui seront jetées sur les tranchées ennemies et où passeront les automobiles'. Vous verrez, vous dis-je. La guerre peut être terminée dans peu de mois.

— On évacue tout le monde dans les hôpitaux de la capitale et de la banlieue. Ouvrons l'œil, c'est significatif.

— Tout laisse penser que les Allemands auront violé la frontière suisse avant octobre. Ils y font de grands préparatifs".

— Les Italiens vont occuper le canal de Suez à la place des Britanniques qui, ainsi disponibles, vont aller grossir leurs effectifs aux Dardanelles.

— Les Allemands envoyent des soldats au Grand Turc, à travers la Bulgarie. Ces recrues sont habillées en civil pour ne pas attirer l'attention.

— Un ingénieur florentin a inventé un explosif formidable.

— Une grande armée russe a été enveloppée au nord de Vilna.

— A quoi bon prédire tant de merveilles ou tant de malheurs ? objectent les gens de bon sens. Le colonel américain Harrison avait donné, pour le mois d'août, l'investissement de Trieste et de l'Istrie, le déclanchement de la Roumanie et de la Bulgarie ; pour septembre, il avait promis l'offensive générale par les Allemands, la jonction des fronts serbe, italien et roumain, la chute de Constantinople, l'ouverture des Dardanelles. Nous n'avons rien vu de tout cela. Pourquoi vous fatiguer à deviner l'avenir, puisque vous y échouez toujours ?

— Pardon, répondent les colporteurs, mais... nous sommes nouvellistes.

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