Idée rudimentaire du tank futur
2. C'est là la première manifestation sérieuse d'un bruit qui se reproduisit avec une insistance beaucoup plus grande en janvier 1916, et qui motiva une mobilisation partielle des armées helvétiques.
Et ils continuent à improviser.
Paris, en quelques jours, a triomphé de ce faux malaise dont il avait été indisposé. La clémence d'une splendide fin de septembre, dorant les parcs, ambrant les ciels, contribuait peut-être à cette prompte convalescence, après un mal qui n'avait jamais été très défini. Par un de ces à-coups de l'esprit et du cœur des foules, dont nous avons déjà eu l'occasion de parler, on en était revenu au beau fixe de la guerre, avec pour morale unique, frondeuse, et bien de notre race : « Les Balkans? Cela existe donc ? Si ces gens ne veulent pas venir avec nous, nous ferons la victoire sans eux ».
D'ailleurs, les Russes allaient se ressaisir, et bien vite ! On savait maintenant pourquoi le tzar avait pris le commandement des armées. Cette folle histoire excita la curiosité du boulevard, le 22 septembre. Nous l'empruntons à l'ouvrage de la baronne J. Michaux, Journal d'une Parisienne pendant la guerre : « Guillaume II terrifié de l'avance des Russes sur les Carpathes a tranquillement proposé la couronne impériale au grand-duc Nicolas pour prix de sa trahison et d'un recul qu'un autre grand-duc se chargeait de rendre plausible en arrêtant le ravitaillement des munitions. La défaite, aidée d'un bon travail d'agents provocateurs, amènerait une révolution. Le tzar et son pauvre héritier, que d'infâmes meurtriers ont déjà mutilé sur le bateau même où il était avec sa mère il y a quelques années, disparaissaient d'une façon ou d'une autre : le tour était joué. Sir Edward Grey se serait procuré les preuves de cette trahison. Prétextant un mal d'yeux qui nécessitait quelques jours de repos, il filait à Pétrograd avec le général Pau pour mettre l'Empereur au courant; et trois jours après, le grand-duc nommé vice-roi du Caucase, passait d'un beau rêve aux douceurs de la prison ! »
Ce même 22 septembre, nous avons une préci-
sion bulgare. Elle est indubitable, et, cette fois, la nouvelle est vraie. Le Boulgre ambigu détache un peu son masque et, pour nous suivre, réclame toute la Macédoine serbe et grecque. Aussi, joignant l'acte à la prétention, vient-il d'appeler sous les drapeaux tous les Macédoniens en âge de porter les armes.
Enfin, le peuple de Paris a compris, définitivement compris. Depuis deux semaines, il n'avait cessé de comprendre. Malgré les réticences des télégrammes et la sévérité des censures, la vérité apparaissait : la Bulgarie ne pouvait être que notre ennemie. Les nouvellistes couraient la ville, et donnaient des certitudes alors qu'on n'en était encore qu'aux probabilités.
— La mobilisation est commencée depuis cinq jours.
— Tous les Bulgares résidant en France ont été aujourd'hui (23 septembre) considérés comme prisonniers de guerre et on leur a retiré le droit de passer la frontière.
— Heureusement, il y a maintenant à Salonique 100.000 Français et 100.000 Italiens : ce fut l'objet du récent voyage de Joffre à Rome.
— Venizelos a en poche Tordre de mobilisation grecque, en notre faveur, bien évidemment.
— Les Roumains vont s'ébranler au premier moment que les Bulgares entreront en ligne.
Le lendemain — le lendemain seulement — les Bulgares et les Grecs mobilisent. La presse française accable d'invectives Ferdinand le Félon. On considère généralement que l'aventure se tournera contre lui, selon les imprescriptibles principes de la morale en action. Les lecteurs des feuilles sont convaincus que Sofia va bientôt expier les crimes de son prince. Peuple délicieux que le nôtre, si facile à conduire, et qui, en la circonstance, trop préoccupé de ne point se perdre en déductions personnelles, s'assi-
mila avec empressement tout mode de penser qui lui était suggéré en première colonne de son organe favori.
L'offensive, ce même jour, a ses devins. Ils disent vrai en nous assurant de la joie dans les vingtquatre heures, a On va étonner les Bulgares » promettent-ils. Ce fut beau, en effet : une avance sur un front de vingt- cinq kilomètres, avec des reprises variant de mille à quatre mille mètres de profondeur. Paris se ranime et se reprend à acheter des journaux avec impatience. On relit avec goût les articles chauffés à blanc. Il 3^ avait longtemps !... L'optimiste se promène, maître de l'asphalte : douze mille prisonniers, c'est un honorable chiffre. Et l'on ne s'arrêtera pas là, chacun en est convaincu.
Il n'est rien comme les bonnes nouvelles, contrôlées et certaines, pour susciter l'éclosion, en temps de guerre tout au moins, d'une série d'autres très bonnes nouvelles, mais beaucoup moins prouvées. Nous sommes servis à souhait par la réalité du communiqué. Les Allemands nous ont laissé, non point 12.000, mais 23.000 prisonniers, un matériel énorme, des canons. Nous avons gagné près de cent kilomètres superficiels. Nous sommes maîtres de Souchezetdu Labyrinthe. Les Anglais ont « très bien travaillé ». Nos ennemis avouent qu'ils ont été battus...
Mais cela ne suffit pas. Voilà la baudruche qui s'enfle : les soldats britanniques sont dans la ville de Lens reconquise ! Cette cité brûle, hélas. Ce sont les Prussiens qui, en s'en allant, l'ont incendiée. De même brûlent-ils toujours la forêt de l'Argonne. Les Bulgares, stupéfaits, ne bougeraient plus...
Pour dégriser ceux qui se versent trop généreusement le vin de ces on dit généreux, de trop calmes citoyens s'essayent à avancer : « Ce fut très bien. Mais les Allemands ne sont pas battus. Ils ont rendu un peu de territoire. Mais ce n'est qu'un peu.
La guerre durera encore un an tout de même. Ce serait miracle de reconduire ces gens-là à la frontière avant l'hiver ».
Que valent cependant les raisonnements les plus rassis quand le Champagne nous est versé à pleins bords ? Le communiqué du 29 septembre est martelé comme une épopée.
En Champagne et dans la région Lens-Arras, les Allemands ont perdu en morts, blessés, prisonniers, trois corps d'armée. Nous occupons la fameuse crête de Vimy. Elle domine Lens et. pour l'avoir en mai — nous l'avons conservée quelques heures, — il a fallu dépenser bien du sang glorieux. L'opinion des nouvellistes n'a pas varié depuis vingtquatre heures. Vimy, c'est bien. Mais Lens, c'est mieux : donc les Anglais sont bien à Lens.
Est-ce coïncidence ? la tension est moindre dans les Balkans. Aurions-nous mal interprété le geste de Ferdinand ?
C'est peu croyable. S'il n'est pas parti en guerre, comme on s'y attendait, il mobilise toujours avec frénésie.
— Ses soldats ont tiré sur un train grec, atteste l'écho qui sait tout,
— Les nôtres — et ceci est plus authentique — seront maintenant payés cinq sous par jour.
, Octobre. — C'est maintenant entendu, les rumoristes n'en veulent démordre : les Bulsfares seront nos adversaires, le 1 5 octobre ; leur mobilisation sera alors terminée. Venizelos a déclaré, disent-ils, que le peuple grec était prêt à tenir coup. Francfort n'a pas accepté la défaite et a violemment manifesté. Les effectifs débarqués à Salonique sont rectifiés : 50.000 Anglais, autant de Français, de Serbes, d'Italiens. Les poilus disent, d'un accord touchant, qu'il ne faut plus croire à une longue guerre. Les plus pessimistes garantissent la fin en septembreoctobre igi6. Le dimanche 3, communiqué bref.
correct, sans plus. Les « amis des généraux » lisent rapidement ces six lignes et sourient finement. Ils sourient parce qu'ils savent ce qui se prépare. Ah ! l'un de ces jours, un jour très prochain, que ne vat-on apprendre? Car, c'est bien acquis, et fondé sur l'expérience des faits, les Allemands sont las. Ils ont compris que leur sort est fatal. Il suffit d'écouter parler les prisonniers : notre artillerie est sans égale « et fera d'eux ce qu'elle voudra ». On entend cette vérité évidente fleurir la conversation de bien des promeneurs, jusqu'à minuit passé. Le ciel est tout en étoiles, et pur, et léger et séraphique au-dessus d'une ville où partout le gaz est éteint. On ne rentre pas : on ne veut pas dormir. Et l'on rit des plaisantins qui, longeant les murs, s'amusent à trébucher dans les boîtes aux ordures et se font un chemin dans l'ombre en allumant et éteignant, par brusques éclipses, de petites lampes électriques de poche.
Heureux Paris !
Il accepte tout. Les informateurs de couloirs parlementaires modifient encore les chiffres de l'expédition de Salonique : il n'y a plus que i lo.ooo hommes. On souscrit à cette troisième ou quatrième version. On se laisse dire, le 4 au soir, qu'une forte préparation d'artillerie est engagée par nous, et on attend, en confiance, des nouvelles de la grande attaque promise. On prend en riant l'hypothèse de ce prophète désespérant qui reporte la paix à octobre 19 18, et qui ose imprimer une telle a erreur » dans les journaux. On apprend, comme si l'on en était sûr d'avance, que la Russie envoie un ultimatum à la Bulgarie pour lui dire : « Démobilise ou dis ce que tu veux ». On attend de confiance nos « amis » les Hellènes. On renvoie à leurs ténèbres les alarmés qui se permettent de lire des lettres de poilus où il est dit que nous avons reperdu en Champagne, le gain de nos récentes victoires.
Toute cette jovialité extérieure cache, à vrai dire, un peu d'énervement. Tout au fond de la foule, il y a, latent, le désir crispé d'être immédiatement fixé sur la question balkanique. On préférerait presque apprendre que les Bulgares sont partis contre nous. C'est une inconnue qui agace. On verrait plus clair à la lueur des nouvelles canonnades. Paris aimerait que la situation fut nette.
Et le 6, c'est un coup de théâtre !
Après la comédie de Sofia, la comédie d'Athènes va commencer. Celle-ci sera plus longue encore et plus cauteleuse aussi que la première. On s'attendait à un événement. Mais pourtant, quelque prévenu que l'on fût, ce matin là, pour employer l'expression du boulevard « Paris est tombé à plat ». Les inventeurs de pronostics n'auraient jamais osé pousser leurs investigations jusqu'à cet abîme de duplicité. Le roi des Grecs recule sans reculer, nous lâche sans nous lâcher. Au moment où nos troupes commencent à organiser leur camp de Salonique, Constantin oblige Venizelos à donner sa démission. Ecoutons les tables de café, dans leur verbiage familier : « Alors? Les Hellènes vont laisser les Bulgares écraser la Serbie, puis ils recevront la schlague de Sofia en disant merci? Ce roi est un niais. Qu'adviendra-t-il demain? Ferdinand avec les Austro-Allemands vont s'abattre sur le pays de Pierre I**". Les troupes alliées vont se joindre aux Serbes pour faire face. Athènes va regarder le spectacle, dans une neutralité qui lui coûtera la vie. On ne comprend rien à l'enchevêtrement de cet écheveau. Les étudiants grecs manifestent devant la statue de Gambetta, crient leur amour de la France. Et le roi athénien, et Sophie sa femme ^ disent : « Halte-là ! nous ne nous battrons pas ? » Si encore on ne nous avait pas menti en nous promet-
I. Pour la première fois, l'opinion publique met très directement en cause la sœur de Guillaume II.
tant, depuis une semaine, une seconde et formidable offensive sur notre front 1 » On a pris le plateau de Tahure : c'est bien. Mais un succès diplomatique en Orient eût mieux fait l'affaire de Paris. Maintenant les bien informés ne disent-ils pas que nous avons à Salonique 18.000 hommes seulement ! A une heure aussi difficile, presque aussi tragique ! La presse française fulmine contre la Bulgarie, il est bien temps ! Et pourquoi épargne-t-elle encore ce tortueux roi du Pirée ? On estime à tort qu'il ne faut pas le brusquer, qu'il se joindra à nous par la force des choses. On est bien aimable, en vérité. Il faudrait lui dire ses vérités, crûment et sans mesure. Voilà ce que l'on dit : voilà ce que l'on pense. Et, ma foi, ce n'est ni trop mal pensé ni trop mal dit. La censure est aveugle. Elle coupe les articles trop violents. Le Temps l'admoneste sévèrement.
Le 8, nos Talleyrands diplomates persévèrent dans la tâche malaisée de broder de la casuistique sur les événements de la Péninsule. Les augures de la rue les imitent et les devancent. La masse du public ne se fait point faute d'articuler ses opinions. Il y en a pour tous les goûts. Le mystère des Balkans fouette les imaginations. Dans la moyenne, on est d'avis qu'il faut tout de suite organiser l'expédition à gros effectifs. Une manque pas de gens pour juger que c'est l'idée maîtresse des gouvernements alliés.
— N'allez pas si vite, disent les pousse-au-noir. Vous voulez donc perdre là-bas le meilleur de nos ressources? On a laissé 60 000 hommes dans notre dernière attaque de Champagne. Est-ce le moment d'envoyer des armées au bout du monde? Je vous dis, moi, car j'en ai la preuve, que nos dirigeants pensent bien plutôt économiser le matériel humain et que l'on va finir la guerre sans à-coups, en stricte défensive, uniquement les bras croisés, en attendant l'usure économique allemande.
C'est du bavardage gratuit. Personne n'y prête
foi. Cela ne solutionne en rien la question de nos nouveaux Alliés et de nos nouveaux ennemis. Les Allemands n'ont plus de soldats ? Quelle démence! Ils en auront s'ils s'incorporent 500.000 Bulgares demain matin. Et leurs dépôts ne sont pas vides.
Nous notons en détails, et intentionnellement, ces deux courants de la pensée parisienne. Ils fournissent la preuve qu'à cette période de la guerre, et devant les perspectives qu'ouvrait soudain le double geste de Ferdinand et de Constantin, un appréciable partage s'était fait dans les esprits. La minorité appartenait, quoi qu'il en fût, aux gens de l'inertie stratégique. Le plus grand nombre ne rêvait, ne parlait que d'action. L'ennemi en faisait sa loi première. Le g, les Allemands reprenaient Belgrade. M. Viviani, jamais pris sans vert, nous disait que les Alliés avaient tout prévu de la félonie bulgare, de l'agression allemande et autrichienne contre la Serbie, et que toutes mesures étaient prévues pour mettre bas l'ambition des Empereurs. On allait donc agir, aussi, dans nos camps!
Mais il fallait se décider sans retard; les Bulgares attaquaient les Serbes : « Volons au secours du vaillant peuple » disent les journaux italiens. Les Russes poussent leur flotte vers la côte de Bulgarie. Les Roumains s'agitent. M. Delcassé, chez nous, rend son portefeuille des Affaires étrangères. La Chambre est fiévreuse : Viviani, y assure-t-on, savait « le coup de Ferdinand » dès le 27 août dernier ». Nous sommes le 13 octobre. Belle occasion pour les prophètes : ils distribuent des « combinaisons » nouvelles, pour le ministère de demain, des cabinets Delcassé, des cabinets Barthou-Clemenceau, et maintes autres inventions.
Et en marge de ces grandes questions, les flaireurs d'actualité, ne dédaignent pas les à-côtés Ils vous disent confidentiellement : « Êtes-vous amateur de camembert? Vous allez être servi. Vous en aurez
plus que vous n'en pourrez consommer. Je vous annonce le boycottage du camembert, par les ménagères parisiennes, qui le trouvent hors de prix ! ! »
La divination est un métier à surprises : tous ceux qui voyaient le ministère Viviani dans la poussière sont déçus le 14 octobre : le cabinet a groupé une solide majorité; désormais, on sait que « les Alliés vont y aller en grand ». Le Kaiser n'est pas à Constantinople. Il n'y sera jamais! « On va bien voir ce que préparent les Italiens ! » Les Serbes n'ont qu'à tenir un peu contre les heurts qui les assaillent, mais, dans un temps minimum, une puissante armée fraternelle les encadrera et l'imprudent ennemi expiera ses audaces. Notre fortune balkanique aussitôt décidée, Hellènes et Roumains seront sur pied. Les Bulgares ont été excellemment inspirés en jetant leur épée dans le plateau. N'oublions pas que les Russes avancent, et ne sont plus qu'à quatre-vingts kilomètres de Lemberg. Le « rouleau compresseur », cette fois, ne manquera pas à ses promesses.
Ce serait là bien du réconfort si l'on en avait sérieusement besoin. Et l'on devrait un réel remerciement aux improvisateurs si Ton était aussi affecté qu'ils sont enthousiastes. Ils ne connaissent plus de mesure. Après avoir plusieurs fois trébuché dans les faux chiffres fournis pour l'effectif composite de Salonique, ils n'hésitent plus à affirmer des énormités écrasantes. En moins de deux semaines, les Alliés ont rassemblé là-bas 100.000 hommes. Un nombre égal traverse les mers, et on en équipe autant pour les suivre. Ce n'est là, d'ailleurs, que le contingent français. Les Anglais vont déléguer aux rives helléniques 200.000 Tommies. Si vous ajoutez 100.000 Italiens, 200.000 Russes, cela fait 800.000 hommes. Et avec une telle armée, on pourrait aller... aux Indes, si besoin était. Dès mainte-
nant, les troupes débarquées « remontent à fnarchc forcée vers l'agresseur bulgare ».
Plus authentiquement, et avant que peu de jours ne se soient écoulés, les redresseurs de vérités prennent la parole, v La Serbie est aux abois. Elle pourrait être vaincue dans deux semaines. La double pression bulgaro-allemande est irrésistible. Fidèles à leurs habitudes d'arriver en retard, les Alliés se sont laissé couper le chemin de fer. Une cri.se redoutable et sans fin se rouvre dans les Balkans ». Ces sages déclarations ne s'achèvent pourtant point sans une erreur de pronostic : « Heureusement que, sous peu, les Russes vont traverser la Roumanie pour aller secourir le peuple héros ».
« Qui nous délivrera des Grecs et des Roumains ! » dit un bon nombre de Parisiens surmenés par l'énervante question.
Cette parodie d'un vers célèbre ne solutionne rien du problème. Il reste entier, et non sans se compliquer encore. Les journaux, en termes voilés, épiloguent sur le cours des opérations militaires. Ils sont gênés pour tout dire, sans doute, et les interprétations péjoratives courent la rue. A travers .la trouble gélatine d'articles intentionnellement pâteux, les fureteurs voient la vérité. Selon leur tactique, ils annoncent, comme d'hier, ce qui sera demain. La double vue n'est que trop simple à pratiquer, en ces temps déplorables. Les premiers, ces historiens avant la lettre annoncent la rupture de nos communications avec Nisch, la chute d'Uskub, la forte avance des Allemands. Ils disent aussi — ce en quoi ils sont en avance de quatorze mois — que les Alliés vont bloquer la Grèce pour la contraindre à prendre partie Le roi refuse dédaigneu-
\. Au reste, lorsque le blocus eut lieu en décembre-janvier 1917, il ne s'agissait que d'obliger Constantin à des réparations pour le meurtre de nos marins le i" décembre 1916, et à de certaines dispositions intérieures.
sèment un noble présent anglais : Chypre. La colonie grecque de Paris lui télégraphie de suivre les véritables voies de l'honneur... Faut-il croire à un retour de conscience, chez ce prince ? On dit que trois divisions bulgares ont été écrasées, que la capitale roumaine manifeste en notre faveur. C'est peu : Paris y trouve, toutefois, un suffisant prétexte pour détendre ses nerfs. Repos de quelques heures : le 26 octobre, les pessimistes reparaissent, par bataillons pressés. Chroniqueurs de presse, orateurs de carrefours, tous s'abandonnent à la désolation, La Serbie s'écroule, les Anglais n'envoient personne, Uskub est bulgare. Virtuellement, et déjà, Berlin et Constantinople ont la voie libre!
Mais divers journaux réagissent : « Prenez garde aux fausses nouvelles. Toutes les raisons d'alarme qui circulent sont d'origine allemande. Veillez! Nous aiderons bientôt les Serbes ».
Les nouvelles allemandes? On les raille à Paris. En ce moment même, beaucoup d'organes neutres font des sondages... pour la paix. La capitale et la France ne se laissent pas séduire. Ce n'est partout qu'apostrophes de défi, billets méprisants pour repousser des oifres déguisées. Et notre gouvernement « se refait une jeunesse ». Voici que se forme le grand ministère Briand.
Des rumeurs à son sujet?
— Briand signera la paix bien plus tôt qu'on ne le suppose.
— D ici peu on dira des choses singulières. Notre nouveau ministre laissera les Allemands s'enferrer dans des propositions pacifiques, et tout à coup, pour des considérations qu'il tient secrètes, il leur mettra marché en main.
— Il ne veut pas signer le traité trop vite parce qu'il craint la révolution en France si notre victoire n'était pas complète.
Maintenant, on estime, quoi qu'il en sôit, que les
Opérations « vont aller rondement ». M. Millerand, dit-on, n'était pas un homme d'action. Son dernier geste fut de faire afficher, partout de petites pancartes où il était dit :
Taise'\-vous ! Mé/le^-vous !
Les oreilles ennemies vous écoutent.
Mais on n'apprend pas à se taire en un jour. Que dit-on, et à haute voix, les 30' et 31 octobre?
— Les Russes lancent 250.000 hommes sur les Bulgares.
— Les Roumains s'ébranlent.
— Les Grecs vont cerner nos troupes à Salonique !
— Les Russes ne seraient pas opposés à une paix séparée S
Toussaint... 457^ jour de la guerre. Les communiqués sont troubles et tels qu'on croit y deviner une vérité cachée. Dans les rédactions des journaux, on observe, à l'égard des textes officiels, la plus grande méfiance. Celui du 2 novembre est fort commenté, disséqué au fond. Les analystes tenaces concluent : « Il y a quelques jours, on nous disait que les Allemands avaient atteint le sommet de la butte de Tahure, en Champagne. Et puis... on ne nous fournit plus de renseignements très nets. Enfin, présentement, on ne nous communique plus rien du tout sur cette affaire qui, pourtant, a bien son importance ? » La déduction n'a rien de scientifique qui aboutit, partant de ce silence officiel, à la certitude que la butte de Tahure est perdue pour nous. Mais comment empêcher les pessimistes de répandre cette hypothèse et de la si bien exposer qu'à la longue, on s'en laisse corroder l'esprit ?
I. Le 31 octobre, de fermes déclarations de M. Briand, d'ordre général, contrebattent une telle hypothèse qui n'en était pas à sa dernière manifestation.
Par chance, les peintres sont là pour redonner du ton à qui se laisserait déprimer. M. Bonnat, l'illustre portraitiste, interrogé sur la date du plus prochain Salon, a répondu avec une mâle confiance : « La fin n'est plus éloignée. Ils sont fichus. Au printemps, tout sera réglé. Nous ferons notre Salon aux dates ordinaires ». Voilà de l'optimisme, et du meilleur.
La déclaration ministérielle est loin d'être aussi catégorique. Elle parut plutôt décolorée. Certains y voulurent voir, derrière la quasi-mollesse des contours, comme un reflet officiel de l'esprit public. Ils exagéraient assurément.
C'est qu'en effet cet esprit public n'était pas absolument martial et débordant de superbe assurance. Le dosimètre de l'enthousiasme n'en eût signalé qu'une fraction infinitésimale. On traversait alors l'une de ces passes de « vague-au-cœur » que nous avons déjà eu l'occasion de signaler, et qui duraient ce que durent les vents du Nord, pour disparaître comme ils disparaissent, à la faveur d'une saute brusque et imprévue. C'était un de ces temps d'âme grise, ou si l'on veut ne rien exagérer, une sorte d'entr'acte de la grande ferveur nationale.
Rien de particulièrement discernable à première vue, et plutôt un mal caché qu'un mal avoué. État psychologique sourdement partagé, et dont personne ne faisait la constatation à haute voix. La majorité, vraisemblablement, ne le définissait même point. Mais, dans la réalité des faits, il faut bien convenir que l'optimiste se taisait, que son heure ne sonnait pas au cadran du jour. Des gens laissaient volontiers, et presque inconsciemment deviner leur vague malaise, en disant : « Mauvaise période ». Les nouvelles, vérifiées ou prétendues, concouraient d'ensemble, à attrister plus qu'à réjouir. On n'appréciait pas le silence du communiqué lorsqu'il disait qu'il ne s'était rien produit de nouveau. Cette
3l6 LES FAUSSES NOUVELLES DE LA GRANDE GUERRE
abstinence donnait à penser qu'il n'y avait rien d'agréable à faire connaître au pays. On épiloguait, pour noircir encore la situation, sur les enjeux et les phases de la partie épineuse dont la Grèce était l'échiquier. Les nouvellistes, bien qu'avec un minimum d'ardeur, et comme atteints eux-mêmes par les effets morbides de « l'air qui soufflait », contaient que beaucoup d'officiers allemands passaient en Grèce sous des costumes civils. Ils observaient que dans la déclaration Briand, il était peu ou point parlé de la Russie et de l'Italie, et ils déduisaient de ce détail des conséquences faites pour inquiéter les âmes déjà détendues quelque peu. Il ne leur plaisait pas, enfin, qu'on les contredit quand ils affirmaient que « la Suède n'attendait que la minute propice pour lier partie avec l'Allemagne, en haine du Russe ». S'il s'agissait des gens qui prennent et gardent la parole dans les estaminets des faubourgs, ils y risquaient un sinistre mensonge qu'à leur honte il faut consigner ici, et qui ne rencontra, pour dire vrai, que très peu de crédit dans les classes laborieuses. L'insinuation était pourtant bien inventée pour éveiller les passions mauvaises. L'aristocratie, disaient-ils, les nobles, les gros riches, les nouveaux riches, les cléricaux, tous ceux qui possèdent, comme tous ceux qui ont des grades dans les armées, font intentionnellement durer la guerre, pour envoyer à la boucherie, par gros et petits paquets, la « racaille socialiste », l'ouvrier, le danger social, les bras et les cerveaux de la révolution. On veut épuiser le peuple, tuer la démocratie, assurer l'équilibre de la bourgeoisie en faisant égorger le plus grand nombre possible des prolétaires de tous les pays.
A Athènes, le cabinet Zaïmis est renversé. Est-ce Venizelos qui va reprendre la direction des affaires de sa patrie et mener la Grèce aux combats, pardessus Constantin ? Que fera le roi ? Les échotiers hésitent. Aucun ne prévoit la dissolution de la
chambre grecque qui, sous peu, serait un fait accompli.
... Mais il y avait fort longtemps qu'il n'était arrivé quelque aventure malchanceuse au kronprinz. La chronique regagna ce long retard en nous apprenant, fort heureuse d'être la première à lancer cette fameuse nouvelle, que le kronprinz était mort. En moins de douze heures cependant, elle amenda sa retentissante invention. Le fils de Guillaume II, n'était qu'atteint d'un ébranlement nerveux général ; on le soignait dans un des châteaux des HohenzoUern. Encore quelques heures, et tout se borna à un moindre fait. Le kronprinz avait simplement été relevé du commandement de son armée.
Faut-il voir une fausse nouvelle encore dans une circulaire signée d'un nom glorieux, celui-là même du ministre de la Guerre ? Nous ne nous permettrons pas de le prétendre, et restons convaincus que lorsque le général Galliéni apostilla ce texte, il avait la certitude de le voir respecter par tous. C'était donc, à son sens, une nouvelle exacte qu'il faisait connaître au pays : désormais, l^. protection serait sévèrement punie, aux armées, et, en fait supprimée de par l'extrême rigueur que l'on mettrait à la poursuivre. Défense d'écrire aux bureaux, aux chefs pour recommander, pour faire déplacer un soldat. « Les lettres seront retournées sans réponse et si l'on récidive, l'intéressé sera puni », disait, en substance, la décision ministérielle. Pure intention, mais dont l'application, peut-être, ne fut pas toujours égale.
Venizelos fera-t-il la révolution, maintenant qu'il est sans ministère ? C'est un bruit qui court . La « cuisine » grecque est indigeste. Paris la maudit, mais il y revient. C'est un besoin : besoin de qualifier Constantin en termes moins qu'aimables, besoin de crier haro sur le Grec. Kitchener passe à Paris, va en Orient. Un autre bruit veut que cet
3l8 LES FAUSSES NOUVELLES DE LA GRANDE GUERRE
homme énergique fasse un si long voyage pour exercer là-bas la vertu de sa rude poigne.
Mais on est sursaturé des nouvelles qui ne se réalisent jamais. Toutes celles dont l'Orient fait les frais sont dorénavant suspectes. Qui croirait sérieusement à l'action imminente des Italiens par le Monténégro ? Qui prêterait crédit aux racontars où il est dit que l'Allemagne va, à nouveau, nous faire proposer la paix ? Qui lirait avec un intérêt véritable les chroniques des militaires, stratèges du journalisme, dont la sagacité toujours trébuche à un mois d'échéance et dont la verve analytique, pourtant, s'exerce quotidiennement, imperturbablement. Infortunés! Depuis des mois, avec une gravité jamais démentie, ils épiloguent sur le fait du jour. Aucun d'eux, sans doute, n'osera publier en volume, plus tard, ses oracles cependant prudents et sentencieux. On retrouverait en ce livre un manuel typique des vaines hypothèses de la guerre, un modèle de fausses nouvelles à longs termes, depuis le fameux V de septembre 191 4 — un V formé par les armées françaises et qui se refermant, allait encercler l'envahisseur, — jusqu'à la dernière probabilité touchant une dernière bataille, gagnée ou perdue au contraire de toutes les interprétations. Dur métier que celui-là : commenter les communiqués. Ils furent vaillants à leur manière ceux qui le soutinrent « jusqu'au bout ». Tels eurent une mâle vigueur et ne défaillirent point, dussent-ils composer, jour sur jour, trois articles sur le même texte officiel. D'autres, épuisés, abandonnèrenii la partie.
Plutôt que se tendre les nerfs en la recherche des solutions de guerre, le Paris qui n'est plus inquiet sur son sort, le Paris qui veut des diversions, qui prétend lutter contre les soucis, n'a pas une peine extrême à trouver des dérivatifs. S'il est vrai qu'une large part de la population citadine souffre, dans son esprit, de la sévérité du temps, il faut bien, et de
toute évidence, convenir que l'on s'accommode, par ailleurs, pour vivre avec le minimum de tristesse ces mornes jours de novembre 19 15. Ce n'est, au reste, diminuer en rien, la haute dignité de la capitale, ni l'accuser de s'être désintéressée de ce qui se déroulait, tragique et « de vie ou de mort » pour elle et pour la France, à quatre-vingts kilomètres de ses murs.
Les grands dévouements, les grandes douleurs, les fermes espoirs, les cœurs crispés par l'attente des victoires, les patriotismes toujours en éveil : rien de toutes ces vertus, de toutes ces détresses morales ne s'émoussait à vrai dire. Mais on ne peut taire qu'à la surface de la ville, si l'on peut ainsi écrire, il y avait une sorte de bonne humeur mêlée à une apparence de désaffection. Ce n'est point sortir de notre sujet que noter, sans amertume excessive, sans rigueur de magister, cette tace de la question. Il le faut pour rester fidèle à notre parti résolu de ne rien dissimuler, mais de ne rien embellir.
Jamais les cinémas populaires n'avaient été plus assidûment fréquentés, jamais les grands restaurants n'avaient eu un public plus nombreux et plus exigeant'. Eût-on apporté à ces dîneurs, à ces spectateurs, des nouvelles toutes fraîches, il eût fallu qu'elles fussent d'importance pour leur arracher un cri un peu vif. C'était une période où, sur notre front n'intervenaient pas de décisions éclatantes, où, en Orient, les ténèbres s'épaississaient : on savait que l'on commençait une campagne d'hiver. On présentait « qu'il n'y aurait rien de sensationnel avant le printemps ». On n'attendait guère un coup de théâtre. Alors (il y avait si longtemps que l'on était en guerre) on... vivait, en ne se faisant aucun reproche de chercher un peu à oublier. Voilà le crime. L'histoire, meilleur juge, dira s'il était pendable.