I. On vit mieux encore, dans la suite
Nous n'avons, au plus, pour mission, que de l'enregistrer en nos archives. On le pouvait voir étalé, chaque soir, dès huit heures, dans les « boîtes à la mode ». Spectacle curieux pour le « croquiste des mœurs », s'il était peut-être affligeant pour le philosophe. Il nous en fut, à l'époque, communiqué des rapports fidèles. Entresols rayonnant de lumière, nappes claires, fleurs, beaux fruits architectures dans les compotiers, élégantes personnes, et, autour d'elles, soldats et civils empressés : les dîneurs. Tous, ignorants des Balkans et de Constantin, dans la joyeuse auberge, mangeaient l'huître fine, débouchaient les flacons choisis, et quand le rôti tardait, s'écriaient, sur un ton dolent et misérable : « Mon Dieu, quelle horrible guerre ! » Oui, chez ceux-là, l'intention, résolue, de ne plus penser aux canonnades. Légitime chez ces poilus qui descendaient du front pour quelques jours ; un peu moins licite peutêtre chez « ceux de la nuque » qui n'avaient pas quitté Paris depuis août 1914. On mourait à la butte de Tahure, il pleuvait dans la tranchée, mais, ici, c'était une gaîté de paix, une gaîté plus exubérante qu'aux jours et qu'aux nuits de la paix, un rire que l'on se renvoyait pour s'encourager à rire plus fort, et à couvrir tous les échos qui venaient de la bataille. De jeunes officiers, croix de guerre, légion d'honneur, amusaient des dames avec... d'anciens récits de foot-ball et d'amourettes. Des négociants concluaient une afl"aire en se partageant le canard aux oranges. C'était le restaurant de l'oubli déterminé. Il y en avait, ainsi, cinquante à Paris.
Pourtant, l'un des garçons, avenant, afi^airé, ne se servait jamais de son bras droit : il l'avait perdu, cinq mois auparavant, en Argonne. Personne ne voyait ou ne voulait voir longtemps l'infirmité. A dix heures et demie, tout le monde s'en allait, par le petit escalier doré. La porte ouverte envoyait un souffle de bourrasque. Les autos se refusaient. Il
fallait partir à pied. Il pleuvait.^La chaussée solitaire luisait. Un agent y dressait une silhouette oscillante : d'un talon sur Tautre, il allait, luttant contre le vent. Une vieille femme gardait l'invraisemblable espoir de vendre son dernier Intransigeant, à la porte d'un métro. Des soupeurs passaient, sortant d'autres édens. Ils chantaient. Ils en rencontraient d'autres, qui chantaient comme eux. C'est cela qu'au boulevard, on pouvait voir, la nuit, en notre capitale, toute capuchonnée de noir par l'Ordre et la Prudence. Nous étions en ofuerre...
On nous pardonnera ce petit tableau nocturne. Il illustre à propos notre récit. Nous aurions pu, parallèlement, tracer celui des cinémas de Belleville. En un autre milieu, et à moins de frais, c'était la même tendance à ne point s'affecter, la même application du mot de poilu, qui est simple mais qui a son relief : « T'en fais pas ».
Des nouvelles fausses ? A quoi bon ! Il y avait, même, disette de nouvelles vraies. C'eût été évidemment une raison pour susciter l'invention chez les « courriers de la Renommée », En fait, ils continuaient à se montrer assez fades dans leurs productions.
Les champs de bataille n'étaient pourtant pas endormis. D'autres diront ce que furent ces terribles combats de novembre, en France, cette lutte géante des Serbes qu'on disait bientôt rejetés en Dalmatie, à moins qu'en territoire grec...
Les informateurs par anticipation, timides, ne se risquaient pas sur ces terrains brûlants : il est à remarquer que le boulevard entendait, beaucoup moins qu'avant, les pronostics sur les faits de guerre proprement dits. Le domaine de la politique pure et de la diplomatie attirait plutôt, bien que fort peu, les prophètes désœuvrés. Leur principal argument — on pourrait écrire : leur radotage — à mi-novembre,
était que les Hellènes allaient nous fusiller dans le dos à bref délai. Il leur en coûtait peu de mettre, si vite, les choses au plus noir. Nous les avons depuis longtemps assez « pratiqués » au cours de ces pages pour définir, maintenant et sans effort, le tour de main des propagandistes du pire. Médiocre exercice en vérité, que celui de s'emparer d'un fait, de porter ses conséquences à l'extrême alors que le doute n'était encore que de rigueur, et d'affirmer avec une calme autorité ce qui ne se réaliserait peutêtre jamais. Nul besoin d'un long apprentissage pour réussir en cette industrie de faux bruit. Chacun, avec un peu des dons strictement requis du pincesans rire, y pouvait exceller fort convenablement. Il suffisait de poser le doigt sur le fait du jour et de la semaine et d'en multiplier les possibilités dans la mesure de ce que l'on avait d'audace. Les optimistes faisaient cette opération en prenant les chiffres, positifs, ceux qui sont, en algèbre, précédés du signe -f-, les pessimistes faisaient tout au contraire un généreux abus du signe — .
C'est en ce moment surtout que leurs supputations empiriques apparaissaient comme dénuées de complications savantes. Nous l'avons dit : on les avait connus plus ingénieux, recherchant des solutions plus élégantes, plus raffinées. Leurs calculs devenaient élémentaires et frustes. C'était l'arithmétique du moindre effort. Leurs nouvelles venaient de l'école primaire. Les beaux casse-tête chers au grand manieur des nombres, M. Poincaré, l'auteur d'une géométrie paradoxale, ne les tentaient plus. Ils n'offraient au passant que des résultats élémentaires, après avoir usé un minimum d'ingéniosité à en combiner les pauvres effets. Perdaient-ils la main? Se lassaient-ils d'avoir du génie ? La vérité est que Ton ne peut pas, fût-on le plus fécond des nouvellistes, découvrir tous les jours un autre théorème d'Euclide. Ces pourvoyeurs, autrefois hardis, s'en
tenaient au modeste programme du certificat d'aptitude.
Misérablement, chichement, le 15 novembre, ils nous promettaient, sempiternelle espérance, que les Russes et les Italiens allaient inonder d'un irrésistible et double flot humain les vallées où l'envahisseur se croyait trop tôt le maître des cols montagneux. Guillaume II allait à Constantinople, mais c'était là une moindre satisfaction d'amourpropre, puisque nos bavards connaissaient, par courriers personnels, l'extrême épuisement de TAllemagne et assuraient qu'au printemps, ce pays et ses Alliés supplieraient pour des conditions d'indulgente paix.
L'unité d'action ? Les Alliés se disposaient enfin à le réaliser à bref délai. En décembre, en janvier au plus tard, les épées frapperaient ensemble, et d'un geste simultané, coordonné, harmonieux enfin, perceraient le flanc du monstre germanique.
Les Athéniens montraient désormais leurs véritables sentiments ! Ah ! les chers Grecs ! quelle n'était pas leur impatience de revivre des temps héroïques ! « Avez-vous vu, disaient triomphalement nos oracles, comme ils ont couvert de fleurs M. Denys Cochin qui les visitait! Comme ils lui ont off"ert le droit de cité' . Voilà l'âme authentique des Hellènes ! Un jour, qui n'était pas loin, elle imposerait sa volonté à un roi trop politique ! D'ailleurs les gouvernements de l'Entente ne perdaient plus une seconde. Un ultimatum était rédigé, prêt à être signifié. Peut-être même déjà le télégraphe le transmettait-il au prudent souverain (17 novembre) . M. de Freycinet. ministre sans portefeuille, aurait été le principal auteur de ce texte de « oui ou non ? »
I. Au début de janvier 191 7, M. Denys Cochin renvoyait, écœuré, le diplôme de citoyen athénien qu'il avait reçu d'une foule enthousiaste, le ib novembre 1915, au pied de l'Acropole.
Ces commentaires, et d'autres dont nous ne voulons pas alourdir exagérément ce récit, donnaient la cloche des Rog-er-Bontemps. Mais il y avait le tocsin des autres Ceux-là voulaient alarmer le pays par des récits de Belgique. Ils disaient : « Ce n'est que trop vrai ! En Belgique s'est formé depuis des mois, — et qui ajoute à ses adhérents de jour en jour, — un puissant parti francophobe. Les Anglais voient avec le plus vif plaisir la haine des Belges pour les Français croître et prospérer. Il n'est pas de semaine sans que ne se produise, dans nos lignes, des conflits entre les soldats de la République et ceux d'Albert P^ Ce désaccord, dont les conséquences peuvent être sans limites, a trouvé son origine en ce fait qu'il y a quelques mois, à Dixmude, un régiment belge a pris peur, a cédé la place qu'il était tenu de défendre et, par ce recul, a provoqué l'écrasement, sous une vague allemande de nombreux fusiliers marins français(?). De cet incident est né tout un état d'esprit. C'est l'exploitation nouvelle des anciens dissentiments wallons et flamands.
Il y a aussi les alarmistes des sous, question intérieure, aussi parisienne que provinciale. La menue monnaie depuis longtemps est devenue rare. Elle le devient plus que jamais. Aussi bien répète-ton sur tous les modes, dans les parlotes où l'on a peur d'avance, qu'il y a accaparement, que nos sous français passent, à pleins wagons, en Allemagne, et que. si la situation ne peut être améliorée par un autre moyen, il faudra bien en venir à nous donner après les francs et les cinquante centimes, des décimes de papier \
I. Cette question de la monnaie de billon se prolongea tout le long delà guerre Ce fut la guerre des sous On se souviendra des difficultés qui en résultaient n tout instant. De fait, il y eut plusieurs raisons à ce fâcheux état de choses. On a accusé exagérément le paysan de cacher en son bas de laine la monnaie de cuivre. Ce qui fut plus certain, c'est qu'un accaparement du billon français fut fait par des intéres-
Le 2 1 novembre, des forcenés de l'information veulent à tout prix qu'un aéroplane allemand soit venu, à six heures et demie du matin, jeter une bombe sur la banlieue parisienne. Ils ont entendu une terrible détonation et vu monter une colonne de fumée. Rien, dans la joui-née, ne vient confirmer cette rumeur, mais le lendemain, l'explication, naturelle nous est fournie. L' « énorme fracas » a été provoqué par la chute d'un bolide céleste. C'est un présent des Dieux qui a fait trembler les carreaux de Versailles. Déjà, au xv*" siècle, et dans la même région, un aérolithe avait touché la terre.
Une nouvelle de qualité aussi rare eût pu intéresser, quelques instants, l'esprit public. Elle passa entièrement inaperçue. Quelques paragraphes plus haut, nous écrivions que Paris, pour s'émouvoir alors, eût exigé des sensations fortes, très fortes. La pierre du ciel ne pouvait, à elle seule, et cela se conçoit, ranimer tant de cœurs déterminés à ne plus battre fort que pour de grandes causes ou pour de grands effets. Retraçant la psychologie de la capitale, au moins en traits sommaires, nous avons le devoir de préciser, comme nous le fîmes, comme nous le ferons, l'attitude morale de ses habitants. Psychologie au reste assez peu changée, sauf par quelques nuances, depuis que nous l'avons observée. Le sentiment mo3^en de Paris ne pouvait, à exactement parler, être appelé fatigue, lassitude. On ne saurait, sans trahir la pensée intime de toute une population, écrire qu'elle eut assez de
ses. à qui avait apparu lavantage de se servir de cette monnaie pour réaliser d'excellentes opérations de change, à la frontière espagnole. On conçoit qu'avec la dépréciation du billet français dans la Péninsule, de fructueux « coups » étaient possibles pour quiconque introduisait en Espagne, non plus du papier qui subissait la baisse mais du billoii qui y échappait La nouvelle selon laquelle les Allemands achetaient notre petite monnaie en terre étrangère, pour leurs besoins de guerre, est assurément moins fondée que le fait dont nous venons de parler concernant, plus simplement et plus pratiquement, le négoce sur les sous entre Hendaye et Irun, Cerbère et Port-bou.
la guerre et qu'elle gémit pour en voir bientôt la fin. Mais où une trace de sursaturation se révélait, c'était dans le moins de passion que Ton consacrait aux vivants problèmes de l'histoire. Nous avons dit l'usure des fabricants de potins. Nous pourrions, appuyant sur ce que nous écrivions il y a seulement quelques pages, placer, en parallèle, le grand scepticisme réservé de la masse peu disposée à se laisser troubler par des contes tragiques ou séducteurs.
Procédons par comparaison des temps : si un an plus tôt, la Serbie s'était trouvée jetée dans les périls extrêmes où on la voyait en novembre 191 5, si nous avions vu, déjà, le poing sur la hanche, l'empereur allemand s'acheminer, par des routes libres, vers le parvis de Sainte-Sophie, si nous avions été témoins de la déconcertante inertie russoitalienne face au drame balkanique, nous aurions délibéré avec ardeur, épilogue furieusement, laissé libre cours à nos penchants critiques. Nous nous serions extériorisés en paroles, en jugements, en prévisions. Cette activité, cette façon de prendrepart étaient, de beaucoup moins aisées à vérifier maintenant, dans nos foules, dans nos groupes, et, généralement parlant, en chaque individu. Bien des témoins impassibles disaient, sinon avec des faces de résignation, au moins sur le mode indifférent, réel ou feint : « Que voulez-vous, on n'y comprend rien. On verra... à la fin ». Et céX.di\X. exactement CELA. On attendait la fin. On n'ignorait pas que bien des sottises eussent été faites, qu'on eût prononcé inutilement bien des discours, qu'on fût trop souvent allé d'erreurs en inconséquences. Mais, cependant, on savait que l'ennemi n'était pas sans se reprocher aussi de lourdes bévues. Peut-être se laissait-on trop facilement glisser à admettre que les Allemands, plus vite et mieux que nous, remédiaient à leurs défaillances, alors que nous laissions gauchement échapper les meilleures chances.
De telles appréciations étaient infiniment loin du découragement. Quelques gros déboires militaires ne nous auraient même pas conduit à cet extrême. Paris, la France tenaient. On tenait bien : mais la bouche fermée, et le regard voilé. La pierre de touche de cette constance? On la rencontrait dès que Ton questionnait, en termes un peu serrées, les pires des mélancoliques. On la voyait mieux encore dans l'approbation donnée par le public aux articles de journaux qui raillaient les tortueuses offres de paix allemande. Nos adversaires faisaient tinter encore ce vain grelot. L'opinion foncière, chez nous, était que la guerre durerait « une bonne année ». On n'imaginait les traités qu'après une longue suite de combats. Et l'on eût fait tomber tout Français de son haut, en lui promettant qu'à quatre-vingt-dix jours, les diplomates se réuniraient pour mettre fin au grand carnage.
Les flaireurs du boulevard n'obtenaient même qu'un médiocre succès, le 22, en garantissant que le Matin venait de recevoir des dépêches très réconfortantes. Il y était dit que 300.000 Russes avaient pénétré en Roumanie, qu'ils allaient entraîner avec eux les Roumains hésitants, mais que, de toute façon, fussent-ils seuls à se battre, ils se rueraient bientôt sur les Austro-Germano-Bulgares. Des Italiens débarquaient à Vallona. Ils allaient se souder avec les Serbes en retraite et promptement constituer un bloc avec les forces francoanglaises de Salonique, qui ne faisaient que croître et embellir. Ainsi s'établirait, là-bas, un front important. Simultanément, le front russe s'élargissait au Nord. La consolante théorie du « casse-noisette » revenait en pleine lumière d'actualité.
Belle rumeur, mais on est blasé. « Méfiezvous ! » persiste à conseiller sur les murs le pla-^ card de l'ex-ministre de la Guerre. D'ailleurs, la « bonne nouvelle » ne dépasse qu'à peine les cou-
3a8 LES FAUSSES NOUVELLES DE LA GRANDE GUERRE
loirs du Palais-Bourbon, les salles de rédaction des quotidiens. Elle est inexacte de pied en cap. On sait le lendemain que les Russes n'ont pas violé les frontières roumaines, que les Italiens n'ont pas débarqué et que certaine grande victoire serbe dont on parlait aussi se réduit, après une rectification d'erreur dans la transmission télégraphique, à une affaire locale qui a bien son prix, mais qui avait été sensiblement exagéré.
Le communiqué s'habitue à enclore ses vérités en trois mots bien comptés. Entr'acte sur notre front. Les machinistes du Kaiser montent en Orient les décors d'une pièce nouvelle : La marche vers VEgypie. Le titre a tout ce qu'il faut pour plaire aux gobeurs de fausses nouvelles..., en Allemagne. Chez nous, on le trouve, tout de même, outrageusement bluffeur, et l'on ne croit pas au succès de cette féerie wilhelmienne.
Le 23 novembre, un journal de devins lance à Paris son premier numéro. Il annonce le « déboulonnement » de Guillaume II pour 1918, et la fin des grands combats pour mars 19 16. Il est loin de compte : on ne le sait pas encore, mais on s'en doute. Aussi cette feuille d'avis occultes ne durerat-elle pas : les sorciers ne sont pas destinés à faire fortune en librairie, au moins pendant la guerre.
Ils provoquent un mouvement d'incrédulité en disant, le surlendemain, que M. Ribot va recevoir la croix de guerre, comme un grenadier de tranchées, pour avoir appelé l'or de la victoire, organisé cette récupération de puissance qui s'appelle l'Emprunt National. Il remporte déjà une grande victoire. En quelques heures les caisses des banques reçoivent un prodigieux trésor : tous les louis de France viennent ou viendront s'y constituer prisonniers. La croix de guerre au ministre des Finances, ce n'est qu'une façon élégante de dire que la nation lui est reconnaissante. Dans un ordre d'idées plus
positif, les nouvellistes bâtissent d'autres hypothèses Les chiffres ne les ont jamais effrayés. Ils ne commenceront pas à en avoir peur devant des bilans des banques : ils garantissent donc, alors que les guichets de versement sont seulement ouverts depuis un matin, qu'une somme dau moins quarante milliards (!; sera apportée par des Français et par des neutres, pour que soit acquis un jour le triomphe de la Liberté sur la Barbarie. L'enthousiasme des portefeuilles et des porte-monnaie est réel, cela n'est point douteux. Mais il faut être bien renseigné pour savoir aussi vite le total de la souscription patriotique. Les journaux anglais enregistrent des histoires émerveillantes. A lui seul, un banquier a apporté 125 millions. Dans les petits restaurants, les employés, les chauffeurs, les midinettes, parlent de la cascade dorée. On sait bien, maintenant, au seul vu de ce flot qui ruisselle, qu'on aura les gens de Germanie, un jour ou l'autre. Tout le monde est enchanté de la grande opération de finances et les journaux mènent la symphonie d'allégresse, en un constant fortissime.
Plusieurs fois déjà, on avait parlé, à mots plutôt couverts, de la démission du général Joffre. On ne disait plus qu'il allait se suicider — nous avons relaté cet on dit singulier, aux premiers jours de la guerre — mais on chuchotait qu'après ses deux attaques d'apoplexie (?), il se sentait las et songeait à la retraite. Les plus mordants des échotiers publics ajoutaient que sa santé n'était point la raison déterminante de son prochain désistement. On commençait, disaient-ils, à constater l'imperfection de la méthode du « grignotement » ^ Enfin, on donnait maintenant à entendre qu'il allait passer la main au général Pétain. C'était ici
I. On avait, plusieur.s mois auparavant, prêté ce mot au généralissime : a Les Allemands ? Je les grignotte ».
la graine d'un potin qui devait assez vite monter sur tige et porter divers rameaux. La fleur, la vérité, n'y poussa que bien plus tard, lorsque le général Nivelle devint généralissime. Nous verrons qu'avant son épanouissement, cette fleur donna matière à bien des suppositions.
Il serait fastidieux de signaler, au jour le jour, les racontars relatifs à la Roumanie, prête à marcher, consentante à l'invasion russe ; à la Grèce, devenant plus accessible aux bons sentiments et ne demandant plus qu'à choisir son heure. C'était là du fretin d'information, quotidien et sans renouveau sensible.
Une note assez inédite, c'était celle de certains désaccords entre Alliés. On disait : « Les Anglais refusent du charbon aux Italiens. Ainsi firent-ils au moment où l'Italie hésitait à se joindre à nous. La raison, aujourd'hui ? Les Italiens montrent trop peu d'empressement à secourir les Serbes. L'avertissement ainsi donné portera effet, vous verrez! » C'était exposer et commenter, en termes prestes, des faits où il y avait peut-être quelque exactitude, au fond, mais dont les nuances mériteraient un jugement moins à l'emporte-pièce.
Encore un mois et nous finirons cette année 1915 qui ne devait voir qu'un peu de guerre et un glorieux traité, et qui nous achemine manifestement vers de longs mois de bataille, de tranchées, de pourparlers avec les neutres, de zeppelinades et de bavardages diplomatiques. Nous croupissons dans les dialogues. Dialogues russo-roumains. Dialogues franco-serbes. Dialogues anglo-persans, chassé-croisé de points de vues, puzzle de propos contradictoires, menaces de trahisons, vaines aspirations vers la paix, chansons sur des guitares sans cordes.
Qui mieux est, on voit sortir des ministères, cols relevés, certains alarmés dont le premier
mot est que la Roumanie va lancer un grand coup de pied dans nos cartes et s'unir aux Germaniques. D'où émane ce bruit? De nulle part. Il court, et c'est assez pour justifier son existence. La situation est assez sombre en Orient pour que les désolés se croient autorisés à la charbonner encore d'un fusain lamentable. Ce ne sont dans la presse, dans la foule, que gémissements et objurgations pour que soient envoyées, de toute urgence, des troupes et des troupes à Salonique, sinon les Serbes sont irrémédiablement perdus. Il n'est que M. Clemenceau pour dire : « Renoncez. Vous êtes mal partis là, comme mal partis, jadis, aux Dardanelles ». La rumeur répond : « Ce va être la fin des déboires. Ecoutez le bruit des ancres. Les Italiens, cette fois, c'est authentique, sont à Vallona. Entendez-vous ce bruissement de pas ? Les Russes ont passé le Danube et commencent leur marche en avant ». Hélas !
Joffre qu'on disait prêt à retourner à son sillon comme Cincinnatus est nommé généralissime de toutes les armées françaises. Voilà le génie des fureteurs mis en défaut. En fait, le « père » n'était que général en chef des armées. Il y a là une nuance. Les bavards l'interprètent. Dorénavant, il y aura plus d'unité dans l'action, de par cet élargissement de pouvoirs qui s'étendent jusqu'en Orient. Les mauvaises langues assurent, néanmoins, que M. Briand, redoutant de s'entendre adresser des reproches trop directs pour les ambiguïtés de la situation balkanique, se décharge d'une part des responsabilités en les offrant au grand chef bénévole. Une autre version, plus communément acceptée, est que le grand Conseil de guerre des Alliés va se tenir avant peu à Paris et qu'il convenait d'armer Joffre d'une autorité totale en prévision de cet événement.
Nous vivons la série des jours vagues. On pré-
sume qu'il en sera ainsi jusqu'à ce que la saison permetie une reprise d'activité. Pour animer un peu nos esprits, c*est le moment bien choisi par les potiniers dont l'invention s'essaye à la grande nouvelle, le 4 décembre. Une indiscrétion filtre sous les portes de la censure : ils la recueillent avidement et la déforment pour lui donner figure tragique : voilà qu'ils prétendent nous faire accepter Phypothèse d'un très prochain abandon de Salonique, et, solidairement, celle de l'effondrement de tous nos superbes projets orientaux. Adieu le secours aux Serbes, adieu le rêve de tendre la main aux bersaglieri d'Italie (Vallona) et aux Slaves avancés en Bessarabie. Ces derniers n'ont pas relevé un piquet de tente et ne bougeront pas. Les Italiens se tiennent, prudemment, et en petit nombre, au rivage. Quant aux Anglais eux-mêmes — et c'est la perle du collier — il paraîtrait que, dans peu de semaines, (à moins que la mesure n'ait déjà reçu un commencement d'exécution), ils prendraient le parti catégorique de retirer toutes leurs troupes de la région balkanique, et, probablement, de Gallipoli, pour les transporter en Egypte où, ajoutait-on avec mystère, de dures besognes les attendent.
C'était là le « canard » par excellence. Il fait sourire aujourd'hui. Nous devons à la vérité de dire que, dans les milieux choisis où il ouvrit ses ailes, à l'époque, il fut assez accepté pour être discuté comme vraisemblable, tant les esprits étaient préparés à recevoir de mauvaises nouvelles, pour peu qu'il s'agit de l'expédition lointaine.
Dans les journaux, laffaire retentit suffisamment pour qu'on en écrivît, avec abondance, et pour ou contre. Notons à cette égard l'évolution caractéristique qui s'était produite depuis les temps oubliés où la consigne unanime était de ne point commenter les opérations militaires, selon des optiques trop personnelles. Maintenant, et devant l'acuité des pro-
blêmes, chacun se laissait entraîner par le besoin de l'analyse. De même que 1 union sacrée était, autant dire, piétinée — les polémiques Léon Daudet. — Clemenceau, . — Hervé, — Maurras — de même le serment de « laisser la parole aux généraux » semblait périmé à tout jamais. Nous étions arrivés à un moment où chacun, sans s'en défendre, dans ses « papiers » taisait de la casuistique stratégique en chambre. On n'ouvrait plus un journal sans y voir conseillé, en termes nets, l'abandon ou le maintien à Salonique, les mouvements nécessaires, le dosage des effectifs opportuns, les gestes qui sauveraient tout. Eniin, chacun était général et, à sa façon, conduisait les opérations. Les pudeurs, les réserves d'antan n'existaient plus et puisqu'il était dit que les chefs hésitaient sur les voies et moyens, les journalistes venaient à la rescousse, et de quel ton !
On peut imaginer ce qu'est une si abondante littérature farcie de fausses nouvelles, si l'on peut tenir pour telles les appréciations catégoriques, les prévisions copieusement justifiées par des raisonnements que devait infirmer la suite des mois.
Suivons encore un instant ce fantôme du renoncement aux gloires saloniciennes Le 6 décembre, l'affirmation se précise. Les Anglais sont anxieux du sort de l'Egypte. Guillaume II ira à Jérusalem soulever des bandes musulmanes. Les Turcs sont forts. Les armées allemandes passeront un jour par le Levant. Il n'y a pas de temps à perdre. L'union grecque n'est qu'un leurre — ceci au moins était fondé — et Salonique un piège.
Enfin, ce jour-là, ce n'est un secret pour personne, — depuis la midinette de la rue de la Paix jusqu'au tueur de bœufs aux abattoirs — , que « l'on pourrait bien renoncer à cette folie de la guerre aux Balkans » quitte à chercher à sauver les Serbes par un autre moyen (?). On dit même, dans les couloirs
des rédactions, qu'on profitera de la circonstance pour retirer des Dardanelles elles-mêmes le peu de monde qu'y laissèrent les Alliés.
« C'est trop clair, soulignait l'opinion bien informée : les Grecs ne valent rien. Il faut être diplomate pour ne pas s'en apercevoir. Notre ministre Cochin vient de leur dire à Athènes quelques fermes vérités. Que faire par là ? Kitchener « ramassera » tout son monde, et c'est lui qui a raison ».
Répondre : « Précisément parce que les Hellènes ne sont pas sûrs, il faut leur retirer les moyens de lier partie avec les Bulgares », c'est soutenir une thèse qui ne trouve pas toujours bon accueil. Cependant le sentiment majeur, à Paris, c'est qu'il y aurait folie à s'avouer une seconde fois impuissants, après le pas de clerc des Détroits.
Faufilé comme un brin de soie noire dans une broderie d'Orient, au milieu de ce tissu de faits qui garde encore les aimables couleurs de l'espoir, le pessimiste fait tache en déclarant : « Vous verrez que toutes ces aventures nous conduiront tout droit à nous étrangler avec nos amis les Anglais ».
Plus rassurant, un Américain, prophète financier, nous fait dire que, considérée la fortune actuelle de nos ennemis, la guerre ne peut plus se prolonger au delà des neuf mois. La paix serait donc pour le 9 août 191 6. Promesse erronée. A ce moment, les Italiens faisaient 1 1 .000 prisonniers aux Autrichiens, nous reperdions et reprenions Thiaumont, la Chambre partait en vacances, les livres sur la guerre débordaient au seuil des libraires, les Zeppelins voyageaient vers Londres, et Goritz redevenait Gorizia.
La guerre avec les Anglais, même si, dans ces neuf mois, la guerre avec les Allemands n'est pas terminée ? Ce n'est pas d'hier que l'on bavarde sur ce thème osé. Mais c'est là un de ces propos di! exagérés qu'on écoute comme un paradoxe de gigan-
tesque taille, pour conclure : « Y a-t-il des gens qui ont de l'imagination ! » Un autre bruit, de la même famille, c'est : la Commune après la guerre.
Pourquoi la Commune? Pour diverses raisons, disent les Nostradamus et surtout pour la question des loyers. Quelque aiguë qu'elle puisse être, pourtant, elle recevra sa pacifique solution, répondent les sages. Dans l'instant même, il est vrai, le Paris prolétaire trouve des porte-paroles pour critiquer sans aménité le projet de faire payer un tiers du loyer au locataire, un tiers étant abandonné par le propriétaire, le tiers dernier restant à la charge de l'Etat. « L'Etat, c'est nous, observe le Contradicteur. Si bien que l'Etat payant, nous acquitterons, en fait les deux tiers de notre loyer ». Mais, pour un pareil démêlé, la Commune est un fort gros mot. Aussi bien, ceux-là avouent-ils, à la fin, qu'ils parlent des éventualités d'après-guerre pour ne plus parler de la guerre elle-même.
Car il y a des Français qui sont fatigués de ce thème prolongé. Il en est qui disent : « La guerre? Ce n'est plus même un sujet de conversation ». Rares parmi tous, assurément, mais assez souvent rencontrés pour que nous puissions signaler l'existence de leur modeste effectif. Ces fatigués ne sont pas allés au front, n'iront pas ou n'y ont personne. Ceux qui comptent des fils aux armées, ou des époux, voudraient bien « voir la fin » pour des raisons plus respectables. On ne demande pas impunément, à un peuple tout entier, d'être, pendant des années, une assemblée d'impassibles demidieux. On sait qu'il faut continuer. On ne ferait pas de vœux pour une paix insignifiante. Mais il est du cœur humain d'espérer les conclusions. Elles se perdent cependant, au fond de la nuit des temps. Rien n'apparaît qui les puisse faire supposer prochaines. L'Allemagne semble féconder des ventres fabuleux et créer en neuf semaines des hommes de
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vingt ans. On la dit épuisée, exaspérée. Néanmoins, elle veut aller aux Indes. Bluff.^ On n'en doute pas, mais son endurance étonne. On ne déchiffre pas quels pourront être ses sursauts, et combien longs, et combien redoutables, avant qu'elle consente à crier grâce !
Des combats, rien de particulièrement nouveau. Un an plus tôt, jour pour jour, on venait de décider d'infliger des condamnations et des amendes à qui propagerait des nouvelles fausses. Aujourd'hui, on est presque... reconnaissant à qui vous confie la rumeur d'une mésaventure, parce que c'est encore une nouvelle dans le quasi-néant de l'information, et parce qu'intimement on sait bien que cette rumeur sur laquelle on se jette [quœrens quem devoret), sera démentie le lendemain matin. Etrange alternative d'un esprit public qui craint d'apprendre des événements fâcheux, qui attend cependant le grand éclat et qui, par ailleurs, fait tout, même l'impossible, pour ne plus exclusivement penser à la guerre.
Quels sont les gros plats ou les hors-d'œuvre inscrits au menu des nouvellistes vers la mi-décembre?
— Tenez pour authentique que nous aurons avant peu une rude attaque des Allemands sur notre front. Ils ont rappelé et rappellent, de Serbie et de Russie, de nombreux régiments et leur projet, est, bien entendu, de nous enfoncer, tout au moins d'obtenir un brillant succès occidental afin de jeter cet os consolateur au peuple des villes germaniques, aux femmes, surtout, qui réclament du pain et le retour de leurs hommes.
— La guerre est longue, monsieur, elle semble longue à tout le monde. Et c'est fanfaronnade chez qui dit le contraire. On se tait : on n'en pense pas moins. Nos soldats montrent encore une ténacité morale, un désir d'avoir le dernier mot. que n'entament ni les formidables épreuves physiques de la
LES DESILLUSIONS BULGARE, ROUMAINE BT GRECQUE 337
tranchée ni la stagnation des faits de guerre. Mais bien des civils rongent leur frein : ils ne font que consentir. Il se produira un jour, et tout d'un coup, une détente de cette énergie factice. Les gens de l'arrière ne tiendront pas toujours. Allez au Palais de Justice, vous y verrez condamner à chaque audience, cinq ou six individus coupables d'avoir dit tout haut ce que beaucoup pensent tout bas. Les prudents économisent leur paroles. Ah ! s'ils osaient parler.. ! Interrogez le secret des âmes.
— Nous en avons pour cinq ans et demi, avec la défaite au bout.
— On nous déclare que la retraite vers Salonique est une merveille de stratégie et que nous devons applaudir des deux mains à une tactique qui va enfermer, dans un camp retranché, des soldats alliés partis pour assurer le salut de la Serbie. Lisez entre les lignes de cette littérature optimiste et voyez-y la triste preuve qu'avant deux mois, Sarrail sera jeté à la mer.
— La Seine monte. L'administration est très inquiète et n'ose l'avouer. Attendez- vous à une crue genre 1910.
— Nos soldats de Salonique seront attaqués la semaine prochaine par des forces très supérieures.
— Aux premiers mois de la guerre, — vous en souvenez-vous ? — on nous parla discrètement d'une prodigieuse descente des Russes, par les mers glacées. Ils venaient, disait-on, renforcer notre front — car ils étaient trop nombreux sur le leur ! — en attendant que les Anglais fussent tout à fait au point. C'était là une invention de nouvelliste, car il fut révélé quelque temps après, que ces Russes n'étaient point des hommes, mais des œufs. On avait parlé d'une centaine de mille... Maintenant, il est question d'une réalité : j'en ai obtenu les preuves certaines. Je vous annonce une incontestable arrivée de Slaves, toujours par les mêmes
voies, Arkhangel-Cherbourg. P'- seront cette fois, 300.000, et ce ne seront }j aiuts, ci*oyeg-
moi sur parole. Ils louciieroni le >-iii ae France dans une semaine ou deux Je puis même vous dire que certains débarqueront à Dunkerque. et d'autres aussi au Havre. Tous porteront le costume civil. On les habillera ici, à la française, et on les armera. C'est pour la grande offensive du printemps.
— On fait évacuer tous les hôpitaux de Paris, sans exception : l'affaire est proche (renaissance d'une rumeur récente).
— Nous aurons un triste réveillon, rtiais quelle revanche en 1916! Car ce sera la paix, la bonne paix, à ce moment et depuis quelque temps déjà.
— Ne croyez rien à cette histoire d'innocent phlegmon dont souffre Guillaume II. En réalité, c'est une rechute très grave de son état. Vous savez qu'il a le sang gâté. Et cela pourrait, cette fois, tourner mal.
— Prenez mon calendrier, disent en riant les petits télégraphistes qui viennent chercher leurs étrennes entre Noël et le nouvel an. Et posant le doigt au hasard sur les colonnes, ces bien-informés plaisantins ajoutent : « Voici la date de la Victoire ! »
— Le kronprinz serait blessé ! ^
— Kitchener a dit l'autre jour, en traversant
I. Nous avons déjà signalé plusieurs bruits de mort concernant le prince héritier, et nous croyons devoir, en bloc, en rappeler ici quelques autres : 5 août 10)14 .- victime d'un attentat à Berlin; 18 août : grièvement blessé, transporté à l'hôpitiil d'Aix-la-Chapelle ; 34 août : victime d'un second attentat; 4 septembre : il se suicide; 13 septembre : il meurt à Bruxelles dans an lazarel : ^5 septembre : il dirige ttne attaqïi'e contre Verdun ; 16 septembre (le leïidemain) : blessé par unshra^nell..,., en Pologne : 18 octobre : blessé sur le front français; 20 octobre : la kroûprinzessin arrive à son Ut de mort; 25 octobre: on 1« trouve tflort sur un champ de bataille ; 3 novembre ; on l'enterre ; 4 novembre : il est tué par une balle française ; 8 novembre : il est fou ; 18 novembre : il prend le commandement du front Est : 19 novembre : blessé à mort ; 16 janvier : blessé ; 3 mars : destitué. Ce n'est là que le relevé des huit premiers mois de la guerre. On comprendra que nous ne poussions pas; au delà une documentation qui jusqù à la paix montrera une égale diversité.
Athènes que la guerre ne commencerait, en réalité qu'au mois de mars prochain, au moment où l'Angleterre pourrait mettre en ligne quatre millions d'hommes : alors, on devrait encore compter sur deux ans de guerre.
— Pour l'offensive que nous préparons, apprenez que nous allons bientôt recevoir dans nos lignes 80,000 cavaliers Italiens, soit en Artois, soit en Champagne. Ils ne peuvent rien faire dans les Dolomites, mais on compte beaucoup sur eux pour les opérations de terrain plat.
Nous touchons le 31 décembre, l'heure des souhaits échangés.
On s'aborde, on se quitte, après l'offre des vœux en mêlant aux phrases banales, cet espoir sans feinte ni ambages : « Vivement la fin de la guerre ! »
On prononce cela en riant, à la façon d un petit blasphème comique, jeté en marge de la conversation sérieuse. Mais à scruter le sourire, à étudier l'accent « à la blague », chez plus d'un de ces rieurs, on trouverait un être convaincu par la sincérité même de son désir, et qui serait cruellement étonné si on lui répondait : « Vous me redirez cela, mot pour mot, le 31 décembre 19 16... ou 191 7... ou.,. ».
De fait, brusquement variable, le sentiment général est que la guerre ne peut se prolonger encore une année entière. Rappelons en bref les raisons sur lesquelles se fonde cette croyance. Nous organisons notre production de munitions, nous recrutons des hommes dans nos colonies, les Anglais multiplient et vont intensifier leur effort de guerre, les Russes après de sévères épreuves ont ressaisi leur sangfroid et mobiliseront des multitudes s'il le faut. Les Japonais leur serviront des armes à profusion. Les Italiens vont à la belle saison foncer sur le rempart
montagneux et le renverser. Nous attendons des Alliés nouveaux.
Parallèlement les Empires centraux avec les Bulgares et les Turcs seront, malgré leur apparente position de victorieux, de plus en plus resserrés dans un étau à la fois militaire et économique. La faim les pressera à l'intérieur comme Tennemi à l'extérieur. La démoralisation s'en suivra. Déjà de nombreux et indéniables signes la font pressentir, démontrent même parfois qu'elle s'est assise aux foyers de la Germanie. Les Américains perdent leur temps en « notes » : il est de moins en moins probable qu'ils fassent pencher leurs préférences vers les agresseur^ au détriment des peuples du Droit.
Tel est l'avenir. Ajoutez ici l'approche — bien qu'encore lointaine — des jours grandissants, des ciels plus purs, des matinées moins rigoureuses, tous ces prodromes qui s'avancent sur le chemin des saisons, en avant-gardes, au milieu du cortège où, certaine aube riante , éclateront dans l'air des joyeux buccins du printemps renaissant. Mêlez ici encore un vague espoir fait de la pensée que l'heure de la justice s'est assez fait désirer et qu'elle ne pourrait désormais tarder à faire entendre son triomphal carillon au cadran de l'Histoire. Autant de motifs, ou concrets ou d'ordre idéaliste, qui incitaient les esprits les moins déterminés à prophétiser, à accepter cependant comme certaine la paix dans les 3 6 5 j ours .
Aussi, avons-nous dit, le i""" janvier 191 6 comme le 31 décembre 191 5, tout le monde s'abordait et se souhaitait le bonheur selon l'usage traditionnel, en ajoutant, aux classiques formules, le vœu particulier d'un traité au plus prochain jour. Les gens prévoyants complétaient seulement cette ardente pensée par cet adjectif additionnel : « Un traité... honorable ». Le premier à faire ce correctif aux désirs de toute la nation, fut le Président de la
République qui, s'adressant aux poilus de France, leur assurait la paix — par leurs œuvres — et leur redisait ce que disaient toutes les chroniques savoir : qu'une paix « boiteuse » serait la honte de notre pays et que, la patience aidant, c'est Vautre que nous imposerions à l'ennemi, que nous donnerions en récompense aux peuples de 1 Entente.
La tactique ordinaire des nouvellistes (qui — nous en avons, il y a peu de pages encore, exposé le simple mécanisme — consiste à prendre le plus souvent le contre-pied du sentiment moyen des foules), ne manqua pas de tirer parti de la période des vœux pour s'exercer sur le thème de la paix. Puisque tout le monde souhaitait la fin de la guerre avant la Saint Sylvestre 1916, il était de bonne pratique pour les visionnaires d'assurer que l'on se battrait bien au delà de ce délai suprême. Ils réussirent cette fois dans un pronostic aussi hasardeux que les autres, mais il faut dire qu'au i*"" janvier 191 7 personne ne les félicita d'avoir si bien prévu. A cette date d'ailleurs, pas un Parisien qui ne fut lui-même persuadé d'avoir de sa propre bouche, et douze mois auparavant, auguré que rien ne serait fini avant le printemps 19 17
Hormis ces misérables vaticinations, sans conséquences, et propres à alimenter d'une nourriture futile les conversations des jours de fête, Paris ni la guerre ne favorisaient vraiment les jeux de l'invention. Inertie, pourrait-on écrire s'il était permis de penser sérieusement qu'en temps de guerre, il y eut un jour réellement inerte. Le front entendait le dialogue des fusils, les demandes et les réponses fussent-elles rares, et ce peu de cartouches tirées suffisait à animer la ligne des combats. « Mais, de ces « affaires », les communiqués ne donnaient qu'un écho si étouffé, qu'à distance et dans l'enceinte de leur grande ville, les citadins trouvaient un assez pâle intérêt à des journées où l'émotion leur
était si mesurée. Les journaux eux-mêmes subissaient l'effet de cette apparente atonie des événements. L'Allemagne, il est vrai, coulait des navires en Méditerranée, envoyait des obus à Nancy; Berlin manifestait pour avoir du pain. Pourtant, forgés par de longs mois d'enclume, les cœurs français réclamaient pour battre plus vite des faits plus poignants' ».
Nous avons déjà constaté cette sorte d'endurcissement de la sensibilité, si émue aux premiers temps pour des incidents de gravité relative, si calme maintenant devant l'énormité d'un problème dont les données multiples s'enchevêtraient chaque jour un peu plus.
Preuve de confiance, à bien juger, que cette progression de l'état d emotivité à l'état de quiétude : confiance en un progrès quotidien de nos chances, en un acheminement lent, pénible, mais réel de notre victoire vers ses fins ; tout le contraire de cette psychologie populaire qui, en 1870, s'éleva aux cimes de l'enthousiasme, prétendit s'y maintenir en dépit des trop évidentes réalités et brusquement s'abattit aux basses températures du découragement, pour atteindre son maximum de dépression, dans ces tragiques journées où Paris, nerveux, pis encore, névrosé, chavira de la fièvre obsidionale dans les fureurs de la guerre civile
« Nous continuions donc à attendre une reprise active de la pièce formidable ^ Et notre attente était passive : Sarrail dans Salonique, nous, guettant au créneau du Nord, les Russes dans leur rempart de neige, les Italiens sur leurs pics, nous vivions dans f expectative la moins impatiente, la moins troublée. •
I. D'une lettre d'un de nos amis, l'un de ceux même à qui nous devons de précieuses indications sur la mentalité parisienne.
a. Extrait de la lettre ci-dessus désignée.
« Pour animer ce décor un peu froid et où les acteurs semblaient à peu près s'immobiliser dans un entr'acte qui n'était pas, hélas, une trêve, nous écoutions d'une oreille distraite les conteurs dont le verbe, sans grande conviction, s'essayait généreusement à colorer d'inédit une toile de fond pauvrement adornée. Ainsi disaient-ils que Guillaume IJ avait le sang empoisonné dans des proportions telles que, clandestinement, il avait dû, tout récemment et coup sur coup, être deux fois opéré. Son état physiologique donnait de si vives alarmes à ses médecins ordinaires qu'il était question — et on n'en parlait encore qu'à mots couverts à Berlin — de déléguer la signature impériale au kronprinz ».
Les nouvellistes eurent assez de chance, en propageant cette rumeur pour en intimider un journal qui, sans appuyer pourtant effleura le fait imprécis, en développant ce titre peu compromettant : « Si le Kaiser mourait »,
Plus alarmante eut été une seconde nouvelle qui, dans la suite, ne se vérifia pas, tout au moins par les conséquences redoutables que certains prévoyaient, le 4 janvier, impossible à éluder. Le fait était celuici. L'Autrichien Sladin-Pacha, qui avait été longtemps au service de l'Angleterre en Egypte, venait de proposer à sa patrie son bras, son épée, son influence, et d'être nommé par François-Joseph général en chef d'une armée dont le but était d'attaquer les troupes britanniques sur le canal de Suez. Cette armée, faite de soldats turcs encadrée d'officiers germains devait, un jour, et vers le printemps, mettre le pied sur la terre égyptienne : « Dès ce moment, disaient les devins experts en questions orientales, les Anglais sont perdus là-bas. Sladin- Pacha est un homme extraordinaire. Il parle tous les dialectes indigènes depuis la Méditerranée jusqu'à l'Ethiopie. Les populations musulmanes ont pour lui une complète et fidèle vénération. C'est le
grand Sladin-Pacha ! Redevenu Autrichien, élevant la voix au nom de TAutriche, il soulèvera sans efforts ces peuples d'Afrique chez qui bout secrètement une forte haine pour les Anglais, et ces derniers reconnaîtront vite que la situation leur est intenable aux rives du Nil. La nomination de Sladin à ce poste de combat est un coup de maître. Ce peut être pour l'influence britannique, du Caire à Karthoum, le coup de grâce » .
On n'entendit plus jamais parler de cet ennemi formidable, et l'aventure turque en Afrique eut le sort que l'on sait.
Mais donnons un peu la parole aux optimistes, sur un menu fait. Paris eut le 5 janvier une surprise. On y a fait un essai de luminaire augmenté. Pour répondre au désir des citadins perdus dans les ténèbres nocturnes, on décide donc d'allumer chaque soir, en surplus du strict minimum, un certain nombre de becs de gaz. Cette lueur est, aussitôt, pour les colporteurs de bonnes nouvelles, une lueur d'espoir. Ils nous disent que l'expérience va donner de bons résultats (?), que dans un mois on allumera un peu plus encore et qu'en mars, tout Paris aura retrouvé son merveilleux rayonnement de Ville Lumière.
— Et les Zeppelins, et les Tauben ? rétorquent les sceptiques.
— On ne les craint pas, déclarent triomphalement les informateurs ; d'abord nous sommes bien gardés et puis, on s'est convaincu de ce raisonnement tardif que l'obscurité ne sert à rien pour voiler la capitale, car du haut du ciel — l'observation en a été faite par nos propres aviateurs — le cours de la Seine, même par une nuit opaque, reste visible.
Les trop empressés « allumeurs de réverbères » ne prévoyaient pas les mornes jours de 191 7 où l'on ferait de Paris la cité des ténèbres — le four-de-
Paris, disaient les humoristes — pour la raison trop authentique qu'il convenait de faire des économies de charbon, partout et y compris dans nos usines à gaz.
Les opinions avaient jusqu'alors varié en ce qui concerne le point du monde où la guerre trouverait un jour sa solution. On avait pensé tour à tour que la décision se produirait à l'Est, en Orient, ou sur le front occidental. La conviction du jour redevenait que tout s'achèverait par l'enfoncement des Allemands sur les lignes russes. Ainsi raisonnait-on : en mai prochain, les Slaves auraient accumulé un énorme flot d'hommes derrière les digues prussiennes. Une poussée unanime et tout crèverait. Le déferlement emporterait tout. Notre front collaborerait énergiquement. Les steppes auraient alors raison des marches germaniques. Le cosaque bousculerait le uhlan. La guerre, après une telle ruée, pourrait être ponctuée en quelques mois.
A une aussi souriante prévision, les échotiers ajoutaient le vœu que Guillaume II ne mourût pas avant d'avoir assisté au spectacle de sa ruine. On espérait qu'un Dieu d'équité maintiendrait au Hohenzollern un reste de vie — quelques saisons à peine — pour qu'il portât le châtiment de ses crimes, et ne descendît dans la tombe qu'après avoir connu l'immensité de sa criminelle erreur. L'agonie et la mort sans l'expiation semblaient d'ailleurs à tout le monde une injustice d'en-Haut. Tandis qu'on épiloguait ainsi sur son trépas, l'empereur d'Allemagne guérissait de ses maladies mortelles, et parmi ses états-majors, combinait de vastes plans à long terme.
Tenons pour miettes de la table des nouvellistes divers propos qui faisaient aux curieux le temps moins monotone à vivre : l'attaque imminente de Salonique par les Germano-Bulgares, la fable grandissante de l'extrême raréfaction des vivres en Allemagne, et telles conversations mixtes, amorphes,
du. ton de celle-là, qui fut notée le 9 janvier, et que nous retenons ici, car elle marque un état d'esprit. Ce sont deux officiers qui parlent.
— Je ne vois la fin que par leur usure.
— On nous trompe sur leur réel état d'épuisement.
— Oui, mais ils viennent d'attaquer les Russes avec des forces considérables. Nos Alliés déclarent eux-mêmes que le choc fut terrible. Ce n'est pas le fait d'un peuple abattu.
— Qu'importe, ils s'usent. Leur mark périclite, le moral des armées est déplorable. Interrogez les prisonniers et vous serez édifié.
— Il est vrai...
— Quant au peuple, il a eu, j'en conviens, une extraordinaire préparation à la guerre. La thèse de l'invincibilité de l'Allemagne était en lui et y reste. Mais lorsque les yeux se dessilleront...
— Soit, mais. ..
— Tout craquera.
— Nous pourrons alors les enfoncer sur notre front.
— Cela ne me paraît pas possible.
— Pourquoi ?
— Leurs lignes si bien retranchées, leur artillerie...
— Les nôtres...
— Qu'importe ! La solution sera indécise sur le front de LOccident, peut-être sur tous les fronts.
— Alors ?
— Alors, ils diront un jour : « Nous n'avons plus ni pain, ni souliers, ni argent. Cessons ».
— Que ferons-nous ?
— Nous leur répondrons : « Allez vous-en ».
— Sans coups de fusils ?
— A quoi bon ? Ils videront notre Nord, la Belgique et tout ce qu'on voudra.
LES DESILLUSIONS BULGARE, ROUMAINE BT GRECQUE 347
— ... et rentreront chez eux, prêts à traiter selon nos conditions ?
— Parfaitement.
— Quand ?
— Je ne sais, mais l'affaire se terminera ainsi.
— Après tout... c'est bien possible.
En attendant ces jours heureux, les troupes anglo-françaises venaient d'évacuer totalement la presqu'île de Galiipoli en n'y perdant que quelques hommes (?) et en n'y abandonnant que dix-sept vieux canons i??).
Cette conversation souligne, disions-nous un état d'esprit. A vrai dire, elle ne se différencie guère de ces propos à arguments installés que l'on put entendre pendant de si longs mois, mais ici se définit le vague et l'hésitant, l'affirmation réticente, le doute disposé à affirmer, en un mot le déséquilibre du nouvelliste et de son collègue contradicteur, prêts à tomber d accord par faute d'arguments assez précis, assez probants pour se mutuellement convaincre. Ce flottement des « bateaux » lancés au fil du dialogue, c'était bien toute l'indécision du pays, vers le lo janvier 19 16, alors que sans être inquiets, on tendait parfois l'oreille pour discerner l'écho des canons réveillés, et que, sans être indifférents, on vivait des jours aussi peu que possible affectés par les soucis de la situation.
A en croire les correspondances d'outre-Manche, nos amis anglais, et à distance, semblaient, à ce moment même plus énervés que nous. Certains d'entre eux, nouvellistes du Strand et de Piccadilly, nous écrivirent alors qu'au sujet de la toute récente disposition prise pour le « service obligatoire », une naissante irritation se propageait, après constatation faite que la loi « était prévue pour éviter toute contrainte aux socialistes et aux Irlandais, qui sont tous des traîtres ». Ce seul qualificatif suffisait à nous fixer sur la psychologie d'une
partie des sujets du Royaume-Uni. Nos informateurs présageaient les pires trahisons, garantissaient que le feu couvait à Dublin. Et il faut convenir que ces liseurs d'avenir parlaient un langage assez fondé.
Mais la guerre ? Les opérations de la guerre ? Les champs de bataille de la guerre ? L'hiver les roidissaient dans l'attente. Peut-être pas autant qu'on le supposait. Les Monténégrins, après les Serbes, connaissaient les sombres malheurs de la plus brutale invasion. Un mont séparait encore l'ennemi des murs de Cettigne. Allait-on laisser faire ?
— Non, révélaient les « savants ». Ce que les Italiens n'ont pu essayer pour la Serbie, ils vont le tenter et le réussir en faveur du Monténégro.
On aimait entendre ces promesses. Nous avons pris, sur ces temps éloignés, un recul suffisant pour qu'il nous soit permis — sans blesser les lois de l'amitié et pour, uniquement, dire toute la vérité — de fixer les termes d'une appréciation qui circulait assez communément en France, alors, chez les marchands de nouvelles et chez les autres. On entendait dire volontiers : « Il est à espérer que les Italiens ne montreront pas, en cette circonstance, une froideur pareille à celle qui les honora si peu lorsque les soldats du roi Pierre I*"' criaient à l'aide. L'opinion française a mal compris, mal assimilé le fait que les stratèges du roi Victor-Emmanuel aient montré un empressement si tempéré à intervenir pour éviter regorgement d'un peuple vaillant parmi les vaillants. Si l'on a connu et apprécié toute l'étendue des difficultés que rencontrait l'Italie à agir, on n'en a pas moins estimé que nos Alliés auraient pu, dans une mesure plus grande, avec un élan plus réel, porter secours à la nation héroïque. Si les Monténégrins traversaient demain les mêmes épreuves, on s'en rendrait compte, et l'on renouvelerait les reproches aux frères péninsulaires du
Sud-Est. Il est manifeste que c'est là de la méchanceté politique propre à se retourner contre ceux qui la pratiquent et que l'installation de l'Autrichien sur les rives du moyen-Adriatique n'est pas, pour Rome, une éventualité à dédaigner^ ».
Ces légères acrimonies restaient d'ailleurs sans violence véritable. On maugréait sur ce thème beaucoup plus pour « dire quelque chose » que pour manifester un sentiment profond. Dans l'intimité de sa conscience, chacun de ces manieurs de férules reconnaissait que la question était des plus complexes et qu'il y avait une évidente légèreté à la régler en quelques phrases, autour des tables de café. Pour tout dire, on morigénait doucement l'Italie parce que l'on n'avait pas eu l'occasion de l'admirer, ni même, pour le présent, celle d'admirer personne. Les événements continuaient à être rares : les chroniqueurs chômaient et, de toutes les périodes atones de la guerre, celle-ci est peut-être la plus caractérisée par sa longueur. On ne pouvait point, quelque zèle que l'on y mît, se passionner longtemps sur les récits décolorés de nos fureteurs d'inédit, non plus que sur le débat dont l'aviation et René Besnard faisaient, en ce temps-là, les frais. Gâchis, désordre dans la cinquième arme! répétaient les échos. Urgence des transformations, des mises au point ! Soit. Mais c'était là du petit plomb pour tuer les moineaux et l'on eût préféré parler d'obus énormes et de communiqués victorieux.
On n'annonçait plus qu'en riant l'arrivée d'un effectif russe sur le front de Champagne. Personne ne prêtait plus foi à ces on dit, dont en deux cir-
I. Est-il besoin de dire que nous n'enregistrons pas ici une critique personnelle et que nous relatons uniquement, une pensée souvent exprimée, à l'époque? L'histoire aura le devoir, lorsqu'elle étudiera les envers politiques et diplomatiques delà guerre, d'exposer les faits à la lumière de la raison et de démontrer s'il fut exact d'incriminer l'attitude italienne en un moment où l'esprit public manquait de précisions pour se fixer.
constances on avait été les jouets. Et pourtant, alors que la nouvelle ne suscitait pius que des accès de bonne humeur, le tait était très positivement étudié, entre Paris et Pétrograd, et allait sous quelques mois, apparaître comme une certitude, dans les rues de Marseille, aux yeux des plus incrédules. En ceci comme en bien des cas, les nouvellistes avaient anticipé, et lorsqu'ils risquaient maintenant ce qui était une proche vérité, on taxait leur révélation d'imprudent mensonge.
Les optimistes-pessimistes — selon la façon que l'on a de juger la chose — raillaient, en revanche, quelques jours plus tôt, lorsque certains avisés prétendaient que Guillaume II. de qui la renommée aux mille bouches disait la mort prochaine, était debout et, parmi ses généraux, élaborant de nouveaux plans de combat. Ils promettaient à bref délai la preuve que 1 Empereur était fort mal en point. Prévenus par diverses expériences et autant de désillusions, les incrédules niaient la mort imminente et continuaient leur chemin.
Le 14 janvier, il fallut toutefois baisser pavillon et reconnaître que Wilhelm Kaiser n' « en avait pas pour une semaine ». Nos claironneurs de potins revenaient à la charge, et non en ordre dispersé. Presse neutre en mains, ils vainquaient le doute par le froid témoignage de l'évidence. Enfin, ils tenaient un succès. L'empereur d'Allemagne avait la bonté de leur donner raison en consentant à trépasser, soit à Bruxelles, soit à Berlin, à moins qu'à Aix-la-Chapelle. Nos caricaturistes illustraient le fait de dessins fort plaisants. Mais cette mort, survînt-elle après s'être fait tant désirer, n'était plus un événement suffisant pour pimenter les entretiens. Les coups de théâtre trop longtemps diiférés. prêts à éclater et qui font trop souvent long feu, usent la patience des spectateurs les plus naïfs et n'impressionnent plus les nerfs des amateurs. Les nouvel-
listeN, qui triomphaient déjà, furent quelque peu decuuceriti'sea vt^ritianL sur les \ ïsa^es que ;e public n'atiachaii. somiiiv^ louie. <[u une trcs relative unportaiice à la disparition du Loheugrin rouge. On se savait très eduqué par de sages journalistes qui avaient démontré le peu d'effet que la mort de Guillaume aurait sur le cours des événements. On ne réagit donc que mollement, et le cancer ou la bronchite impériale furent commentés, avec une particulière indifférence. Faisons exception toutefois pour les marchés où la commère, dont on trouva le dialogue aux premières pages de notre tome I, ne perdait point ses droits historiques et rejticontrait en la circonstance une bonne occasion de pérorer.
Si donc la France dédaigna tout entière la fable du « lit du mort », les marchandes, derrière leurs charrettes à bras, dans les faubourgs de Paris, en firent leur propos de choix pendant la journée du 15 janvier. Elles firent mieux que d'assurer que « le monstre n'était plus » . Elles adoptèrent cette version hardie qu'il était a décédé depuis au moins quinze jours et qu'on ne l'avait pas avoué aux Allemands. Mais maintenant ça se savait ». D'autres, plus romancières encore que les premières, disaient que « ça ne se savait pas encore, et qu'on allait le garder pendant des mois dans son palais de Berlin, bien maquillé, pour éviter des histoires de succession. Oui, si la censure avait laissé dire qu'il était bien malade, c'est qu'il avait déjà rendu son âme au diable, au vieux diable allemand ».
Aussi fut-ce une nouvelle entre toutes désolantes, 1^ soir, à Belleville. rue Ménilmontant, rue Lepic et rue Caulaincourt, lorsqu'il fut imprimé que si le Kaiser avait incontestablement des « difficultés avec sa gorge », sa sœur Sophie n'avait point quitté Athènes pour aller recueillir son dernier soupir, comme on l'avait relaté par erreur. Aucun chirurgien extraordinaire n'aurait été convoqué et ce quie l'on
avait qualifié manifestation cancéreuse était, à proprement parler, « quelque chose comme un furoncle malin ». Guillaume II, pour bien prouver qu'il était toujours vivant, adressait un message à son peuple. Il faisait mieux encore. Pour démontrer, par une preuve éclatante, que sa gorge était encore propre à tout service, il allait dîner chez le chancelier, mangeait de bon appétit et prenait part à une conversation brillante.
Le i6, les « rumoristes », dépités d'avoir cru voir, en regardant le sol, le rectangle béant d'un caveau illusoire, retournent les yeux au ciel et lancent dans la nue leur périscope ingénieux : ils nous promettent pour la nuit, une visite de Zeppelins. Le temps est clair et beau, et il se dit dans les couloirs du ministère de la Guerre que l'incursion des pirates célestes a été connue par un rapport d'espion. « Ce serait, dit-on, pour nous punir d'avoir resserré le blocus. L'ennemi dispose maintenant de ballons colossaux, d'une étonnante puissance ».
Les « Zeps » ne vinrent pas.
Les nouvellistes, deux fois battus en peu de jours, cherchèrent de nouveau, à l'horizon du monde, un fait sensationnel. Ils ne tardèrent pas à le découvrir en posant leurs regards sur la carte du Monténégro.
Il vaut mieux, sur ce point, relater leurs devis exacts que d'en risquer une interprétation.
« C'est une certitude acquise, exposaient-ils le 17 janvier. Le Monténégro, quia perdule montLovcen et sa capitale, qui est surmené par la guerre, qui ne croit plus à ses alliances et amitiés, vient de composer avec l'Autriche. Il va signer la paix séparée. Les arrangements sont en cours. Nicolas I" conservera son trône, et il est probableque son geste lui vaudra, du vainqueur, l'octroi d'un territoire nouveau, prélevé sur le sol de la Serbie rebelle et maudite ».
Disons-le, ce troisième coup de sonde des « parloteurs » réussit mieux que les deux premiers. Ils ont enfin atteint le but qu'à tout instant ils visent : voir sétonner les visages et se délier les langues. On parle donc et le heurt des opinions s'ensuit. Le sujet est de ceux qui provoquent les subtiles controverses. Il y a le point de vue A et le point de vue B.
Point de vue A. — Infamie ! Cette désertion donne le signal du démembrement de l'Entente. Le roi monténégrin a dû être acheté à gros prix. Et, si son peuple est un peuple de braves, lui, est un prince de la Renaissance, un oriental négociateur, un rusé sans conscience.
Point de vue B. — Pardon! A-t-on aidé le Monténégro? On l'a laissé envahir. On a tout compromis aux Balkans, et sur les rives adriatiques comme partout. Le roi Nicolas ne reste pas fidèle à une entente où Ton... s'entend si mal. Il demande, pour lui et son troupeau abandonné, à se reposer. Il réclame la paix puisqu'on ne lui donne pas les moyens de poursuivre la guerre. C'est ce qu'il a de plus raisonnable à faire... L'eussiez-vous préféré mort de faim sous les coups de l'adversaire pendant que vous gémissez : « Pauvre Monténégro ! »
Enfin, l'affaire donne à parler à ceux qui aiment articuler des sentences catégoriques sur des faits nés du matin même. Les journaux sont réservés. Mais le roi Nicolas P"" n'est pas encensé.
. . . C'est là, ainsi que dit Shakespeare, beaucoup de bruit pour rien. En un tour de cadran, la face des choses est modifiée et les polémistes A comme les casuistes B en sont pour leurs frais d'éloquence. Le Monténégro ne se rend plus armes et bagages, comme on l'avait affirmé. C'est une scène à renversement, expliquent les gens de théâtre. Hier les poings liés, aujourd'hui, 19 janvier, le roi Nicolas, le poing tendu en un geste de défi ne veut plus rien accepter des présumées conditions que lui
offrit l'Autriche. Et il s'embarque pour l'Italie, Cette traversée royale n'est pas assez simple pour être acceptée sans commentaires. Les échos répètent que le monarque fuit la misère de son peuple, qu'au contraire, il se hâte d'aller conférer avec les Alliés pour assurer la protection de ses sujets martyrs. Personne ne sait rien des véritables dessous de cette affaire qui sera dite plus tard, par les historiens libres, lorsque les censures seront supprimées, et qu'il sera possible d'exposer le pourquoi de cet exode qui, par Rome, la Côte d'Azur, Bordeaux, Lyon et Paris conduisit la famille régnante du Monténégro dans un petit hôtel du boulevard Victor- Hugo, à Neuilly-sur-Seine*.
Et voici que commence, par un acte qui semble n'être qu'un innocent lever de rideau, ce qui fut le long et fastidieux drame grec. Nous avons débarqué à Corfou, nous sommes à Mytilène. Un torpilleur français et une vedette anglaise veillent devant le port du Pirée. « Qu'attend le roi de Grèce pour se ranger à nos côtés ? » disaient les inquiets de nouveautés.
Ce qu'ils ne disaient pas, c'est que la comédie grecque allait se prolonger indéfiniment et, avant la fin de Tannée, prendre figure de drame par l'assassinat de marins alliés, devant le Zapeion. C'était pourtant là une rare occasion offerte aux nouvellistes de lire dans les temps futurs et de propager des vaticinations qui auraient été accueillies, alors, avec un haussement d'épaules. Nous avions la candeur de croire, à mi-janvier iqi6, qu'en dépit de ses hésitations, la cour athénienne souscrirait un jour à ce que nous croyions être le vœu du peuple hellène.
I. On apprit le lendemain que le roi du Monténégro était resté — pour quelque temps encore — dans son pays et qu'il n'avait envoyé en Italie que la reine et ses enfants. Il y eut là une situation qui ne fut pas tirée au clair et dont le discret commentaire valut la saisie k deux grands journaux parisiens.
Mais le bruit le plus heureux fait fortune dans les milieux intéressés. La censure, à la suite de quelques coups de ciseaux irréfléchis, vient de recevoir par bâbord et tribord une double bordée d'obus lancés par tous les sabords de la presse blessée. Ne dit-on pas qu'après ce combat naval, le corsaire Anastasie va sombrer? Ce serait une bien glorieuse victoire intérieure, à défaut des autres. Le monde journalistique acquiérerait-il, du même coup, le droit de « cogiter » librement, ainsi que dit G. Clemenceau? Le 24 janvier, on croit moins à ce miracle. Une délégation de directeurs et de reporters est reçue par M. Briand, ministre. Elle lui fait entendre ses amers gémissements, se plaint vivement des intolérances censoriales. Sitôt terminée l'entrevue, les plus clairvoyants de ceux qui y prirent part se rendirent fort exactement compte que la censure n'était point morte et qu'il faudrait encore, jusqu'à la fin de la guerre — les pessimistes disaient : jusque bien après la fin de la guerre — engager avec elle de trop fréquents combats.
Celui qui se bat contre l'Allemand, lui aussi, fait des prévisions d'après-guerre. Il est fréquent d'entendre des poilus s'étonner de Paris et des Parisiens, pendant le temps qu'ils traversent la ville, à la période de leurs permissions. Tout, ou, au moins, bon nombre de détails, leur est matière à désabusements. Il y a parmi eux les moralistes — ceux qui nous estiment trop gais, trop friands de distractions — les rénovés qui, à l'école de la guerre, ont appris les doctrines d'une vie réformée de fond en comble : « Vous n'êtes plus faits à notre image, préviennentils sûrement. Vous êtes d'un autre temps : il vous a manqué le bain de boue. Quand nous reviendrons, nous n'admettrons plus vos tracasseries intestines, vos dissentiments politiques, vos romanciers psychologues. Il nous faudra de la vie toute propre, saine, nettoyée. Et ... nous agirons. Vous verrez,
attendez. Rien de brutal, espérons-le. Mais de l'ordre. Enfin, d'abord la victoire! Mais ..., après ... ce sera nous ». Ce n'est pas là une conversation à bâtons rompus, ni le propos d'un individu ; c'est, exprimée en termes concis, la conception, imprécise ou nettement définie, que se font, de leur rôle social, pour les jours de la paix, beaucoup de ceux qui vivent la guerre.
Avant que ne s'ouvre cette ère des réformes préconçues par le soldat de 191 6, il faut désarmer l'ennemi extérieur. Le 27 janvier ramène l'anniversaire de Guillaume II. Ses troupes veulent célébrer cette date avec éclat, et attaquent, dès le 24, notamment dans la région de Neuville-Saint-Waast. Notre communiqué, le lendemain, rayonne de clarté, mais le soleil a ses taches, et les pessimistes en découvrent dans le texte officiel. « Avons-nous si complètement reconquis les éléments de tranchées qui nous avaient été ravis ? » Les journaux, au contraire, commentent avec aisance des succès dont le récit ne leur paraît comporter aucune mésinterprétation'.
Ce combat favorable, après une .si longue attente, reconduit les esprits sur les champs de bataille. On se reprend, bien que l'on soit au plein de Thiver, à supputer les possibilités de fin prochaine, à leur opposer le fantôme d'une campagne d'hiver 1916- 19 17. Résumons cette mentalité : nous la connaissons. Nous l'avons maintes fois vérifiée ici même : nous savons qu'elle renaît, à sa saison, et selon son caprice. La voici, dans son dessin sommaire : le printemps vient. Croyons qui nous assure l'usure réelle de l'Allemagne. Notre offensive définitive est pour mai. La paix à l'automne. Une campagne d hiver dans douze mois? Impossible. Le peuple
I. C'était la note juste. L'attaque allemande avait été brisée à Neuville-Saint-Waasf. et nous avion.s repris une très grande partie des entonnoirs momentanément occupés par l'ennemi.
allemand — et peut-être le peuple français — ne l'accepterait pas.
Il nous semble de même d'assez médiocre intérêt de suivre en ses modalités versatiles la question, alors pendante, des commissaires aux armées Quelle qu'ait pu être son importance, elle paraîtrait d un ordre assez secondaire dans un ouvrage où nous avons pris pour objet la consignation des fausses nouvelles propres surtout à toucher l'opinion de la grande masse. La question du contrôle civil, exactement du contrôle parlementaire sur le front, n'émut qu'une infime minorité de citoyens dans la nation.
Elle fit beaucoup discuter aux armées mêmes, mais certainement moins à l'arrière. Elle eut ses nouvellistes d'un genre particulier, moins lanceurs de potins que critiques d'hypothèses. S'ils augurèrent, ils n'affirmèrent pas. On ne les vit pas paraître, dans les couloirs de la Chambre ou du Sénat, avec des faits acquis. La fausse nouvelle ne s'exprima pas par des assertions et des « pétards » quotidiens. Elle travailla plutôt à déterminer des courants d'esprit, à faire des majorités. Elle insinua, par exemple, lorsqu'elle était hostile au projet de contrôle, que c'était vouloir mener la France à accepter le Comité de Salut public. Le contrôle fut déclaré ruiné dans son principe et incapable d'aboutissement, bien avant que son des^tin fut fixé : ceux qui le niaient ainsi, alors qu'il n'était encore que dans les limbes des délibérations, portaient généralement l'uniforme.
Parmi les civils, il y eut le parti d'approbation... et l'autre. Ceux qui n'acceptaient pas que des députés eussent le droit — un certain droit — de contrôle sur les opérations militaires, appartenaient à cette catégorie de la population qui ne ménageait point ses rigueurs à notre collège parlementaire.
Ce n'était là, dans l'ensemble, qu'un vague emploi du temps, pour les oisifs, un jeu en quoi
rien ne pouvait ni passionner ni même intriguer à l'extrême. La saison s'avançait cependant et l'on présumait qu'avant peu, des fausses nouvelles, plus agissantes, plus génératrices d'ardents débats, viendraient du front avec des nouvelles plus authentiques. Ce qui vint, une nuit, ne provenaient point des horizons de l'Est, mais du zénith parisien. Le Zeppelin survola Paris assez longtemps pour que Ton déclarât le lendemain vingt-cinq morts, un nombre au moins égal de blessés et divers immeubles plus ou moins maltraités.
Il y avait trop peu de semaines que l'aviation s'était vue âprement critiquée, pour que les citadins ne revinssent pas sur leurs rancœurs à peine digérées, en apprenant qu'on avait laissé s'éloigner, sans le punir. « le pirate nocturne ». Ce que l'on appelle dans les journaux la crânerie de Paris n'alla pas sans de violents reproches pour ceux qui avaient reçu mission de faire bonne garde. Toute la journée du 30 janvier, il y eut des badauds pour annoncer, au cours de la nuit prochaine, une visite encore. Ces gens n'avaient qu'un peu de mémoire : ils se souvenaient que, l'année précédente, en effet, les Zeppelins s'étaient manifestés coup sur coup. Mais le Bis repetit a des antiques ne plaît sans doute aux Allemands que par caprice : ils ne revinrent pas. C'était là, tout au moins, l'opinion des promeneurs bavards qui, le soir venu, voulaient convaincre les groupes et leur garantissaient l'abstention prudente du Zeppelin. Les faits parurent leur donner raison, mais l'on connut à l'aube suivante, qu'en cette moindre prophétie comme en leurs oracles de haute importance, les nouvellistes avaient une fois de plus trop préjugé de leur savoir. L'ennemi désirait à nouveau orienter ses prouesses aériennes vers Paris, mais, signalé à la Ferté-Milon, arrêté à Montmorency, il n'avait pu jeter sur des terres innocentes que des bombes sans effet.
Emotion tôt dissipée. Incident. Fragiles bavardages au coin des places, en regardant les étoiles. Où sont les âges héroïques du menteur de guerre, ces belles et actives randonnées où il promenait, au milieu d'un peuple ébahi et vaincu par sa faconde, une imagination aux inépuisables ressources ! La guerre ne nourrit plus son nouvelliste. Il fait petit commerce de faux bruits, alors qu'autrefois, d'un mot, il enfermait von Kluck aux Invalides. Déchoitil en son art ? Se lasse-t-il de briller ? La longueur de l'épopée a-t-elle anémié sa prime verve ? Entendez avec quel peu de foi en soi-même, il raconte à des amis choisis, le i*' février, le tout dernier « tuyau » de Salonique. C'est une jolie nouvelle, pourtant, qu'il tient là et à qui, doucement, il rend la liberté pour qu'elle fasse son chemin dans le monde. L'indiscrétion est de qualité. Elle porte en elle bien des conséquences si, par un seul fil, elle tient à la vérité. Et, malgré l'intérêt du récit, et son inédit, et sa couleur neuve, notre homme n'articule plus qu'un langage hésitant, alors qu'un tel colportage eût été, ne fût-ce que six mois plus tôt, un de ses coups de maître : « Sachez donc, dit-il, que le général Sarrail est à Salonique comme le général Bonaparte était en Egypte. Un jour, une nuit, Sarrail va réapparaître dans ce Directoire que vous savez bien, et recommencer le geste de l'homme d'autrefois. Le général Joffre, le général de Castelnau ne seront pas plus épargnés que MM. Poincaré, Briand et Malvy. Un gouvernement nouveau. Une poigne robuste, et sus à l'ennemi. Les officiers républicains et les « aristocrates » se regardent de très mauvais œil. Personne, sur le front, n'ose entreprendre. L'ennemi nous ronge un peu chaque jour, en nous arrachant des grappes de prisonniers. Et puis, voyez le désordre des bureaux, des commissions. Cela ne peut pas durer ainsi. Le Comité de Salut public n'est pas loiq. Et, avant cela, peut-?
}6o LES FAUSSES NOUVELLES DE LA GRANDE GUERRE
être quelqu'un viendra qui mettra tout dans sa poche. Je vous ai dit que Sarrail y songe ^ ».
C'est là une pilule nouvelliste assez volumineuse. Les gens à qui on la présente, en divers milieux dont le plus public est encore très loin de la foule, ne l'avalent pas sans s'y reprendre à deux reprises.
Nous Tavons consignée ici dans la forme même où elle fut offerte à l'un de nos amis, par un potinier fameux.
Février, c'est le mois où les Allemands vont entreprendre la « conquête de Verdun ». Bien que soit proche l'attaque initiale du 53, les rumeurs n'anticipent pas encore sur ce qui sera tenté aux rives meusiennes et les devins, à cet égard, sont déjà quelque peu en retard. Un autre thème les retient. C'est du vieux-neuf, réservé aux milieux d'élite et dont l'élément populaire de Paris n'est point averti. On dit dans les salles de rédaction, dans les restaurants à la mode, dans le secret (?) des antichambres ministérielles, que l'Allemagne aurait fait des propositions de paix sur les gages suivants : restitution de l' Alsace-Lorraine à la France, abandon de Hambourg à l'Angleterre, (!) évacuation de tous les territoires occupés. En échange elle se verrait restituer ses colonies et on lui laisserait les mains libres dans les Balkans. C'est sousentendre qu'elle s'emparerait du Monténégro, de la Serbie, de la Bulgarie, de la Turquie, de la Roumanie et réaliserait un beau rêve. Racontar absurde, mais il fut chuchoté et sa place est ici.
Si l'on parle d'attaque prochaine, on ne pense encore qu'à Salonique, le 4 février '-. Il y a aussi
1. A rapprocher de certains détails publiés en janvier 1918, au sujet de l'ouverture, à Florence, d'un coffre-fort où M. Joseph Caillaux avait enfermé des titres, des documents, un plan de réforme constitutionnelle.
2. On répandit, vers le 10, que le général Sarrail avait déclanché un mouvement en avant, qui devait être foudroyant dans ses résultats. I] y eut un geste, mais il ne fut pas aussi décisif
l'attaque de Paris. Elle est au programme des alarmistes : sept ou huit Zeppelins, venant de front et semant sur nous les flammes de Gomorrhe. Le public admet cette possibilité : l'exemple récent de Londres la rend fort plausible, mais il est des visionnaires sagement inspirés qui déclarent peu vraisemblable une aussi importante expédition, par-dessus les lignes rigoureusement vigilantes de notre front.
Les jours passent et tels, dans leur médiocrité en ce qui fait l'objet de notre ouvrage, que nous n'hésitons pas à les classer, jusque vers la moitié du mois, comme les plus creux peut-être de tous les jours de la guerre. C'est le silence des causeurs audacieux, leur retraite en quelque trappe rigoureuse. On pourrait croire qu'après avoir vu pâlir leur génie, ils l'ont laissé s'éteindre faute d'aliment. Et ce serait vouloir, à tout prix, recueillir des miettes de fausses nouvelles, sans saveur ni couleur, que s'obstiner à fouiller les chroniques, les entrefilets et à épier les parlotes, en cette période édénique où pessimistes et optimistes, simples boulevardiers désœuvrés et habitués de salles de pas perdus, renoncèrent littéralement à ranimer ou à déprimer le courage de leurs concitoyens.
Nous nous garderons donc de nous attarder et aborderons, sans attendre, le potin du 14 février : il est d'ordre économique. On jette çà et là, des cris d'alarme pour signaler un problème nouveau, et que l'on dit angoissant pour bien de nos campagnes. Les cultures sont en plein abandon. Il convient d'aviser. Les paysannes jusqu'alors ont été admirables de patience et de dévouement. Pourquoi faut-il qu'il n'en soit plus ainsi et que si l'on en croit les Parisiens qui reviennentdes provinces, sur plus d'un point du territoire, la lassitude des bras et des bonnes volontés féminines soit telles que la terre de France encoure à l'arrière les périls
les plus inquiétants ? Si l'on joint, à cette désaffection des villageoises, la mentalité de plus en plus accusée des paysans soldats, réfractaires à l'idée qu'on les laisse — seuls — exposés aux balles allemandes, alors que tous les ouvriers sont rappelés à la vie sans périls et sans soucis matériels des usines où les attendent de gros salaires, si l'on donne raison aux nouvellistes qui font un bloc de ceci et de cela et qui en déduisent une prochaine irritation de l'élément terrien en notre pays, on peut avoir de fâcheuses appréhensions touchant une cause de dissentiments qui jette ses germes tout à la fois dans la tranchée ouverte et dans le sillon délaissé.
Les huit, dix et quinze francs des « usiniers », assurent les échotiers, font un trop sensible contraste avec les cinq sous des défenseurs du territoire. Attendez-vous à vous l'entendre dire et sévèrement reprocher par la Sologne, la Touraine, l'Angoumois et tous les gardiens du grenier de la France, bientôt prêts à jeter le manche après la cognée et à se croiser les bras à côté de la charrue dételée. Et pourtant nos provinces, tout en pensant peut-être à ce qui leur apparaissait être une inégalité de traitement, ne manifestèrent point en termes excessifs, pas plus en février igi6 que plus tard.
Un voyage de M. Briand en Italie permit aux « gens qui puisent aux meilleures sources » de promptement annoncer les très heureux et très prochains résultats d'un déplacement « dont les conséquences seraient capitales ». Il ne s'agissait de rien moins que de mettre, en connivence de points de vue avec nos Alliés du Sud, la dernière main à la mise en marche d'une Roumanie qui avait été quelque peu oubliée. C'était l'heure. Les succès russes en Bukovine, la pression italienne sur les lignes de l'Autriche, le renforcement, maintenant puissant, de nos armées à Salonique : tout dénonçait l'imminence d'une offensive élargie. Le prin-
temps qui ne tarderait guère verrait un vaste déclanchement. Les Grecs eux-mêmes, de qui il ne fallait pas absolument désespérer, et qui nous ménageaient une aimable surprise, ne resteraient pas insensibles au fait que, très vraisemblablement, et dans un temps fort court, une de leurs provinces allait être envahie par les armées bulgares. On verrait bientôt leur mansuétude se transformer en une sombre résolution. Ainsi parlait-on et l'on voit qu'au 15 février même, personne encore n'envisageait sous son véritable aspect le caractère des combats qui avant peu allaient si terriblement ensanglanter l'un des fronts de la guerre. On regardait dans la direction d'un lointain Erzeroum, prêt à tomber aux mains des Russes. On présumait que l'Allemagne allait envoyer des renforts aux Ottomans battus dans le Caucase. On ne pensait pas au kronprinz ni à Verdun; on pouvait écrire : « on n'entend rien dire de notre front où l'ennemi se repose après des actions qui lui ont coûté plus de matériel humain que valu de profit ». On disait que la cavalerie italienne, inemployée, ne viendrait plus en Champagne, comme il avait été supposé, mais qu'elle opérerait bientôt en Macédoine. Erzeroum tombée, on pronostiquait, le 17, que les Russes allaient demander une paix séparée. Le même jour, nouvelle vague roumaine. Tout Paris attend le télégramme qui confirme l'ébranlement des troupes sœurs. Et puis, ce flot passe. Il reviendra, pour s'éloigner encore. C'est un flux et un reflux.
A la Bourse aux rumeurs, qui, décidément se réveille, on cherche à vendre un titre dont le lancement échoua quelques mois plus tôt. Nous en avons signalé l'émission et le fiasco : on voulait nous faire croire, au moment du « contrôle aux armées » que le pouvoir civil, bon gré ou mal gré, allait glisser dans la dépendance militaire. On reprend à pied d'œuvre cette affaire, lorsque M. Abel Ferry, pro-
testant et voulant ouvrir débat à la Chambre, sur le fait qu'un député à été obligé de « faire demi-tour » dans la zone des armées, s'entend déclarer par M. Briand qu'un tel sujet ne serait traité, s'il devait l'être, qu'hors la présence du (iouvernement. Avertissement catégorique qui suffit à brider les parlementaires et qui valut au président du Conseil une forte majorité.
« Il en faut déduire, — disent ceux qui voient de loin, — que notre premier ministre est l'homme des généraux. Le soldat finira bien par manger le civil tout cru [sic). Et le civil n'aura que ce qu'il mérite. Voyez comme la presse est presque absolument unanime à approuver l'attitude de M. Briand. Bien des Français estiment que, malgré la guerre, la toge le cède trop aux armes. Et, s'il arrive quelque chose, l'Histoire saura bien désigner le grand responsable ».
Il faut être véritablement bien décidé à croire que « quelque chose puisse arriver » pour déduire, de ce qui ne fut qu'un incident parlementaire, des aperçus si décembristes. « Bien des Français estiment que... » disaient les mécontents. Nous devons avouer que, malgré notre attentive consultation de l'opinion, nous ne reconnûmes point, dans la très grande majorité des cas où porta notre enquête, ni un si profond ressentiment ni une conviction si générale que M. Briand s'apprêtât à livrer la République à des fauteurs de pronunciamentos. Assurément, le public discernait qu'il y avait là, en puissance, une importante question. Mais la vérité est que presque absolument tout le monde approuva que la controverse ne fut pas soutenue par les parlementaires, principaux intéressés. Si l'on veut tolérer une formule de langage courant, le désir de chacun était : « Pas d'histoires ! Que des oiseaux de mauvaise augure annoncent les pires difficultés pour le lendemain de la guerre..., à cela rien d'im-
possible. Mais que d'ardentes animosités surgissent avant la paix, qu'un conflit aigu s'élève entre l'armée et le Parlement, ce serait là un cauchemar pour tous les Français Que Ion en termine d abord avec les Allemands, Plus tard, nous nous expliquerons, s'il est besoin ».
Telle fut la psychologie de ce bref incident, exacte et réduite à son authentique volume. Onjugequelle n'eut rien de Tenflure que lui voulurent infliger, en y appliquant leur loupe toujours prête, les amplificateurs de menus faits.
Sur le ton d'une franchise qui plait, le 19 février, Nicolas, prince de Grèce et frère du roi Constantin, publie, dans le Temps, une lettre en laquelle il est établi — inquiétante prophétie que démentira l'avenir — qu'au pays des Hellènes, il ne peut exister que deux partis : les amis de 1 Entente et les neutres. Les amis des puissances centrales n'auront jamais voix au chapitre, assurait le prince.
On vérifia dans la suite ce qu'il en fut de cette trop généreuse assertion.
Mais voici, le même jour, une fusée d'avis qui monte à l'horizon des champs de bataille de TEst. Elle brille un court instant, s'éclipse, ne laisse point trace dans le ciel. Ce sont les nouvellistes qui viennent de la lancer, et qui, tout en nous en montrant les fuyantes couleurs, ne semblent point supposer qu'elle annonce l'un des plus terribles feux d'artifices de la guerre. Que disent-ils : « Les Allemands prépareraient une colossale offensive sur Verdun ». Qu'ajoutent-ils? « Des projets si bien annoncés sont contestables. Quoi qu'il en puisse être, ils ne prendront pas sans vert nos états-majors qui ont dû grouper, pour faire face éventuellement, tous les effectifs nécessaires ».
Les opinions sont, au reste, partagées. On assure et l'on croit davantage — première expresion d'un bruit qui devint, un an plus tard, une menace réelle
— que l'ennemi s'apprêterait plutôt à tenter l'envahissement de nos provinces de l'Est en osant une trouée perfide à travers le territoire suisse.
Le dimanche 20, on berne l'opinion quelque peu avec une rumeur d'avions allemands, venus jusqu'à Soissons, et promptement pourchassés. Mais comme un bruit, inexact ou justifié, ne va jamais sans amplifications, force est bien d'entendre raconter aussi que dans certains quartiers de la périphérie, vers la nuit, les habitants ont été impérieusement invités par les sergents de ville à se retirer dans leurs caves, en prévision d'un bombardement céleste d'une intensité particulière.
Les propos du carrefour, attentivement scrutés, marquaient ce jour-là, un semblant d'impatience. La guerre, au gré des promeneurs, se traînait dans une fade monotonie. On eût voulu sur notre front quelque Erzeroum. Petit dépit en surface auquel répondaient gravement les charlatans de l'information en des termes dont voici la substance : « Sachez patienter. Il est impossible de tout vous dire. Mais, en ce moment même, un gigantesque événement se prépare qui avancera la fin, dans des proportions imprévues... Ah! si vous saviez tout. Faites-nous crédit. Ayez pleine confiance, et surtout n'allez pas vous imaginer qu'il y en ait encore pour six mois ! »
Ceux-là connaissaient-ils quelque chose de ce qui, en effet, allait éclater sur la Meuse? Croyaientils que l'entreprise allemande allait définitivement nous rallier la victoire ?
Dès le 22, tout était certain ; de véhéments combats venaient d être engagés dans le voisinage de Verdun. On en accepta la nouvelle sans frémir. A l'aube, un précieux cordial au pays, avait été versé, sous la forme d'un admirable communiqué d'aviation : un Zeppelin incendié par nos canonniers : sept Tauben abattus dans nos lignes. Belles prouesses, garanties par l'estampille officielle. Le public s'était
répandu en allégresse. Des nouvelles enfin certaines remplaçaient l'inconsistante rumeur. On vit littéralement un peu de cette fébrile animation qui suivit la révélation sublime, lors de la victoire de la Marne. On revenait là de l'idée que les Zeppelins fussent maîtres de l'air et que nos services d'aviation restassent inorganisés. Tout cela en un jour. C'était beaucoup. On en fut un peu grisé. Verdun? Ce serait peut-être une bataille plus importante que certaines autres. Mais ce n'était pas un sujet d'inquiétude... Il neigeait. Paris était d'une beauté charmante sous son manteau blanc.