‹ Les fausses nouvelles de la grande guerreChapitre 38 sur 52 · II · texte numérisé non relu

II

Dès les premières hostilités, nos chercheurs méditèrent en hâte, et proposèrent leurs services. C'était un zèle louable et nous ne pourrions que l'admirer dans son ensemble si, par quelques points, il n'était de nature à justifier la critique d'un historien attaché à recueillir la fausse nouvelle de

les tranchées périraient dès qu'elles auraient atteint cette ligne invisible. Pas d'explosions, seule une vibration mortelle passant dans l'atmosphère. Epouvantés, ceux de l'arrière, pris de panique, s'enfuiraient portant la nouvelle aux réserves qui lâcheraient pied à leur tour.

« Mais la puissance qui porte la mort suivrait les forces en retraite qui seraient détruites à leur tour. Jusqu'à aujourd'hui on n'a pas découvert le moyen d'employer l'électricité sous cette forme avec une pareille puissance, mais rien ne prouve qu'on ne pourra le faire.

« L'électricité pourrait être employée de diverses autres façons, on pourrait trouver grâce à elle le moyeu de rendre inutilisables les canons ennemis. Comment pourrait-on faire, je l'ignore, mais un jour un chercheur pourra trouver une méthode permettant l'emploi de l'électricité dans ce but. Mystérieusement les monstrueux mortiers deviendraient inertes. Ceci pourrait prendre une forme électrolytique. Avec le même principe, les obus deviendraient aussi inoffensifs qu'un jouet d'enfant et l'ennemi se trouverait dans l'impossibilité de combattre. Quelles sont encore les possibilités d'emploi de rayons susceptibles de désorganiser nos ennemis en affectant leurs émotions ?

« Nous savons que les rayons de couleur sont employés dans le traitement des maladies mentales, certains excitent, d'autres calment, le rouge est énervant, le bleu et le vert sont calmants. Les rayons de couleur ne peuvent encore être employés à distance, mais peut-on nier la possibilité de la découverte d'un rayon capable d'affecter à distance le système nerveux? Nous pouvons dire qu'il n'y a pas de limites aux découvertes scientifiques et dans ce champ tout est possible. Les savants qui ont découvert et utilisés les rayons X en découvriront peutêtre demain d'autres capables de produire l'hystérie.

(( Qu'on imagine un rayon de peur. Une armée bien retranchée perd tout à coup son moral. Il n'y a pas de bombardement, aucune troupe n'apparaît prête à s'élancer des tranchées adverses. Soudain, un jour, un soldat jette son fusil, il regarde autour de lui, pâle, avec dans les yeux une peur inexplicable. Son voisin le regarde et se sent gagné par l'épouvante, et ainsi de suite tout le long de la ligne. Vous avez probablement déjà vu une foule s'affolant à la nouvelle d'un incendie, cherchant une issue, les uns piétinant sur les autres.

« La peur, comme toutes les contagions se répand partout. Si la science arrivait à découvrir un rayon capable d'affecter les nerfs et le cerveau il serait possible de voir une armée s'enfuir précipitamment comme un troupeau de moutons.

« Une telle possibilité est purement scientifique. Nous éprouvons des sensations par nos nerfs, le cerveau enregistre les impressions qui lui sont convoyées par les nerfs. Les nerfs de certaines personnes sont si sensibles qu'on prétend qu'elles ont le pouvoir de lire dans l'esprit des

guerre. Il était fatal que nombre de ces inventeurs s'illusionnassent sur leurs conceptions et que leur cri de victoire fut, lui aussi, une fausse nouvelle. Lorsqu'au début des combats, et bien avant la victoire de la Marne, la France, inquiétée parle mystère des communiqués, apprit que la Turpinite couchait sans peine et sans réplique des troupes d'Allemands sur les plaines du Nord envahi, ce fut là une de ces fausses joies que notre désir de vaincre vite et bien fit flamber sur les cœurs comme un feu de paille trop magnifique pour être durable. Il convient de remarquer, tout à l'honneur de M. Turpin, qu'il n'avait point fait effort pour accréditer dans l'opinion cette réconfortante croyance et qu'il fut, lui toutle premier, surpris d'apprendre les mérites d'une invention dont il n'avait pas prévu le caractère si absolument décisif.

autres. En réalité ce phénomène n'est qu'une simple habileté à saisir les vibrations nerveuses venant d'un autre. Quelquefois vous ressentez une sensation de joie et d'autres fois une frayeur inexplicable, peutêtre n'est-ce que les sensations de joie et de frayeur d'un autre que vous ressentez.

« Toute la vie physique n'est que vibrations. Les vibrations mentales sont produites par des vibrations physiques convoyées par le système nerveux La confiance et la tranquillité peuvent s'expliquer par le calme du système nerveux La peur est une vibration des nerfs excités. Dans ce vaste magasin qu'est l'univers, il est possible de trouver certains rayons qui, projetés, produisent de telles vibrations que tout le système nerveux en soit alïecté. En conséquence il n'y a rien d'extraordinaire à imaginer dans les tranchées ennemies une panique créée par des rayons de peur. On verrait une armée ainsi atteinte s'enfuir comme un troupeau de moutons surpris par des éclairs.

« On a suggéré également l'emploi de rayons léthargiques. Pour une armée possédant ces rayons, la victoire serait un véritable walk-over. Actuellement nous cherchons tous les moyens de combattre les sousmarins. Jusqu'ici les moyens les plus efficaces ont été les filets et les bombes. Nous espérons tous la découverte d'un agent plus efficace et nous nous attendons chaque jour à en apprendre la nouvelle. Parmi les choses possibles je crois que le miracle proviendra de l'application de puissants rayons de chaleur concentrés. Peut-être pourrons-nous trouver le moyen de faire de l'électricité un agent destructeur à distance ou bien que nous découvrirons des ravons encore inconnus ».

Cette curieuse interview du savant italien ne méritait-elle pas d'être citée tout entière ? Nous l'avons empruntée au Hongkong Daily Press traduction X O R

Ainsi fut-il, plus tard, lorsque l'on prêta à Edison — on ne prête qu'aux riches, — l'intention, réalisable sous peu de jours, de pulvériser l'adversaire par des méthodes que d'ailleurs la rumeur du monde laissait dans l'indéterminé ^

Une incessante émulation anima, dans la suite, les inventeurs en tous genres. Comme il était logique que cela fût, un sous-secrétariat d'Etat des inventions fut institué. Dépendant du ministère de l'Arme-

1. Les inventeurs américains furent très riches en idées plus ou moins réalisables. Le I5 novembre 191 7, une lettre de Washington au Times établissait que cinquante propositions étaient quotidiennement faites au ministère de la Guerre. 99 p. 100 étaient d'ailleurs reconnues impraticables. Le War Départements Board of Ordnance and Fortifications se vit aussi proposer des miroirs polis pour recueillir la lumière solaire et aveugler l'ennemi ; une multitude de systèmes lance bombes ; des torpilles terrestres, des fusils à plusieurs coups, des canons, dont les balles traversant l'espace attachées par des liens auraient fauché des rangs entiers, des sabres-pistolets, des cotes de mailles moyenâgeuses, etc. A la date sus-mentionnée, plus de 10 000 inventions avaient été soumises à l'appréciation du War Département.

Les journaux américains signalèrent, entre autres, en juin 1917, la curieuse invention (?) du D' de Waltoff.

« Le 28 mai le docteur de Waltoff, vice-président de la Medico Pharmaeceutical League. docteur de la réserve navale, habitant 431, 47""» rue à Brooklyn, annonçait qu'il avait découvert un explosif beaucoup plus fort que la dynamite et le trinitrotoluol.

« Le D' de Waltoff fit cette déclaration à l'hôtel Astor à la réunion annuelle de la ligue médico-pharmaceutique, il annonça qu'elle avait été faite par lui et par son fils Morton et qu'ils avaient appelé Terrorall le nouvel explosif dont cinq grains seraient suffisants pour faire sauter le Woolworth Building.

(( Le D' de Waltoff dit qu'il y a environ un an, travaillant avec son fils, qui est chimiste, ils firent cette découverte d'une façon purement accidentelle. Ils recherchaient un substitut à la gazoline et avaient formé une combinaison chimique inhabituelle dont une partie infinitésimale tomba dans un mortier où elle se mélangea à uue autre combinaison qui s'y trouvait ; le résultat fut une explosion qui ébranla le laboratoire et mit en pièces le mortier.

« Quoique le docteur ne dise pas la nature des éléments entrant dans la combinaison de son explosif, il déclare qu'il est composé exclusivement de produits domestiques qu'on trouve en grande quantités dans l'est des Etats Unis. L'explosif peut être transporté dans des capsules de gélatine et brûle comme une allumette, il suffirait d'en lancer sur les villes allemandes avec des aéroplanes pour les incendier.

« Des capsules contenant suffisamment de substance pour être dangereuses se comptent à raison de 500 à la livre et un aviateur pourrait en emporter 500.000 et les semer comme des graines ».

ment, il s'occupait des découvertes susceptibles d'intéresser la Défense nationale, mais considérait aussi comme étant de son ressort les problèmes économiques soulevés par l'état de guerre et relatifs notamment à l'alimentation et au chauffage.

Voici, du 7 septembre 191 7, un texte officiel qui fait foi de cette double préoccupation, concernant surtout les questions d'alimentation et de chauffage :

Les inventions qui intéressent directement la défense nationale exigeant, en général, un secret rigoureux, il n'est pas possible de soumettre publiquement aux chercheurs les problèmes que posent sans cesse les nécessités de la guerre moderne.

Il n'en est pas de même pour les questions multiples et complexes que soulèvent les conditions de la vie économique et qui s'imposent chaque jour avec plus de force à notre examen. Certes, ces problèmes intéressent également au premier chef la défense nationale, mais ils peuvent, sans inconvénient, être posés publiquement et soumis aux inventeurs.

Dans la guerre actuelle, qui s étend à l'univers entier, le travail des hommes étant orienté infiniment plus vers la destruction que vers la production, il en résulte nécessairement une raréfaction de plus en plus grande de toutes les denrées, de toutes les matières premières, de tous les produits manufacturés.

Il faut, par suite, chercher à récupérer tous les objets encore utilisables sous une formée quelconque, essayer de tirer parti de toutes les matières premières disponibles, demander à la science de compenser la réduction du travail productif par une meilleure utilisation des matériaux, par la mise en œuvre de toutes les ressources nationales.

Il convient donc de faire appel à lingéniosité de tous les chercheurs, aux suggestions des savants les plus illustres comme des inventeurs les plus modestes.

Au milieu de tant d'autres, les problèmes de l'alimentation et du chauffage se posent en première Ugne par leur importance économique.

Que tous ceux qui trouveront un moyen de mieux utiliser les aliments et les combustibles, d'augmenter leur rendement, d'éviter leur gaspillage, de récupérer leurs déchets, n'hésitent pas à faire connaître leurs procédés et leurs suggestions au sous-secrétariat d'Etat des inventions, des études et des expériences techniques.

Comme pour les inventions de caractère militaire et technique, le concours le plus bienveillant et toutes les facilités expérimentales seront donnés par les services des inventions à toutes les propositions vraiment intéressantes sans que leurs auteurs puissent craindre de perdre le bénéfice matériel et moral de leurs inventions.

En ce texte, il était discrètement fait une réserve sur la qualité des idées apportées par les chercheurs patriotes. Le ministre avec un tact infini, disait en effet : «i ... le concours le plus bienveillant et toutes les facilités expérimentales seront donnés par les services des inventions à toutes les propositions vraiment intéressantes ». C'était prévoir que plus d'une ne le serait pas et qu'il 3' aurait élimination. C'était, en somme, sentir venir la fausse invention, l'erreur théorique et pratique, le rêve fumeux et le peuple des idées plus vagabondes encore que généreuses .

Seul, un collaborateur du ministre pourrait dire, au long, ce que dût être, et ce qu'avait déjà été avant la circulaire de septembre 191 7, la part quotidienne des inventions extravagantes soumises à l'appréciation des compétences officielles. Il ne peut rentrer dans le cadre de cet ouvrage une étude analytique de cette question bien propre cependant à retenir l'intérêt du psychologue en tout temps, et à provoquer le rire du lecteur, en un temps qui ne serait pointcelui delaguerre. Tout en comprenantque nous ne puissions insister sur ce sujet et nous limitant à l'indiquer à l'historien qui le voudrait traiter au long, nous ne pouvons toutefois nous retenir de plaider indulgence pour cette foule d'inventeurs, si bien intentionnés, qui accoururent dans les bureaux avec des formules et des graphiques inutilisables. C'est peut-être bien la seule fois que les chercheurs de quadratures et de mouvements perpétuels furent plus à admirer qu'à plaindre Ceux-ci n'étaient animés que d'un désir bien légitime ; apporter à la

nation cette munition d'un genre spécial qu'est la mise en lumière d'un secret de la nature pour le plus grand bonheur des hommes. Nous savons que ce sentiment d'estime pour l'enquêteur malheureux, ou égaré dans ses songes, fut celui qui inspira le personnel du sous-secrétariat des Inventions, à tous degrés hiérarchiques.

Si la fausse nouvelle scientifique y fut étudiée et réduite à néant par un contrôle d'expériences extrêmement scrupuleux, elle fut toujours accueillie, quand elle s'exprima même en balbutiements confus, avec une sympathie de principe qui excluait toute raillerie. De cette courtoisie administrative envers tout ce qui s'offrait pour sauver la patrie, nous n'en voulons apporter qu'un témoignage. On y verra que, malgré Tinstabilité des doctrines du sieur S..., il reçut réponse, et réponse faite au moins pour satisfaire sa dignité, sinon son désir entier.

C'était au lendemain même du jour où avait été publié, dans toute la presse française, l'appel aux inventeurs dont nous avons reproduit le texte. Une montagne de lettres s'écroula sur la table du ministre, et l'on pouvait en prévoir l'avalanche. Correspondance exempte du reproche de lieux communs! Ce n'étaient là qu'idées neuves, propositions inédites, applications sans précédent... Toutes n'étaient point d'égale valeur, mais en ces sortes de courrier, il faut se tenir pour satisfait si, sur cent épîtres, une seule mérite la mention « à suivre » au crayon bleu,

M. S..., donc, et comme tous les Français, avait appris avec plaisir que l'on attendait le secours de son génie créateur. Il écrivit sans retard :

Monsieur le Ministre de rArmeraent,

J'ai l'honneur de vous faire part que j'ai pris connaissance de votre publicité, par la voie de la presse, le 7 septembre, relatant les inventions et les études et expériences scientifiques

à la défense nationale (?) sur les hauts problèmes à résoudre sur la vie économique et à sa transformation en général, de suite (?)

Comme vous le dites, le travail des hommes étant orienté à la destruction de l'humanité appelée dix-neuf siècles de civilisation (c'est très mal).

Après sa destruction, il faudra la reconstruire. Tel est mon poste, ma mission.

Les aptitudes et mon talent, par mon guide, qui est génie, m'en a donné le plan et ses secrets.

Quelle serait ma réception et la récompense de mon offre ? J'ai des exemples assez tristes, comment les règles modernes [sic) reçoivent les savants. Les conducteurs de la machine humaine sont donc jugés par leurs actes.

Nous autres, savants de génie, vous nous aidez cinquante ou cent ans après notre mort. De notre vivant, vous nous brûlez, que vous soyez matérialistes ou spiritualistes, deux bons larrons !

Ma prudence étant la source du génie, elle craint la rôtissoire.

Voltaire, Hugo, Rousseau, Turpine, Galatée, Socrate, le Christ, etc. , ont payé un peu cher leur dévouement à la science, offerte à l'humanité en leur temps.

Alors, quelle serait donc ma sécurité que vous m'offririez sur ce sol un peu volcanique où l'inquisition et le carnage sous toutes les formes régnent en maîtres ?

J'ai le droit d'exiger une réponse, car ma science solutionne tous les hauts problèmes paraissant impossibles par une synthèse.

Espérant que mon offre ne sera pas classée papier à jaunir, comme celle que j'avais soumise à M. le ministre de l'Intérieur, en 1909, .sur la catastrophe qui allait arriver...

A vous lire aux renseignements demandés.

Recevez. Monsieur le ministre, l'assurance de ma haute considération.

La réponse ne se fit pas attendre ; le 20 septembre, S..., homme de génie, reconnaissait dans sa boîte aux lettres un pli à en-tête significatif. Il est à présumer qu'il dût éprouver une grande joie à l'ouvrir, bien que le contenu ne satisfit pas pleinement à ses espérances.

l'inventeur de guerre bt la fausse nouvelle 377

Ministère de la guerre.

Le directeur des inventions, des études et des expériences scientifiques à M. S... à Paris.

Monsieur,

En réponse à votre lettre du 14 septembre, j'ai l'honneur de vous informer qu'avant toute chose, il importe que vous fassiez parvenir des renseignements permettant un premier examen technique de votre projet.

D'autre part, les questions d'ordre pécuniaire ne sont pas de notre ressort, mais rentrent dans les attributions des services contractants, et seulement si un projet est retenu. La loi du 12 avril igi6, qui fixe le statut des inventeurs, n'a pas prévu de récompense pour ceux-ci.

Veuillez agréer, etc.

Pareille réponse, ou réponses analogues ont été faites, par le ministère compétent, à bien des lettres du même genre. Ce n'est point là une critique contre l'administration, mais bien plutôt un éloge.

Nous seront-ils un jour ouverts les dossiers où s'en allèrent « jaunir », ainsi que s'en plaint le savant S..., les propositions de tant de Français bien intentionnés ? Quand nous aurons cessé de nous battre, quand nous aurons le temps de nous égayer sans arrière-pensée, peut-être produira-t-on quelques extraits de ces lettres où dort un humour qui ne se connaît pas. Pour le moment où nous composons ce chapitre, on conçoit que l'administration apporte quelque scrupule à la divulgation de ces inventions secrètes. Non que leur mise au jour soit de nature à compromettre la Défense nationale, mais uniquement parce qu il ne faut décourager personne. C'est bien par respect de ce point de vue que nous n'avons pas voulu, ici, grouper les « inventions ridicules ou vaines ». Qu'il nous suffise de les assimiler aux fausses nouvelles, mais, en vérité, à ces fausses

nouvelles qui ne firent point leur chemin dans le monde, et qui ne portèrent tort à personne.

Dans l'ordre scientifique, et pendant la guerre, il y en eut d'autres Elles ne furent jamais très préjudiciables à la quiétude publique. Aucune ne détermina de panique dans le pays, et elle furent plutôt traitées avec une incrédulité narquoise quand elles prirent leur vol, avec la légion des « canards ». Le facteur formidable de Kitchener, était-il une grande invention qui périclita dès les premiers essais ? Il ne nous semble pas que quelqu'un le sût jamais. Le fait est certain que l'on parla beaucoup de ce « facteur » et puis qu'on n'y songea plus. Ainsi en fut-il pour bien des prodiges de la science qui n'eurent pas de lendemain.

L'imagination des nouvellistes de l'invention s'exerça avec un succès relatif sur le thème des gaz asphyxiants. Nous avons dit que la Turpinite fut la première manifestation de ce genre de rumeurs. Elle ne fut pas la dernière. Bien des mois après, on prêtait à l'un comme à l'autre des belligérants, de véritables traits de génie, dans la préparation d'engins terribles. Le certain est qu'il y eut, en ce domaine, un assaut qui, — c'est l'occasion de l'écrire, — fut stupéfiant, d'une part comme de l'autre. La chimie de la guerre a fait, en réponse aux plus effroyables besoins, les plus étonnantes découvertes. Mais on fut porté, dans la masse de la nation, à surajouter à l'horrible et à multiplier les effets de produits qui cependant, tels qu'ils étaient, eussent dû suffire à l'admiration des plus difficiles '.

I . Relativement aux gaz et à leurs effets, diverses controverses médicales furent soulevées. Nous signalerons celle qui fut provoquée par la nouvelle de l'emploi d'un gaz allemand propre à donner la phtisie. £n octobre 1917, il fut pour la première fois question du fait.

« Nous n'avons juqu'ici eu confirmation de ce fait, dit le D' R D. qui, s'il était véridique ne serait sans doute pas inconnu de nos savants car on n'ignore pas, de part et d'autre, quelle est la nature des gaz émis sur les différents fronts.

« Au sujet du rôle possible de l'inhalation des gaz toxiques en

Et si encore on se fût contenté de célébrer, mêrne en les exagérant, les « bienfaits » de ces gaz déjà si puissamment meurtriers ? Mais on s'avisa souvent de les vouloir décomposer sous les yeux du public crédule, d en analyser les échantillons et de faire, pour le lecteur, classe de chimie pratique dans les colonnes des journaux !

C était là cultiver une sorte de fausse nouvelle scientifique qui, dans la majorité des cas, dépassait les moyens des reporters les mieux doués. La rage de 1 information à outrance conduit à ces erreurs, et un exemple choisi entre beaucoup, montrera à quelles mésaventures le confiant lecteur s'exposait en acceptant comme parole évangélique les explications qui lui étaient apportées, touchant la composition du plus « récent gaz asphyxiant ».

Le scientifique... bourreur de crânes dont il s'agit ici et qui sera heureux de n'être pas nommé, eut donc l'idée, au cours de 1 été de 1917, d'envoyer à son journal, qui lui fit belle place, un article sur les gaz asphyxiants utilisés par les Allemands à Verdun. Il était dit notamment :

général sur le déclanchement d'une tuberculose pulmonaire aiguë, le Dr Jean Tapie, dans le Progrès Médical, sembLe croire qu'elle est moins néfaste qu'on aurait pu le craindre.

« D'une récente statistique (juillet 1917) Morichau-Beauchant conclut également, que, sur un total de i.oîb malades, les gaz chlorés n'ont paru que trois fois être le point de départ d'une tuberculose évolutive.

« Le D' Sergent arrive à une conclusion analogue dans Paris Médical : « Contrairement à ce que j'ai pensé tout d abord, une expérience « plus étendue m'a démontré que la tuberculose secondaire était rela- « tivement rare ».

« Cependant. MM. Achard et Flandrin estiment, d'autre part, que « les tuberculeux guéris font, soit rapidement, soit tardivement, des « poussées évolutives, souvent des hémoptysies, après avoir absorbé du « chlore w.

« De ces opinions autorisées il semble donc résulter que les gaz asphyxiants employés, jusqu'ici, par nos ennemis, n'ont pas fait, au point de vue de la tuberculose, de grands ravages chez nos braves poilus et il faut espérer que l'information en question provient simplement d'un reporter « scientifique », plus, avide d'annoncer des nouvelles sensationnelles que des faits véridiques et soigneusement contrôlés ».

« Les nouveaux gaz dont se servent les Allemands pour faire des barrages nocifs, sont envoyés par eux surtout dans les obus de 77. Ils ne révèlent leur présence qu'après quelques heures, par une odeur analogue à celle des ga^ d'échappement d'une auomobile.

Ils imbibent les vêtements, irritent et brûlent la peau, rongent tout, même les plantes. Les Boches les emploient également pour les tirs de contre-batterie sous bois. Voici la composition de l'un d'eux : sulfure de zinc,clirome et oxyde de mercure... >.

Dans le Petit Bleu du 7 septembre 191 7, le « vieux chimiste » plaisante, sans mauvaise humeur, l'information trop rapide du bon confrère qui « naïvement, dit-il, cite là des corps métalliques qu'on ne peut vaporiser ». La fausse nouvelle avait été inventée, non loin du front, par un officier d'artillerie qui, pour répondre quelque chose à un journaliste friand de nouveau, avait improvisé n'importe quel invraisemblable mariage chimique. Cette énormité n'avait pas été perdue et c'est en quarante-huit heures qu'elle sut atteindre Paris, être imprimée comme vérité et mise sous les yeux de censeurs fort perplexes. Un technicien fut appelé, lut la morasse et déclara : « Laissez passer, car c'est bien réjouissant et tout à fait inoffensif ». Le public, le lendemain matin , se vit servir ce plat de mort aux rats aussi fantaisiste que nouveau. Bien des gens retinrent la recette pour la colporter parmi leurs amis et connaissances. Voilà comment souvent se font pour les gaz asphyxiants, les réputations les moins justifiées ^

I. A plusieurs reprises et toujours avec un égal bonheur, le « vieux chimiste » signala les découvertes de chercheurs aventureux, plus pourvus de bonne volonté que de science. C'est ainsi qu'entre autres idées mirifiques, il signala, le ai octobre 191 7, cet apiculteur qui voulait envoyer contre l'ennemi, des abeilles dont les piqûres mettraient les bataillons en fuite. Il parla de même du paratonnerre contre Zeppelins (?) et enregistra ce raisonnement simpliste : 0 Puisque les Boches ont des 420, pourquoi ne pas construire des 840 et même des 1680 ! » Ces diverses propositions avaient été sérieusement adressées à la Commission des Inventeurs. Notons que d'après les rapports officiels, sur 30.000 inventions présentées au sous-secrétariat, il n'en fut guère retenu que 600 (chiffre fourni au commencement de l'automne 191 7).

l'inventeur de guerre et la fausse nouvelle 381

Est-ce le même Imaginatif qui visitant une fabrique de gaz asphyxiants, sentit tout aussitôt s'éveiller en lui la vérité descriptive et réalisa ce tableau tragique où la pratique des images les plus audacieuses ne lui évita pas le malheur de trébucher dans le pathos scientifique ?

« Voilà le réel, voilà le monstre au travail, l'usine à fabriquer la mort, l'atelier sombre où s'élabore le destin. Et plus étrange, peut-être encore plus mélancolique (?) cette autre usine froide, correcte, banale, où l'on distille (sic) des gaz asphyxiants dont la saveur acre et lourde seule rôde le long des murs blancs comme une odeur de mort... On se sent environné d'une multitude de forces hostiles, d' « éléments » que la chimie décompose ».

Il existe donc, pour certains journalistes très modernes, des éléments chimiques décomposables ? Petite fausse nouvelle, mais qui néanmoins eût justifié, bien davantage qu'un article éphémère, une durable communication à l'Académie des Sciences !

Ces jeux de l'esprit sont innombrables. Nous n'avons pas plus l'intention de les recueillir que nous n'eûmes celle de faire le relevé des fausses inventions adressées au ministère compétent.

Mais on nous saura gré peut-être de ne pas laisser tomber dans l'oubli quelques perles qui ont bien leur prix. Comment ne pas se souvenir qu'un économiste distingué publia, vers le quarantième mois de la guerre, dans un journal du soir un article sur la synthèse [sic) de l'azote : Beau sujet et fort neuf car jusqu'alors personne ne s'était avisé d'étudier la synthèse d'un corps simple.

Comment ne pas rouvrir à la bonne page telle revue technique qui nous entretint d'alliages tnétalligues en admettant sans doute le postulat que certains alliages ne fussent pas métalliques 1 C'est dans le même recueil qu'il était gravement écrit : « L'écume de mer est une substance calcaire ou silicate

hydraté de magnésie » : thèse inédite et des plus curieuses à connaître, puisqu'elle apprenait au monde étonné que des sels de magnésie peuvent être des calcaires.

Les inventeurs de « moyens divers pour lutter contre la crise économique » ne se firent pas faute de proposer, de bonne foi généralement, des recettes fausses-nouvelles. Les spécialistes de la question alimentaire ne firent pas trop parler d'eux. Il ne va pas sans péril de lancer dans la circulation des produits comestibles qui, à l'expérience, ne le seraient que peu ou point. Du reste, nous n'eûmes pas à souffrir à l'extrême, tant s'en fallut, sur le chapitre de la table. Il faut laisser à l'ennemi le triste privilège des aliments de remplacement'.

Mais nous eûmes les enquêteurs d'inconnu acharnés à suppléer au charbon, au pétrole, à l'essence. On

I. Ceci soit dit malgré la « Bonne plaisanterie » publiée dans la Victoire, le 36 décembre 11)17.

« Il y a trois ans que la disette allemande nous inspire une foule de plaisanteries plus ou moins spirituelles. Depuis le pain KK jusqu'aux diverses mixtures de bois en poudre et de brique pilée dont les Boches ont dû s'emplir l'intestin (qui est d'un mètre plus long que le nôtre), nous ne nous sommes privés d'aucune occasion de gaudissement. « Mais il va s'en offrir à nous une exceptionnellement heureuse. « Voici que notre tour est venu de nous serrer le ventre Et voici du coup, pour nous l'instant de bénéficier de l'expérience de nos ennemis.

« Je m'explique : depuis trois ans, tous les journaux allemands ne sont pleins que de recettes Elles ont été longuement expérimentées et les publications scientifiques et médicales boches ont amplement rendu compte de leur valeur. La plupart de ces produits de remplacement se sont trouvés fort médiocres. Quelques-uns ont donné d'excellents résultats.

a Depuis le début de la guerre, un certain nombre d'augures éminents ont été sélectionnés cliez nous pour dépouiller la presse allemande Je ne doute pas un instant qu'ils n'aient dès maintenant dans leurs archives im classement complet de tous les « ersatz » inventés par nos voisins. Et je me réjouis de voir prochainement paraître le petit bouquin le manuel pratique qui va nous permettre de profiter de leur expérience.

« Grâce à cet indispensable petit bouquin, les Allemands vont nous avoir servi de « cobayes ». Et c'est de la crème de leurs inventions que nous allons tirer parti w.

l/iNVENTEUR DE GUERRE ET LA FAUSSE NOUVELLE 383

créa, on proposa des systèmes de chauffage qui eurent des destinées variables et dont aucun ne fut un triomphe éclatant V Deux savants s'attachèrent au piquant problème de faire du feu sans combustible, et aux premiers mois de l'année 1917, firent des épreuves de leur appareil dans une usine du quai d'Ivry. C'était remettre en œuvre le principe multiséculaire de réchauffement de deux corps frottés.

Il put réussir à Caïn et à Abel, mais, jusqu'à plus ample informé, il ne nous apparaît pas que les essais du quai d'Ivry ait donné grand résultat.

Il y eut enfin les « éclaireurs ». Ici encore il conviendrait de choisir parmi un important lot de recettes. En voici une et c'est assez, croyons-nous :

« Prendre un kilo de carbonate de soude ordinaire (cristaux) que vous ferez dissoudre dans cinq litres d'eau. Ajouter ensuite dix grammes de nitrate de potasse ou salpêtre que vous trouverez chez n'importe quel pharmacien ou droguiste. Verser ensuite peu à peu un litre de pétrole en agitant vivement et allumer. Prix : carbonate de soude : 0 fr. 25 le kilo. Nitrate de potasse : 0 fr. 10 les 30 grammes. Pétrole : o fr. 60 à 0 fr. 65 le litre. Les principaux avantages de ce procédé sont les suivants : i'^ grande économie (environ 50 p. 100) ; 2° éclaire mieux que le pétrole ordinaire : 3" pouvoir calorique supérieur à ce dernier; 4° inexplosible ; 5" suppression d'odeur».

Ce sont là bien des avantages réunis. L'expérience devrait prouver ce que la raison laissait dès les premiers mots entendre : on ne fait pas du pétrole avec de l'eau.

Ne citons que pour mémoire cette invention merveilleuse d'un navire qui ne quitta jamais le port, mais qui se savait capable de capturer tous les sousmarins ennemis grâce aux plaques d'acier doux aimanté dont il était revêtu^.

I. Hormis, peut-être, certaine marmite norvégienne dont il fut beaucoup parlé, et qui. à dire de ménagères, n'était pas un leurre.

a. Il fut au98i parlé {Gai^ttte de Francfort, août 1015) d'un croiseur

Il y eut aussi la découverte sensationnelle d'un projectile qui emportait « à une vitesse initiale de quarante kilomètres un message sur ses flancs ».

Jules Verne n'eut pas osé parler d'une si fameuse vitesse initiale même en écrivant le Voyage de la terre à la lune\

submersible de 5.000 tonneaux, 122 mètres de long, vitesse en surface : 26 nœuds, en plongée : 14 nœuds; rayon d'action : 20.000 milles. Des gazettes allemandes ont répondu que c'était là un blufi. Il y avait eu pourtant un précédent, le sous-marin russe de 5.400 tonnes, mêmes caractéristiques que le submersible allemand. Le journal La Nature, le 29 juin 1913, avait publié tous détails à ce sujet. Et M. Raymond Lestonat, dans V Intransigeant avait alors contesté la possibilité d'une telle construction. — Enfin la Rivista Italiana a mentionné le projet d'un sous-marin de 11.000 tonnes, dû à l'ingénieur Cuniberti.

Autres découvertes relatives à la navigation : — L'invisibilité des bâtiments par les moyens combinés du camouflage, des écrans de fumée au cours des batailles navales (procédé employé par les Allemands lors de la bataille du Jutland). Ce dernier procédé a fait ses preuves : il donne des résultats certains. A dire d'experts, on ne pourrait, actuellement (janvier 1918) affirmer que le camouflage des navires ait atteint à la perfection rêvée.

i.Mise à part cette formidable vitesse initiale, le projectile lance-message fut une réalité. M. Charles Nordmann, dans le Matin du 30 décembre 1917. en parle ainsi que suit :

Le projectile porte-message, que les Allemands emploient beaucoup depuis quelque temps — je ne dois rien dire de ce que font à cet égard leurs adversaires — est un des plus curieux. C'est en somme un obus qu'on lance à l'aide d'un canon dans ses propres lignes et qui, au lieu d'explosif meurtrier, contient dans ses flancs pacifiques un billet, une carte, un renseignement, un appel précieux. Ce n'est d'ailleurs pas le premier usage qu'on ait fait de l'artillerie pour des buts non homicides, — le sabre de M. Prudhomme est à l'occasion un canon. Depuis longtemps, le canon porte-amarre a servi à sauver les naufragés. Mais jamais, semble-t-il, avant la guerre actuelle, et plus exactement avant ces derniers mois, on n'avait songé à utiliser les obus comme petits télégraphistes.

Celui qu'emploient le plus communément les Allemands se compose d'un cylindre en fer blanc d'environ 37 centimètres de long et 3 centimètres de diamètre, muni d'un empennage à sa partie inférieure. A l'intérieur et près de la pointe du projectile se trouve une petite boîte métallique destinée à recevoir le message. Elle est fixée par une ficelle à un feu de Bengale qui est tassé dans un cylindre de carton occupant le milieu du projectile. Le bas de celui-ci contient une cartouche de chasse dont la percussion assure la propulsion de l'engin. Le feu de Bengale s'allume pendant le trajet dans l'air et indique le point d'arrivée, où l'on n'a plus qu'à aller ramasser le message intact dans sa petite boîte. Le feu de Bengale employé dégage beaucoup de fumée, de sorte qu'on le voit aussi bien le jour que la nuit.

L'obus porte-message des Boches est lancé par leur « granatenwerfer »,

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Ainsi donc dans la période 19 14-1918, la chimère abonda autant et plus qu'en toute période de guerre. Nous ouvrions ce chapitre par un rappel de l'année terrible. C'est par un retour à ces tristes heures de notre histoire que nous concluerons avant de donner la parole à un témoin bien inattendu, l'illustre F. V. Raspail, qui, en d'autres temps lui aussi, rêva « d'étendre sur le dos toute une armée rangée en bataille ».

En 1870, tels gens voulaient qu'on donnât la rage aux chiens et qu'on les lançât contre les Prussiens ; tels, plus expéditifs, disaient pouvoir anéantir l'ennemi sans que fût tiré un coup de fusil. C'était simple :

« Pour cela, explique l'inventeur \ je réquisitionne toutes les barriques de vin qui se trouvent dans les magasins ou dans les entrepôts, et j'emploie les pharmaciens à empoisonner le liquide, à l'aide de drogues susceptibles de donner sûrement la mort. Je fais ensuite charger ces barriques sur des voitures, en ayant soin de placer une barrique non empoisonnée au sommet de chaque chargement. Puis je dirige ces voitures sur toutes les routes que l'ennemi doit suivre; naturellement, elles sont saisies par les Prussiens qui boivent avec avidité le bon vin contenu dans la première barrique, et, alléchés par cette épreuve, se précipitent sur le restant du chargement. Au bout de quelques minutes, ils meurent sous les étreintes du poison ; il en est de même pour les autres barriques, et l'armée alle-

modèlè 1916, qu'on peut voir aux Invalides, et qui est un petit lancegrenade à tige que vient coiffer l'arrière creux du projectile. On varie la portée en inclinant plus ou moins le lance-grenade. Dans le type le plus employé, la portée maximum est d'environ 600 mètres.

Les Boches se servent de cet engin, non seulement pour leur liaison, mais aussi quelquefois pour faire à nos soldats des communications dont on devine le caractère. Devant Cambrai, notamment, ils s'en servaient pour nous envoyer diverses petites ordures pacifiques et leur fameuse Galette des Ardennes.

I. Cette proposition fut reçue par le général Thoumas, attaché au gouverneur militaire de Paris.

mande est tellement réduite en nombre, qu'il suffit de quelques bataillons pour achever de le détruire ^ ».

Excellente tactique ainsi qu'on le voit. Elle fut reprise en 19 14, mais sous des formes plus loyales, plus françaises. Les caves du Champenois contenaient mieux que des poisons. L'envahisseur se laissa dominer par les charmes du bon vin et s'il serait ingrat envers nos sublimes héros d'écrire que le mousseux doré de nos provinces de l'Est nous donna seul la victoire, il n'en est pas moins certain qu'il intervint, et fort à propos, comme le plus spirituel allié de notre cause.

Les Souvenirs de 1870-71 du général Thoumas nous fournissent encore une plaisante histoire d'inventeurs. Un général de brigade vint un jour lui dire :

« J'ai indiqué à M. Gambetta un procédé infaillible pour vaincre les Allemands et il m'a engagé à venir vous exposer ce procédé. Tous les généraux ont remarqué que ce qui manque à nos soldats pour vaincre, c'est la confiance. 11 faut donc à tout prix leur inspirer cette confiance. Pour cela, je leur donne la cuirasse ; tous les hommes de l'infanterie, de la cavalerie et de l'artillerie sont revêtus de la cuirasse qui les mettra à l'abri des balles -. N'ayant plus rien à craindre, ils marcheront en avant sans se laisser arrêter par rien.

1. Plus sérieusement, dit le Matin du i" juin 1915 une application de l'électricité fut proposée : celle de l'électrification des fils barbelés, réalisée aujourd'hui.

« Le pétrole a aussi été préconisé en 1870, pour rendre la Seine infranchissable, surtout de nuit. En cas d'assaut, le pétrole devait être projeté dans les fossés, pour constituer un ultime rempart de feu. On suggérait aussi de s'en servir contre l'assaillant lui-même. Cette proposition, repoussée par nos pères, comme entachée de barbarie, a été reprise et appliquée, on sait avec quel raffinement, par les défenseurs de la Kultur.

« Des locomotives blindées, ancêtres des trains blindés, pourraient aussi circuler sur les routes, pensaient les inventeurs de 1870, et les dessins, qu'ils présentent rappellent à s'y méprendre nos auto-mitrailleuses ».

Nil sub solo novum !

2. Aux premiers temps de la Grande Guerre, des industriels crurent

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— Mais où prendrez-vous toutes ces cuirasses ?

— On les fabriquera.

— Mais ce sera long.

— Il ne s'agit pas de cuirasses en acier ou en fer ; il s'agit de plastrons grossièrement fondus ; on n'a pas besoin de dossières, des hommes qui n'ont rien à craindre ne devant pas tourner le dos à l'ennemi.

— Où prendrez-vous les ouvriers et le fer ?

— On réquisitionnera tous les forgerons, maréchaux, serruriers, etc., et on se procurera, également par réquisition, tout le fer nécessaire, fallut-il, pour cette besogne patriotique, démolir les maisons ».

Une si parfaite assurance ne convainquit nullement le général Thoumas ; pourtant, fort courtois, il remercia l'inventeur en faisant promesse de conférer avec Gambetta, sur la « grande idée » du général B Mais celui-ci ne s'en allait pas :

« J'ai encore autre chose à vous proposer, dit-il. L'artillerie allemande nous fait le plus grand mal ; il faut donc chercher à tout prix à lui imposer silence en enclouant ses canons.

<r. Pour cela, j'ai des troupes d'enfants en nombre considérable, portant en sautoir une musette remplie de cendres. Les canonniers allemands laissent approcher sans méfiance ces enfants, qui leur lancent dans les yeux une poignée de cendres, les aveuglant si bien qu'ils ne peuvent plus s'opposer à l'enlèvement de leurs pièces par une troupe qu'ils ne voient pas venir ».

Les fonctionnaires du sous-secrétariat d'Etat des Inventions ont-ils entendu, eux aussi, pendant la Guerre des Peuples, des inventeurs aussi féconds

que le général B en procédés nouveaux et sûrs ?

Cela est hors de doute et de toutes les administrations nées de la guerre, c'est vraisemblablement celle-là qui fut le rendez-vous préféré des grands utopistes du temps présent.

On y vit se présenter, mêlés aux visiteurs qui

opportun de vendre la cuirasse pare-balles. Ce commerce prit fin assez promptement. mais le plus étonnant est qu'il se rencontra des acheteurs.

apportaient des perfectionnements dans l'art de tirer, les héritiers de la pensée de Raspail, ceux qui, outrepassant les limites du champ de bataille, songeaient à imposer à l'humanité l'impossibilité des combats du fait de leur horreur même. Ces philanthropes, pas plus que leur bon ancêtre, n'auront réussi à convaincre les belligérants.

Raspail, écrivions-nous plus haut, s'affligea des misères de la guerre bien avant 1870. Lui aussi, dès 1842, chercha les moyens d'en empêcher à jamais le retour. C'est un espoir généreux et noble qu'on se fût étonné de ne point voir naître dans l'esprit de cet homme. Le beau rêve d' « obliger les peuples à trancher leurs différends par des moyens uniquement légaux » devait être l'un de ses rêves ' .

I. Au temps de la prime jeunesse de Raspail, né en 1794, un Américain, Fulton. né en 176",, avait eu la pensée d'en finir avec les guerres en fournissant à Napoléon les moyens d'écraser à tout jamais la puis- •sance britannique que l'on considérait alors comme le seul obstacle à la paix du monde. On sait qu'au moment où l'Empereur préparait l'expédition de Boulogne, le mécanicien d'outre-Atlantique lui proposa l'auxiliaire des bateaux à vapeur. Napoléon tint l'offre pour ridicule. Il haussa les épaules ainsi qu'il avait fait, premier Consul, lorsque Couttelle lui avait offert une flottille de ballons pour conquérir l'Egypte. Ces grands méconnus voyaient ainsi ajouter leurs noms à ceux de Denis Papin dont la machine à vapeur fut démolie par les bateliers du Weser, de Sauvage dont l'hélice futla risée des savants, d'Ader le précurseur des aéroplanes.

Il fut aussi parlé... de tanks, à Napoléon:

Le î2 janvier 1814, nous apprend M. Grasilier, un ouvrier se présentait aux Tuileries porteur d'un petit paquet enveloppé dans un mouchoir bleu et demandait à parler à l'empereur ; il ne fut point admis auprès du souverain et il laissa alors une lettre sollicitant une audience.

Trois jours après, un fonctionnaire de la police le convoquait, croyant avoir affaire à un individu animé de mauvaises intentions. Il trouva un brave homme nommé Caupiel, scieur de long, qui expliqua qu'il voulait soumettre à l'empereur une invention destinée à combattre les ennemis de la France.

« J'ai, dit-il, imaginé une voiture d'une construction particulière dans laquelle on peut placer deux et trois hommes et autant de chevaux avec toutes les munitions et appareils nécessaires pour se mettre en campagne. Ces voitures sont couvertes et garnies en tôle, de manière qu'on ne voie pas ce qu'elles contiennent et soient à l'abri des coups de fusil. Les chevaux même qui y sont attelés seront aussi à l'abri des coups de feu, puisqu'ils doivent être revêtus d'une couverture aussi en tôle qui les garantira de la tête aux pieds et de manière à ne pas gêner leurs mouvements . Les militaires qui seront placés dans les voitures avec

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C'est dans son Histoire Naturelle de la santé et de la maladie qu'il s'essaye à le préciser :

« ... Les sauvages, constate-t-il, sont logiciens dans leur barbarie ; je ne vois pas que nous soyons moins barbares dans l'inconséquence de notre humanité.

" Je commencerai à croire que nous sommes moins sauvages queux, le jour où nous trouverons un moyen de blesser toujours et de ne jamais tuer ; ce serait, à mes yeux, un premier pas pour arriver à ne plus se battre. Jusque-là, je me permets de penser que nous faisons tous un mauvais usage de l'intrépidité que le ciel nous avait départie, afin de pouvoir' nous défendre contre les êtres d'une autre espèce que la nôtre et dans le seul but de notre conservation. On doit payer un tribut d'admiration à quiconque affronte bravement la mort pour sa cause ; mais ce que j'admirerais davantage, ce serait celui qui amènerait les hommes à décider leurs querelles, non plus avec les armes, mais avec de bonnes raisons. Et je ne serai jamais que d'une religion qui, invoquant le Dieu de paix au lieu du Dieu des batailles, s'occupera de bénir, non les armes meurtrières, mais les pansements après le combat. Quant à l'intoxication des projectiles, Dieu me garde de le conseiller, car c'est une arme à deux tranchants et qui coupe encore par le manche ; on expose à la mort beaucoup plus de ses concitoyens que de ses ennemis.

« 11 y a bien de cela dix-huit ans (en 1842), qu'en causant de ce chapitre avec un jeune de mes libraires, j établissais qu'à l'aide de toutes nos formes de tactique militaire, nous ne faisons qu'une désastreuse consommation de temps, de matériel et d'hommes. Et je gageais fort, si Ton voulait m'en garder le secret, et dans le cas seul où l'ennemi viendrait à violer le sol sacré de la patrie, détendre sur le dos toute une armée rangée en bataille, comme par un coup de filet. « La paix, ajou- « tai-je, ne s'établira peut-être parmi les hommes que lorsque

leurs chevaux pourront très facilement agir et faire feu, sans être vas et sans danger ».

Le fonctionnaire de la police qui manquait vraiment de flair, crut avoir affaire à un fou et ne mit nullement l'empereur au courant de la visite qu'il avait reçue de l'inventeur des premiers tanks.

Ajoutons que Léonard de "Vinci avait également eu l'idée dup tank. Il écrivait à Ludovic le Moore :

« Je puis construire des voitures couvertes, sûres et indestructibles, portant de l'artillerie, qui, entrant dans les rangs de l'ennemi, briseront les troupes les plus solides et que l'infanterie peut suivre sans obstacle ».

Décidément, il n'y a rien de nouveau... sous la mitraille [Les Annales, 39 juillet 1917)-

« les moyens de se tuer seront devenus si [expéditifs que nul « ne veuille plus s'y frotter de part et d'autre » .

F. V. Raspail a emporté son secret dans la tombe et c'est bien dommage. Probablement en dit-il un peu plus long au jeune libraire car, dans le cours de son récit, il confesse les tristes résultats qui suivirent cette conversation humanitaire. Le libraire, hélas, transporté d'un noble zèle, n'eut rien de plus pressé que de courir soumettre, à une commission du génie, ce qu'il avait compris du projet de Raspail. C'était imprudence et c'était mauvaise foi. Les deux fautes furent cruellement punies puisque sitôt la première expérience, ceux qui croyaient avoir découvert enfin le moyen de conserver la vie des hommes en leur évitant le risque de guerre, périrent tous d'asphyxie du fait d'une formidable explosion, en cours de manipulations.

Non, jusqu'à ce jour, le sublime espoir de Raspail n'est pas sorti des sphères utopiques et si l'apôtre du camphre et de l'aloès revenait parmi nous, il vérifierait au bruit du canon que sa voix prophétique n'a pas été entendue par les générations.

Mais sous un aspect différent, d'autres espérances se font jour. Est-ce encore une vaine imagination d'inventeur que celle-là, espérance magnifique qui, tandis que nous écrivons, fleurit sur les lèvres d'hommes politiques, du haut des tribunes, entre deux batailles, espérance qui tend à constituer la Société des nations de telle manière que la guerre dans l'avenir ne ravage plus jamais le monde ? Est-ce une fausse nouvelle aussi que propagent, après l'avoir à peine tirée des limbes, ceux qui veulent, pour l'humanité, une destinée immuablement pacifique désormais?

De toutes les inventions, cette stabilité de l'harmonie internationale serait la plus glorieuse victoire

de la guerre. Où faut-il la classer présentement ? Avec les songes-creux des rédacteurs de mémoires qui s'offrent, en cette ère bouleversée, pour rétablir le calme par des moyens irréalisables? Avec les vérités fondamentales sur lesquelles en vient un jour à s'appuyer le bonheur des hommes après les avoir longtemps raillées et ironiquement traitées de fumées de l'esprit? Ne préjugeons rien des idées qui montent. Attendons. Faisons confiance aux « inventeurs de la paix éternelle». Il sera toujours temps plus tard d'écrire tristement qu'ils se sont trompés.

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