A L ARRIERE
Au premier jour de la guerre, des Français, malgré l'émotion formidable, trouvèrent le temps — commerçants, boutiquiers appelés aux casernes, — de prendre, avec esprit, congé de la vie civile. A vrai dire, leur morceau de craie eût peut-être hésité, s'ils avaient su, au moment où ils tracèrent sur la devanture fermée de leurs magasins : « Commerce suspendu pendant quinze jours, le temps d'aller rosser les Allemands ».
Un soir, les Parisiens apprirent que, pour le temps de la guerre, le canon du Palais-Royal ne marquerait plus l'heure de midi. Ils n'en furent pas plus affectés et acceptèrent sans peine ce démenti donné au quatrain de l'abbé Delille :
Dans ce jardin tout se rencontre Excepté l'ombrage et les fleurs Si l'on y dérègle les mœurs Du moins on y règle sa montre.
'L'Opinion, du 7 octobre 1916, rappela à ce propos la fausse nouvelle de 1866, alors qu'un journaliste facétieux ayant annoncé que le canon venait d'être volé, des milliers de citadins se précipitèrent au Palais-Royal, dont il fallut fermer les portes.
Excelsior. qui eût peut-être pu juger la chose sur un ton moins plaisant, ironisait en ces termes, le 14 juin 1916, les marchands de tuyaux parlementaires :
« Si tous nos députés confiaient leurs secrets au téléphone et si, après la séance du fameux comité, ils faisaient, comme deux d'entre eux hier matin, courir leur pensée en liberté sur le fil, Paris et le monde ne tarderaient pas à connaître tous les dessous de la politique, de la guerre et de bien des choses encore.
« Donc, il pouvait être neuf heures et demie, hier lorsque le « Veilleur » — le veilleur est le chef des échos d' Excelsior — demanda une communication. Il allait parler lorsqu'il entendit deux voix :
— C'est toi, un tel ?
— Oui, et toi, mon vieux X... tu vas bien?
« C'étaient deux députés, dont la langue était ce jour-là bien pendue. Dix minutes durant, ils échangèrent des précisions et des points de vue en vérité fort intéressants, parce qu'encore inconnus du public, sur Verdun, sur le dernier voyage de Briand à Londres, sur le comité secret et sur quelques sujets dont il ne faut souffler mot. Autant que le Veilleur pût en juger, les deux représentants du peuple parlaient chacun dans quelque bureau de ministère. Tour à tour, ils débinèrent le ministre de... et le ministre du... et même prononcèrent les noms de ceux qu'ils considéraient déjà comme leurs remplaçants au portefeuille de... et à celui du...
« C'est tout de même excessif. Le contrôle des communications téléphoniques n'existe-t-il donc plus ? »
Le lendemain, le même journal complétait : « Notre écho sur la conversation de deux députés surpris au téléphone dans le moment qu'ils divulguaient des secrets intéressant TEtat, a passablement ému le Palais-Bourbon. Hier, peu avant la séance, un député, qui parle le provençal, commentait l'affaire dans les couloirs et accusait ses deux collègues — d'ailleurs ignorés de lui, car nous ne les avons pas nommés — des rigueurs téléphoniques, si l'on peut ainsi s'exprimer, dont il avait été personnellement l'objet dans la matinée même.
« Figurez- vous que je téléphone tout à l'heure à un pays habitant Paris, et que, sans penser à mal, nous nous prenons à dialoguer en la langue de Mistral. Ah ! ça n'a pas fait long feu ! La demoiselle du central intervient et me dit froidement : « Il est « interdit d'employer les langues étrangères ». Je proteste. Le provençal n'est pas une langue étrangère, n'est-ce pas! La petite diablesse ne veut rien entendre. Elle menace, je persiste. Alors, savezvous ce qu'elle m'a fait : elle m'a coupé, oui mes amis, elle m'a coupé !! »
Le serpent de mer devait renaître, en une époque où les monstres donnaient libre cours à leurs féroces instincts. Des profondeurs sous-marines, le phénomène qu'avait autrefois signalé le Constitutionnel entendit le grand émoi du monde et... revint sur l'eau.
Déjà, vers la fin du précédent siècle, on avait cru le voir se profiler dans la baie d'Along, aux horizons fantastiques. Mais on n'osait, à l'époque, affirmer.
On fut beaucoup plus catégorique en juillet 19 16. A peine débarqué, un officier delà marine suédoise, M. O. Smith, fit le récit le plus stupéfiant. Il prétendit avoir rencontré le serpent de mer, le 14 juin, dans les eaux de Stockholm, en plein jour, à deux heures vingt-cinq de l'après-midi, par mer calme. Il l'avait vu, à cent mètres, et observé pendant plus d'une minute : tête allongée, le corps d'environ vingt-cinq mètres de long, nageant à la vitesse de deux nœuds, ondulant et formant un sinusoïde à dix inflexions au moins.
Curieuse rencontre, en vérité, et d'autant que c'est précisément dans la Baltique qu'au xvr siècle, un autre Suédois, Olans Magnus, avait le premier signalé le grand serpent de mer.
En igismème, un Suédois encore, M. A. -F. Robbert avait déclaré, dans le Svenska Dagbladet, sa conviction absolue touchant la non-existence du fabuleux animal, après avoir étudié, certain jour favorable, une série de petites vagues régulières, soulevées par de brusques sautes de vent, et obliquement éclairées par le soleil, vagues qui pouvaient créer l'illusion et faire admettre la présence au ras des eaux d'un prodige inexistant.
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Pour railler les brodeurs de nouvelles, le Cri de Paris du 2 juillet 19 16, enregistre cette histoire gaie, qu'il dit ne point être unique en son genre :
Les belles Parisiennes ne parlent que du jeune V..., victime infortunée de cette affreuse guerre.
— C'est, disent-elles avec une émotion qui étrangle leur voix, le résumé de toutes les douleurs, de toutes les épreuves. Une marmite l'a mis en lambeaux sur le champ de bataille. Criblé d'éclats, il respirait encore. Des infirmiers le recueillirent. On le pansa, bien que son état fût désespéré. A l'hôpital où il fut évacué, on l'opéra. Maintenant il vit. Mais il est aveugle ; et il a perdu les deux bras.
Telle est la sinistre histoire qui se colporte dans tous les salons parisiens.
Elle a paru si drariiatique qu'elle n'a pas tardé à devenir populaire.
Votre cuisinière vous en rapporte une édition augmentée qu'elle a entendue chez la fruitière du coin. Le malheureux jeune homme, outre les infirmités que vous lui connaissez, est sourd.
Votre marchandé de journaux vous sert une version plus épouvantable encore :
— Le jeune V... a perdu non seulement ses bras, mais ses jambes. C'est un misérable tronc humain qui nexiste que pour souffrit.
L'autre jour, une dame a rencontré par hasard M™" V..., la mère du jeune homme, et, avec un trémolo de compassion :
— Oh ! ma pauvre madame, que je vous plains !
— Mais pourquoi donc, madame ?
— Votre brave jeune fils!
— Eh! bien quoi, moa brave jeune fils?
— Ses mutilations !
— Mais il n'est pas mutilé le moins du monde, chère madame. Il est comme vous et moi. Je ne sais quels sont les mauvais plaisants qui font courir ces bruits ridicules.
Etle fait que le jeune V... n'a pas la plus petite égratignure. Il n'est jamais allé dans les tranchées. Il n'a même jamais quitté Paris.
Comme c'est un beau jouvenceau et que sa santé senible robuste, on discerne mal les raisons qui le dérobent aux risques de la guerre.
Voilà pourquoi des justiciers inconnus ont imaginé cette mystification.
Croyez bien d'ailleurs que la légende n'est pas près de disparaître. Bien longtemps encore après la guerre, on reparlera du jeune V... qui n'était plus qu'une boule de chair endolorie.
Il serait fâcheux de laisser tomber dans l'oubli une bonne farce qui prit naissance au front, en janvier 191 7 et qui déroula ses joyeuses péripéties à Paris : on verra qu'elle tient à la fois de la mystification et de la fausse nouvelle.
Certain journal du front avait pour directeur un homme de lettres qui, se souvenant que l'anniversaire approchait de la naissance de Théophraste Renaudot, premier gazettier de tous les gazettiers, en 1631, résolut de manifester à cette occasion, en faisant dessiner sur une bande de calicot, l'inscription : « A Renaudot, les journaux du front ! » Il s'agissait de faire parvenir l'hommage à Paris, et de le suspendre avec des fleurs, sous la statue du père des journalistes. Précisément, un poilu paysan partait en permission, vers la capitale, chez une tante fruitière à la Villette. On lui confia la banderole, quelque argent pour acheter un bouquet, et il se mit en route. Arrivé à Paris, l'homme cherche la statue de Théophraste, ne la trouve pas, s'impatiente, va renoncer, lorsqu'il rencontre un complaisant lecteur de V Humanité qui lui dit :
— RenaudotPMon vieux, on t'a sûrement trompé, c'est Renaudel que l'on a voulu dire.
Et il lui donne l'adresse du journal socialiste, rue Montmartre. Le soldat, confiant, s'en va donc, à pas comptés, avec ses fleurs, arrive dans l'immeuble où sont confectionnés tant de journaux, monte l'escalier, s'informe. Et M. Renaudel, député journaliste, allait recevoir des fleurs qui ne lui étaient pas destinées, si un rédacteur de l'HumU'
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nité, de caractère sérieux, n'avait déconseillé au poilu d'insister et ne lui avait suggéré la solution extrême d'offrir son bouquet à la première midinette rencontrée.
La vieille nouvelle à la main, si désuète, se fit quelquefois fausse nouvelle, pendant la guerre. Ainsi en fut-il au Figaro du 4 juillet 19 16.
« On annonce que le Reichstag va se réunir en Comité secret pour interroger le Gouvernement sur l'impréparation du haut commandement allemand de la région de Péronne ».
La Liberté du 1 1 septembre 191 6 fit cocassement remarquer — c'était d'ailleurs une fausse nouvelle intentionnelle — qu'un héraldiste allemand venait de faire une curieuse découverte ; il s'était simplement aperçu que le nouveau rédacteur des communiqués ne s'appelait pas, comme on le croyait généralement, von Ludendorf, mais von Lugendorf ce qui se traduit : Du village des mensonges. Ainsi s'expliquait sans peine la propension naturelle qu'avait ce littérateur d'Etat-major à donner des entorses à la vérité et à écrire, quotidiennement, de véritables romans sur les opérations militaires, pour les jeter en pâture aux neutres trop confiants.
Faut-il situer, parmi les manifestations humoristes de la guerre, l'hypothèse du D"" Raphaël Dubois, professeur de physiologie générale à l'Université de Lyon, et dont il fut parlé au fascicule de juillet 19 16, de La science et la vie? Selon cette doctrine fort
gravement exprimée, d'ailleurs, la guerre aurait été due aux taches solaires et à « l'anticinèse rotatoire terrestre humaine ». Il aurait été remarqué en effet que les guerres et les insurrections coloniales sont soumises à la « loi du cycle », de douze en douze ans environ, en correspondance avec les taches solaires, dont les maxima correspondent à ces crises d'humanité exaspérée, et, simultanément, concordent avec les « maxima magnétiques ». Existait-il donc une relation entre ces trois faits? « Si le sphinx n'est pas satisfait, qu'il me dévore, concluait le D' Raphaël Dubois. J'ai dit, suivant ma conscience et suivant mon peu de science ». Se fut-il égaré dans une thèse insuffisamment fondée sur l'expérience, nous n'avons pas eu, depuis lors, connaissance que le D"" Dubois ait été dévoré par le sphinx.
LA ZWANZE BELGE
Un exemple d'humour fier et dédaigneux.
Nous avons dit que, dès les premiers jours d'août 19 14, les Allemands apposèrent, sur les murs des villes belges, de nombreuses affiches mensongères et des communiqués forgés de toutes pièces. C'est à l'occasion d'une de ces affiches publiquement démenties par lebourgmestre bruxellois, Max, qu'eut lieu entre lui et le général von derGoltz, cette scène, d'une grandeur épique dans sa simplicité.
« Von der Goltz se précipite en furieux dans le cabinet échevinal et, avant d'ouvrir la bouche, sort de sa poche un gros revolver qu'il place avec ostentation sur le bureau, devant lui. Alors, notre Max sans se troubler: « Un moment, je vous prie... », et il extrait de sa jaquette un mince stylographe qu'il dépose en face du revolver... puis, d'une voix
très calme : « Maintenant, nous pouvons causer, général^ ». .
Quelques « zwanzes » belges, qui firent bien rire Bruxelles etWaterloo, en novembre 1915.
Le 9, à l'aube, les murs de Waterloo s'adornaient d'une grande lettre de faire part, copieusement bordée de noir et ainsi conçue :
j^mc^ M."""... M"""... M"'"'... ont l'honneur de vous part de la perte cruelle qu'elles viennent d'éprouver par le départ des Allemands leurs amis, consolateurs et bienfaiteurs, appelés au front pour faire face à l'offensive .
(Rinte, i pieu!) Rentre, il pleut.
Les noms de dames qui avaient eu des complaisances coupables pour l'ennemi, et qui sont ici remplacés par des points, figuraient en toutes lettres sur l'affiche.
Le départ des Allemands... n'était malheureusement qu'une fausse nouvelle.
On distribuait à Bruxelles dans le même temps une carte postale figurant le premier bourgeois de la ville, Manneken-Pis, se soulageant dans un casque prussien. Au-dessus, cette épigraphe-épigramme : « A son Excellence le Gouverneur général de Belgique ». Et, en-dessous, ces mots : « Ce que nous tenons, nous le tenons bien » (Extrait d'un discours de M. von Bissing, 11 octobre 19 15). Nous retenons ici cette bouffonnerie pour y souligner 1' « extrait Bissing », lequel constituera lui aussi une nouvelle inexacte.