‹ Les fausses nouvelles de la grande guerreChapitre 42 sur 52 · ANGLAIS, SUISSES... MEXICAINS · texte numérisé non relu

ANGLAIS, SUISSES... MEXICAINS

Le Daily Mail^ au début de septembre 1 g 1 6 plaisanta sur le mode le plus gai — fit-il pas mieux que de s'irriter — une invention allemande perpétrée à son détriment. Il venait de découvrir en effet que, dans un but facile à comprendre, les Allemands imprimaient et publiaient une édition falsifiée du grand périodique anglais, qu'ils répandaient à profusion, non seulement dans les pays neutres, mais encore en Belgique et dans les régions françaises envahies. Cette grossière contrefaçon réussit médiocrement chez les neutres, mais il n'en fut pas de même en Belgique où l'édition du Daily Mail de

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Berlin fut prise quelque temps « au pied de la lettre » par une population qui n'y devina pas tout de suite une œuvre de faussaire.

En octobre 1916, le journal anglais The Spec^ tator proposa une ingénieuse manière pour faire beaucoup de prisonniers allemands. C'était l'organisation d'un véritable système de propagande :

. « Il est de notre devoir évident de faire savoir aux simples soldats allemands qu'un homme qui se rend, dès qu'il n'y a nul soupçon de trahison possible, sera traité parfaitement convenablement. Comment faire savoir aux hommes de l'armée allemande qu'en se rendant à nous ils échangeront une vie de traitements brutaux de la part de leurs officiers pour le paradis des camps de prisonniers de guerre en Angleterre ?... Le mieux serait de suivre, à cet égard, l'exemple des Serbes. Ceux-ci ont fait imprimer des cartes postales montrant les files de prisonniers bulgares tenant d'une main une miche de pain et de l'autre un bol de soupe. Deux mille de ces cartes postales signées et endossées par les prisonniers bulgares, furent lancées par les avions dans les lignes ennemies. Depuis lors, le nombre des soldats bulgares qui se rendirent alla croissant, et beaucoup furent trouvés porteurs des cartes postales. « Bon traitement pour les prisonniers *. — Voilà une excellente arme d'avant-garde ».

Nous ne pourrions dire si le projet fut réalisé.

On ne saurait faire trop de sacrifices — estima un quotidien de Lausanne en juillet 1916 ^ — pour instruire ses lecteurs, parfaitement et complètement. Aussi ce consciencieux organe engagea-t-il, pour l'envoyer interviewer quelques généraux français, un sujet de premier ordre, médium qualifié, et assez maître en son art pour réussir à faire parler les morts. Le journaliste zélé passa donc la

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frontière et s'enquit si bien que, peu de jours après, il envoya, avec d'autres consultations, à son journal qui les publia, ces deux déclarations capitales :

Général de Galliffet. — La guerre ne pourra iinir qu'autant que 1 adversaire aura vu sa résistance se briser devant Verdun : c'est pour lui le « nœud de la guerre ».

Général André, ancien ministre de la Guerre. — je crois que bientôt une offensive générale menée sur tous les fronts à la fois encerclera les états du Centre qui, en quelque sorte, périront étouffés.

Les Mexicains, en août 1916, trouvent dans leurs journaux des nouvelles françaises, assez peu liées avec les événements de guerre, mais bien signalétiques de l'énervement croissant des Français :

x( iJn scandale bien parisien. — Mardi soir, M"" Polaire, jalouse de voir un de ses amis l'abandonner pour M"® Mistinguett. a tiré sur celle-ci quatre coups de revolver aux Folies-Bergère. La géniale ï^.ntB.is\ste ne fut que légèrement atteinte ».

Nous n'en avions jamais rien su.

CHEZ l'ennemi et AU t)ÉTRIMENT DE l'ENNEMI

!^'était-ce point encore une façon de fausse nouvelle que de composer, lorsqu'on était prisonnier eh Allemagne, une carte postale pour la France, en y demandant, sous les dehors d'un langage innocent, des nouvelles du siège de Verdun ?

« Donnez-moi des nouvelles de M. Duvern. Ici, le bruit de sa mort a couru, est-ce vrai ? » (Les Allemands, dès mars 19 16, répandirent parmi les camps

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de prisonniers, la nouvelle de la chute dé Verdun).

Cette lettre énigmatique , car le correspondant français ne connaissait aucun M. Duvern, fut reçue en avril et après quelques recherches, l'anagramme livra son secret : Duvern? Verdun... « Rassurez-vous, fut-il répondu aussitôt. M. Duvern, dont Tétat nous â beaucoup inquiétés, va mieux. Les médecins en répondent. Il est d'ailleurs soigné d'une façon admirable ».

Le 15 septembre, fut envoyé au prisonnier, ce complément d'information : « M. Duvern, entré en convalescence, vient de recevoir la croix ».

De même que nos prisonniers en Allemagne s'ingéniaient à déguiser, dans leurs lettres, sous des dehors candides, des révélations qu'eut biffé la censure ennemie, de même les familles des prisonniers allemands en France écrivirent à ces derniers, en termes voilés, et pour les mêmes causes. Il est certain que bien des fois nos censeurs vigilants arrêtèrent au passage ces nouvelles, qui étaient souvent des fausses nouvelles, mais voici un Ccis,mentionnépar\e Figaro du. 23 octobre 1916, où l'Argus français vit clair. Un jour, à un prisonnier poméranien interné dans le Midi, on adresse une lettre où il est dit que « Klaus a perdu son procès et a dû payer cent mille marks d'amende ». Klaus, pour un Allemand, c'est le Russe, comme Michel, pour un Français, c'est l'Allemand. C'était donc dire en forme d'énigme simple, que la Russie avait été battue et qu'on lui avait pris cent mille prisonniers. Le censeur français ne fut pas dupe du subterfuge et retourna la lettre avec cette note traduite en parfait allemand :

« N'écrivez donc pas de bêtises ! Croyez-vous

par hasard, que nous ne comprenons pas ce radotage ? »

En septembre 191 6, la Ga^^ette de Cologne est prise d'une sorte de délire : il faut qu'elle se distingue par des fausses nouvelles particulièrement corsées... et réjouissantes (pour nous). C'est elle qui, il y a bien longtemps, annonça que le deuil de Gambetta était conduit par... M. Corbillard. Cet exploit ancien l'incite à trouver mieux encore. D'après elle. l'Angleterre bloque la France et M. Mazamet, président de la Chambre de Commerce de Paris, a protesté contre cette situation. Or, Mazamet est une ville industrielle du Tarn et le président de la Chambre de Commerce de Paris était, alors, M. David Mennet.

Les Allemands savent mentir aussi bien aux colonies qu'en Europe. L'un de leurs officiers combat contre un lieutenant français, le lieutenant N... au Cameroun. L'officier allemand croit se montrer chevaleresque en envoyant à son ennemi des nouvelles de la guerre, supposant que ce dernier n'en reçoit point. Il lui écrit donc le 2 mars 191 5, ces vérités mutilées :

« La bataille d'Ypresetde l'Yser a été enfin décidée en notre faveur. Les troupes ont cerné une armée française à Calais. L'Angleterre ne peut plus penser à l'offensive. Elle a perdu jusqu'au mois de décembre quarante-cinq navires, surtout des cuirassés et des grands croiseurs. Le palais de Buckingham à Londres, a été détruit par nos aviateurs. On nous écrit que la famille royale « avait eu justement le temps de s'enfuir du bâtiment » {sic).

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Malgré les flammes de l'incendie et les températures excessives du Cameroun, c'est là de l'humour à froid.

M. de Crac (nous avons parlé plusieurs fois des craques de Tarbre de Cracovie) était Allemand. Il vécut sous le nom de baron de Munchausen, et dût sa célébrité impérissable à quelques chefs-d'œuvre de la littérature enfantine. Un radio allemand du 14 octobre 1916 l'eut transporté de joie. Il y était dit que les usines Krupp à Essen étaient désormais absolument intangibles. Les aviateurs français et anglais les plus audacieux ne les pouvaient atteindre car elles étaient invisibles. Leurs « cent mille cheminées » développaient en effet, de jour comme de nuit, une telle fumée qu'il était impossible de distinguer ces centres industriels et même les vallées de la Rhur et du Rhin. En s'aventurant dans cette zone, nos pilotes entreraient dans un véritable brouillard d'où ils ne sauraient rien discerner et, conséquemment, rien viser. La sécurité était si complète qu'on avait même enlevé de leurs plateformes les canons antiaériens destinés à défendre les gigantesques installations de M*"* Bertha.

La Presse, consignant ce bluff, ajoute :

« Cela évoque une histoire déjà ancienne. C'était à l'époque de la ruée allemande vers la mer du Nord et des attaques contre le saillant d'Ypres, Les officiers et les soldats du Kaiser ne devaient faire qu'une bouchée de leurs ennemis, et leur orgueil immense leur inspirait les conquêtes les plus fantastiques.

Un civil Français ayant timidement interrogé un de ses « hôtes », capitaine d'un régiment de Poméranie, lui demanda :

— Où en êtes-vous à Ypres?

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— Pris — prononcez priie — répondit le Prussien.

— Armentières ?

— Pri\e !

— Dunkerque ?

— Pri^e !

— Calais ?

— Pri^e !

— Paris ?

— Pri^e !

— Londres ?

— Pri^e !

Alors le Français, n'y tenant plus, lança un fotmidable :

— Couillonnades !

— Pri^eJl répliqua hardiment le Poméranien, en enfonçant son monocle » .

Le /oMrntïZ publiait le i" juillet 1916, en rappel d'un article du Corriere délia Sera cette plaisante légende autrichienne, trouvée dans les papiers des prisonniers du Trentin. De l'aveu de ces captifs, le texte en était très répandu dans les armées de François-Joseph, on y peut juger quelle juste idée on se faisait alors, en Autriche, des menées envahissantes de l'empereur d'Allemagne :

« Les chefs des grandes puissances, fatigués de la guerre, envoyèrent des ambassadeurs au Paradis, pour chercher des médiateurs en vue de la paix : les ambassadeurs sollicitèrent successivement saint Pierre et Moïse et Jésus-Christ lui-même ; mais tous déclinèrent l'invitation. Alors ils eurent recours à Dieu le père qui répondit : « Je ne puis laisser « mon trône pour un seul moment, sinon l'empe- « reur Guillaume s'en emparerait immédiatement » .

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Le Journal officiel autrichien du 4 juillet 191 6 inséra, parmi des textes graves, un paragraphe joyeux qui a droit à prendre place dans cet anecdotier delà fausse nouvelle humoristique. Voici cet entrefilet pince-sans-rire : « Dans la région du Monte Interrotto, le lieutenant Keiser, avec une patrouille de six hommes, a ramené deux cent soixante-six Italiens prisonniers dont quatre officiers ». Cela fait songer à l'anecdote fameuse.

— Mon capitaine, crie un soldat, j 'ai fait un prisonnier.

— Bien, mon garçon, répond le capitaine, amènele.

Mais le soldat :

— Je ne peux pas mon capitaine, il me tient \

il n'était pas, en Allemagne, que les journaux politiques pour mentir drôlement. Les journaux techniques, les organes scientifiques, les revues médicales se tenaient à un diapason honorable. Qu'oti en juge par cette déclaration doctoralement publiée et certifiée par le Kitnische Wochenschrift de Vienne et selon laquelle, à Pagano (Italie), on venait de signaler (novembre 1916), le cas, sans doute unique, d'une femme âgée de quarante ans, et ayant eu cinquante-six enfants. Souvent elle avait accouché de t?'i-jnmeanx,s\ l'on peut ainsi dire, et plusieurs fois de cinq enfants, une fois même... de six ! Il est vrai que la plupart étaient mort-nés et que d'autres n'avaient survécu que quelques tnois : une seule fille restait vivante, et elle venait d'entrer au couvent.

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