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I. Voir, chapitre ix : La fausse nouvelle au front

ne plus nous faire marcher à pied jusqu'à nouvel ordre. Le ministre veut sans doute nous charrier! »

Au reste, les poilus sur les lignes de combat, n'accordaient, nous l'avons vu, qu'un intérêt relatif aux redondances trop fréquentes de la presse de l'arrière, et à ces promesses de « victoire à trois mois » qui étaient prodiguées au pays avec une inlassable régularité. Nous synthétiserons excellemment ce mépris de la fausse nouvelle pour civils en reproduisant un fragment d'article publié le 20 février 191 6, par le journal du front VEcho des tranchéesville (258' brigade) sous le titre : La Presse du front, et signé Georges Maujouant, caporal du génie : « La dominante parmi les impressions qu'on ressent à la lecture de la presse poilue, c'est la gaîté. Une gaîté franche ou française (les deux mots sont synonymes), une gaîté sonore... Ce rire ne méprise point la force de l'ennemi, ni sa valeur, quand cette valeur se manifeste. Il connaît l'étendue de la besogne qui reste à accomplir. Oui, il faut le dire, sur le front règne un sens des réalités dont les pauvres gens de l'arrière feraient bien de s'inspirer. Ah! non, dn ne leur bourre pas le crâne à nos braves poilus et le ton fanfaron de certains journaux, qui annoncent tous les jours pour demain ou aprèsdemain, la capitulation de l'Allemagne réduite par la famine, ce ton là n'est pas le leur^ ».

I. Un jour, Gustave Hervé, dans son leader de la Victoire (30 avril 1917) s'avisa de reprocher aimablement aux poilus leur scepticisme à l'égard des déclarations, des journalistes.

(( L'optimisme des journalistes agace visiblement, dans les jours de cafard, beaucoup de nos poilus. Ils nous traitent couramment de « bourreurs de crânes » : ils aimeraient peut-être mieu.x: que nous passions notre temps à leur crier n Sauve qui peut I » ou « semer la panique dans le pays, à la manière de certains pacifi.stes bêlants. Quand ils nous reprochent de parler « à notre aise » de leurs souffrances, songentils que nous avons tous les nôtres au front, qui partagent leurs dan-

On peut joindre à ce texte rappréciation prudente de VÉcho du Boyau, au comrpencenient de la troisième campagne d'hiver :

gers et leurs épreuves, et que nous tenons à la peau des nôtres autant que n'importe quel poilu peut tenir à la sienne ! Bourrage de crâne ! Bourrage de crâne !

Tout de même, ce n'est pas nous, les journalistes, qui avons inventé que pendant le dernier mois de mars, il y a eu la Révolution russe, qui est la plus grande victoire morale que la cause des Alliés ait remportée depuis 33 mois ; que le même mois de mars 1917, les Anglais sont entrés à Bagdad : et que le mois de mars a vu commencer le repli allemand ». Cet article n'empêcha pas quelques soldats, et quelques civils, de croire que la Révolution russe n'était pas « la plus grande victoire morale que la cause des Alliés ait remportée depuis 33 mois ».

Par ailleurs, le 23 décembre 1917, dans l'Heure, M. Rodolphe Bringer s'efforçait de réhabiliter le Bourrage de crâne :

« Quand, dès le mois d'août 1914, ce délicat informateur, en qui se cachait un exquis poète, nous parla du grenadier belge et de sa tartine tentatrice, grâce à quoi il faisait des prisonniers boches par douzaines, pensez-vous qu'il ne fit pas mieux que de nous vaticiner que quarante mois après, la guerre ne sera pas finie?

Non, mais j'aurais voulu voir votre tète, à vous qui faites les malins, comme ça à distance, si au lieu de vous annoncer que les Cosaques étaient à cinq étapes de Berlin, le Matin, gravement, vous eût dit :

— Et, vous savez, en décembre 1917, les Russes feront une paix séparée !

Heureusement, les Bourreurs de crânes veillaient. Car, voyez-vous, il faut bien le dire, la vérité est hideuse quoicjue nue, seul le mensonge est aimable.

Et c'est pour cela que je vénère les Bourreurs de crânes. Il est doux de songer que nous ne sommes pas prêts d'en manquer, et, tant qu'il y aura deux hommes sur la terre, le premier bourrera le crâne du second, qui en sera tout réjoui.

Mais la vie, Messieurs-Dames, n'est qu'un bourrage de crânes continuel et, au demeurant, tout n'est que bourrage de crânes...

En vérité je vous le dis, notre crâne est uniquement fait pour être bourré, et il serait profondément regrettable qu'il en fût autrement, car la vie, sans cela deviendrait impossible !

Ah 1 bourrez-le moi, je vous en prie: il n'a pas l'aiT grand, comme ça à vue d'oeil, mais je vous assure qu'il y a de la place ; je l'a» comme un wagon de métro, qui paraît plein à crever, mais où les dix derniers voyageurs peuvent toujours pénétrer ; bourrezle moi, ô Bourreurs de crânes, mes maîtres ; parce que les Boches s'étranglent avec du pain K. K., je n'arriverai pas à finir mes deux cents grammes de pain par crainte d'une indigestion ; parce que m'ayant annoncé qu'ils fument le varech de leurs matelas, je n'aurai plus de regrets en constatant le vide de ma pipe et que, devant mon poêle éteint, je me réchaufferai du moins de cette nouvelle que vous ne manquerez pas de me donner que trois mille Boches sont morts de froid à Stuttgart ou à Munich !

Allez-y. ne craignez rien, car, que voulez-vous ? moi, j'aime qu'on me le bourre !... »

Pronostics. — Les pronostics sur la fin prochaine ou lointaine de la guerre, continuent de défrayer les conversations des poilus. L'arrivée des premiers froids, dans les secteurs rigoureux de l'Est, les incite à se prémunir contre des illusions trop précises : ils parlent avec philosophie de vêtements chauds, des prochains colis de Noël, etc. La campagne d'hiver, certes, est loin de nous réjouir, mais il y a, chez les poilus, résignation et courage.

Nous aurions pu classer dans notre chapitre spécial sur les prophéties, ces quelques vers composés, à la manière du Grand Albert, au début de juin 19 j6, par un poilu de Verdun qui se faisait fqrt de fixer la fin de la guerre aux derniers jours de septembre de la même année. Cette fausse nouvelle fantaisiste ne perd rien de son piquant... et de son inexactitude, à être rangée parmi les potiijs de bonne humeur.

Prophétie extraite du Zodiaque mystérieux.

Quand esprits infernaux viendront prendre ton ânie, Ta grand'ville, Tyran, sera la proie des flammes. Sois sûr que du Roumain tu auras trahison Et tu mourras aux cris de Révolution. Jamais prince n'aura laissé tant d'infortunes. De Sei\e, ô France, compte trois fois trois lunes, 4.vant que de revoir tes héros, tes enfants. La paix sera signée à Bruxelles en Brabant. Tout te sera rendu, tuas grande victoire, Or pur triomphera d'infecte poudre noire.

Parmi les journaux publiés soit au front, soit dans les formations militaires de l'arrière, figura... Les idées noires. Un triste titre, mais un journal bien réjouissant. C'était celui du 44* bataillon sénégalais. On lisait notamment dans le premier

4l6 LES FAUSSES NOUVELLES DE LA GRANDE GUERRE

numéro : « Les noirs ont de beaux yeux, de fort belles dents, le nez palpitant et les lèvres extrêmement voluptueuses. Des explorateurs, ayant longtemps séjourné en Afrique ont écrit qu'ils ont les cheveux crépus. Je ne puis confirmer la chose, car ils se rasent constamment le citron. — Ne croyez pas que ce soient des sauvages. Un seul trait de sauvagerie subsiste en eux : c'est Taffinité de goût qu'ils ont avec les étudiants allemands pour les cicatrices ; c'est une coutume « bitrange » autant qu' « ézarre ».

Sous la rubrique : Le bruit court, le journal sus-désigné Les Idées Noires (44^ bataillon sénégalais, camp de Courneau, par la Teste-Gironde) enregistre diverses rumeurs comiques :

Le bruit court :

Que les cuistots indigènes vont toucher des masques. Une personne compétente, mais qu'à cause de la censure nous ne nommons pas, a bien voulu nous en dire la raison : c'est que le recrutement des cuistots sénégalais devenait chaque jour plus difficile, les indigènes ayant peur de noircir à la fumée. Nous acceptons cette explication sous toute réserve.

Que l'intendance aurait passé un marché, par adjudication, pour l'achat de milliers de paires d'échasses. On se demande pourquoi, étant donné que le sol est ici toujours très sec.

Une fausse nouvelle du 120 court : (numéro d'avril 1Q17),

On dit qu'à la fin de la guerre chaque poilu recevrait à titre de récompense : une maison de cam-

pagne, 3.000 francs de rente, la photo de Gustave Hervé et un ticket pour le cinéma ; en outre, il lui sera permis d'épouser légitimement trois ou quatre femmes à son choix. A titre de compensation, les embusqués seront chargés de la conservation des belles-mères.

Et voici pour conclure quelques fausses nouvelles, « préconçues » de sang-froid, cueillies dans les journaux du front :

A Constantinople :

Au moment de prendre son bain, le Sultan regarde avec précaution si quelque sous-marin anglais n'est pas entré dans sa baignoire.

De Brise d'Entonnoirs (82'' d'Infanterie), ce bruit précieux à répandre :

Nous avons été informés que le Gouvernement avait passé la commande de plusieurs milliers de vilbrequins pour percer le front.

Le Canard du Boyau (74° demi-brigade) réfute deux fausses nouvelles, en une phrase péremptoire : « M. Guillaume, concierge, rue Croix- Nivert, 482, et M, François (Joseph), rempailleur, rue Maubert, 1 2 , nous prient de faire connaître qu'ils n'ont rien de commun avec les empereurs des mêm^^w noms ».

C'est dans le même numéro qu'un poilu refuse une nouvelle permission, en rentrant de Paris, car il y a entendu dire qu'on allait « mettre un impôt sur les revenus » ; enfin le canard dément avec énergie une folle croyance selon laquelle les sabres des sergents-majors seraient en bois !

Une fausse nouvelle, ou si l'on préfère, une nouvelle exacte, mais anticipée (de V Explosif, 12" d'artillerie, 20 octobre 191 6).

Deux belges dialoguent. — Vous savez que les Allemands ont préparé de nouveaux fers.

Un officier hoche. — Quels fers?

Un belge. — Le « fer à repasser »... la Belgique.

Du même journal, ces joyeuses rumeurs :

Accident de travail. — Pendant la représentation d'hier à l'Opéra-comique, le ténor Corrozo poussa le contre-ut avec une telle force que ce contre-ut tomba sur le chef d'orchestre, qui fut grièvement blessé.

Spéculalion. — Afin d'empêcher l'accaparement des sous de bronze, le gouvernement de la République va les remplacer par des sous-marins.

Dernières nouvelles de Vagence Wolff. — Depuis que l'on a enfoncé dans sa statue de bois un million trois cent quatre-vingt mille six cent trenteet-un clous, le maréchal Hindenburg est devenu complètement marteau.

Les Pirates. — Dimanche soir, un Zeppelin qui survolait l'étang de Saint-Cucufa a laissé tomber une bombe qui a mis le feu à l'étang et fait cuire tous les poissons. L'incendie s'est propagé dans Saint-Cucufa et brûlé deux becs de gaz, trois mètres de trottoir et fait exploser une machine à coudre.

Un crime horrible. — Dans le camp retranché de Paris on a trouvé au pied d'un arbre, une hernie étranglée. Malgré des soins énergiques — tractions rythmées de la langue — la malheureuse n'a pas repris ses sens. On croit que l'assassin est un bandagiste.

Dernière heure. — Pour faire plaisir aux marchands de bois de Berlin, le kronprinz vient

d'inventer un nouvel appareil pour ramasser les bûches. Ça leur a déjà servi devant Verdun.

Le journal la Saucisse (secteur postal 41 ; 205 d'infanterie) fit en 1916, cette observation :

a Les Communiqués français et boches n'ont qu'un point commun : la date ».

De « On les aura ». (279^ Régiment territorial).

On discute, dans les milieux médicaux, un projet encore ténébreux qui sera soumis au Parlement, par les députés-docteurs, sur l'exercice de la polygamie après la guerre. Les uns sont pour l'obligation et les autres pour le facultatif : mais tout le monde s'accorde à reconnaître qu'il sera indispensable pour sauver la race, de réglementer le mariage sur des bases nouvelles.

Les mâles vigoureux et sains devront s'imposer les plus grands sacrifices et accepter, par patriotisme, de devenir l'époux légal de deux ou plusieurs femmes reconnues aptes à la reproduction. En conséquence, si ce projet est adopté, on ne dira plus d'une dame qu'elle est la moitié de son mari, mais simplement son tiers ou son quart.

De la « chronique médicale » du Camouflet {f génie) .

On nous télégraphie de Stockholm : « La terre a été prise d'un tremblement soudain dans la direction de Nagasaki. Les majors qui se trouvent à son chevet n'ont pas encore pu se prononcer sur son cas. Tel opine pour la chorée, tel autre diagnos-

tique la danse de Saint-Guy. Malgré les nombreux torpillages que la patiente a reçus, son état ne s'améliorant pas, on a demandé un contre-torpilleur afin d'expérimenter sur elle, bon gré mal gré, l'efficacité de ce nouveau traitement ».

En septembre 1916, le journal du front la Fusée ouvre une consultation fantaisiste sur la suppression de la barbe dans l'armée et imagine un certain nombre de réponses , toutes fabriquées dans les tranchées, et signées des noms illustres, pastiches à la manière de,..

Mais un journal allemand ne discerne pas la plaisanterie, la fausse nouvelle pour rire. La Germania écrit gravement :

« Quelques-unes des réponses sont d'un comique si involontaire qu'elles resteront comme des exemples et des modèles de l'enflure et de l'emphase françaises. Le parlementaire Barrés est d'avis qu'on ne saurait trop déplorer la perte de la barbe qui, poussant en pleine chair dans la bouche des soldats, est un symbole de leur grandeur épique et fait corps avec leur vaillance. La réponse du dramaturge Bataille est encore plus mélancolique : il dépeint en poète la tristesse de l'épouse qui, au retour du guerrier, pleurera de ne pas le reconnaître. Celle du général Cherfils est d'un tout autre ton : il calcule en mathématicien, le poids de la barbe chez chacun des soldats et conclut en stratège qu'on a bien fait de supprimer ce poids mort de 120.000 kilogs ».

Terminons par un « communiqué autrichien », d'après le journal du front Eux et nous (140'' de ligne) :

« Du G. Q. G. autrichien.

« Lors de notre dernier recul stratégique, nous

avons, par une vigoureuse contre-offensive, pu nous emparer de quelques éléments des tranchées, ce qui nous a rendu maîtres d'un important butin ; 17 prisonniers, dont un officier et un enfant de troupe... 15 canons de tranchées... 2 toiles de tente avec leur piquets et une trousse à coudre. Tel est le bilan formidable de cette glorieuse journée. Notre bien-aimé Kaiser François-Joseph a ordonné d'illuminer Wien pour fêter ce surprenant succès de nos armes ».

(Théodor Wolff. — Berlin).

Ce n'est là qu'un moindre groupement. Nous n'avons voulu que trier quelques spécimens dans une production qui fut inépuisable. En ce qui concerne les seuls journaux du front, il y a, pour l'historien du rire français, une matière à compilation sans précédent. A côté des calembours usés, des anciennes scies d'atelier, on y pourra trouver, dans les collections qui ont été précieusement recueillies, toute une jovialité, que ne rebuteront ni le cours des saisons inclémentes ni la nature âpre ou marécageuse d'un sol de tranchées où l'on eût pu craindre que la verve de chez nous finit par s'étioler.

Sommaire « indication » de ce que fut cette bonne humeur des armées, le chapitre qui s'achève et où la parole fut, de préférence, accordée au poilu, suffira sans doute à prouver que la fausse nouvelle de guerre ne fut jamais mieux fabriquée et interprétée que sur les lignes de feu, et que la morne psychologie du pessimiste ne sut jamais sérieusement s'y acclimater'.

I. Cette confiance souriante stupéfia maintes fois l'ennemi : en mars 11)15, un lieutenant allemand écrit au Berliner Morrretipost : Devant les fils de fer barbelés placés à 15 ou ao mètres de leurs tran-

A peine nous permettrons-nous, comme corollaire, de donner, encore un instant la parole au « joyeux moraliste de la guerre ». Le Bulletin des armées de la République publia fréquemment des pensées et des maximes du front. Certaines étaient graves , et maintes fois profondément méditées ; d'autres riaient, raillaient, et ce n'étaient pas les moins mauvaises.

En voici quelques-unes, à titre de curiosité, et pour donner le ton de cette gaîté qui jamais n'abdiqua ses droits.

.-.La femme est comme la mayonnaise, plus on la secoue, plus elle se lie. (André Brunel).

.-.Il serait d'un ridicule navrant que cette guerre après tout le sang et tous les morts qu'elle aura coûtés, se terminât en paix de lapin. (Le Toubib Philante).

.-. Le printemps parce temps de guerre m'a semblé un bébé rose né de parents pestiférés, (L. Chazot) .

.-. Si tu es à l'étroit dans un compartiment, gratte-toi.

(Oju Lamedan).

.-. Il y a plus de plaisir à donner qu'à recevoir. Par exemple, un tir de barrage ... (H . Amiol) .

.-. Aux tranchées, on est surtout assailli des pensées noires quand les nuits sont blanches. (H. Elix).

.-. Les Allemands ont tout alourdi, même les gaz.

(Sous-lieutenant. R, E).

chées, les Français, une nuit, ont apposé un grand placard de i mètre de large sur i m. 50 de long et portant en lettres immenses Tannonce suivante rédigée en Allemand :

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