CHAPITRE XIII
« Ce nom représente désormais, chez les neutres comme chez nos Alliés, ce qu'il y a de plus beau, et de plus pur et de meilleur dans l'âme française.
Il est devenu comme un synonyme synthétique de patriotisme, de bravoure et de générosité ».
Kaymond Poincaré, 13 septembre 191b.
Il faut le dire tel que cela fut, dans les premières vingt-quatre heures que l'on sut Verdun attaqué, Topinion des anxieux, de ceux qui annonçaient la chute fatale de la ville, prévalut sur le sentiment des confiants, assurés que l'allemand ne briserait pas la résistance française. Certain mystère dans les termes des premiers communiqués ne pouvait qu'encourager une vague inquiétude qui, dans les cœurs moins fermes des alarmistes, se mua vite en une morne conviction : Verdun lutterait comme doit lutter la clé de voûte d'une ogive attaquée, mais sous le choc réitéré, il lui faudrait bien céder un jour. La puissance de l'effort ennemi, tout de suite affirmée, révéla que nous allions assister à une phase décisive de la guerre. Durerait-elle le temps d'un coup de dés, ou serait-ce la partie longtemps menée par les partenaires et gagnée, après des semaines, par celui qui jetterait les plus gros enjeux?
Ce ne devait point être TafFaire d'un « pile ou face » : cela ne devait pas durer des semaines, mais des mois. Les nouvellistes prédirent tout — voire la chute brusque — et notre résistance héroïque, et la ruine de l'espoir allemand. Il n'est qu'un détail qu'ils ne lurent pas dans l'avenir : la longueur poignante et sans égale de ce siège glorieux.
Dés le 23 février, ils voulaient nous faire entendre que nos pertes, aux rives meusiennes, étaient, en hommes et en terrain, bien plus considérables qu'on ne nous Tavouait. Et c'était le jour que choisissaient tous ces fâcheux, pour envisager le temps où, nos effectifs décimés par la mitraille germanique, les armées anglaises portées à leur maximum, nous nous trouverions pris entre deux ennemis, l'Empire du Centre sans pitié et l'Empire britannique sans loyauté. Nous accepterions la paix de l'Est pour nous retrouver en présence d'Alliés qui, indignés de notre renoncement, conserveraient Calais. Ce n'était pas là une invention nouvelle : nous l'avons déjà signalée, et de longue date. Mais on conviendra qu'il fallait avoir le cœur dur comme la pierre pour en faire coïncider la renaissance avec les premières luttes autour de la grande citadelle.
Les Allemands avaient certainement leurs artisans-ès-potins, au même et tragique moment, mais on peut présumer que, parmi eux, les agents de démoralisation étaient rares. C'était la période où tous nos adversaires, stimulés par la presse et les apostrophes wilhelmiennes, envisageaient comme théoriquement réalisée l'occupation de Verdun par le kronprinz. Le prince héritier du trône venait de lancer, sur le front de ses armées, cette mémorable fausse nouvelle : « Mes amis, il nous faut prendre Verdun. Il faut qu'avant la fin de février, tout soit terminé. L'empereur, alors, viendra passer une « Festparade » sur la place d'armes de cette ville et la paix sera signée ».
Parmi beaucoup de périodiques qui déjà vendaient non point la peau de l'ours, mais les plumes du coq, le journal de Chemnitz, Chemnit:{er Wolksstimtnung, du 25 février publiait déjà la phrase qui errait sur toutes les lèvres de Germanie : « Victoire de Verdun ! » et par surcroît, annonçait « TefFondrement de la France ». C'était ouvrir la voie à une longue suite de prophéties, toutes acceptées dans la joie, toutes démenties par la vaillance de nos héros.
Encore un peu, et après l'occupation de Douaumont, cette opération transformée par le communiqué allemand en un assaut magnifique apparut aux journaux d'outre-Rhin comme la preuve de la reddition de la forteresse à brève échéance. Pour ne point être en reste de comptes, la Vossische Zeitung, qui a le génie de l'exagération, annonça sans retard que « Sainte-Menehould, Bar-le-Duc, Commercy et Revigny étaient déjà évacués ». Un jour encore, et vingt gazettes proclamèrent que Verdun, « pierre angulaire de la France », était cerné.
Et l'Allemagne de s'enivrer en buvant ces vins frelatés. En son article : Devant Verdun. — L'aveu allemand (extrait de lettres allemandes), M. Louis Madelin pourra écrire ^ : « Tous les huit ou quinze jours, l'Allemagne apprend un « colossal succès », obtenu par « l'incomparable armée ». Beaucoup y sont encore pris. Presque tous les Allemands ont cru que Douaumont avait été emporté par la « ruée ardente des régiments brandebourgeois » encore que TEtat-major sache qu'il n'en est rien. Toute l'Allemagne a cru que le Mort- Homme était entre les mains de ses troupes depuis le milieu de mars... Toute l'Allemagne a cru un instant, le 26 mars, que Verdun était « incendié »