P.Madelin, of. cit
2. S"est-on quelquefois demandé comment, un certain soir. l'Allemagne grisée avait été induite à chanter frénétiquement la capitulation du fort de Vaux à une époque où Vaux n'était pas attaqué ? Voici : entre le fort et le village était une redoute où deux compagnies bavaroises furent battues et rejetées et d'autres faites prisonnières.
Ces prisonniers furent conduits, par nos soldats, au fort de Vaux, D'une 0 saucisse » adverse l'observateur les vit franchir les parapets. Il en conclut que le fort était pris, lança une fusée et deux heures plus tard l'empire du kaiser, tout pavoisé, était en liesse.
(Le Matin, 13 septembre 1917).
Mais, avant que ne soient accomplis ces fameux événements sur lesquels l'ennemi s'illusionne, comment évoluent la confiance et le doute en France ? Comment les nouvellistes font- ils leur métier?
Le 24 février, tous nos yeux sont tournés du côté de Verdun. Les communiqués mentionnent des actions de plus en plus violentes : une attaque sur un front de plus de quarante kilomètres, une défense admirable, et pourtant quelques points évacués par nous : un village, des cornes de petits bois. On n'est pas satisfait de diverses obscurités, dans le récit qui nous est fait : on ne veut pas admettre la possibilité d'une défaite qui nous porterait, pour le moins, un rude coup moral. Félicitons la presse : elle a une attitude particulièrement digne. On n'y fait point usage de telles formes grandiloquentes dont on sent que l'heure n'est point. Les phraseurs seraient mal venus en ce moment ; ils se taisent. Les écrits sont mesurés et veulent être calmes. Plus de « pareils aux héros de Valmy », plus de « ténacités des grands chefs impavides ». Nos rhéteurs doivent être à la campagne : ils n'envoient pas de copie dans leurs feuilles coutumières. La phraséologie est en vacances. On prétend relater sérieusement ce qui est, avec un minimum d'adjectifs, avec la sobriété d'unprocès-verbal bien fait. C'est très louable. Toute la nation est recueillie dans l'attente des grandes nouvelles. Les « échotiers » essayent-ils de parler, de dire « ce qu'ils ont entendu dire », on leur fait signe de s'abstenir et on leur conseille à voix basse : « Ecoutez » comme si l'on devait entendre le canon.
Tiendrons-nous ? On estime que l'échec découragerait l'Allemagne, mais que si nous perdions Verdun, ce serait un retour d'énergie et d'insolente fanfaronnade dans une nation qui, peu de jours auparavant, faisait sournoisement parler de la paix. On pense aussi, que ce serait, sinon le découragement chez nous et parmi nos troupes, au
moins la lourde désillusion et la cruelle preuve que nos adversaires sont encore très nombreux, très forts et très redoutables. Quoiqu'il en fut, une « affaire » de cette taille devait peser d'un terrible poids sur les esprits des belligérants et du monde.
On sait, le 25, que nous avons évacué des positions où nous nous serions fait inutilement massacrer. Nous sommes maintenant appuyés sur une ligne extrêmement robuste au delà de laquelle il en existe encore cinq ou six de même force. Les Allemands viennent de perdre 60.000 hommes en trois jours. Ils en devront sacrifier 300.000 s'ils veulent, à ce jeu, prendre pied dans Verdun. Nos troupes affluent de toutes parts. Le camp de Châlons en déverse à pleins convois. Il faut vivre rassuré, ordonne l'optimiste, qui est, en l'occurrence, un citoyen utile.
Le 26, angoisse profonde. Les timorés rongent, de leur vitriol, la foi publique. Les nouvelles du soir ne corrigent pas l'effet d'alarme que provoquèrent les nouvelles du matin. Il y a toujours de l'indécis dans' les textes d'état-major et ce que l'on en comprend établit que nous rétrogradons, sur des positions qu'une fois de plus on nous dit inexpugnables. On entend supputer, devant la carte, que les Allemands pourraient bien être cette nuit à moins de huit kilomètres de la place. Les « affligés par nature » se répandent en doléances. Les « âmes de bronze » ont de la peine à ne pas s'amollir. Heureux ceux qui peuvent rester à michemin, entre le noir et le rose, dans le gris douloureux de faits insuffisamment connus et qui tour à tour laissent croire et font désespérer.
Jamais on n'a peut-être tant désiré de vivre le lendemain du jour que l'on vit. Entendu dans un quartier populaire, on nous a rapporté le dialogue de deux vieilles. L'une résume l'âme de Paris, en
une formule simple et touchante : « On n'a de cœur à rien », dit-elle.
Le soir venu, les journaux lus, on veut chasser l'hypothèse sinistre. On ne peut admettre la fin de Verdun, la prophétie du kronprinz réalisée dans ses délais.
Le 27 — un tel drame, au moins dans sa péripétie la plus aiguë, vaut d'être suivi jour sur jour — le ciel s'éclaircit. L'élan allemand est enrayé. Nous leur avons repris Douaumont. Verdun survit. Les convoyeurs, revenus à Paris, nouvellistes dont on boit les paroles, disent les voies ferrées chargées de trains innombrables, le transport frénétique de troupes et de troupes encore !
Deux tours de cadran, et l'on commence à pouvoir semoncer ceux qui soufflaient aux oreilles le vent de la panique. Chacun avait eu aussi peur qu'eux peut-être, mais ne l'avait pas dit. Le réconfort descend de l'Est. Les Allemands, dans leurs communiqués, démentent des succès trop vite annoncés. Certes, la bataille continue, mais l'ennemi n'avance plus. Pétain, nouveau chef depuis quatre jours, accepterait en souriant « l'éventualité d'un assaut de deux semaines ».
Quant au général de Langle de Carry, chuchottent les « écouteurs » des ministères, il va être proprement révoqué : il était d'avis d'abandonner Verdun ! * « D'ailleurs, ajoute-t-on, cette intention était primitivement celle de JofFre lui-même. Sarrail possède en poche, pour s'en servir au cas de nécessité, un fameux papier où, dès le début de la guerre, le généralissime lui donnait l'ordre d'évacuer la place forte, ordre qu'il n'exécuta point ».
Et comme, ce matin-là, le rumoriste est en son jour de verve, il complète cette information par
I. Il va de soi que nous reproduisons ici des « rumeurs » et qu'elles correspondent dautant au plan de notre ouvrage qu'elles peuvent être mensongères.
un aperçu sur la psychologie des états-majors : « Joffre y a fini d'être un grand homme. Le vent a tourné. Dans deux mois, « notre père », se retirera à Rivesaltes ». Convenons que, sauf la date et le lieu, il y avait en ce propos une apparence de prévision.
Au i" mars, alors qu'une sorte d'équilibre semble s'établir sur le champ de bataille, en ce sens que l'infanterie se repose et que la parole est au canon, sans décisions précises, quels sont donc ces opiniâtres du désespoir qui s'en vont répétant : « On ne nous relate pas la moitié de ce qui se passe à Verdun, Nous avons perdu des armées entières, et d'autres I Les Allemands ont avancé et s'installent irrévocablement. Vous allez voir, dans quelques jours. Ce sera fou! Leur puissance est loin de décliner. Ils ont amené je ne sais combien de canons lourds. On s'organise peut-être de notre côté, mais consentez que notre haut commandement est au-dessous de tout. Je ne songe pas sans terreur à la fin de cette guerre. Voyez, aujourd'hui, l'Allemagne commence la guerre sous-marine intensive. L'Amérique a beau protester, les submersibles de Guillaume couleront tout ».
Une autre cloche répond : « Le Kaiser jette de la poudre aux yeux. Wilson en a assez. Il rédige sa dernière note, et puis, après cela, c'est la guerre. Je ne vous donne pas huit jours avant que Washington se décide ».
La presse ennemie déchante : la nôtre n'exulte pas encore et se retient de prévoir. Celle des neutres, dans la plupart des cas, parle nettement de défaite allemande. Toutes les lettres du front sont arrêtées. Que d'angoisses ! que de suppositions dans les familles où un fils porte les armes là-bas ! Que de mères qui articulent la fausse nouvelle : « Il va écrire, il reviendra » alors qu'il dort déjà sur le grand charnier...
— Dissentiments chez les généraux, persistent à relater ceux qui, en fin février, voyaient pâlir et déjà s'effacer l'étoile de Jofifre. Le général Foch est allé voir Briand (2 mars), et lui aurait jeté à la face avec une étonnante autorité : « Dites donc ! quand aura-t-on fini de raconter que je suis inutilisable et que j'ai une maladie de vessie ? »
Et il y a encore les histoires général d'Urbal et général Humbert. De ce dernier, on dit qu'à Verdun, « il perdit complètement la tète ». Des contradicteurs surgissent, pour démentir. Humbert s'est admirablement comporté et il n'est point vrai que d'Urbal va être destitué. Quant à Sarrail « il a commis un acte abominable. Il a osé mettre sous les yeux d'un simple sergent — à moins que ce ne soit un sergent-major — la lettre de Joffre lui ordonnant l'évacuation de Verdun ' ».
— Dites plutôt, et cela, au moins, sera exact, que Briand ne souffle mot des affaires authentiques de Verdun, à ses conseils de cabinets. Il a vingttrois ministres et est très peu sûr de leur discrétion. Il préfère se taire. Il est en relations constantes avec Pétain et cela suffit à l'un comme à l'autre.
— C'est possible, rétorque « le monsieur qui n'aime pas Briand », mais cela n'empêche que l'autre jour on l'a cherché tout l'après-midi pour lui faire signer une pièce urgente. Il était en déjeuner fin dans un cabinet particulier et on a eu toutes les peines du monde à le retrouver.
— Je vous répondrai moi, que les finances de la France sont fort bas, que cela va très mal : cette situation a une autre importance que les déjeuners des premiers ministres. Voilà ce à quoi il convient de remédier.
L'optimiste se lève, frappe la table du poing, et :
I, Voir plus haut.
— Quoi donc ! Le crédit de la France ! Le crédit DE LA France? Vous osez y toucher? Pour peu que vous soyez un peu connu, les banques continuent à vous prêter de l'argent ! Le feraient-elles, monsieur, si nous étions à bout ? Vous feriez mieux de vous taire !
— Mais, quand l'Allemagne n'aura plus d'argent, ni la France ?
— Allons donc ! Krupp travaillera à crédit pour sauver son pays et le Creusot pour rien, afin de sauver le sien ! N'ayez nulle crainte : les finances françaises et anglaises réunies font encore un joli denier.
Ainsi use-t-on le temps, au clan des bavards, en attendant des nouvelles de la bataille. On se dispute pied à pied le terrain. Aucune solution. En réalité, on n'a pas le droit d'être encore trop réjoui. On ne l'est pas, même ceux qui le veulent paraître.
Il n'est qu'un point sur lequel on s'accorde : la gloire du général Pétain monte d'heure en heure. Le 4 mars, on apprend officiellement qu'il a en mains le haut commandement des armées à Verdun.
Jusqu'au 11, avec une progression dans la confiance qui, de plus en plus, renaît, on vit. La clémence du plus beau ciel, le 12, ajoute au réconfort des esprits. En vain, les journaux allemands impriment-ils que Paris couve la révolution, exaspéré qu'il est par la lenteur des combats. Paris promène sur ses avenues tout son peuple pacifique. Pacifique et revenu de ses profondes angoisses, un peu de lui-même, — car ce peuple a un ressort extraordinaire, — un peu aussi par ce qu'on lui a donné à lire. Les journaux désireraient bien décrire longuement. Mais la censure, reprise d'une sorte de fureur, coupe en tous sens. Nous savons pourtant que le Portugal est désormais en guerre avec l'Allemagne. Et les coureurs qui précèdent,