II. aS
sans s'essouffler jamais, le char de la Vérité, savent aussi que le 15 mars, le Brésil signera un pacte d'alliance avec les nations civilisées de l'Europe.
Le 15 aucune décision brésilienne à l'horizon. Les Allemands ont déjà vu échouer deux tentatives sous Verdun, Le kronprinz en médite une troisième. On le caricaturise à toute page des illustrés comiques. Certainement la bonne humeur a repris son élan. Et les imaginations aussi : les armées roumaines — on les avait un peu oubliées — se mettront en marche dans un délai maximum de deux mois et demi. Les Russes les aideront puissamment.
La troisième attaque allemande est déjà déclanchée alors qu'on la croit seulement en préparation. Cette fois, la presse ne publie que des articles « en confiance! » entremêlés, lointaine diversion, par des pourparlers de paix séparée, qu'engagent les Turcs.
— Il est temps, dit la sourde rumeur. Les Anglais ont manqué leur entrée à Bagdad, mais les Russes y seront dans fort peu de jours.
— Le Portugal va nous envoyer du monde, apporte un écho bien intentionné.
— Le Brésil, — on y insiste — trépigne d'impatience.
— Les Italiens...
— Les Monténégrins...
— Salonique, où tout dort, mais va s'éveiller...
— Les Suédois, Danois, les Norvégiens qui confèrent sur la forme exacte de leur neutralité et qui pourraient bien, un jour...
De partout, à entendre nos élèves-diplomates, les auxiliaires nous viendraient si nous réussissions devant Verdun, d'une façon quelque peu encourageante pour les neutres circonspects et les Alliés au repos, de par l'hiver.
— Il n'est qu'un point noir, dit Basile en son
long manteau, c'est que la révolution va éclater en Angleterre, que l'antimilitarisme y sera bientôt plus fort que la loi, et que, dans certains comtés, plus de 77 p. loo d'exemptions ont été accordées aux célibataires appelés sous les drapeaux.
Ce que le même Basile ne peut nier, ce sont les bonnes nouvelles du front verdunois. Nous tenons, nous reprenons même quelques éléments de tranchées. On a pu écrire, à la veille du printemps, que nous y assistons à la plus formidable bataille de tous les siècles. Et nous y tenons un beau rôle. Et le sentiment s'épanouit, sans cesse plus large et plus débordant, que nous résisterons, qu' « ils ne passeront pas ». On n ose encore parler de victoires, de Victoire, au singulier et avec un grand V. La mêlée est trop complexe pour que les prophètes se risquent. Seul, un lot d'enthousiastes déterminés en donneraient leur poing à couper.
Le souffle prodigieux a passé sur le champ des ragots. Plus il s'enfle, moins on entend tinter ces campanules aux pistils empoisonnés qui sont de l'ivraie parmi le blé généreux semé par la vérité : rivalité de généraux, cent mille et une insinuations de l'arrière, tout ce billon de la conversation dont nous nous sommes faits les collecteurs patients, les bruits et les on dit, sont murmurés si bas que, pendant une semaine, on peut douter de leur existence. Comme si elle voulait faire durer cette trêve des langues, la censure écorne des articles où il est parlé du général Galliéni. Ce que l'on dit de lui est pourtant bien peu répréhensible : on enregistre, strictement, que le ministre va être obligé d'interrompre ses travaux pour raison de santé. Ce n'était là, hélas, qu'une trop réelle information. A ce moment déjà, le général était opéré, et l'on prononçait le nom du général Roques, désigné pour le portefeuille. La foule acceptait, mais son candidat, si on l'eût fait voter pour désigner le
successeur de Galliéni, eut été le sénateur Humbert. La possibilité de voir cet homme à face de Danton devenir ministre de la Guerre séduisait alors infiniment le grand public\ Mais depuis...
— Nous croupissons dans l'inaction, déclare à la Chambre, le 16, M. Accambray, député.
— Nous les maintenons : telle est la morale du communiqué du 17.
— Et les Anglais ont commencé une offensive sur leur front, colporte le marchand de nouvelles nouvelles.
— Et M. Wilson ouvre une enquête, avant de rédiger une note, parce que les Allemands ont coulé un navire danois où voyageaient des Américains.
— Alors c'est la guerre entre Washington et
Berlin?
Le président de la République des États-Unis a, depuis lors, montré que la mansuétude des notes peut avoir une limite. On sait son geste énergique de février 191 7, aboutissant à la rupture des relations diplomatiques avec l'Allemagne. Mais corrigera-t-on jamais Paris narquois, Paris railleur ? En mars 19 16, il y avait déjà longtemps que, sans la moindre méchanceté, il commentait, à sa manière badine, les notes après les notes. On retrouverait au répertoire de Montmartre, à ce moment, des chansons en bon nombre.
Parmi les nobles récits de Verdun, la presse insère de lugubres échos d'Allemagne : le peuple y montre des signes d'impatience, d'inquiétude. « Le temps est proche où il criera ». On fait également apprécier au lecteur français, par la publication de lettres à peine arrivées, la mâle bonne humeur du poilu de Verdun. Il en est qui, soulevés
I. Le général Roques, fui le i6 mars, nommé ministre de la Guerre.
d'un beau zèle, ajoutent à leur signature : « Et maintenant, en route pour Metz ! »
Paris s'est, en moins d'un mois, vu transporter des affres les plus cruelles à la plus tenace confiance. Le général Cadorna y est acclamé, à son passage, le 20, et, le lendemain, le prince Alexandre de Serbie. C'est recevoir de grands personnages avec les honneurs qui conviennent.
Mais les brodeurs de scénarios qui travaillent pour la curiosité publique, connaissent excellemment leur métier : ils savent manier le classique principe des contrastes : aux deux hôtes illustres, dans leur fable quotidienne , ils opposent sans retard deux autres « vedettes » de la guerre : Le roi et la reine de Monténégro. Et,... ils en font deux « troisième rôle », à la manière de l'Ambigu. Voilà leur mélo, dans sa noirceur totale et enfantine : « le roi Nicolas et sa femme sont, en réalité, prisonniers de guerre en France ! Ils ont été surpris, dans leur pays, en flagrant délit, alors qu'il fournissaient des renseignements à l'ennemi. Les souverains ont donc été mis dans l'impossibilité de nuire, par leur transfert à Lyon, il y a quelques semaines. Et, comme ils étaient encore trop près de la frontière, on les a conduits à Bordeaux ».
En termes beaucoup plus authentiques, il nous était appris, le 22 mars, que nous avions perdu le Bois d'Avoncourt. On nous assure, suivant une formule connue, que cette perte n'a aucune importance. Pourtant elle vient nous rappeler que tout n'est pas encore conclu à Verdun et que les Allemands n'ont pas désespéré. C'est un nuage dans un ciel qui, trop vite, prétendait être trop bleu. Ce nuage jeta une ombre fâcheuse sur quelques esprits naturellement prédisposés à l'anxiété. Ceux-là recommencent à croire qu'on « ne nous dit pas toute la vérité ».
Phrase tant de fois entendue! Elle est de celles
qui renaissent, stéréotypées, aux lèvres de la foule. Elle fut de 1916, comme elle fut de 1 871. La fièvre obsidionale autrefois la dictait. Aujourd'hui elle n'était que l'expression d'une sourde impatience, de ce désir de savoir qui faisait cocassement dire à certains : « Je donnerais bien un an de ma vie pour être plus vieux de quinze jours! » Bien que, par la seule apparence des visages et des paroles courantes, on eût alors pu croire Paris calme et attendant avec sérénité la suite du drame meusien, au fond des pensées, il y avait de Tappréhension, des craintes.
Et le contraste de cette ville pleine de confiance — semblait-il — et de cette sorte de « froid au cœur » que beaucoup continuaient à ressentir secrètement, ne pouvait mieux s'exprimer, en comparaison avec les jeux du baromètre, que par les caprices de ce printemps à peine né. alternant, le 25 mars, du soleil le plus inviteur au froid glacial et à la pluie mêlée de neige, une vraie neige de décembre!
Aussi-, nous-mêmes, sur l'échelle des sentiments passions-nous de bas en haut avec une rapidité extrême, selon que les échos de Verdun apportaient ou non la bonne nouvelle.
Une grande complexité d'ailleurs dans ces sentiments oscillants et, malgré les réticences et les craintes de se familiariser trop tôt avec le bonheur, une évidente tendance à la hausse. Nous attendons deux ministres italiens — Salandra et Sonnino — et on nous garantit qu'au cours d'une conférence à laquelle ils vont assister, va être élaboré un plan pour l'unité d'action. Par ailleurs, les Russes s'éveillent. Le mois d'avril verra-t-il le déclanchement tant souhaité? Beaucoup de Parisiens qui, le soir, tout seuls, en révisant leurs idées et en pesant leurs doutes, n'osent encore rien aventurer de l'avenir, ne se retiennent pas, cependant, au cours de la
journée, et dans les conversations « réchauffées » par les nouvellistes, de risquer et de soutenir des hypothèses merveilleuses : les beaux jours survenant, la grande offensive générale, la Prusse orientale, la Galicie, la Bukovine envahies à nouveau, les Italiens fonçant vers le nord, et — pour reprendre le mot du poilu — nous autres approchant de Metz. La marche sur Vienne est au programme, et les plus osés de dire : « Pourquoi ne reprendrions-nous pas un jour le beau rêve du soldat français campant sous les tilleuls de Berlin ! »
Puissance de l'imagination ! Ils ne sont pas si rares qu'on le pourrait croire, ceux qui, en fin mars 1916, se laissent aller au courant de ces belles espérances ; on les laisse dire, mais ils sont encore bien plus nombreux, ceux qui souhaitent la fin prochaine, par une vaste action commune... qui peutêtre ne nous mènerait pas dans la capitale prussienne.
Mais les rumoristes, qui, on le sait, aiment toujours entrelacer aux grands faits d'ordre général le brin de viorne des petits scandales, intercalent dans nos conversations sur Verdun et les suites de la guerre, d'étranges historiettes glanées par eux « dans les bureaux » C'est ainsi que l'on nous annonce une illusoire convalescence du général Galliéni et qu'autour de son képi de général on brode dans la feuille de chêne, le dessin de quelques herbes folles. Mieux vaut encore laisser parler ceux qui répandent la curieuse nouvelle : « La maladie ne fut pas la raison unique qui éloigna Galliéni du pouvoir. Il ne faisait pas là, et de son propre aveu, un métier convenable à son tempérament, à ses aptitudes. Il avait énervé tout le monde, autour de lui, par son constant désir de remanier la matière auxiliaire et ré/ortnée. Il avait fait des fiches — le fantôme des fiches! —
sur des parlementaires. C'est à grand'peine qu'on avait pu éviter un scandale le jour où l'une de ces fiches s'était égarée au ministère des munitions. Le ministre Thomas, la pièce accusatrice en mains, aurait fulminé et juré que son sous-secrétariat ne serait pas renversé par Galliéni comme Tavait été celui de l'aviation. Enfin, grave détail qui compliquait les choses, le ministre démissionnaire « avait une dent longue » contre Chantilly : comprenez qu'il s'agit de Joffre. Tout cela, c'était le triste envers de la guerre, la face mauvaise de cette belle médaille qui s'appelait la victoire de la Marne, la cuisine graillonneuse des bureaux '.
Ce sont ces mêmes rôdeurs de ministères qui le 27 mars affirment qu'à « La Guerre » on est prévenu — par quels indices? — que les Allemands auraient le coupable projet de nous zeppeliner tandis que sont présents à Paris tous les délégués de la conférence des Alliés dont c'est, ce jour-là, la première assemblée '\
Leurs confidences se corsent de quelques on dit provenant des états-majors. Le général de Castelnau aurait dit devant Pétain :
— Je désire vivement, ardemment que cette guerre finisse pour que j'aie enfin le loisir de pleurer mes fils.
Et Pétain aurait répondu :
— Général, soit. Mais pas avant que nous ayions fait un petit tour au Palais-Bourbon. Vous savez... vous me l'avez promis.
Cela signifierait que les généraux de la victoire ne seront satisfaits que lorsqu'après avoir battu l'Allemand, ils auront renversé la République.
I. Lors de la mort de Galliéni furent mis en circulation des potins au moins aussi extraordinaires, dont nous reparlerons.
a. Le fait se produisit le 30 janvier 1918 au cours d'une conférence alliée réunie à Paris.
VERDUN 44 l
On colporte encore que 150.000 Australiens renforcent en ce moment le front britannique, que les Russes sont maintenant à peu près « au plein d'hommes et de fusils », et que les Allemands — on ne l'a pas publié — nous ont coulé, il y a deux jours, un navire à... quelques encablures du Havre.
Le plus certain, c'est que nous tenons à Verdun. Et pour la première fois, on parle, vraisemblablement, pour avancer l'heure de la victoire, de pousser de soixante secondes l'aiguille sur nos cadrans. Le 29 est marqué, pour nous, d'une pierre blanche : nous reprenons une partie du bois d'Avoncourt. Un nouveau pacte est scellé, autour de la table de M. Briand, entre les nations alliées. On marque des succès en Italie et en Russie. En faut-il davantage pour balayer d'au-dessus de notre ville les quelques gaz asphyxiants qui y planaient encore ? Pour la vingtième fois peut-être, nous enregistrons, dans Paris, ce brusque raffermissement de l'opinion, condensée dans l'optimisme par le moyen de trois ou quatre heureuses nouvelles. On sait que les socialistes d'Allemagne protestent derrière Liebknecht, que le peuple crie hautement famine, et que les troupes impériales se font battre.
Pour peu que nous enfoncions quelque part, que les Slaves réalisent leur ruée, que les Turcs, fatigués, renoncent, que la Roumanie se décide, nous verrions de beaux jours, a L'affaire est mûre, il n'y a plus qu'à cueillir, et ce sera pour cet été » . Voilà la pensée des Parisiens, prise dans sa moyenne de foi et de prudence, le 30 mars 191 6. Et ceux qui interprètent à mal les derniers événements de Pétrograd ne sont pas écoutés, quand ils commentent la soudaine démission du ministre de la guerre russe, homme résolu et tenace, partisan, dit-on, de l'extermination totale du Germain. « C'est le signal d'une paix séparée » diagnostiquent les médecins tantpis.
Mais qui le croirait sérieusement, lorsque Ton voit les flottes du Tsar sur la mer Noire, guettant les Détroits, et les armées du grand-duc Nicolas, en Asie Mineure, marchant vers Trébizonde ? Le rêve criminel d'une paix distincte effleurât-il l'esprit de quelques moscovites, l'énorme masse des autres s'y opposerait de toute l'autorité du nombre : la partie dont l'enjeu est Constantinople est trop belle pour que la Russie pose les cartes et renonce.
Au moins dit-on ainsi : c'est là, ce à quoi se maintient, sans document, le bon sens populaire.
Pourquoi, veut-il qu'il y ait, très prochainement, une grande bataille navale ? Pourquoi, veut-il aussi qu'il y ait des « dessous » dans la nomination du général Dubail, à la place du général Maunoury, au poste de Gouverneur militaire de Paris ? Il n'en sait rien précisément; on le lui a dit : il le repète, sans y attacher aucun intérêt véritable. Ce qui le hante et le soutient, c'est cet air d'optimisme qui, vers lui, souffle de tous côtés, et qu'il n'est pas éloigné de humer, avec délices, pour peu qu'une solide nouvelle descende, ce soir ou demain, du front de nos armées sublimes !
^ Mais avant demain, préviennent les guetteurs du ciel, le i^"" avril, en manière de plaisanterie sans doute, nous aurons des Zeppelins,
— Encore ! combien de fois nous les avez-vous... promis?
— N'en riez pas ; c'est tout à fait sérieux. Cinq sont allés hier survoler Londres. Six autres attendent, de l'autre côté de Clermont, le moment favorable pour s'élancer sur nous.
— Poisson d'avril !
— Pourtant, cette nuit, prêtez bien l'oreille aux hululements de la sirène (car la sirène vient de remplacer le clairon pour le cas d'alerte).
On s'amuse de la menace, mais cependant, q,u
milieu des places, à neuf heures et demie, badauds et agents se souviennent de l'avertissement; et, curieusement, interrogent le zénith. . . qui, par bonheur, ne leur répondra pas.
L'espérance de vaincre est ce jour-là si ancrée dans nos cœurs, qu'à part quelques broyeurs de noir, la population tolère, sans s'en émouvoir, d'apprendre que nous avons perdu un village sous Verdun. Ce n'est point ce qu'on attendait : le coup met pourtant un atout de plus dans les cartes de nos ennemis.
Le 2 avril nous apporte un temps de juin. Les fleurs abondent. Le soleil dore toutes choses. Le grand magicien céleste exerce son art diabolique ou divin. C'est dimanche. Foule partout. Le Bois de Boulogne est envahi. Des enfants en robes claires, une chaude lumière. Les fourrures sont intempestives. Les promeneuses les dégrafent comme les arbres dégrafent leurs bourgeons, généreusement. C'est un bien beau temps pour se battre et pour lire un fameux communiqué. Il est fade, à trois heures. Les premières maisons du village de Vaux sont aux Allemands mais puisqu'on nous promet qu'ils n'iront pas plus loin...
Le lendemain, les marchands de nouvelles se voient donner raison par les journaux. Nous avions été plutôt bousculés dans la région Vaux-Douaumont ; nous y avons repris le bois de la Caillette, sauf un angle où le Poméranien et le Bavarois se maintiennent.
A ce jeu, estime-t-on, les Allemands en ont pour trois ans de combat avant de s'emparer de Verdun. Or, nous sommes au 608* jour de la guerre et ils ne mentent pas ceux qui disent la Germanie affamée !...
Et, un peu attardés à notre gré, apparaissent, coup sur coup, les deux beaux communiqués que l'on espérait. Nous avons fait une avance, reconquis.
aux rives de Meuse, de la terre perdue. Pour voir, concrétisés, nos espoirs et nos forces, le public de la capitale se porte en masse au ministère des Munitions où sont exposés nos obus de plus récente fabrication. Et il paraît qu'on ne nous montre pas les plus gros !
Est-ce avec l'un de ces obus-là que l'on a coulé dans la rade du Havre un trop audacieux sous-marin allemand ? Il nous est dit, à ce propos, que le fait n'est pas rare mais, que, en observation d'une consigne rigide commune à tous les Alliés, on ne nous en parle jamais à moins que le châtiment n'ait été appliqué en vue des côtes et au su d'un grand nombre de témoins.
Faut-il un autre encouragement à la parole de ceux qui ont le goût de la généralisation ? Tout de suite, il se fait entendre. « Quand nous saurons les détails de la guerre navale, nous serons émerveillés. D'ores et déjà, la menace allemande sur Veau est au fond de Veau ! Et il leur a été coulé tant de submersibles qu'ils n'en ont bientôt plus ! » *
D'autres compères, bien intentionnés, ne vont-ils pas jusqu'à tirer bon augure du fait que « la Hollande organise la défense de son territoire » et qu' « il pourrait bien se produire, de ce côté, avant peu, des faits significatifs » ?
Les jours se suivent... Perdre un lambeau de terrain à l'est de la Meuse, avancer de quelques mètres dans un bois, tel est le rythme tragique des choses. On se tue, on recule, on bondit encore, et l'affreux balancier, inlassablement, porte la mort d'un rang à l'autre rang. On comprend désormais, avec une terrible netteté, que le combat pour Verdun
I. Au mois de février 1917, lorsque se produisit la déclaration allemande d'une guerre sous-marine à outrance, déclaration qui entraîna la rupture des relations diplomatiques avec les Etats-Unis, la presse française estima à plus de 250 le nombre des sous-marins allemands.
aura duré, quand il prendra fin, aussi longtemps qu'une guerre et aura coûté plus de sang que des guerres six fois plus longues.
Mais, un renfort arrive. Les nouvellistes veulent être les premiers à nous le faire savoir. Les Russes ! Voici les Russes et c'est avec eux que bientôt nos braves chasseront l'envahisseur du sol français. On les a vus, ces magnifiques et providentiels alliés : ils se promènent au boulevard. Vérification faite, il ne s'agit encore que de deux cents Russes recueillis sur le front, alors que, prisonniers des Allemands, ils s'étaient évadés vers nos lignes. L'information est, tout de suite, de moins grande envergure, mais la preuve administrée n'a que rarement découragé les bavards. Ils reprennent leur discours au point où ils l'avaient interrompu. S'il est vrai, qu'il n'y a qu'une poignée de Russes dans la caserne de la place Saint- Augustin, soutiendra-t-on qu'il n'en est pas arrivé des milliers à Suez ? Démentira-t-on qu'il n'y en ait un très grand nombre, dans des camps préparés pour eux, à Bourges, à Lyon, et qu' Arkhangel — le légendaire port d'Arkhangel — en délègue présentement vers nos rivages, à pleins bateaux? Pourquoi l'on a si longtemps attendu pour nous envoyer du Nord un renfort si désirable? La raison est des plus respectables : le tzar redoutait l'impiété bien connue du soldat français et appréhendait que nos poilus incivils ne tournassent en ridicule les popes et les icônes. Mais on lui a promis qu'il n'en serait rien !
Le 9 avril, un astrologue — il y avait fort longtemps que l'on n'en avait plus entendu parler — prédit la grande bataille navale pour le mois d'octobre 191 7 et la paix, après de longs débats, pour avril 19 18. Cet homme est sans pitié. Hélas, pour la paix, il est trop généreux encore!
Le potin des Russes était-il donc fondé ? Faut-il parfois se méfier de soi-même lorsque l'on veut être
un sage et ne se jamais laisser entamer par les rumeurs qui errent ?
La vérité est qu'un général se rend à Marseille pour recevoir des Russes ! Bravo, les bien-informés ! On sait que 9.000 arrivants vont être envoyés au camp de Mailly et que d'autres vont venir, et qu'il y en a encore quarante mille en route vers Salonique...
Or, soudain, intervient une diversion : le Mort- Homme. Les Allemands veulent ce mont. A flots, par lourdes vagues, ils s'y sont rués. Au pied du roc, ils ont été dispersés en une écume de sang. Nous tenons. L'auront-ils un jour ? C'est à craindre, le 1 1 . lisse rapprochent du sommet. Leur marée monte. Notre angoisse renaît, et, comme dans toutes les « crises » de la guerre, nous nous reprenons à n'écouter plus que le canon en dédaignant le moindre bruit des papotages citadins. C'est le cinquantedeuxième matin de la tragédie de Verdun ! Paris sera-t-il, avant quarante-huit heures, rejeté dans le plus sombre doute, et plus bas encore ? Il ne s'intéresse plus que médiocrement à la question de « l'heure avancée » qui l'eût amusé une semaine plus tôt et de quoi l'on délibère à la Chambre. Il se préoccupe aussi peu d'une motion inattendue, faite par un ministre, et aux termes de laquelle il serait opportun d'envisager un relatif rationnement de nos vivres, non point tant parce que nous en serions pauvres, que pour nous donner à tous la discipline de l'économie des forces, quelles qu'elles soient, de la nation. C'est le prélude des cartes.
Le destin des batailles nous ménage, toutefois, une accalmie.
Nous allons avoir d'autres soucis, d'autres courtes espérances aussi.
Faut-il appeler espérance déguisée ou souci trop certain le fait qui vient de se produire en Roumanie ?
Est-ce pour apaiser T Allemagne avant de lui faire la guerre, ou pour préparer son union avec elle, que ce pays vient de signer avec les Austro-Germains un contrat assez singulier, dont l'allure est strictement commerciale, mais qui doit néanmoins donner à réfléchir, car c'est de façon analogue que se décidèrent les « bonnes relations » des Empires du Centre et de la Bulgarie ? Les deux hypothèses — acte de prudente politique, acte d'amitié déclarée — trouvent preneur.
L'arrangement germano-roumain porte sur une livraison régulière de blé aux affamés du blocus. N'avait-on dit, pourtant, que TAngleterre, par un marché bien conclu, s'était assuré la propriété de tout le blé des granges roumaines ? Que fallait-il penser de cette grave contradiction de faits ?
Nos diplomates au petit-pied nous donnèrent, ex abrupto, l'explication du mystère. Reconnaissons, une fois n'est pas coutume, que leur version improvisée se trouva être la bonne : « Nous ne devions pas, devant ce geste ambigu, désespérer des sympathies roumaines. C'était sous la pression de nos ennemis que nos futurs Alliés cédaient un morceau de pain. Mais ils ne donnaient rien de leur cœur. Aucune partie liée, dans Tordre militaire : un simple échange de froment contre des locomotives et des objets d'utilité première ».
Le pacte n'en parut pas moins suspect à beaucoup, qui avaient tort.
Passons sur un écho à répétition, en date du i6 avril : « M. Wilson va envoyer à l'Allemagne une note-reproche, et non une note-ultimatum, sur 65 cas de piraterie. Cela pourrait bien aboutir à la rupture diplomatique » .
Passons encore sur la fausse nouvelle qui appartient ce même jour ou au communiqué allemand ou au communiqué français. L'un et l'autre assurent que le Mort-Homme, est, qui aux Allemands, qui
aux Français. L'un des deux ment : on sut bientôt que c'était le premier.
Passons sur la (( certitude «que V « on ne fera rien à Salonique jusqu'au mois de juin, mais qu'à cette époque, on y agira de telle et formidable façon que l'ennemi sera rejeté dans ses frontières et bien au delà ».
Passons sur certaines nouvelles qui, au début même de la guerre, s'attachèrent à démontrer le rôle ... fâcheux de divers régiments méridionaux — nouvelles que nous avons négligées alors — et qui, le 18 avril 191 6, renaissent avec persistance, sur des faits que l'on dit nouveaux.
Passons enfin sur un bruit détestable, obstiné dans divers milieux, à persuader que les malheureux Serbes conduits à Corfou après avoir été si cruellement éprouvés par l'infortune ne « peuvent se reprendre à la guerre » et tous atteints d'une fatale neurasthénie, montrent un découragement, une désaffection insurmontables. Ce serait exactement pour remonter le moral de ces surmenés de la guerre que le prince Alexandre de Serbie aurait quitté la France pour se rendre à Salonique où ses compatriotes ont été conduits « en chiens battus ».
Le 19, le désir de paraître instruit de V arrivée des Russes avant tout le monde, incite les raconteurs à donner des détails d'une remarquable précision sur l'accueil fait, dans Marseille, à nos nouveaux hôtes. Toutes les circonstances sont analysées avec un luxe et un nuancé minutieux : numéros des régiments, coupe des uniformes, gaîté enfantine des voyageurs septentrionaux touchant le sol de France. Il n'est qu'un malheur en toute cette fête de l'information trop savante, et bien que nos gens assurent être documentés par des lettres arrivées de Marseille le matin même, c'est que les Russes n'ont pas encore touché le port.
Le roman chez la portière a des chapitres assez variés pour que Ton ne radote pas uniquement sur le cas des Russes. Les principaux thèmes de la conversation rumoriste sont d'ordres très divers.
Consultons notre calepin, le 20 avril et les jours suivants : il nous révèle tout un concert de potins.
— La Roumanie va marcher avec les Allemands. On le dit catégoriquement dans les couloirs de la Chambre.
— L'Amérique, demain, rompt définitivement avec Berlin. La déclaration de Wilson au Congrès, ne laisse aucun doute à cet égard. Sa fermeté inébr9,nlable équivaut à sa tenue morale.
— Cent quatre-vingt-sept sous-marins allemands ont été coulés ou pris au filet par les Anglais depuis le commencement de la guerre.
Et que dites-vous de cette « imagination » extraordinaire ?
« Le Sussex a bien été coulé par un torpilleur allemand, mais ce torpilleur avait été capturé la veille parles Anglais eux-mêmes et ce sont ces derniers qui ont lancé la torpille dans le flanc du bâtiment français, pour provoquer un scandale sans appel, qui entraîne les Etats-Unis dans le tourbillon de la guerre. L'enquête a effectivement prouvé que la coque avait été frappée par un projectile allemand, mais c'est une main alliée qui l'a lancé et le Kaiser est de bonne foi lorsqu'il jure n'être pour rien dans cette affaire » (!!!).
Qu'il y ait encore des pessimistes à côté de ces innocents inventeurs de faits nouveaux, rien là qui ne soit dans l'ordre de la nature, puisque l'homme résolu à douter de la Victoire n'abdique jamais, vitil revenir les armées couronnées, dans la clameur des hosannas populaires ! Mais si en avril 1916, alors que nos immenses alarmes de Verdun nous poignaient déjà beaucoup moins le cœur, le Pessimiste professionnel tint, dans les groupes, des rai-
sonnements telsque celui-ci, on estimera sans doute, avec le recul des temps, qu'il abusait alors du droit de harceler, à petits coups d'épingles noires, ses contemporains. « La guerre est ce qu'elle était il y a six mois, avec cette aggravation que les Roumains, nous ayant bien bernés, vont se retourner contre nous, avec cette complication que le magnifique discours prononcé hier au nom du droit des neutres et de l'humanité, par M. Wilson, n'aura aucune suite pratique, pas même une déclaration de guerre. Ajoutez à cela — concluait le pessimiste en un rude langage parent de celui des tranchées — que nous avons « perdu tout ce que nous avons voulu » à Verdun, que nous n'avons pas un seul dirigeable utile et que tout l'argent de la France va s'effondrer dans ce gouffre vertigineux. Soyez-en certain, nous en avons encore pour trois ans, si nos soldats ont la patience d'aller jusque-là ».
— Mais enfin, répond-on au prophète amer, et ces Russes qui viennent de nous arriver? On dit qu'ils sont au moins dix mille.
— Cela prouve que, plus que jamais, nous avons besoin de nos Alliés pour nous renforcer sur le front menacé.
On estime généralement que cet hypocondriaque est perdu, que son mal est incurable. Que la guerre ne finisse pas demain, on le sait fort bien. Mais qu'elle dure trois ans, que la France s'y ruine, que les soldats « ne tiennent pas? » Voilà, dit-on, comme un sentiment outrancier peut déformer les pensées dans le cerveau le plus sain ! Mais le désespéré s'éloigne, sûr de son fait, et conscient que si l'avenir ne lui donne pas entièrement raison, au moins confirmera-t-il quelques-unes de ses tristes vues. Cet homme nest peut-être pas si fou qu'on le suppose.
— Si les États-Unis se joignent à nous, dit-on le 23 avril, le Brésil entre dans la ronde.
Ce sont là de tous petits œufs de Pâques, Mais le gros œuf est à la Wilhelmstrasse. Que sera la réponse allemande? A Paris, tout le monde autant dire, croit la rupture inévitable. Et par une déduction osée, bien qu'acceptée moins unanimement, beaucoup d'oracles situent la fin de la guerre dans le cours de l'année. Deux jours après, il faut déchanter; les Allemands ont reculé devant l'attaque américaine. La note de Washington n'est pas un chiffon de papier. Ce serait donc la fin de la guerre sous-marine? Les nouvellistes n'osent pas l'affirmer. De quelque esprit de contradiction qu'ils soient inspirés, ils se rallient à la croyance que Guillaume II feindra de baisser pavillon et poursuivra des exploits sur l'eau, jusqu'à quelque nouvel éclat. C'est raisonnablement penser. Que nous gardions Verdun, et nous saurons bien nous organiser pour tenir tête aux risques et dangers de la mer, de connivence avec nos vigilants amis britanniques.
C'est dans ce ciel bleu du temps pascal qu'éclate le coup de tonnerre irlandais. Les plus fins limiers de la nouvelle ne l'avaient pas deviné, fût-ce une heure auparavant. Extraordinaire et bien attristant soulèvement. Dublin en révolte, combats entre réguliers et insurgés. La main de l'Allemagne! On tient les chefs, brandons de la discorde. On va cerner le feu insurrectionnel et l'éteindre. Mais l'effet moral est des plus mauvais. Si nos Alliés ont de tels dissentiments intérieurs — et que se passet-il d'inexplicable en Russie ? — « nous sommes bien partis pour la guerre de Cent ans », déclarent sur un ton de fausse gaîté les commentateurs dépités du fait d'Irlande. Salonique ne bouge, non plus que la Grèce et la Roumanie. Les Russes s'attardent en préparations, on bombardeFinfortunée ville de Reims De l'infinie variété des circonstances, se dégage pourtant une fatigante monoto-
nie. Les Américains, desserrent les poings, et les Allemands... mettent les pouces.
Il faut savoir attendre encore et ne point croire si vite aux brusques décisions. C'est sans doute ce que pensent nos élégantes Parisiennes en offrant à la capitale la diversion — légère, oh ! bien légère — d'un essai de crinoline inavouée mais très reconnaissable, et qui reporte l'esprit à des temps où l'on ne songeait que trop peu à un péril allemand. Ce sont là des cloches qui se gonflent autour des tailles minces, mais pas encore celles qui sonneront la victoire.
La foi n'a pas faibli d'une ligne, mais elle ne s'exprime plus par affirmations si péremptoires. En quelques jours, cette nouvelle psychologie s'est instaurée à l'arrière. — On la doit peut-être aux poilus permissionnaires qui sont venus, nombreux, pour les fêtes de Pâques, et qui se partagent en deux bords très tranchés, très contradictoires. — Ils n'ont pas d'ailleurs la même vagabonde façon de penser que nos optimistes et pessimistes non-soldats. Même quand ils déraisonnent ils gardent sur ceux-ci et sur ceux-là, le privilège d'avoir vu. Et à ce privilège, ils tiennent beaucoup. Ils en renforcent leurs arguments, avec une autorité de langage qui parfois intimide. Ce sont des témoins. Et le témoin a toujours une sorte de droit moral sur celui qui a seulement entendu dire.
Le témoin dont l'esprit penche vers la froide critique nous disait ses appréhensions quant à la puissance de nos armées, l'endurance de nos troupes, le renouvellement de nos effectifs décimés : « Nous avons fait des fautes énormes. C est miracle que Verdun nous reste encore. Si l'on peut aller longtemps encore, on ne peut toujours aller ainsi. Si les Allemands ont perdu beaucoup d'hommes, nous avons laissé aussi une multitude de camarades dans la fournaise. Cela est bien vrai que l'on fait venir.
pour nous aider, des Russes, des Australiens et des noirs. Si cela doit encore durer une année, ce sera terrible ».
L'autre témoin, celui dont l'horreur de combats n'a pas altéré la confiance, garde l'assurance que la guerre ne peut pas se prolonger au delà d'octobre. A ce moment, l'offensive générale abattra les dernières murailles derrière lesquelles se retranchera une Germanie à bout de souffle. Le seul aspect des prisonniers, lamentables et honteux, corrobore, depuis des mois, l'inévitable et proche conclusion du long drame.
On entendait sonner ces deux cloches. L'une comme l'autre avait bon timbre. On y prêtait une oreille également attentive. Et l'on n'était pas trop surpris de les entendre s'accorder, à l'émission, sur cette vérité impartiale : « En fait les Allemands ont réussi à nous empêcher de faire la grande offensive prévue par nos États-majors. Leur attaque sur Verdun nous a coûté bien du monde, quantité de munitions et de pièces d'artillerie. C'est une savante manœuvre, même au prix qu'ils ont dû la payer ».
Mais, voilà pour réconforter tout le monde :
Isadora Duncan danse la Marseillaise !
Ceci, hélas, n'est pas une fausse nouvelle. Nouvelle authentique aussi la chute de Kut-el-Amara où 9.000 anglais et leur général sont faits prisonniers par les Turcs, après une résistance de plusieurs mois, dans la ville assiégée.
En même temps que tintent dans Paris les innombrables petites clochettes du muguet de premier mai, le gros bourdon de Verdun prend un balan terrible. Les Allemands se font faucher, comme un blé innombrable. Nous gagnons des lambeaux de
454 f-ES FAUSSES NOUVELLES DE LA GRANDE GUERRE
terrain. C'est trop peu pour les impatients. Ecoutons leurs communiqués verbaux :
— Tout notre courage avance-t-il la fin ?
— L'Allemagne fabrique des obus, convoque des hommes, draine l'argent. Sa force n'est pas très entamée.
— Nous nous affaiblissons, en la combattant, plus qu'elle en se laissant vaincre.
— Tout s'achèvera par l'aveu simultané qu' « on n'en peut plus », qu'on est ruiné, et qu'il faut poser les armes pour ne pas, l'un et l'autre, mourir d'inanition.
La meute des grands gesticulateurs — manière Chant du départ, de Rude — réagit difficilement par ses sonores et généreux : « on les aura ! »
— On les aura, mais quand? se reprend à dire le clan peu à peu grossissant de ceux qui voient, pardessus le sourire des mois d'été, les glaces de la troisième campagne d'hiver. En septembre, l'État va refaire un nouvel emprunt. Jusqu'alors, et par pelletées énormes, l'or des banques tombe dans la fosse commune de la fortune européenne. Le sang des braves coule plus qu'on ne l'avoue. On les aura, mais quand ?
Ces interrogations ne sont pas, à proprement dire, anxieuses. On les considère comme n'étant que du sage raisonnement, de la prévoyance logique. Aucune peur irréfléchie n'y intervient. C'est de la supputation de sang-froid qui reste bien au-dessous des divagations des énervés, au reste assez rares et comme perdus, absorbés dans un courant d'opinion qui, s'il n'est plus d'une extrême chaleur, conserve ime tiédeur très suffisante.
Et ce sont encore les poilus qui reviennent proposer un nouveau thème à nos méditations.
Comment faut-il interpréter leur plus récente nouvelle : « Les Allemands n'ont laissé devant Verdun que des effectifs réduits, et nous-mêmes, poursuivre
leur mouvement et leur aller faire face, avons déplacé beaucoup de régiments du côté de la Bassée et du Nord. Ce serait même à la faveur de cette réduction des masses ennemies en Meuse que nous devrions nos derniers succès (?) Il fallait maintenant s'attendre à un déplacement de l'action sur Roye, Lassignyou plus au Nord ».
Il y avait en cette assertion, et interprétée à rebours, l'indication première de notre offensive sur la Somme.
Enfin produite, la réponse allemande aux Etats- Unis, n'est que de menaces et d'humilités feintes, d'insolences et de platitudes combinées. Il y est dit, en substance : « Faites suspendre le blocus qui nous affame et nous cesserons de torpiller ».
— C'est bien, déduit le diplomate amateur. Qu'allons-nous voir ? La confiscation des ntivires allemands abrités dans tous les ports transatlantiques ; l'Argentine et le Brésil, solidaires des Etats Unis. Et au premier torpillage d'un bâtiment américain, tout le Nouveau-Monde, en armes, et criant vengeance.
C'est là un propos de bonne intention, mais ce n'est encore que discours de nouvelliste, au même titre cette prétendue offre de paix qu'aurait fait faire aux Alliés l'Autriche épuisée, par les soins officieux de la Suisse ou du Vatican, au même titre encore que cette proposition d'arrangement cuisinée sous la tente de l'Empereur allemand et dont connaissance sera donnée au monde avant peu : « Que l'Entente nous restitue nos colonies, nous lui rendrons toutes nos conquêtes d'Europe, et nous mettrons un terme à cette guerre sans issue » . L'optimiste de boulevard croit déjà tenir en main ce bon billet et parie quelques louis sur le congrès à Madrid, en novembre.
Avec une régularité d'horlogerie, l'immuable communiqué, qui ne se laisse émouvoir par rien, enregistre chaque jour des faits parcimonieux et semblables à eux-mêmes. Sa terrible sérénité, qui doit
dissimuler beaucoup d'horreur et beaucoup d'héroïsme, ignore tous les bruits qui courent : il ne sait pas que Sarrail, « se sentant très fort » a demandé au Gouvernement lapermission d'attaquer, de marcher sur Sofia. Il ne sait pas que « les Bulgares en ont assez » ; que les Plongrois déplorent de s'être aventurés dans un si mortel guêpier ; que Stuttgart crie, le poing brandi vers les casernes : « Faites cesser cette boucherie... donnez-nous du pain » ^ ; que les bougonneurs de cafés disent, avec un pli d'ironie au coin des lèvres : « Wilson digère la note allemande, qui lui fut présentée à la pointe d'un sabre ». Il ne sait même pas, l'incorruptible communiqué, qu' « aux Champs-Elysées, toutes les fenêtres, dans toutes les maisons, sont maintenant secrètement louées par des étrangers, et à des prix considérables, pour le jour du triomphal défilé de la grande armée ! »
Moins lyrique, moins bien informé des faits de l'avenir, il redit avec ponctualité les événements du présent et ils suffisent à lui donner quelque intérêt. A Verdun, on recommence à faire des piles de morts. On se tue en un constant va-et-vient entre les positions conquises et abandonnées. Et c'est assez pour emplir la pensée des citoyens qui n'ont pas un absolu besoin de se laisser relater des mensonges.
Cependant, comment ne pas dresser l'oreille quand on en entend passer, dans l'air, d'un aussi gros calibre que celui-ci : « Le général de Castelnau a luimême — m'avez-vous bien compris : de sa propre main ! — brûlé la cervelle du général Herr sur les remparts de Verdun ». C'est le 1 1 mai que les bienrenseignés décochent cette balle dans la poitrine de leurs amis et connaissances. Le lendemain, ils trou-
1. On publia alors que i^o magasins avaient été pillés à Berlin, que Munich « souffrait de la crise du bœuf ». Vraisemblablement exacts, ces faits de famine fourniront, si l'on peut dire, un aliment d'information à nos féconds Imaginatifs.
vent presque mieux encore : « Au conseil des ministres, on a failli en venir aux mains, absolument comme des charretiers, à propos de JofFre. Les uns se constituaient ses défenseurs, les autres l'attaquaient pour incapacité notoire, on a bien cru que les Excellences allaient se battre ! »
Au reste, les nouvelles abondent ce matin-là :
— La Suède mobilise discrètement. Depuis quelques années, ce pays considère le Russe comme un ennemi. Berlin va entraîner Stockholm.
— Savez- vous pas que, d'un fort de Metz, — le fort Saint-Biaise, — nos obus ont fait un monceau de ruines?
Ces confidences ne font de mal à personne, mais, une fois déplus, la justice estime qu'il est des fausses nouvelles dont les conséquences sont plus graves. Devineresses et somnambules voient s'abattre sur elles la rigueur des lois. On les poursuit. Elles ont assez affolé les mères et les femmes de nos soldats. A ce métier, il en est qui ont arrondi des fortunes.
Il faut pourtant bien des potins pour colorer la conversation de cette seconde quinzaine de mai. Les renseignements précis sont rares au point que le 14, le journal Le Temps écrit : « Nous pourrions reproduire exactement notre article d'hier ».
C'est au cours de semblables périodes que Ton peut vérifier le déclin d'intérêt du communiqué, pour peu qu'il reste à peu près immodifié pendant quelques jours. Ce déclin d'intérêt en lui-même paraît alors provoquer au centuple un déclin d'intérêt dans l'esprit public. Ce ne sera pas l'une des moins curieuses constatations psychologiques de la guerre. Bien des Français ne lisent plus le communiqué. Ainsi, beaucoup vivent dans la guerre en la connaissant au minimum. Leur instruction quotidienne est faite par le dialogue des bureaux et des ateliers, par tout l'inconsistant et le variable du bavardage. La nourriture solide ou pauvre, mais que
l'on sait, au moins contrôlée dans sa véracité, le communiqué de trente lignes ou de deux lignes, n'a plus de charmes pour eux. Toutes leurs craintes sont dissipées, de longtemps, quant à la chute de Paris ; ils ont le ferme sentiment que les Allemands seront vaincus; aussi bien persévèrent-ils dans un rythme d'existence installée. Ce ne sont point des égoïstes : il y en aurait trop. Ce sont des « tranquillisés » : ils savent que « tout va bien », qu'il faut savoir patienter, qu' « on n'abat pas l'Allemagne en un jour ». Ne les jugeons pas avec une sévérité excessive. Ils sont capables de très bons mouvements. Mais ils ne veulent pas « s'absorber sur les contingences » et leur serein détachement, pensent-ils, leur garantit une liberté d'esprit qui, offrant le plus bel exemple de calme, peut être utile à la patrie. Ce n'est certes pas eux qui, en ce joli mois de mai, diraient comme beaucoup de crédules, douze mois auparavant : « Maintenant, on va les bousculer à Souchez. reprendre Lille, et puis après, cela ira tout seul » .
Une presse ponctuelle nous remet en mémoire que l'alliance franco-russe vient de toucher le jour de ses vingt-cinq ans. Un quart de siècle d'amitié armée et, pour fêter ces noces d'argent, la guerre faite à l'ennemi commun !
C'est là un anniversaire trop beau ; il faut que les nouvellistes le souillent un peu par une affirmation bien hasardeuse. Tout le monde convient avec eux que la politique intérieure de nos Alliés de l'Est n'est certainement pas l'idéal, surtout en temps de guerre; on n'ose, comme eux, préjuger de l'avenir en garantissant la révolution dans toute la Russie après la signature des traités. Mais il est vraiment impossible de les suivre, pour le présent même, quand ils disent, en confidence : « Cette révolution, le tsar Nicolas eut désiré qu'elle éclatât aujourd'hui et sans attendre, afin qu'il put, pour la réprimer, trouver
une raison plausible de dénoncer ses alliances, et de se mettre en marge de la guerre ». Pourtant si Ton savait ce que Ion sût plus tard !...
Mais il faut entendre parler les habitués du Palais- Bourbon pour recueillir d'intéressantes histoires, qui, vraies ou fausses, font les délices de tous ceux à qui ne répugne pas un peu de discorde, en temps d'union sacrée. Nous nous ferions scrupule de retirer, ne fût-ce qu'un peu, de sa couleur propre à ce récit qui nous fut fait, le 19 mai, par « un qui avait vu ». Nous le publierons donc dans sa venue spontanée : « Le mot a été lancé : Briand s'est entendu qualifier de « comédien », on lui décocha aussi 1 epithète de « dictateur » lorsqu'il mit le Parlement en demeure de le renverser s'il ne le trouvait pas à son goût. Enfin, il ne recueillit, en descendant de la tribune, que la poignée de mains de M. Méline. Le fond du débat, c'était la censure. On vous dira, dans tous les journaux, ce dont la majorité des députés est personnellement convaincue, c'est que dans ses communiqués amorphes le Gouvernement donne à méditer des récits de nourrices, et que l'étouffement des nouvelles, leur émiettement, leur parcimonieuse distribution ne correspondent ni à la sagesse du peuple français ni à la gravité des circonstances. Nous n'en sommes plus en 18 13, ni à la bataille de Leipzig. On veut ainsi essayer de nous endormir dans une sorte de Capoue, de nous amollir dans un morbide bien-vivre moral. Nombreux sont ceux qui soutiennent une thèse différente. Ils réclament que l'on nous fasse un cœur de bronze en nous disant le maximum des vérités, même si elles sont des plus sévères. Clemenceau, qui souffre chaque matin de plusieurs amputations anastasiennes, va, sous peu, porter le débat à la tribune sénatoriale. Les journaux amis du Gouvernement couvrent de boue THomme enchaîné. Mécontentement à l'intérieur. Mécontentement au front. Où allons-nous ? Réussi-
rons-nous à éviter Texplosion quand la chaudière qui bout doucement, mais sûrement, sera trop étroite pour contenir tant de sourdes colères ? »
On ne croirait pourtant pas qu'il y eut tant de rancunes sous roche, en voyant Paris si riant et si beau. Les femmes ont des chapeaux auréolés dont les trop larges bords menacent les passants : les soldats de tous pays et de tous grades fraternisent aux terrasses des cafés. Et les films policiers, que Ton va, dit-on, supprimer parce que perturbateurs des jeunes âmes, attirent aux cinématographes des clientèles innombrables.
Mais « l'homme du Palais Bourbon » ne parle qu'à bon escient et il ponctue son curieux récit par cette indiscrétion encore : « Notre ministre Briand aurait dit : « Je ne suis pas entré pour trois ans « dans cette galère ministérielle ». On a l'impression qu'un soir il va tout laisser tomber^ comme disent nos poilus. Le lendemain matin, ce sera le Cabinet Clemenceau — il a sa combinaison toute bâtie — un cabinet d'action, d'attaque partout^ ».
Ces pronostics furent emportés par quelque vent qui passait, et on n'en entendit plus parler, au moins pour quelque temps... Il en fut de cela — du petit au grand, du grand au petit — comme de cette éternelle et vaine promesse d'autobus qui fut renouvelée aux Parisiens dans la troisième décade de mai, et que, pour la vingtième fois peut-être, ne fut pas encore tenue... Nous n'en avons qu'à peine parlé : c'eût été fastidieux, comme il le serait d'étaler au long les nouvelles contradictions relatives à Salonique, les hypothèses de Hervé, les supputations des autres, le chassé-croisé des dates fixées pour l'offensive de Sarrail, et tant de récits
1. Tout laisser tomber : en argot de tranchées, renoncer, ne plus s'intéresser à, abandonner.
2. L"avenir, sous une forme un peu diflférente, donna raison à qui parlait ainsi.
incohérents sur l'existence, l'utilité ou l'inconfortable des routes, sur les moyens de ravitaillement, etc., etc.
Et l'on est presque aussi lassé — que le lecteur nous en excuse, l'histoire la plus variée à ses mornes recommencements — d'écouter encore la lamentation des Jérémies d'arrière, infiniment moins diverse que celle des Livres Saints. Que disent-ils donc, même s'ils ont raison, ces perpétuels désolés ? Ce qu'ils ont dit hier, ce qu'ils psalmodieront demain. « La Russie n'est qu'un immense volcan, insurrections partout, terribles soulèvements populaires à Arkhangel, à Odessa ; d'innombrables usines en grève, bientôt arrêt complet de la fabrication des obus. Et pour comble, les Anglais bien que l'on assure, sont aussi peu prêts que le sont les Russes. Les Italiens viennent de reculer. Ils vont simplement faire faillite. Chez nous, c'est le piétinement. L'année dernière, en Champagne, si nous l'avions voulu, nous allions de l'avant, nous passions. Mais, on n'a rien fait. Les chefs n'osent pas : c'est à qui déclinera les responsabilités. La guerre est une guerre de chef de bataillon. Il ne s'agit que de tenir où l'on est, et de ne jamais rien risquer. Les officiers ne se décident pas à prendre une initiative. Il y en a des milliers et des milliers, à l'arrière, dans le gîte tutélaire des bonnes sinécures. Ceux de l'avant s'en irritent de jour en jour. Il y en aura des comptes à régler. Jofire se montre-t-il incapable ? On parle d'en faire un supergénéralissime. DeLangle de Carry commet-il erreur sur erreur? On le décore Tel autre accumule-t-il les bévues, on l'envoie à Limoges avec un grade supérieur. Nous ne sommes pas gouvernés, nous ne sommes pas commandés. On rêve dans les étatsmajors et les ministères. On a éloigné Sarrail parce qu'il était homme d'action. On garde Briand parce que c'est un modèle d'inertie remuante [sic).
Il faut pourtant agir. C'est l'instant ou jamais. Le peuple finira par s'apercevoir du danger que court la nation. Il fut jusqu'ici d'un calme débonnaire et magnifique. Mais vous savez quels sont ses réveils, lorsque ses raisons de mécontentement se sont amoncelées derrière la digue et que le barrage crève ».
Impressionnante apostrophe et qui est d'autant faite pour frapper les esprits qu'on ne l'entend pas toujours prononcer par des bouches quelconques.
Il est temps que le communiqué — cette fausse nouvelle biquotidienne, déclarent les mécontents — apporte un dérivatif à ce flot d'aigreurs internes.
Le 23 mai, il nous apprend que nous avons reconquis plus des deux tiers du fort de Douaumont. Mais ce succès n'entame pas la résolution de ceux des parlementaires qui veulent quelques séances secrètes pour que soit débattue, en famille, la question des « impréparations de Verdun ».
En attendant d'essayer de dégager le mystère de ces huis-clos politiques*, Paris s'entend conter une bien peu séduisante nouvelle. Comme toute la France, il s'est réjoui, quand les Russes sont arrivés pour se battre à nos côtés. On a même accepté sans contrôle, et avec un vif plaisir, un bruit qui fixait à 120.000 (?) l'effectif des Slaves importés. Et qu'apprend-on, le 24 mai ? Ce que restera de ces braves constituera, dans notre pays, après la guerre, et s'il y a des troubles, l'armée prétorienne (sic) chargée de tirer sur le peuple français. Réfugiés réclamant des indemnités, femmes et hommes à qui seront supprimés les salaires d'usines, soldats mécontents, seront remis à la raison par les Russes. C'est dans ces mêmes jours ensanglantés — voilà
I. On verra que, contre toute attente, Paris ne s'acharna pas à écouter aux portes et se désintéressa plutôt, et bien vite, de ce qui pouvait être écliangé de reproches ou de suggestions, dans le Palais-Bourbon cadenassé.
qui prend tout à fait caractère d'oracle antique — que le Parlement aura peur de ses électeurs et que, cherchant la poigne nécessaire, le maître, il le trouvera en la personne de Sarrail, dictateur républicain. Cet homme intègre rétablira l'harmonie dans le pays, et puis, son devoir accompli, déposera l'autorité pour retourner dans son champ, comme Cincinnatus ».
La sibylle de Cumes n'eût pas mieux parlé.
Sans prévoir à si long terme, des prophètes à la petite semaine, vous donnent à copier la très prochaine liste ministérielle : un cabinet Barthou avec Clemenceau pour directeur réel, bien qu'occupant un poste d'Eminence grise. Aux finances, Caillaux. Il y aura aussi Doumer.
Et, une fois de plus, dans le trouble concert des on dit, sonne la stridente trompette de Bellone. Ce qu'elle nous annonce, au moins, ne se discute pas. C'est du fait acquis. Le village de Cumières n'est plus à nous. Le Mort-Homme en devient pressé au Nord, au Nord-Ouest, à l'Est et un peu au Sud- Est. Voilà des réalités brutales. Et les Italiens, selon la formule, rétrogradent... jusqu'à des positions favorables.
— Est-ce le moment de toucher à JofFre ? questionnent, devant ces faits, les Français qui redoutent tout changement. Foin des intrigues ! La Patrie est plus que jamais en péril. Qu'on n'arrête pas le sentiment populaire.
Et à vrai dire, même parmi les plus rassérénés, on en rencontre, alors, une assez appréciable proportion, pour hocher de la tête et pour murmurer, avec une visible mélancolie : « Tout cela pourrat-il s'achever sans gâchis ? »
Le général Galliéni va mourir : il est mort. Les papoteurs ne parviennent pas à faire croire qu'il meurt de sa maladie diplomatique, car on sait bien qu'il fut opéré. Mais ils jouent sur l'opération.
Prostate? Erreur. Il s'agit bien plutôt, d'un ou de deux coups de revolver qui lui furent tirés dans son cabinet, par un général de qui on prononce le nom.
Nous sommes au « centième jour de Verdun ». On pourrait ne penser qu'à l'horreur de cette lutte géante qui eut terrifié Homère. On trouve encore pourtant le loisir de combiner de petits romans d'amour dont le héros est l'un de nos ministres fort en vue. Tandis que les termites patients continuent à creuser des galeries sous le pouvoir, à colporter qu' « il se déroule des intrigues fort peu louables », les bavards de l'alcôve tirent à dix mille exemplaires leur joyeux feuilleton. La bellesœur d'un roi, une jeune personne qui porte un beau nom, aime un séduisant homme d'Etat. // l'aime pour le moins autant. Et comme, par le sang, elle est liée avec des cours ennemies, cette idylle est profitable à la France qui fait feu de tout bois, y compris les bois de lit.
Est-ce aussi pour renforcer l'arm^'e de la répression, cette armée russe d après guerre dont il a déjà été parlé, que notre généreux allié va nous envoyer 600.000 Cosaques? Ils arrivent, ces braves; l'inépuisable Arkhangel nous les délègue en ce moment même et, sans que l'on s'explique exactement pourquoi, notre Gouvernement a eu l'heureuse pensée d'envoyer au-devant d'eux tout un navire de médecins français. M. Briand est si satisfait de cet appoint qu'il aurait dit : « J'en mets ma main droite dans le feu. Les Allemands seront sortis de France avant le 31 décembre ».
Qu'il se hâte, M. Ribot lui en saura gré. Les spécialistes en échos" financiers épiloguent sur les ennuis profonds de notre grand trésorier. Il n'ose pas lancer le nouvel emprunt : celui-là étonnerait trop, si rapproché de l'autre . Aussi va-t-il pallier la difficulté en faisant voter des impôts multiples et
VERDUN ' 46s
écrasants. Mais aura-t-il le temps? Car, le comité secret va, de toute évidence, abattre le ministère. Ah! si M. Ribot, pour avoir de l'argent, pouvait vendre quelque chose, une terre par exemple, comme les Turcs. Ceux-là vont offrir la Palestine aux Sionistes, contre deniers sonnants. Il fallait y songer.
Juin IÇ16. — Ce mois, ceux qui vont le suivre verront de grands événements. Le chasseur de fausses nouvelles fera, dans la forêt des on dit, des randonnées fructueuses. Il devra courir de toutes parts à la poursuite d'un gibier que la splendeur des beaux jours incitera à la promenade. Jamais lassé, heureux d'ajouter à son carnier, il fera le coup de fusil à sa manière et descendra bien des pièces. C'est sous mille aspects que les sottises, les mensonges, les imprudentes déclarations vont s'offrir à ses coups. Il en sortira de tous les buissons, de toutes les agences, de toutes les cours royales, de tous les salons, de tous les tripots. Il suffira de tirer dans le tas pour placer la cartouche. A peine passé notre seuil, ce i" juin, la journée s'annonce belle.
— Les Autrichiens sont encore à 150 kilomètres de Venise, gémit un pessimiste dolent, mais, dans un mois, ils fouleront aux pieds la perle des lagunes : voyez comme les Italiens reculent!
— Dans un mois, répartit une pythonisse inspirée, la guerre n'aura plus que dix jours à exercer ses ravages. Elle prendra fin le 10 juillet ^
I. Depuis on analysa de prés la combinaison de cette voyante. Rappelons-en les termes : « Additionnez les dates de l'anniversaire de Guillaume II et de François-Joseph, celle de leurs proclamations, leur âge et la durée de leur règne, vous obtiendrez le nombre 3.852. Si vous divisez ce total par 2. vous avez mib. En additionnant les 2 premiers chiffres, vous avez 10, et 7 en additionnant les deux derniers. Cela signifie 10 juillet. La paix sera donc signée le 10 juillet 1916. Mais où
On croyait en avoir terminé avec les fables nées autour du cercueil de Galliéni. Il faut pourtant que Ton nous pardonne d'y revenir encore, le 2 juin, car depuis les obsèques solennelles, ces rumeurs ont cru et prospéré au point de se dédoubler. Deux versions : le général aurait succombé à une blessure, à la suite d'un duel avec un personnage inconnu. Il aurait été assassiné d'un coup de couteau entre les deux épaules, chez M. Poincaré, par un général dont on fournissait le nom. Il est vrai que Ton citait deux noms, ayant même initiale.
C'est la veille de ce même jour que se déroulait, dans le Jutland, la mémorable bataille navale entre les flottes anglaise et allemande. Les journaux tentèrent de publier quelques dépêches : la censure les blanchit sans indulgence
C'eût été pourtant un bienfait de nous renseigner sur ce noble combat. D'impitoyables informateurs nous révélaient, au coin des bornes, que Mackensen avait groupé face aux Anglais, sur la Somme, 1.800 grosses pièces et qu'il s'était vanté de jeter bientôt nos amis à la mer. Les Bulgares s'étaient rencontrés avec nos troupes, en Macédoine grecque. On cherchait un moyen de réconfort moral. Or, les premières nouvelles qui filtrèrent, concernant la grande bataille sur l'eau, furent de mauvaises nouvelles. Fidèles à leur doctrine de diminuer la vérité à leur détriment plutôt que de la faire trop belle, nos Alliés britanniques avaient transmis des renseignements suffisamment réticents pour qu'en France, et par une regrettable habitude de notre esprit, on y put tout soudain déchiffrer l'aveu déguisé d'une cale calcul devenait étonnant, bien quélémentaire pour un mathématicien, c"est que l'on pouvait obtenir le même nombre 3.832 en faisant les mêmes additions de dates de naissances, proclamations, etc , pour tous les souverains. Ce résultat fixe fut promptement éventé et personne ne fut étonné de constater qu'au 10 juillet, date de la paix, on était au plein de la bataille de la Somme. (Voir tome I. le chapitre des Prophéties).
tastrophe. On savait cependant que l'ennemi avait, lui aussi, bien souffert, mais il n'en apparaissait pas moins certain que les Anglais, bien qu'ayant contraint l'adversaire à rentrer au port, venaient de perdre des unités de première classe et ne pouvaient prétendre à la victoire. Les Parisiens, comme tous les Français aussi imparfaitement informés, ressentaient douloureusement ce qu'ils croyaient n'être qu'un grave échec. On s'en entretenait en tout lieu et Ton enrageait visiblement d'être obligé de marquer un succès à la flotte ennemie, pour la première fois qu'elle se décidait à prendre la haute mer.
Etait-ce donc une série de jours sombres qui s'ouvrait? Verdun paraissait au point culminant de la violence. Le communiqué situait les Allemands dans le fossé du fort de Vaux... Les Russes étaient-ils donc pour toujours immobiles, chez eux? On racontait que plus tard, nous garderions Salonique. La Grèce était déjà prévenue. Au moins fallait-il au préalable, savoir la défendre. Et les Anglais, par surcroît, aurait connu la plus cruelle infortune pour leurs armes : une défaite navale?
C'étaient bien des coups rassemblés.
Dès le 4 juin, cependant, la vérité se fait jour. La nouvelle de l'Amirauté britannique, trop scrupuleusement dubitative, est rectifiée en termes qui ne laissent plus de place au doute. Et c'en est fini de ce cas de « fausse nouvelle par excès d'honnêteté ». Tandis que les journaux allemands multipliaient exagérément le profit germanique de l'affaire, le contrôle des faits rendait, à la flotte Jellicoe-Beattie, le mérite de la victoire. Berlin illuminait quand nous nous montrions affligés. Nous n'allumons aucun lampion en apprenant les phases authentiques de la lutte, mais nous sommes, en même temps qu'informés d'une réconfortante certitude, délivrés d'une lourde angoisse. Si, par ailleurs à Verdun,
l'ennemi reste blotti dans les fossés de Vaux, les dépêches du jour ne nous disent point qu'il va conquérir cette position. Nous recevons des assurances de l'Italie : jamais l'Autrichien ne réalisera son espoir de rentrer dans cette glorieuse et libre Venise qui fut autrefois sa captive.
Tandis que nous passions de l'anxiété à la joie, l'Europe entière partageait les mêmes sentiments, trompée par les retentissantes déclarations de l'agence Wolff.
Et l'on conta alors l'histoire d'un royal désabusement, celui de Sophie, reine de Grèce, particulièrement intéressée par l'âpreté de ses haines et les liens du sang, à applaudir les joyeux commérages, non plus de Windsor, mais de Berlin. C'est dans la matinée du 3 juin qu'arriva au palais d'Athènes la nouvelle de la « grande victoire navale allemande ». Le Kaiser en offrit Thommage, par télégramme, à sa royale sœur.
Avant même que le roi en fut informé, tout le monde savait, « jusqu'au plus petit marmiton des cuisines ». dit le Cri de Paris, que toute la flotte anglaise était au fond de Veau.
« La plus allemande des dames d'honneur commenta, devant quelques personnages, les impressions que la reine lui avait communiquées sur ce prodigieux événement. Et personne ne douta plus bientôt que la flotte du Kaiser avait anéanti la flotte britannique. La Grèce allait par ricochet se trouver à jamais débarrasséede l'oppression francoansflaise. Toutes les escadres des Alliés avaient déjà reçu l'ordre de gagnera toute vapeur l'Océan. Du même coup, l'armée du général Sarrail serait forcée de se rembarquer au plus vite. Il n'y aurait bientôt plus un seul bateau de guerre autour des côtes de Grèce. C'était la fin de tous les ennuis. On allait pouvoir illuminer ».
Le roi cependant n'autorisa les lampions que
dans les appartements privés de son épouse. Il se réservait quelque peu avant de participera l'enthousiasme. Bien lui en prit. Mais la Grèce avait si positivement cru, que les ministres, gagnés par le sentiment général, se réunirent en conseil pour discuter s'il n'y aurait pas lieu de décréter la loi martiale dans le pays et de procéder à l'arrestation de M. Venizelos.
Il est vraisemblable qu'en France, les habitants de la petite commune de Croix (Alpes-Maritimes) attachèrent un certain intérêt à la victoire britannique, mais ce dut être un intérêt moindre à celui qu'ils portèrent à un événement local, dont ils étaient tout pantelants. N'avaient-ils pas en effet l'insigne privilège d'être les élus du Seigneur, et de recevoir en son nom, avec une troublante régularité, la visite d'une merveilleuse dame blanche qui, à l'entrée du village, et au-dessus d'un olivier, apparaissait chaque soir dans une nuée ! Cette dame parlait. Elle donnait des nouvelles, renseignait sur le sort des soldats du pays, disait le nom des morts, des prisonniers, des blessés. Un commissaire de police vint de la ville voisine et interrogea les petites filles qui avaient reçu ces déclarations d'en haut. La dame blanche s'abstint désormais. Cette histoire était de la famille des sources taries qui se reprennent à couler, des cloches muettes qui d'ellesmêmes tintent des glas.
Les nouvellistes de Paris enfin parlent raisonnablement, sauf une légère erreur de date, lorsqu'ils répètent une phrase attribuée au général Pétain : V J'ai devant moi l'armée allemande «.Autant dire : « L'effort principal de l'ennemi porte sur Verdun. Si vous voulez sauver la place, il importe que vous provoquiez une offensive sur un autre point ». Nos augures savent que le grand chef a été entendu, que l'on va centraliser 300.000 Anglais entre Bapaume et Péronne et que l'attaque des lignes allemandes
se produira le 15 juin. On n'aura donc que dix jours à l'attendre.
D'ici là. Vaux sera-t-il pris ! Généralement, on le croit. On n'a que trop raison de le croire. La nouvelle en viendra, formelle, dans les quarantehuit heures alors que nous aurons déjà reçu le coup de la mort de Kitchener, torpillé dans les eaux des Orcades, alors que nous saurons, par compensation, les 20.000 Autrichiens et les cent canons pris par les Russes en une offensive de 200 kilomètres de front. Les (( effrayés » estiment que « Verdun n'en a plus que pour quinze jours », puisque le kronprinz n'est plus qu'à six kilomètres de la place. Les « tranquilles » déclarent qu'avant d'atteindre la ville, nos adversaires ont encore à franchir une seconde ligne au moins aussi bien établie que la première. Les gens qui soupèsent de sangfroid le pour et le contre, voient Verdun fort compromis et songent qu'il es(t grand temps de commencer sur la Somme cette offensive anglaise dont on parle. Ce geste correspondrait utilement à celui des Russes qui, vaillants, vont de lavant en Galicie, en Bukovine, et, à dire d'expert échotier, pourraient bien toucher Lemberg en peu de semaines*. Et si les Italiens simultanément réussissaient quelque opération de vaste envergure... Mais il n'est que trop vrai que ce grand pays a encore à lutter contre des ennemis intérieurs, alors que toute sa pensée devrait être tournée vers la frontière. Partout, dans la Péninsule, on vient de prendre des mesures contre les semeurs de pessimisme et contre les agents germanophiles qui
I. On sait qu'alors, nous dûmes aux victoires russes des heures d'énergique réconfort. Pendant une belle série de jours l'information quotidienne enregistra un nombre toujours croissant de prisonniers. La progression fut .si rapide que les férus optimistes disaient : o A ce prix, les Austro-Allemands auront perdu un million d'hommes en cette seule affaire ».
s'eiforçent d'entamer l'opinion publique. On a dû fermer, la nuit, la frontière du Tessin pour surveiller le va-et-vient des espions politiques et militaires de l'Allemagne. Vingt ans de Triplice ont infiltré en Italie bien des liens d'intérêt avec l'empire germa-, nique.
Mais un mouvement se dessine pour l'internement de tous les Allemands d'Italie dans les camps de concentration, et les Tedeschi vont cesser d'intriguer et de fomenter 1 inquiétude, dans une nation qui, trop longtemps, crut à leurs paroles mensonsongères.
Ne prétend-on pas que même parmi les généraux italiens, il y a de vives discordes? A ceci rien d'absolument impossible, puisqu'en France les nôtres échangent des coups de poignard (fausse nouvelle Galliéni, ci-dessus mentionnée). Quand ils ne s'assassinent pas, dit la chronique scandaleuse, ils se déchirent à belles dents. Dans la Salle des Pas-Perdus à la Chambre, on sait au jour le jour tous les détails de cette guerre des képis étoiles. Ce serait naïveté que de nier, par exemple, l'inimitié réciproque de Jofifre et de Castelnau... Pour répondre et autant que possible, corriger l'effet malsain de ces potins, qui ont la vie dure car ils ne sont pas d'hier, La Liberté du 6 juin publie cette anecdote dont elle garantie l'authenticité :
« Les généraux Joffre et de Castelnau sont en déplacement vers le front avec un des plus hauts personnages de la République. On parle des cancans persistants et tendancieux, circulant dans certains milieux sur les prétendus dissentiments entre le généralissime et le chef d'Etat-major général de l'armée. Le général de Castelnau s'écrie :
— Mais qu'est-ce qu'ils ont donc à raconter tout le temps cette ineptie ? Comment pourrions-nous avoir une plus complète intimité, à moins d'être camarades de lit ?
Et le général en chef, avec un bon rire :
— Après tout, si c'était nécessaire... ».
La Victoire, le lendemain, reprend ce récit et ajoute : « Nos généraux ne sont pas quittes pour autant et c'est à nous tous de fermer le bec aux semeurs de mensonges qui ont tout l'air d'être inspirés par les Boches ».
Ce n'est guère cependant le moment de susciter des doutes contre les chefs dans l'armée et dans le pays.
Trop nombreux sont les anxieux qui veulent la chute de Verdun avant deux semaines. Les Russes sont à Czernowitz, mais où seront les Allemands demain ?
Aussi l'espoir et le doute cohabitent en nos esprits. Par bonheur, dans trois jours, le 15, les Anglais attaquent sur la Somme. Déjà nos troupes ne sont pas inactives dans la région de Soissons. Prodromes d'action générale ? Les Roumains vontils comprendre et partir, servis par la saison et les circonstances ? Mais il faut croire qu'ils ne sont pas tous unanimes. La Politique de Bucarest publie (samedi 28 mai- 10 juin) cette note qui dénonce un mauvais état d'esptit :
« Un bruit étrange. — Le bruit a couru aujourd'hui à Bucarest, que les Alliés avaient essayé, avec l'appui du parti de M. Venizelos, un coup de main contre le roi Constantin de Grèce. Jusqu'au moment où nous mettons sous presse, aucune confirmation de cette nouvelle n'a été reçue ».
Prudente réticence, mais le trait empoisonné n'en est pas moins lancé. Ce n'est pas lui d'ailleurs qui fera reculer la volonté de toute une nation.
Avec plus de franchise, un périodique ennemi, le même jour, dit son écœurement des fausses nouvelles. Cet aveu est consenti au moment où les Russes vont de succès en succès. Le Pesti Naplo (hongrois), écrit donc : « Les menteurs de Buda-
pest se sont rendus profondément ridicules lorsqu'ils nous ont annoncé la révolution en Irlande, lorsqu'à propos de Kut-el-Amara, ils ont parlé de la fin de l'Angleterre. Quand lord Derby organisait son recrutement, on écrivait chez nous que parmi les Anglais, personne ne pouvait s'engager volontairement, et quand, plus tard, on introduisit, dans le Royaume-Uni, le service obligatoire, nos pontifes se gargarisèrent en disant que cela n'avait aucune importance, étant donné que l'Angleterre avait déjà cinq millions d'hommes, et que l'on ne trouverait plus un homme valide « à se mettre sous la dent». Personne parmi nous n'est en cause. Chacun de nous a contribué à un mensonge quelconque : la démission de M. Poincaré, la révolution aux Indes, l'assassinat du tzar, le roi d'Italie se mettant à genoux devant M. Giolitti, etc.. Tous les journaux contenant ces mensonges sont conservés dans le musée de guerre national * ».
A Paris, M. Sacha Guitry, qui n'écrit pas d'une façon régulière dans les journaux, aurait pu le 12 juin, lire avec profit l'article du Pesti Naplo. Bien que l'on fut à la veille du jour où l'heure allait être avancée sur tous nos cadrans, il aurait sans doute déduit de cette lecture, que l'heure n'était pas encore venue de lancer certaine nouvelle dont il avait rêvé. L'auteur de la Prise de Berg-op- ZooYYi commit là une faute publique, dont il fut d'ailleurs le premier navré, quand elle lui apparut dans toute son horreur.
On jouait donc en matinée, et au Palais Royal, le Veilleur de Nuit, de M. Sacha Guitry. L'auteur interprète, après le troisième acte, remonte vers sa loge et, dans les escaliers, apprend une magnifique bonne nouvelle. Sans perdre un instant, il redescend en scène, fait lever le rideau, et annonce aux