CHAPITRE III
« Je sais un officier allemand qui, montrant plus tard son carnet de campagne à un neutre, à un Hollandais, fit observer lui-même que du 5 au i^ septembre, il avait laissé toute une série de pages blanches : « C'était, dit- il, l'époque de la bataille de la Marne. Je ne tenais pas à noter mes impressions ».
Deux versions allemandes de la bataille de la Marne. Victor Giraud, (L'Echo de Parts, 9 septembre 1917).
Les fausses nouvelles, filles des nuits d'angoisse, cessèrent-elles de courir les rues au lendemain du jour où la France et Paris commencèrent de respirer plus librement ? Le croire serait une lourde erreur.
Plus diverses que jamais, elles s'y promenèrent du matin au soir, du soir au matin. On les rencontra, vêtues de rose tendre ou drapées de voiles endeuillés, dans les couloirs ministériels, à la Chambre comme au Sénat, dans les journaux et sur les voies publiques. Elles s'accoudèrent familièrement au zinc des cabaretiers, s'assirent à la table de famille, se joignirent aux groupes qui délibéraient dans les carrefours. Ces demoiselles légères — et qui, si l'on peut dire, allaient de bouche en bouche — se firent légion. Un temps devait venir où les autorités, inquiètes de leur grand nombre, feraient afficher des placards préventifs
pour avertir le peuple de cette invasion grandissante. On n'en était pas là encore, mais la fausse nouvelle, riche ou pauvre, se reprit à occuper le haut du pavé et à entraîner dans son sillage les crédules prêts à s'enflammer au passage de la belle.
A Paris, tout servait l'Intrigante pour qu'elle put à loisir exercer son détestable métier. La confiance revenue, les terrasses rétablies et toujours peuplées à la longue file des cafés. Misses Ragot, Racontar, Potin et Lady Papotage trouvaient des clients à chaque pas. Elles avaient des relations qui les faisaient rechercher, connaissaient tous les ministres, jouissaient de leurs grandes et leurs petites entrées dans les états-majors, allaient au front et en revenaient dans des automobiles du généralissime. Les turcos, les fantassins que saluaient les boulevards ramenaient de la guerre les fausses nouvelles, bras dessus bras dessous. Cela ne Taisait doute pour quiconque écoutait ces intarissables bavardes que la guerre allait, sous peu de temps, se continuer en Allemagne.
Tout devenait ail right! Et c'était naturel qu'il en fut ainsi : « Si on nous rendait les croissants du boulanger, disait le 14 septembre, une midinette, place de l'Opéra, on n'aurait presque plus rien à demander ». Une fausse nouvelle qui passait affirma que les croissants seraient rendus « dans huit jours ».
Ses camarades habillées de noir — les péripatéticiennes du pessimisme — ne gagnaient pas leur vie. ( n les quittait tout aussitôt après les avoir abordées, quand elles parlaient d'un possible retour offensif et présageaient un nouveau coup de bélier sur Paris. Et puis, il y avait le miracle hindou — encore un miracle ! C'est par quantités innombrables qu'arrivaient les radjahs de l'Inde ! Il y en avait déjà « des tas » — simple et courante façon
de parler, — sous Nancy et dans les plaines de la Somme.
Dans cette béatitude générale, comment n'aurait-on pas déjà étudié le prochain partage de l'Allemagne? Certains n'hésitaient pas, et jouaient une manille superbe avec les cartes de l'Europe centrale*.
I. Nous ne pouvons mieux illustrer cet amusement auquel se livrèrent divers Français qu'en transcrivant un boniment recueilli et publié par la France de Bordeaux et du Sud-Ouest, le 14 septembre 1914 :
Le bon Camelot.
« Place de la République, une estrade au pied d'une colonne où jadis étaient affichés les spectacles du jour. Sur l'estrade, un mirifique bavard. Tout autour un peuple attentif. Si ce n'est le roi des camelots qui parle, c'est pour le moins l'un de ses ministres ! Quel bagout, mes amis ! Toute la verve de Paris jaillit de ses lèvres, rebondit dans le public, provoque le rire, sème l'espérance, réveillerait la joie chez tous les auditeurs s'ils ne la portaient tous en eux, confiante, inaltérable.
« Raconter le boniment du Camelot ? Le remettre en langage académique alors qu'il est si cocassement coloré, dans la forme primesautière qu'il affecte ? Allons donc, mieux vaut, simplement, le sténographier, et le noter sans commentaires pour apprendre à Bordeaux comment Paris entretient sa bonne humeur :
« Oui, mesdames, oui, messieurs, proclame l'homme, en claquant d'une badine sur une grande carte déployée au-dessus de sa tète ! Ce que vous voyez là I C'est l'Allemagne, pardon, l'ex-Allemagne, dont le partage va être fait ce soir, s'il n'est fait déjà ? L'Allemagne ? Il n'est personne parmi vous qui n'ait vu imprimé le nom de ce patelinlà ou qui, au moins, n'en ait entendu parler. Vous savez que c'est un nid à punaises qui occupe le cœur de la civilisation, un endroit pas bien propre que l'on a tout intérêt à faire nettoyer, dans l'intérêt de l'hygiène, des bonnes mœurs et de la tranquillité universelle.
« Eh bien, mes amis, ouvrez les oreilles et regardez-moi bien. Moi qui vous parle — et pas plus tard que ce matin — jai envoyé un pneu aux souverains russes et anglais et un autre à M. Poincaré, notre Président, momentanément dans le Midi Je leur z'ai dit toute ma pensée. J'attends leur réponse, télégraphiquement. Ils vont être contents, allez. Pourquoi? Parce que, grâce à ce que je vous raconterai tout à l'heure, je leur donne le moyen sur, infaillible, facile, pratique, et pas salissant, de faire le partage du nid à punaises, et de répartir l'héritage de la guerre suivant les lois de l'équité, de la raison et du bon goût.
« Mais, comme je vous vois tous ici réunis. Mesdames et Messieurs, comme vous m êtes sympathiques, et qu'à vos figures de bons « fieux » je reconnais bien que vous êtes Français, je ne veux pas vous faire attendre plus longtemps pour vous apprendre ce que je disais confidentiellement, dans mes dépêches, aux arbitres de la paix du monde.
Paris renaît. Dans les quartiers d'industrie, on travaille pour l'exportation. On dit, à tort ou à raison, que l'Amérique nous inonde de commandes, surtout en petite bijouterie. Les ateliers dialoguent tout en martelant. On y blague Berlin anxieux, économisant ses vivres (déjà!) suspectant les nouvelles officielles, regardant vers les marches de l'Kst et prêt à boucler ses bagages au temps voulu, pour fuir — douce illusion française. — la lance du cosaque qui vient. On a affiché là-bas, sur les palais impériaux et pendant la nuit : « Nous voulons la
Approchez plus près encore et regardez bien le mouvement de ma baguette C'est le moment d'avoir des yeux et des oreilles.
« Regardez-moi cette Allemagne-là ! Est-ce que ça a une forme, un pays comme ça? Pointu par ci, défoncé par là ! Allons, allons de la symétrie, s il vous plaît. D'abord l'Alsace et la Lorraine, pan, à gauche ! Et v'ià la France engraissée. Et puis, il y a le Rhin. Guillaume a mal au Rhin. Ablation du Rhin, comme dit le Dr Doyen. Cologne aux Belges, avec Bonn etCoblentz! A nous, Mayence et le Palatinat. Ah! ça va déjà mieux, les enfants. La Forêt Noire et le Wurtemberg, laissons ça C est des sapins et je ne roule qu'en auto. La Bavière? Transformée en République autonome du bon bock et du demi-brune !
<( Mais ce n'est pas tout Pigez-moi là-haut le Schleswig-Holstein (Pardon pour les postillons !) A toi, le Danemark, empoigne-moi ça, c'est bien ton dû, vieux frère? Le Mecklembourg? En voulez-vous? Non ? En, bien, je l'annexe à la Suède. Maintenant à l'Est. Ah... là... Bonne affaire !
« La Pologne — Polognski — les enfants, ressort de ses cendres. Un bout d'Autriche, un bout d'Allemagne, un bout de Russie, et vive Stanislas ! La Prusse occidentale ? Qu'est-ce à dire, vous le monsieur au lorgnon ? Vous ne dites rien ? Pardon, faites excuse. La Prusse occidentale est russe par ma volonté. Dans Prusse, il y a russe et Nicolas le sait bien. Qu'est-ce qui reste? Le Nassau? Ça vaut deux ronds de flanc. Je le flanque à la Serbie. KUe s'arrangera bien pour établir des moyens de communication Le Hanovre ? Ça fera le bonheur des Canadiens.
La 'Westphalie? J'en fais cadeau aux cipayes de l'Inde. La Saxe?
Je l'appuie à 1 Angleterre qui a du goût pour les fines porcelaines Les épluchures ? Le Waldeck aux Boers et le Brunsvirick aux Japonais. Enfin, pour moi, je réclame — prononcez bien — la Franconie!
« On rit. Le camelot s'éponge et tirant un rasoir de sa poche :
« Mais il faut couper tout cela avec précision, pour que chacun ait son compte et qu'il n'y ait pas de jaloux. Mesdames Messieurs, je n'irai pas par quatre chemins. Ce n'est pas cent sous, c'est moins que quatre francs, trois francs seraienttrop, abusifs seraient quarante sous. Allons, d'un mot comme en mille, un franc vingt cinq, mon rasoir tranche- Allemagne. Profitez-en pendant la guerre, les gars à poils. Après la paix, ce sera plus cher.
« Il en vend. Paris qui se rase au propre ne se rase pas au figuré ».
paix » . On plaisante le départ du kronprinz qui est allé diriger les opérations face à la Russie. Autour des bureaux du communiqué, boulevard des Invalides, on est dans l'enchantement, le i6 septembre, comme la veille, comme le lendemain. On mène les soldats chez les pâtissiers du boulevard. Des dames se font raconter la bataille par de grands turcos qui, inconsciemment, et bons enfants, laissent interpréter en fausses nouvelles leur pittoresque sabir. Et puis, — des gens très renseignés l'ont dit — on va assister à un défilé d'Allemands prisonniers... Au moins en verra-t-on autour des gares. Il y a des curieux qui vont guetter dans les halls et qui reviennent un pçi^ déçus.
Parmi toutes ces distractions et tous ces espoirs, la capitale vivote, sans grande fièvre. Les philosophes admirent même sa stupéfiante passivité. Qn se bat sur l'Aisne. Si c'est la victoire, les « Bordelais » — ceux qui partirent là-bas au début de septembre — vont rentrer. On les taquinera un peu pour avoir cru à la fausse nouvelle du siège. Pour hâter les choses, des gens pressés promènent le bruit que déjà — le i8 septembre — nous avons bousculé les Allemands dans leurs retranchements. Comme probabilités, on suppute que nos ennemis seront sortis de France le 30 courant et qu'alors commencera la vraie guerre, vers les promesses du Rhin. Assurément les journaux n'impriment pas ces sottises. Elles ne brillent que dans les cafés, et Ton a aujourd hui, à les écrire, à les relire, bien de la peine à les croire authentiques. Pourtant, nos fiches sont là, sous nos yeux et nous transcrivons des sténographies de paroles entendues. On sait déjà que l'on évitera Metz et Strasbourg.
Ah ! Si l'on pouvait mieux correspondre avec les soldats, quelles fameuses nouvelles on recevrait dii front! Mais le service postal aux armées est désespérant. Un air vif soudain, fait songer à l'automne.
et... à l'hiver. Presque tout à coup, les pessimistes, en boutonnant leur veste, parlent de la possibilité d'une campagne en frimaire. Les points d'exclamation, joyeux hier, s'infléchissent en perplexes points d'interrogation. Pour nous remonter un peu, une voyante a la complaisance de nous garantir la mort de Guillaume II, au revers d un fossé, à la date du 29 septembre. Nous n'avons que six jours à attendre : c'est un rien... mais, évidemment, personne n'y croit.
Deux jours plus tard, Reims brûle et afin d'ajouter à nos peines, un mensonge engendre un autre mensonge. On ne parlait plus des Russes d'Arkhangel. On sait maintenant qu'ils sont venus par mer, mais qu'ils n'ont pu sauver leurs chevaux, tous morts, pendant le voyage, des rigueurs du mal de mer ! Et comme, d'autre part, on ne voit pas arriver les Hindous, il y a des clairvoyants de plus en plus nombreux, qui prononcent une phrase dont la triste fortune dans la suite, fut immense : « Ce sera long ».
Ceux-là donnaient une nouvelle vraie.
Les obus exploseront dans la neige de janvier, une fois et plusieurs fois, lisez : une année et plusieurs années. Quelle volte soudaine s'est produite ? Tous ces braves gens qui, la semaine dernière, annonçaient les traités imminents, écoutent les ténébreux visionnaires qui nous annoncent trentesix mois de guerre. On les écoute pour les plaisanter : on les appelle fauteurs de nouvelles outrancières.
Ceux-là aussi donnaient des nouvelles vraies. Ah ! Si la moindre décision intervenait ! Mais l'affaire sur l'Aisne piétine. On ne s'énerve pourtant pas. On attend les coups de l'échiquier où la partie se joue serrée et lente. L'encerclement possible de von Kluck? Bien certes, il est des chroniqueurs verbaux qui le pronostiquent. Mais, — progrès psy-
chologique dans le cerveau de Paris — on n'accepte pas si facilement qu'en août ces belles assurances. De même pour la marche des Russes sur Berlin. « Eh, eh ! les fameuses cinq étapes ! Le rouleau compresseur ! » Voilà ce que l'on dit et comme Ton plaisante. Décidément, le français semble devenir un être prudent, circonspect. C est un fait nouveau.
Parmi tant de sagesse, il y a des sottises, telle celle-ci : des gens ont vu, cette nuit-]à (23-24 septembre), s'en aller sur la Seine, de nombreuses mouches parisiennes, chargées de troupes et se rendant à la bataille par le chemin des rivières. Il faut de ces billevesées pour aider Paris à attendre la grande nouvelle de la retraite allemande. Nulle alarme, d'ailleurs. Mais on n'a pas encore l'habitude des combats de cinquante jours : cela viendra.
On se fait seulement à l'idée que la lumière brillera tout d'un coup, et qu'il faut palper les murailles dans Tombre, Il est vain d'espérer qu'on puisse chaque jour, pour un sou, nous vendre une plume de l'aigle noire. On nous donnera une aile entière, un matin...
D'ensemble les rumeurs sont favorables. La majorité des citadins croit à la possibilité du merveilleux coup de filet. « L'état-major ne dit pas tout ce qu'il sait », assurent les nouvellistes.
Mais la guerre donne l'impression d'un roman mal bâti : « Ça traîne ! » dit dans la boutique d'un grand libraire, un écrivain connu, « tous les chapitres se ressemblent ». De fait, le communiqué sucre généreusement d'innocentes tartines Ce n'est pas lui qu'on pourra accuser d'exagération. L'essentiel, c'est que nos affaires vont bien. Les optimistes tiennent toujours la corde. « Galliéni, garantissentils le 26, est parti depuis quatre jours avec un fort effectif, pour « forger la bague ». « On les aura », iurent les enragés. Mais les femmes, dans les
squares, se prennent à tricoter pour la campagne d'hiver.
— « Vous savez, disent-elles en commérant, on a refermé certaines portes de Paris.
— Ah!
— Oui, parce que Ton craint les autos blindées.
— Ça n'empêche pas qu'à Berlin, ils ont encore affiché sur leurs murs : « A bas l'Empereur, nous voulons la paix ! »
— Et que les Italiens, déjà sous les armes pour se joindre à nous, lancent dans huit jours 1. 200.000 hommes sur l'Autriche ».
C'est de l'anticipation.
— Et puis, Turpin a encore perfectionné son invention. Il vient de créer une bombe spécialement destinée à être projetée par les aviateurs.
— Enfin Guillaume va mourir demain.
Il ne meurt pas : la pythonisse s'était trompée dans ses calculs. Insignifiant détail, car... il mourra une autre fois. Sa survie n'empêche pas que les Allemands battent en retraite depuis deux jours (indiscrétion d'un télégraphiste de la Tour Eiffel), et qu'on leur a fait 40 000 prisonniers (racontars d'un chauffeur qui, du front, a conduit à Paris des officiers d'Etat-major).
Le New-York Herald est plus franc encore : au moins, lui, apporte t-il une certitude, en assurant que le tsar fera à Berlin son souper de Noël. Déjà les Berlinois payent le bœuf au poids de Tor.
Les bas ébauchés s'allongent dans le giron des tricoteuses. Et elles parlent toujours.
— Cent vingt trains ont été commandés à la gare de l'Est pour partir d'urgence.
— Je connais : il s'agit de ramener un grand nombre de prisonniers, avec un matériel formidable et toute la musique de la Garde royale (i^*" octobre).
— Vous savez, on va nommer des maréchaux de France.
— Joffre, le |)remier?
— Naturellement (2 octobre).
— Le communiqué est à la farine de lift !
— Cela n'a pas d'importance. Nous avons fait depuis deux jours 33 000 prisonniers (3 octobre).
— Le Président et les ministres vont rentrer à Paris.
— Demain, dit-on?
— Je crois que oui. (Même jour).
— Avez-vous su le coup de théâtre ? On ne dit rien, mais c'est certain. Von Kluck a été fait prisonnier. Il est au Val-de Grâce, blessé, après avoir été d'abord conduit aux Invalides. Lorsqu'il fut pris, on le mena devant le général Joffre et là, d'un geste brusque, il voulut braquer, sur son vainqueur, un revolver. Un officier français surprit le mouvement et devança l'assassinat en déchargeant son arme sur le traître allemand.
— Mais, cela, c'est énorme!
— C'est vrai pourtant (4 octobre).
— Maintenant, c'est 80.000 prisonniers. Il y en a déjà 35 000 dans le Midi, et 20 000 en Angleterre, tous de l'armée de von Kluck. Nous sommes à Maubeuge depuis cinq jours, à Tournai depuis huit jours. Les communications télégraphiques avec Amiens, Arras, Lille, marchent régulièrement, bien qu'avec des fils de fortune.
— Tout cela est très réconfortant (4 octobre). Tout cela, du reste, est Taux. La presse, dès le 3,
rédigeait des « attention aux nouvelles fabriquées ! » Comment retenir pourtant les esprits lancés? Observation à faire : depuis la grande secousse de la Marne, le pays vit comme le dit devant l'un de nos amis, un hufiioriste, « dans la guimauve ». On a depuis lors guetté le grand fait, car oli croyait que la guerre dut continuer à coups de massue. Rien d'énorme ne s'est manifesté. Si l'on essaye de s'adapter à une conception totalement inconnue jusqu'alors,
celle d'une guerre de retranchements, on n'y réussit pas. Il est tout à fait impossible qu'après les grands et magnifiques élans, qu'après tout notre passé de furia francese, nous nous assimilions la doctrine des trous de rats et des créneaux du guetteur. A dire vrai, très peu nombreux sont ceux qui ont compris cette manière inédite de se battre. Les fossés de Torres-Vedras, où s'abrita Wellington, sous Lisbonne, lors de la campagne d'Espagne, sont trop loin de notre temps. Personne ne songe que les Allemands, qui ont tout lu, tout observé, ont ressuscité ce vieux procédé qui mit en échec Masséna abasourdi et l'ont conditionné selon les lois de la stratégie moderne. On oublie que nos ennemis ont pris note du rôle de la tranchée dans la guerre russo-japonaise et dans la dernière guerre turco-bulgare Peut -on demander à des Français de se transposer instantanément de leurs anciennes tactiques de guerre, tout en mouvements et en élans, à la guitoune enfouie et au boyau sédentaire ?
Il y faudra le temps. Mais comme on a soif d'action, s'il ne s'en produit pas, on en invente. Et l'on n'y va pas de main morte.
Veiit-on des propos de Paris, en ce début d'octobre?
— Anvers est aux Allemands, soit. Trois cent mille ennemis descendent à marches forcées sur Paris, en trois colonnes. Les 40.000 prisonniers, c'était du rêve, soit encore \ C'est par erreur que
I. Un grand journal avait pavoisé — sur cette nouvelle — dès le 3 octobre au soir Un cinéma du boulevard démolissait des échafaudages sur la façade pour pouvoir mieux illuminer Deux grands magasins se proposaient d'allumer cent mille lampions dans la nuit. D'autres avaient vendu, le samedi •;, des drapeaux par centaines. C'aura été l'un des coups de fièvre de Paris lout le monde avait cru .. Dans les jours qui suivirent, bien des gens ne désespéraient pas et disaient qu'on nous réservaitla surprise, pour la faire plus complète, plus magnifique encore. D'autres étaient redescendus en vol plané et enrageaient.
Ton a affiché à la porte des mairies de Vincennes et de Saint- Mandé la capture de von Kluck et de son armée, soit toujours ! Mais tout cela n'empêchera pas que nous ne disions la vérité en prédisant du « boucan » en France et à bref délai.
— Pourquoi ? En pleine guerre ?
— iLcoutez bien, ceci, monsieur. Le président Poincaré, MM. Viviani et Millerand sont partis de Bordeaux pour toucher d'abord le Grand Quartier Général. Que signifie cet itinéraire ? Eh bien, voilà : nous assistons à un commencement de lutte entre les pouvoirs civils et militaires. Le Gouvernement a réussi à obtenir de l'utat-major qu'il démentît les nouvelles ultra-optimistes mises en circulation depuis plusieurs jours. On savait que le Président devait rentrer imminemment à Paris. Mais il était assez délicat pour le chef de TEtat de remonter bourgeoisement du Sud à lElysée. On a imaginé ce crochet par les armées. Quand la promenade s'achèvera, le Gouvernement et le premier magistrat de la République arriveront avec la Victoire dans leurs landaux. Ce sont eux qui seront acclamés, puisque ce sont eux qui certifieront l'authenticité des bruits que l'on dément officiellement aujourd'hui encore, car — et voilà ce que je voulais vous dire — von Kluck, le troupeau des prisonniers, Anvers libre : c'est là la vérité, la seule !
— Croyez-vous ?
— J'en mettrais ma main au feu. Et puis ce n'est pas tout. Il y a les histoires intérieures qui se préparent. Vous ne savez rien des « dessous » ? Apprenez-les donc. Il est, parmi nos ministres, des gaillards qui ont aussi peur des catholiques, des militaires, que des socialistes. En ce moment, leur épouvante principale naît de la campagne religieuse, disons mieux : cléricale, que vous connaissez, et aussi, du prestige grandissant du général Joffre, maréchal de demain. Le spectre de Boulanger les
4o LES FAUSSES NOUVELLES DE LA GRANDE GUERRE
terrifie. Alors, on riise, on finasse. Les prolétaires, tout de même, ne sont pas des aveugles. Ils pourraient bien, un jour, se lasser de ces savantes coméd!îes. Déjà, les civils font tout pour amoindrir les généraux. Le généralissime envoie tous les jours trois pages de communiqué. Bordeaux filtre le breuvage et nous donne à déguster... six lignes!
Ces potins, articulés en un langage plus ou moins classique, mais toujours passionné, n'étaient pas fréquents, hâtons-nous de le dire. Pourtant ils nous ont été rapportés par des témoins dont nous ne pouvons mettre la parole en doute. L'aigreur de tels propos n'était pas telle, d'ailleurs, que le Gouvernement y dût attacher, ne fut-ce qu une minute, la moindre importance.
Phraséologie de pacotille et qui n'effleurait même pas l'êpiderme de la nation.
La vraie migraine de Paris ne trouvait pas son origine à ces ragots menus, mais bien plutôt en cet échange incessant de nouvelles incontrôlées, aux termes desquelles une grande victoire avait eu lieu sans qu'on le sût. L'autorité comprit qu'il fallait intervenir. Une enquête fut ouverte pour rechercher les sources de tout cet émoi énervant. Cela fut aussitôt efficace. En quelques heures, changement de batteries chez les bien renseignés. Personne ne sait plus rien, le 5, à midi. Les plus actifs bavards, ceux qui, la veille, couraient pour porter plus vite les informations les plus chaudes, se promettent bien de rester, cois et prudents, en marge de tout entretien. Il â plu sur l'enthousiasme qui s'en voit tout défrisé. La confiance n'est pas atteinte, mais lés langues sont liées.
Pas pour longtemps. Il y a les incorrigibles.
Un peintre, qui a son atelier près de Pontoise. déclare à l'un de nos amis qui, plus tard, nous cbrrimuniqua ses notes : « J'ai couché avant-hier, chez moi, des officiers appartenant à l'armée de
Lorraine, dont un très gros effectif passait par tnon village. J'ai appris d'eux que tout était fini en Lorraine, qu'il n'y avait plus un Allemand de ce côté, en territoire français et que nous étions sous les forts de Metz » .
Paris entier fait des réserves sur ces superbes échos, désormais discrètement murmurés : on s'en est trop gargarisé. On voudrait être raisonnable. La Capitale y réussit, au point d'étonner par son « calme puritain » les étrangers qui la traversent. Mais le 7, à Neuilly, un vent de folie débouche du pont et souffle sur le marché.
— Les Prussiens redescendent sur Paris à grands pas.
— Ils sont à Compiègne.
— Nous avons été enfoncés dans le Nord ! Anvers inquiète. La ville n'est pas prise, comme
on l'avait dit, mais elle doit être très bombardée. Les noires imaginations voient déjà un nouveau flot allemand prêt à rouler sur Rouen. C'est à voix basse que l'on a donne ce tuyau » ; c'est tout bas que l'on parle de Lassigny, où l'ennemi trop en pointe, « va nous laisser un beau stock de prisonniers », tout bas encore qu'en répétant une fausse nouvelle déjà mentionnée ici, on parle d'un départ matinal de bateaux parisiens armés de mitrailleuses (g octobre). C'est le jour de la chute d'Anvers. Le traité de Noël est définitivement ajourné par les faits. Les augures parlent maintenant de la paix pour... juin 1915, sans écouter ceux qui brusquent le destin : « La guerre d'ici huit jours prendra un aspect inattendu. Elle se terminera beaucoup plus vite qu'un vain peuple ne le pense ».
Malheureusement un avion allemand — ce n'est le premier — jette des bombes sur Paris : « C'est qu'ils ne sont pas loin, déduisent obstinément les badauds du ii octobre, et que nous pourrions bien les voir revenir sous nos murs, à gros effectifs ».
Beaucoup de monde, boulevard des Invalides ce jour là, au moment de la distribution du communiqué : on voudrait bien recueillir une nouvelle qui dissipât un peu Tappréhension de l'avalanche, libérée du roc d'Anvers. Les visages sont moins vernis de satisfaction que la semaine précédente.
— Si JofiFre ne nous fait pas un beau coup d'ici deux ou trois jours, le péril extrême va recommencer comme au début de septembre, l'inquiétude. l'affoUement...
— Voilà hier cinq semaines que nous attendons quelque chose. On piétine à Lassigny.
Le communiqué du lendemain s'efforce d'accorder aux nerveux quelque biscuit en pâture. Et parce qu'il est détaillé, — étrangeté nouvelle — on doute de lui. Une phrase signale une action de fusiliersmarins, sans préciser de lieu. Or ces soldats sont de la défense de Paris Donc ils se sont battus à proche distance de nos murs. Dangers de la déduction à outrance !
Et voici d'autres sots effets. On a voulu organiser rigoureusement la protection aérienne de Paris. Les clabaudeurs prétendent que nous manquons d'avions. Le général Galliéni, à les entendre, aurait fulminé : « Où voulez-vous que je prenne des aéros, ils sont tous sur les routes du ciel entre Paris et Bordeaux ». Paroles qu'il faut ainsi interpréter : « Bordeaux a une peur terrible d'être dynamité du haut des nuages. Et pour protéger la seconde capitale, on a échelonné dans le Sud les ailes et les ailes ». Impossible d injurier davantage les « réfugiés » du Midi, les « tournedos à la Bordelaise ». Le propos prêté au Gouverneur militaire de Paris n'était, du reste, qu'une invention.
Il suffit toutefois, avec quelques autres du même calibre, à donner à Paris, autour du 13 octobre, un vague « cafard », selon une expression déjà chère au front. N'avons-nous pas perdu un très important
effectif de cavalerie sous Lille ? Le bruit en court avec une telle insistance que le communiqué se donne la peine de redresser les faits : « Ce renseignement est complètement faux. La vérité est que les forces de cavalerie avec des soutiens, sont engagées depuis plusieurs jours sur le front : La Bassée- Estaires, Bailleul. La cavalerie allemande a pu progresser, très légèrement du reste, mais elle a été obligée de se replier dans la partie au nord de la Lys. Les pertes de la cavalerie allemande sont certainement au moins aussi sensibles que les nôtres ».
On dit « merci », mais on reste pessimiste. Un pessimisme qui ne se lamente pas, qui n'est point aigu, mais qui croit notre fortune attachée à un fil. Ecole de la patience, tu ouvres tes portes aux Français ; tu garderas longtemps tes élèves entre tes hauts murs gris ! Les panaches sont rentrés aux armoires, et les bataillons carrés et les charges sabre au clair! La nation va apprendre, leçon par leçon, la grammaire de la guerre scientifique. Il ne lui reste que le droit, pendant les récréations, de dire : « Les Allemands ne perdent rien à attendre ! » Ses maîtres, pour lui faire avaler la théorie du combat immobile, la trompent et se trompent euxmêmes, de bonne foi, le 16 octobre, en lui annonçant que la période des excavations va prendre fin et que l'on pourra bientôt s'aligner en rase campagne, à la française.
C'est l'instant que choisissent des farceurs — des zwanzeurs, dirait-on à Bruxelles, — pour parler à mots couverts d'Albert I", roi des Français. On raconte que le Gouvernement français a conseillé aux ministres belges le séjour du Havre, plutôt que celui de Paris, pour aller au-devant du risque de voir un jour le monarque-soldat dans la capitale. Sa popularité est fort grande et l'on ne sait pas si la rue ne s'aviserait point un matin de proposer
un autre trône au prince déchu. Enfantillage qui sera répété, plus tard, et maintes fois.
Le dimanche i8, relèvement léger : on dit que Lille est réoccupée par nos troupes. Au boulevard, vingt fausses bonnes nouvelles sont échangées, en attendant le Taube. C'est du mauvais travail : demain, on souffrira d'avoir été trop bénévole. On versera dans l'excès contraire : on croira que, dans divers quartiers de Paris, circulent des porteurs de manifestes qu'ils font signer pour réclamer la paix * ; que sept corps d'armée russes ont été décimés ; qu'on va lancer dans la capitale les billets de un et de deux francs.
Autre rumeur, une rumeur milliardaire : « Lorsque les Allemands ont été si près de Paris, Caillaux est allé voir le Gouvernement [sic] et a dit : « Donnez leur soixante milliards (!) et ils s'ente gagent à contourner la ville, sans essayer d'entrer, « sans bombarder ». Le Gouvernement a refusé ». Second potin, moins riche : « Ce sont les catholiques français qui ont appelé les Allemands » (!!)^
.Singulier moment. A le retracer, on constate que, du jour au lendemain, la courbe d'optimisme oscilla plus bas que l'on ne s'en doutait alors. Le 20 octobre, on montre sinon de l'inquiétude, au moins un réel ennui d'attendre des faits précis. Le âi, hausse de confiance, les Allemands ont été maîtrisés sur tout le front. Le lendemain, hausse encore. Le communiqué n'y est pour rien, mais la presse chauffe la machine, non sans que certaine
1. Au vrai, des listes avaient été envoyées à domicile, comme baillons d'essai, sans adresses pour le retour L'opinion ayant mal accueilli la manœuvre, la presse l'ayant démasquée en termes vifs, tout plongea, etl'on n'en entendit plus parler, de longtemps. Mais l'entreprise devait renaître, sous cette forme et sous d'autres encore.
2. 'Lèon'Eloy à\Uàzns Au seuil de l'Apocahpse-.n — 12 octobre 1014. — La conspiration franc maçonnique fonctionne. On fait courir dans les campagnes le bruit que les curés ont payé les Allemands pour nous faire la guerre ». Que d'insanités
littérature stimulante n'écœure déjà bien des gens, qu'ils soient lettrés, cultivés, ou simples primaires. Il se publie des « premiers papiers à faire vomir » (voir chapitre du Pessimiste, tome I) ; leur bêtise, leur emphase, sur certains, font plus méchant effet que des fausses nouvelles. Cette cuisine de l'enthousiasme nationale ne vaut pas la moindre lettre de poilu.
Même sécurité d'esprit le 23.
Le 24, dix degrés de baisse. Qiiid? L'avance allemande à la Bassée. Vingt-quatre heures... et Paris dit, une ride de moins au front : « C'est dur, mais on les aura bien un jour ». La raison militaire? Aucune. Mais il fait un temps exquis et on vend partout du gui. Un jour encore, et c'est le franc sourire de bonheur. Un petit détail le provoque, petit, mais propre à faire battre les cœurs ; le bulletin de trois heures relate qu'entre deux forêts, à l'est de Nancy, nous avons repoussé les Allemands au delà du poteau frontière. On croit un peu mieux à la fatigue de l'ennemi, à la famine qui le menace, à l'innombrable puUullement des Russes. Il en faudrait peu pour briser ce cristal. Ils ne conviendrait pas de montrer, aux réconfortés, quelque inquiétude sur une manœuvre en cours : vous les verriez vous regarder avec le doute revenu dans les yeux. Le lendemain, 28, il y aura moins de précautions à prendre. Paris respirera une joie qui lui viendra, parfumée, du fond d'un bosquet inconnu. Bonnes nouvelles de Russie, bonnes nouvelles de Dunkerque. Nouvelles exactes d'ailleurs. Le vent du septentrion est un bon vent. On sent le bonheur qu'il apporte Paris reste impassible, mais, pour qui l'observe, il porte manifestement en lui un espoir nouveau. Le 29, les visages sont encore plus détendus. On s'aborde : « Eh bien, ça va, là-haut ! » Les alarmistes consentent volontiers : « Pourvu que ça dure ». Mais on ne les entend pas. Le 30, c'est
comme chez NicoUet : de mieux en mieux. Progrès des Franco-Britanniques, Allemands reculant dans les plaines qu'inonde l'Yser. On ne voit plus de papillons gris dans les rues de Paris. Les graveurs à la manière noire se sont cachés dans leurs ateliers. Tout le monde est « remonté ».
Mais le 31, une ombre menue passe sur tant de joie : nous avons un peu cédé dans le Nord. C'est un moindre nuage. Il trouble à peine le firmament pur. Pour égayer quelque peu, un journal italien apporte une curieuse nouvelle : les Turcs, projetant de s'emparer du canal de Suez, vont essayer un coup audacieux : s'approcher du chemin d'eau avec d'innombrables chameaux chargés de 300.000 sacs de sable du désert, afin de combler le chenal.
Cette si pittoresque fausse nouvelle conduit à la vesprée de la Toussaint. Paris et la France vont se recueillir dans la pensée de leurs morts.
Nous avons à dessein terminé cette période de notre travail en suivant d'assez près, — grâce à des notes précises qui nous ont été communiquées, — le graphique des sentiments de Paris. Moins relevée, — de beaucoup — qu'au lendemain de la Marne, la courbe de confiance n'était point cependant aussi abaissée qu'elle l'avait été, à la mi-octobre. Son dessin général depuis le 10 septembre, était resté, somme toute, assez indéterminé : on pourrait le figurer par une sorte de cuvette en ligne molle passant du crescendo de la victoire au diminuendo de l'attente vaine, pour se redresser avec des cabossements dont nous avons tenu compte jusqu'à ce 30 octobre où l'on vit le schéma se tenir à la hauteur de la cote : calme confiance.
C'était encore le temps où la courbe de la psychologie française présentait des variations assez sensibles. Nous viendrons à des « séries » où elle sHnstalla, elle aussi, à un plan à peu près fixe.